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jeudi 27 février 2025

William Forsythe au Ballet du Rhin: Un souffle vivifiant sur la scène

 Ce n'est pas la première fois que le Ballet de l'Opéra National du Rhin propose une pièce de William Forsythe, j'ai d'ailleurs été surpris de (re)découvrir que déjà la première année du blog de La Fleur du Dimanche (qui vient de fêter ses quatorze ans), je parlais de la présentation de sa pièce Workwithinwork en novembre 2011 ! Et Quintett a été présenté en 2017 lors d'une soirée consacrée aux grands chorégraphes du XXIème siècle par Bruno Bouché qui venait d'arriver à la tête du Ballet. A noter également que dans la distribution, trois des interprètes sont encore présent(e)s huit ans après (Ana Enriquez, Susie Buisson et Marwik Schmitt). De même, Enemy in the Figure s'est aussi retrouvé dans le programme Spectres d'Europe en 2023. Rien  d'étonnant puisque William Forsythe, ce danseur et chorégraphe américain qui s'est d'abord installé à Stuttgart, engagé comme danseur par John Cranko en 1973 dans le Stuttgarter Ballett, sous la direction de Marcia Haydée, puis à Francfort en 1984 où il dirige le Ballet de la ville qui prendra son nom jusqu'à ce qu'il crée sa propre compagnie en 2004. William Forsythe a développé un style très personnel et particulier, dynamitant la danse classique et néoclassique, mêlant le vocabulaire de la danse classique avec un imaginaire et une inventivité très actuelle, croisant les arts et s'ouvrant à d'autres expressions, comme les installations et utilisant avec délice et très tôt les nouvelles technologie et l'interactivité. Ses installations par exemple perturbent la perception de l'espace et avec White Bouncy Castle, le spectateur n'est pas regardeur mais acteur. Pour William Forsythe "Le vocabulaire n'est pas, ne sera jamais vieux. C'est l'écriture qui peut dater. La grande différence entre hier et aujourd'hui réside dans la façon de bouger et de concevoir l'espace où l'on se meut." Et c'est sur cela qu'il travaille: déconstruire le mouvement, le tordre, le retourner et lui donner des contraintes ou des obstacles, faire intervenir des éléments extérieurs, calculer ou non d'autres choses et des interactions, partir sur des pistes, les creuser et voir où elles vont. 

Avec le programme "William Forsythe" de ce soir nous avons de manière intéressante trois directions sur lesquelles il va créer. Et ce qui est intéressant aussi c'est que ces trois chorégraphies sont déjà anciennes, datant d'autour des années 90, dont la plus ancienne, Enemy in the Figure est la plus désarçonnante.


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Quintett qui débute la soirée, créé en 1993 par le Ballet de Francfort et entré au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin en 2017, nous parle de fragilité et d'instabilité.  Suivant la bande son de la pièce minimaliste envoûtante de Gavin Bryars Jesus' Blood Never Failed Me Yet qui émerge doucement du silence avec cette voix qui répète en boucle "Le sang de Jésus ne m’a jamais abandonné, c’est une chose que je sais, tout comme je sais qu’il m’aime.", dans une montée en puissance et l'orchestration qui la magnifie au fur et à mesure, les danseuses et les danseurs, entre animalité et brisure, inlassablement se lèvent, avancent puis reculent, font des gestes amples et s'effondrent. Ils sortent et reviennent, se retrouvent puis se cassent et se séparent, portés par un élan brisé, sautent et retombent dans un cycle qui pourrait ne pas finir, d'ailleurs cela s'achève sans se terminer, même si on en devine l'issue. 


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Les deux danseuses et les trois danseurs interprètent, incarnent littéralement la musique et le mouvement, adaptés à des corps divers pas forcément dans les canons du "classique" mais l'ensemble est à la fois riche et magnifique.


