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samedi 27 juin 2026

Ballets Russes à l'Opéra National du Rhin: Un siècle après, Nijinski revient... Toujours aussi décoiffant

 Pour clore la saison, le Ballet de l'Opéra National du Rhin nous propose sous l’intitulé Ballets Russes trois pièces emblématiques du répertoire de la danse contemporaine qui chacune a marqué une révolution au début du XXème siècle. Ce sont Le Sacre du Printemps, L'après-midi d'un Faune et le Boléro de Ravel. Ces trois pièces qui avaient été créées à l'origine par Valslav Nijinski - et par sa sœur Bronislava Nijinska pour le Boléro - entre 1912 et 1928. 


Ballets Russes - Hunt - Tero Saarinen - Photo: Agathe Poupeney


La soirée débute par la pièce Hunt que le chorégraphe Tero Saarinen a créée en 2002 sur la musique de la Danse Sacrale du Sacre du Printemps de Stravinski, une pièce commandée par la Biennale de Venise. Elle est dansée par Suzie Buisson (en alternance avec Lara Wolter). Pour commencer, la danseuse est en fond de scène, de dos sous une douche de lumière. En contre-jour, elle danse au rythme de la musique dans un espace qui s'ouvre au fur et à mesure avec les projecteurs qui encerclent la scène. La musique de Stravinsky démarre doucement dans une ambiance bucolique puis dans une danse plus nerveuse suivie de grands éclats de trompettes et des staccatos de violons. La danseuse avance au fur et à mesure sur la scène où elle est maintenant éclairée par l'arc de cercle des projecteurs. Vêtue d'une simple robe en tissu, elle va être transformée par un écran qui descend des cintres sur lequel est projetée une danse circulaire vue en plongée. 


Ballets Russes - Hunt - Tero Saarinen - Photo: Agathe Poupeney


Cet écran devient une partie de sa robe à volants, ces volants qui vont virevolter autour d'elle. Tout en continuant de danser cette robe devient la surface de projection d'une vidéo en puzzle à la Nam June Paik, avec de superbes images crées par Marita Liulia qui se marient avec bonheur aux lumières de Mikki Kuntu. Elles animent et font vibrer le plateau par séries de flashes vibrants. L’interprète incarne magnifiquement les différentes danses et occupe maintenant l’espace du plateau et la vidéo fait d’elle un corps "augmenté", avec son visage qui en contient une multitude d’autres et toute la surface de sa robe, et même plus, qui ouvre à d’autres images et une multitude d'espace. Et la pièce se conclut pour son sacrifice par un magnifique "saut de l’ange". 


Ballets Russes - L'après-midi d'un faune - Photo: Agathe Poupeney


Pour L’Après-midi d’un faune (2012), de Claude Debussy, la chorégraphe Dominique Brun s’est appuyée sur des documents d’époque: photos, films et notes et documents de Nijinski, sur sa chorégraphie, en particulier avec la notation Laban, pour restituer au plus près cette création historique qui a révolutionné la danse au début du siècle dernier, rompant avec la tradition classique. La musique est interprétée au piano à quatre mains par Sandrine le Grand et Jérôme Granjon. Julia Weiss et Erwan Jeammot ou Jesse Lyon ou Afonso Nunes, interprètent le faune et la nymphe, dans de magnifiques costumes de Sylvie Skinazi. 