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Avec Trio, une pièce créée par le Ballet de Francfort en 1996 qui entre au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin, nous changeons de style. Cela démarre par une "exposition" du propos, à savoir des mises en valeur de "parcelles" des corps de la danseuse et des deux danseurs (coude, épaule, genoux, flanc, fesse, main,...) dans des poses démonstratives avant de mettre toutes ces parties du corps en mouvement et des les lier par des chorégraphies où à la fois le corps et l'espace du plateau, de manière métonymique se retrouvent exposés et explorés. 


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Cela donne un ballet plaisant et surprenant, coloré et plein d'humour. A l'image aussi de cet Allegro du 15ème Quatuor à corde de Beethoven, qui démarre et s'arrête et reprend sans cesse. Un autre manière de voir le mouvement et le corps, avec des costumes très colorés de Stephen Galloway.


Et donc, Enemy in the Figure, après l'entracte, nous présente la pièce la plus ancienne de ce répertoire. C'est sur une composition électronique du musicien Thom Willems qui a travaillé avec William Forsythe sur plus de 60 ballets depuis qu'il était à Francfort que se déroule un étrange manège. 


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

La musique en tensions, battements, nappes sonores, transformations, fait exister un espace habité mais aussi caché, traversé par onze danseurs dans tous les sens, devant ou derrière un panneau en bois faisant un paravent comme une grande vague verticale en travers du plateau. La vie est même dans les ondulations d'une drisse (on ne dit pas corde sur un plateau) dont les ondes traversent de temps en temps l'arrière de la scène ou le côté gauche, ou encore un très grand projecteur sur roulettes qui, déplacé par l'un ou l'autre danseur fait varier l'éclairage et l'espace de la scène, coupant ou révélant des parties du décor et des énergies qui s'y révèlent.


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Parce que de l'énergie, il y en a dans tous les coins, des danseurs et des danseuses n'arrêtent pas d'entrer et sortir de scène, de se trouver devant ou derrière ce mur ondulant, d'apparaître en courant, sautant, tournant et dansant seul, à deux ou plus dans une énergie débordante, avec des costumes originaux, dont des maillots blancs et des jupettes à volant noirs à pompons ou même tout un costume du même acabit. On a l'impression qu'ils se trouvent et se perdent dans des mondes parallèles, toujours en fractures et en torsions. Une expérience étrange, une performance pour la troupe du Ballet de l'Opéra National du Rhin dont ils se sortent haut la main, et le pied !


La Fleur du Dimanche


 William Forsythe


A Strasbourg - Opéra du Rhin - du 27 février au 2 mars 2025

A Mulhouse - La Filature -  le 14 et 16 mars 2025

Quintett
Pièce pour 5 danseurs
Reprise. Créée en 1993 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2017.
Chorégraphie
William Forsythe
En collaboration avec
Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin
Musique
Gavin Bryars
Costumes
Stephen Galloway
Décors et lumières
William Forsythe

Trio
Pièce pour 3 danseurs
Entrée au répertoire. Créée en 1996 par le Ballet de Francfort.
Chorégraphie et scénographie
William Forsythe
Musique
Ludwig van Beethoven
Lumières
Tanja Rühl
Costumes
Stephen Galloway

Enemy in the Figure
Pièce pour 11 danseurs
Reprise. Créée en 1989 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2023.
Chorégraphie, scénographie, lumières et costumes
William Forsythe
Musique
Thom Willems




vendredi 22 mars 2024

La Quinzaine de la Danse à Mulhouse et Illzach: Même au Musée, les tableaux dansent sous nos yeux

 Du côté de Mulhouse, grâce aux actions conjuguées de Thomas Ress, directeur de l'Espace 110 - Centre Culturel d'Illzach, de Bruno Bouché, directeur du CCN - Ballet de l'Opéra National du Rhin et de Benoît André, Directeur de la Filature, la Quinzaine de le Danse se déploie à l'Espace 110, à la Filature, et dans d'autres lieux, dont le Musée des Beaux Arts de Mulhouse, à priori un lieu pas spécialement dédié à la danse, même si dans certains tableaux, le mouvement, le corps sont mis à l'honneur. A l'espace 110 on a pu voir Kamuyot (voir mon billet sur le spectacle lors de son passage au CSC de la Meinau à côté de Pôle Sud) et l'installation 5 chambres y est encore visible jusqu'au 26 mars 2024. Cette date marquera la fin du Festival et se clôture à la Filature par une Nelken Line participative d'après Pina Bausch et une Yellow Party de Mickaël Phelippeau avec un DJ set de Barbara Butch.


Visites Dansées - Julia Weiss - CCN Ballet du Rhin - Aurélie Gandit - Photo: Michel Petit


Pour ce qui est du Musée des Beaux Arts à Mulhouse, c'est l'occasion de reprendre avec une danseuse (Julia Weiss) et deux danseurs (Pierre Doncq et Alain Tridivic) du Ballet de l'Opéra National du Rhin une Visite Dansée créée par Aurélie Gandit et passée au "répertoire" du Ballet en 2023. Aurélie Gandit, au départ guide conférencière au Musée des Beaux-Arts de Nancy a créé ce dispositif artistique où elle mêle la visite guidée d'oeuvres avec une chorégraphie adaptée au sujet (voir à ce propos sa visite dansée du Retable d'Issenheim à l'occasion de la fin de sa restauration au Musée d'Unterlinden). Ici au Musée à Mulhouse, ce sera un parcours historique qui part de la salle du Moyen-Age avec une mise en mouvement d'un Triptyque de la Nativité incarné par Julia Weiss puis des coups de zoom sur les personnage du chef-d'oeuvre de Brueghel le Jeune  la Scène de patinage où l'on visualise le laçage des patins, on découvre un homme tombé à l'eau, un femme qui se réchauffe et une autre qui se fait soutenir par trois hommes (Julia Weiss se glissant successivement dans la peau des quatre personnages) et où l'on est également attentifs à la vie de la taverne dans ce tableau riche en détails. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Brueghel Jeune - Scène de patinage - détail - Photo: Robert Becker


S'ensuit une alternance de lectures comparées non sans humour avec Alain Trividic qui fait une analyse en gestes et en paroles de deux grandes natures mortes de la Renaissance et Pierre Doncq avec des portraits dont celui d'un banquier - le Portrait d’Everhard Jabach par Hyacinthe Rigaud  - à l'air suffisant et à la chevelure généreuses qui lui inspire son autoportrait nerveux à la blessure sur son crâne rasé. Autre alternance, avec en dévoilement le contexte politique de la production des artistes alsaciens exilés à Paris au moment de la Guerre de 1870, avec L'exode de Louis-Frédéric Schutzenberger et L'Envoi du Tonkin de Camille Alfred Pabst. L'accent est mis sur l'écartèlement, le va-et-vient entre les nations en conflit où les Alsaciens doivent se positionner et les valeurs et coutumes - costume folklorique, Légion d'Honneur - et le coq du tableau Le Vainqueur de la danse du coq de Gustave Brion,..  que Trividic percute avec énergie.

Dans la salle autour de Boudin et Maufra, les oeuvres donnent l'occasion à Julia Weiss, langoureusement alanguie, silencieuse de contempler les marines puis à se mesurer à l'horizontalité du paysage en déployant ses bras en vagues et variations climatiques. En exprimant sa sensibilité sinon sa sensualité au contact de cette nature, elle se baigne dans la peinture impressionniste. Elle prend la lumière et se retrouve en suspension à nager en plein ciel.


Jean-Jacques Henner - Petite bergère - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


Autre ambiance dans la grande salle consacrée à Jean-Jacques Henner où elle se plonge carrément dans l'atmosphère sombre et mystérieuse des femmes peintes par l'artiste alsacien, avec leur regard sombre et  intériorisé, comme sa Madeleine et autres modèles songeuses, dont les expressions et les attitudes passent successivement sur le visage et les poses de la danseuse en miroir. Sa très belle évocation de la blanche silhouette immobile et nue de La Femme au divan noir dont la description ("la chair passe de l'or pâle au rouge") toute en variations s'oppose au costume noir et aux variations souples de la danseuse qui nous en fait voir une lecture animée sous une multitude de points de vues.


Jean-Jacques Henner - La femme au divan noir - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


La visite s'achève avec la salle de peintures plus académiques, volontiers qualifiées de "pompier" avec une interprétation ailée du Zéphir et un déchirant Orphée qui se voile les yeux pour essayer de se remémorer la beauté d'Eurydice, occasion pour les danseurs de nous conseiller de nous remémorer les instants que nous venons de vivre, rencontre entre la danse, le corps en mouvement et la peinture - qui serait le summum de l'instant figé. Mais nous nous rendons compte qu'il n'en est rien et que cette Visite Dansée nous invite à inventer nous aussi tous les mouvements, les gestes, les trajectoires et les relations qu'un tableau ou une sculpture nous permet de saisir. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Ballet du Rhin - Photo: Michel Petit

Et nous remercions la danseuse et les danseurs pour la qualité de transposition (en plus des explications qu'ils et elle nous ont données) dont ils ont fait preuve pour rendre vivants et présents ces oeuvres qui s'offrent à nous à travers les siècles dans ce bel écrin.


Visites Dansées - CCN Ballet du Rhin - Pierre Doncq - Julia Weiss - Alain Trividic - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche

 

jeudi 18 janvier 2024

Sérénades au Ballet du Rhin: La ballade de Balanchine en noir et en Paradoxe

 L'ombre de Balanchine plane sur la soirée Sérénades du Ballet de l'Opéra National du Rhin. Non seulement c'est à lui que l'on doit la célébrité de cette pièce chorégraphique qu'il a créée en 1934, Mais tous les chorégraphes de la soirée ont soit été imprégné de son enseignement et de ses chorégraphies, ou même ont dansés cette pièce. Pour Gil Harush, c'est d'ailleurs cette pièce qui lui a fait choisir le chemin de la danse en 2006 à Tel Aviv à la Thelma Yellin School. Et Bruno Bouché, du temps où il était danseur au Ballet de l'Opéra de Paris a interprété de nombreuses création de Balanchine.


Muse Paradox - Brett Fukuda - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


C'est donc cette inspiration, quoique distanciée et revisitée qui sous-tend la soirée. D'abord avec la création de Brett Fukuda que l'on connait comme magnifique danseuse mais aussi pour les belles chorégraphies qu'elle nous avait déjà offertes en 2019 (dans une Sérénade de Mozart) et en 2023 (avec Schubert). Cette fois-ci, c'est l'Apollon musagète de Stravinski qu'elle nous propose. Cette partition, commandée à Stravinski  à Washington en 2028 est chorégraphié par Balanchine avec les Ballets Russes à Paris en le 12 juin 2028, seize ans avant Sérénade. Elle raconte l'histoire d'Appolon et de trois muses Calliope, muse de la poésie, Polymnie, muse de la rhétorique et Terpsichore, muse de la danse. Dans sa chorégraphie Muse Parado , Brett Fukuda pose un regard féministe et renverse les rôles. Le personnage d'Appolon, admiré dès l'ouverture du rideau dans son attitude pensive sera un femme et les trois muses assises au sol seront des danseurs. Et tout du long de cette belle épure de ballet, les figures balanceront entre masculin et féminin dans un beau partage de féminité et de douceur, soutenu par une musique inventive interprétée par l'Orchestre Symphonique de Mulhouse dirigé par Thomas Rösner dont c'est le premier contact avec l'Orchestre et le Ballet. Le décor est sobre et clair, les éclairages discrets, quelquefois nimbés de mystères et les costumes blancs ou gris, délicats et aériens mettent en valeur les corps des interprètes.


Sérénade - Gil Harush - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

L'idée de Bruno Bouché pour cette soirée était de proposer une longue soirée (deux heures, entracte compris) autour d'un formation à cordes, lien de la soirée. Ce cordes font l'objet d'un défi de la part de Gil Harush, le chorégraphe de la deuxième pièce de la soirée, la Sérénade proprement dite, celle de Tchaïkovski. Elles quadrillent littéralement, tombant des cintres et entravant les dix-sept danseuses et danseurs, comme s'il pleuvait des cordes. Il faut rappeler que dans un théâtre théâtre, par superstition, le mot "corde" n'est pas autorisé - on dit "guinde" ou "fil". Et c'est vrai que la chorégraphie et les costumes  - noirs - et les lumières - qui plongent le plateau dans un clair-obscur funèbre. Les aspects romantiques de la musique de Tchaïkosvki sont mis en avant, dans cette pièce où l'amour, la passion, la douleur sont multipliés par six car ce sont littéralement six couples de danseurs qui occupent entièrement la grande scène de l'opéra, chantant la douleur et la mort, comme le poème de Verlaine qui a introduit la pièce : 

Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse,
Maitresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline:
Pour toi, j'ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.

Sérénades - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


C'est aussi le noir et un histoire de mandoline qui ouvre et clôt la dernière pièce, de Bruno Bouché, Pour le reste, et cette même interrogation sur l'amour et la solitude. En quatre mouvements, elle débute par un version classique d'une chanson de Connie Converse qui raconte la distance entre un couple, qui marche, dans le noir, continue avec un air pour s'endormir le soir et puis sur une pièce de Tchaïkovski Souvenir de Florence, dédié à un amour impossible. Cela donne un très bel hommage à la robe balanchinienne, immense et protectrice. Mêmes s'ils ne sont pas aussi nombreux que chez Gil Harush, les danseuses et les danseurs incarnent ici également ce côté romantique et désespéré, où chacun se côtoie, plongé dans son univers, sa trajectoire, l'un plus déséquilibré, l'autre plus incertain, d'autres plus volontaires. Chacun avec son caractère et ses gestes, se frôlant souvent, se rencontrant par accident. 


Pour le reste - Bruno Bouché - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Pour l'acmé de la soirée, ce sera la très belle chanson de Nina Simone Wild is the Wind qui verra les deux danseurs, volant et se touchant, se cherchant et s'accrochant, cependant aussi souffrant de cet amour qui va emporter le public dans une émotion intense et clore la soirée. Avec en conclusion, ces mots de Rilke:

"Et pour le reste, laissez faire la vie. Croyez-moi, la vie a toujours raison."


La Fleur du Dimanche


Sérénades

A Strasbourg, du 13 au 18 janvier 2024 - Opéra National du Rhin

A Mulhouse, 26 et 28 janvier 2024 - La Filature

samedi 2 juillet 2022

Le Retable d'Issenheim tout en beauté à Unterlinden: La danse en éclairage

 Le Retable d'Issenheim, véritable chef-d'oeuvre de la sculpture et de la peinture du début du XVIème siècle, était en restauration depuis 2018. Les travaux sont terminés et cette pièce maîtresse de l'art religieux, célèbre dans le monde entier, est non seulement à nouveau visible, mais elle a retrouvé un éclat inimaginable, avec des couleurs impressionnantes. La partie sculptée a été réalisée par Nicolas de Haguenau, qui avait aussi sculpté le maître-autel de la Cathédrale de Strasbourg, et Mathias Grünewald qui a peint les différents panneaux (9) retraçant la vie du Christ et deux pour la vie de Saint Antoine, le patron du couvent des Antonins à Issenheim, où il a installé à l'origine.  Pour célébrer d'une manière unique cette "résurrection" le Musée Unterlinden à Colmar, où cette oeuvre est désormais présentée organise une série de manifestations qui dialoguent avec elle et la mettent en lumière. 


Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Une des manifestations est une chorégraphie pour douze danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, adaptation de la pièce Bless, ainsi soit-il créée en 2010 en écho à la peinture murale de Delacroix dans l'église Saint Sulpice à Paris, La lutte de Jacob avec l'Ange. Bruno Bouché y voit "une allégorie du combat de l'homme face aux forces qui le dépassent". La peinture de Grünewald dépeint, elle le Christ devenu homme pour sauver l'humanité, et le combat de Saint Antoine contre le diable et ses tentations dans le but d'aider les malades venus se soigner au couvent des Antonins à Issenheim pour lutter contre le feu de Saint Antoine, ou l'ergotisme. Les douze danseuses et danseurs (Audrey Becker, Suzie Buisson, Christina Cecchini, Pierre Doncq, Ana Enriquez Gonzalez, Caué Frias, Rio Minami, Avery Reiners, Ryo Shimizu, Marwik Schmitt, Hénoc Wayenson et Dongting Xing) se positionent en trois fois deux couples entre les différents éléments du retable pour des duos alternants, à la fois fluides et dynamique, dans la proximité du toucher, entre attraction et repoussement. Dans une dynamique à la fois douce et vigoureuse, nous assitions à une simulation de corps à corps qui s'inscrit dans une relation très physique pour aboutir dans une position d'opposition à l'image de la peinture de Delacroix. Maxime Georges interprète en direct la transcription pour piano de la Chaconne de la Partita N°2 en ré mineur de Bach par Ferrucio Busoni, un vrai bonheur.


Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd


La  deuxième manifestations est une "visite dansée" du retable par Aurélie Gandit, danseuse, chorégraphe et historienne de l'art. L'artiste s'est imprégné du retable pendant plusieurs semaines et nous propose son éclairage à la fois commenté et dansé. Vêtue en guide de musée dans un uniforme sobre et sombre, elle nous ammène à travers le cloître dans la chapelle et commence par une présentation très "visite guidée" qui repositionne le retable dans son histoire: origine, création, auteurs, techniques, contexte historique, différents lieux d'accueil, caractéristiques, etc.,... Puis les explications se mettent à hocqueter. La disposition des éléments du polyptique du retable et les épaisseur du bois lui permettent de prendre possession de l'espace et de passer de la parole au geste, minuscule (3 et 4 centimètre d'épaisseur) et à d'autres qui la dépassent (des mètres en hauteur et en largeur,...).


Musée d'Unterlinden - Aurélie Gandit - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd
 
Musée d'Unterlinden - Aurélie Gandit - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd

Les panneaux consacrés à Saint Antoine apportent du feu et de la violence dans les gestes, avec le mal des ardents - ou ergotisme gangreneux  - également appelé la danse de Saint Guy, puis s'apaise avec la visite de Saint Antoine à Saut Paul dans un paysage fantastique mais avec, aux pieds de Saint Paul toute une botanique de soin..
La visite continue avec la série de panneaux consacrés au Christ, l'Annonciation, la Nativité et le Concert des Anges, toute en sérénité, en joie et en bonheur; plein de lumière et de couleurs.


Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Crucifixion - Photo: lfdd


Puis, beaucoup plus sombre et tragique, la séquence de la crucifixion et de la déposition, encadrée par les Saints Sébastien et Antoine, le Christ en croix, énorme qui, comme l'a décrit Huysmans: "vous abasourdit aussitôt avec l’effroyable cauchemar d’un calvaire (…) avec ses buccins de couleurs et ses cris tragiques, avec ses violences d’apothéoses et ses frénésies de charniers, il vous accapare et vous subjugue...". Nous restons sans voix et Aurélie Gandit ne peut que nous présenter, en toute intériorité l'incarnation de l'ensemble des personnages et figures qui entourent ce Christ en croix et au tombeau, dans un profond silence et un recueillement obligé. 


Musée d'Unterlinden - Retable de Grünewald - Résurrection - Photo: lfdd


Et on le quitte à jamais, passant de l'autre côté, là où, triomphant, il ressucite dans un cercle de lumière,  seul éclairage qui baigne la scène. Cette visuite nous aura permis de ressentir au plus près, à la fois par les mots mais aussi par les mouvements et les gestes, la force qui émane de cette magnifique oeuvre d'art qui est parvenue jusqu'à nous à travers les siècle. Le passage de la parole au geste, le rythme de la présentation et l'intériorité qu'Aurélie Gandit a réussi à faire passer dans nos sensations nous ont fait toucher du doigt à l'indicible et voir l'invisible caché dans ce polytpique exceptionnel qui a rétrouvé toute sa jeunesse et son éclat.

    

La Fleur du Dimanche  


mercredi 15 novembre 2017

Le Ballet du Rhin danse les grands chorégraphes du XXIème siècle: Magistral

Ouverture de saison pour le nouveau directeur du Ballet du Rhin avec au programme, un trio magistral. Tous les trois, élèves de John Cranko et Maria Haydée à Stuttgart et ayant eu une carrière mondiale, Uwe Scholz, Jiri Kilian et William Forsythe ont réinventé le langage classique de la chorégraphie, chacun à sa manière. Et c'est une très belle initiative de proposer trois pièces "Forsythe · Kylián · Scholz" presque toutes les trois de la même durée (environ une demi-heure) pour une soirée qui va nous emmener dans ces trois univers.


Ballet du Rhin - Jeunehomme - Uwe Scholz - Photo: Agathe Poupenay


Celui qui démarre la soirée, c'est Uwe Scholz, avec Jeunehomme, sur des mouvements du concerto pour piano N° 9 de Mozart, frais, alerte et enjoué. Le piano, dansé par un virtuose que l'on devine à l'aube d'une grande carrière, le japonais Riku Ota, finaliste du concours du Ballet de Lausanne 2017 et qui est aux cours de la John Cranko Schule à Stuttgart amène dès l'entrée un souffle frais et rafraichissant sur scène. Les duos, par paires de six ou avec deux duos féminins complètent l'énergie, les traversée, entrées-sorties, pleines d'énergie. Les mouvements d'ensemble et la danse très physique, mais légère nous entrainent dans une belle dynamique, avec quelques accents qui s'ancrent dans des ensembles folkloriques, sans renier la grammaire classique des taquetés ou de quadrilles. Le décor, claire partition musicale, met en valeur les costumes originaux, à motifs géométrique et colorés dont la couleur différente sur le buste et le dos apporte un espace ou un mouvement supplémentaire pour les couples.


Ballet du Rhin - 27'52 - Jiri Killian - Photo: Agathe Poupenay


La deuxième pièce 27'52 de Jiri Kilian sur une musique de Dirk Haubrich joue sur plus d'intimité, avec six danseurs, souvent en duos, variés, pour les femmes Red (Susie Buisson), Yellow (Monica Barbotte), et Purple (Dongting Xing) qui vont varier les expressions, au rythme de la musique qui varie elle aussi, d'abord ondulante, puis jouant plus sur le choc, la frappe, et la chute, pour revenir à des enroulés et le tournoiement, pour terminer sur une fragilité - une nudité pour la femme, qui se clôt par des une surprise de mise en scène (scénographique), qui est annoncée par les enroulés de tapis changeant de couleur - du noir au blanc ou du blanc au noir, tapis qui deviennent huttes ou abris mais aussi piège et danger pour les danseurs.


Ballet du Rhin - Quintett - William Forsythe - Photo: Agathe Poupenay


Quintett, la chorégraphie de William Forsythe sur une pièce de Gavin Bryars Jesus Blood Never Failed Me yet ("Le sang de Jésus ne m'a encore jamais manqué") est une pièce hypnotique et envoutante. La mélodie, chantée par un vieil homme, et qui arrive de loin, se rapproche et nous englobe dans une mélopée qui se construit, tourne et se répète à l'infini en montant en crescendo avec les boucles de l'orchestre qui ne nous lâchent pas, reprennent après chaque prise de souffle du vieillard et en paralèlle les danseurs qui eux aussi rentrent, sortent, se brisent, se désarticulent, virevoltent l'un sur l'autre ou se transmettant une énergie qui coule et se transforme, et ainsi participent à ce va-et-vient entre l'énergie et le vide, entre le dialogue et le retrait, entre la vie et la mort.
Il faut relever la qualité de danse toute "Forsythienne" de cinq interprètes, autant les deux femmes, la petite bleue (Ana-Karina Enriquez Gonzalez et la grande orange Susie Buisson, ainsi que des trois garçons: Jean-Philippe Rivière, Mikhael Kinley Safronoff et Marwik Schmitt.

Une magnifique soirée avec un superbe niveau d'interprétation qui nous emporte ailleurs et nous laisse que des bons souvenirs.

La Fleur du Dimanche

P.S. La mort a porté son ombre autour de ce spectacle: Quand Forsythe a créé la pièce Quintett en 1993, sa femme se mourrait d'un cancer. Et le spectacle du 14 novembre était dédié à Didier Merle Schmid, danseur et maitre de ballet du Ballet de l'OnR pendant presque 40 ans.

Générique

JEUNEHOMME / Uwe Scholz
Pièce pour 21 danseurs
Création en 1986 par les Ballets de Monte-Carlo
Entrée au répertoire en 2000
Danseurs: Riku Ota, Donting Xing, Alain Trividic, Monica Berbotte, Julia Bergua Orero, Clara Lefevre, Anna-Maria Maas, Alice Pernao, Alessa Rogers, Monica Babotte, Ana-Karina Enriquez Gonzalez, Misacko Kato, Susie Buisson, Francesca Masutti, Nichola Jones, Mikhael Kinley Safronoff, Pierre-Emile Lemieux Venne, Jesse Lyon, Valentin Thuet, Hénoc Waysenson

Chorégraphie, décors et costumes
Uwe Scholz
Musique Wolfgang Amadeus Mozart


27’52’’/ Jiří Kylián
[Entrée au répertoire]

Pièce pour 6 danseurs
Création en 2002 par le Nederlands Dans Theater II

Chorégraphie et décors Jiří Kylián
Musique Dirk Haubrich
Costumes Joke Visser
Lumières Kees Tjebbes

QUINTETT / William Forsythe
[Entrée au répertoire]

Pièce pour 5 danseurs
Création en 1993 par le Ballett Frankfurt

Chorégraphie William Forsythe 
en collaboration avec Dana Carpersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin
Musique Gavin Bryars
Décors et lumières William Forsythe

Costumes Stephen Galloway

jeudi 17 novembre 2011

Jeudi c'est sortie: Ballet ou théâtre ?

Les pointes ou le texte. Vous avez le choix !


Si vous choisissez le texte, vous aurez le plaisir en même temps d'apprendre l'espagnol. Car le, ou plutôt les spectacles que vous ne devez pas rater - vous pouvez n’aller en voir qu'un des deux - ce sont les spectacles de la troupe argentine Timbre 4 du metteur en scène Claudio Tolcachir: "El Viento en el Violin" et " La Omission de la familia Coleman". Cette dernière pièce, pleine de bruit et de fureur, de tendresse aussi, nous avons pu l’apprécier la saison dernière et elle revient pour ceux qui l'auraient ratée. Courrez-y, vous ne serez pas déçus. Elle passe au TNS de Strasbourg du 29/11 au 4/12. 
Auparavant vous aurez l'occasion de voir l'autre pièce de cette troupe débordant d’énergie, dans une histoire un peu plus dure sur l'amour filial (mais pas seulement) et la normalité. C'est jusqu'au 26 novembre. 


Vous avez jusqu'au 20 novembre à Strasbourg, le 26 à Colmar, pour voir le dernier spectacle du Ballet du Rhin. Une trilogie qui démarre sur une superbe pièce - avec pointes modernes - de William Forsythe "Workwithinwork", sur une musique de Berio "Duetti por due violini, vol.1". Les danseurs, interprètent tous ces tableaux courts successifs de duos, trios et groupes plus nombreux avec une dextérité et une originalité superbe. Autre facette, la pièce de Noé Soulié "D'un pays lointain", relecture en langage parlé et dansé d'un conte de fée est original dans son accumulation de sens.
Pour finir, "As if" de Johan Inger avec une musique de Stefan Levin et des images - le décor et les costumes sont de Mylla Ek - qui nous font penser à des références cinématographiques, de "2011 l'Odyssée de l'Espace" à "West Side Story", nous emmènent dans un tournoiement enivrant.


Bons spectacle.


La fleur du dimanche.