Ballets Russes - L'après-midi d'un faune - Photo: Agathe Poupeney


La danse, première chorégraphie de Nijinski, est très symbolique. Les mouvements et les pauses font penser à des figures de vase grecs ou de bas-relief égyptiens. Ils sont presque expressionnistes et ne manquent pas d'humour, comme dans un comique décalé. La danse et le décor sont réduits au minimum. Le rocher, une estrade avec un escalier, et de nymphes, il n'y en a qu'une qui jette ses voiles et les abandonne au désir du faune. On se croirait revenu à l'époque de Diaghilev et de Nijinsky. En tout cas, que ce soit le mouvement ou les pauses, les ralentis, l'immobilité, surprenante pour l'époque, des danseurs, nous sommes subjugués par leur qualité d'interprétation. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Le summum est atteint par la version au piano à quatre mains du Boléro de Ravel chorégraphiée par Dominique Brun et François Chaignaud. Cette version va à l'essentiel et François Chaignaud, dans sa robe magnifique en tulle coloré - comme un truc en plumes multicolores, créée par Romain Brau - nous montre ici le sommet de son art de la danse et sa qualité d'interpétation. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Ses variations, changements de rythme et de style, ses pas de flamenco, son énergie habitée, son art d’occuper l’espace par sa simple présence. Ici nul besoin de meubler avec la présence de tous les danseurs qui pourraient entourer le soliste, sa présence sur ce praticable de fortune ouvre l’imaginaire et l’on se met à repenser à La Argentina vue par Kazuo Ono. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Et la magnifique interprétation des deux pianiste contribue pleinement à faire de cette pièce un succès. et de la soirée un événement unique. Mémorable


La Fleur du Dimanche 


Ballets Russes 

L’Après-midi d’un faune
Duo.
Conception, recréation chorégraphique
Dominique Brun
Chorégraphie, notation
Vaslav Nijinski
Traduction en système Laban
Ann Hutchinson Guest, Claudia Jeschke
Musique
Claude Debussy
Poème
Stéphane Mallarmé
Costumes
Sylvie Skinazi
Décors
Léon Bakst
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Piano
Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand

Un Boléro
Solo.
Chorégraphie
Dominique Brun, François Chaignaud
Interprétation
François Chaignaud
Musique
Maurice Ravel
Piano
Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand
Costumes
Romain Brau
Scénographie
Odile Blanchard
Association Les porteurs d'ombre

HUNT
Solo
Chorégraphie
Tero Saarinen
Musique
Igor Stravinski
Costumes
Erika Turunen
Décor, lumières
Mikki Kunttu
Multimedia
Marita Liulia
Photographie en projections
Mikki Kunttu
Directeur des répétitions
Henrikki Heikkilä
Ballet de l'Opéra national du Rhin


samedi 20 juin 2026

Danser Mozart par le Ballet de l'Opéra National du Rhin: Dans la série Danser.... je choisis Mozart.... pour petits et grands

Nous connaissons maintenant bien la "série" Danser .... au XXIème siècle, ou au moins devrions nous en avoir entendu parler. Après Chostakovitch, Tchaïkokovski, Bach, Wagner, Schubert, et d'autres, voici Mozart, musicien prodige et virtuose s'il en est, que Bruno Bouché, dans sa relecture du répertoire chorégraphique à la lumière du 21ème siècle confie à deux danseurs, passés par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et également chorégraphes, pour qu'ils portent leur regard contemporain sur ce musicien que le grand public, grâce au cinéma lie au rire extraordinaire de son interprète Tom Hulce dans le film aux 8 oscars Amadeus de Milos Forman. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney

La soirée est composée en deux volets et le premier, Amadé, ce nom coupé comme la destinée de ce musicien de génie mort déjà à 35 ans, chorégraphié par Rubén Julliard ressemble à un gracieux conte de fées. Dans une ambiance brumeuse et colorée, Mozart en habits, interprété pour cette dernière représentation par Marc Comellas, est entouré de quatre muses (Alice Pernão, Julia Juillard, Emmy Stoeri et Milla Look) dans de très beaux et originaux costumes en noir et blanc. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Leurs mouvements sont délicats et altiers, les pointes des pieds posées au loin sont souples et élégantes. les mouvements d'ensembles sont magnifiques et il nous semble assister à un conte de fées où, comme dans une maison de poupée, la vie du compositeur virevolte avec entrain dans tout son parcours de vie et de création grâce à l'énergie et au mouvement des cinq interprètes. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Les ambiances changent, les partitions volent et se fixent en oeuvres au mur, dans une succession de courts tableaux soutenus par des moments musicaux très bien choisis. La musique enregistrée fait succéder à un choeur un piano seul, et puis l'orchestre, une voix de soprano monte haut et la gravité du Requiem se clôt par l'image d'un commandeur qui annonce la deuxième partie.


Gangflow, chorégraphié par Marwik Schmitt, comme le titre le laisse deviner, lorgne plutôt du côté des danses urbaines et commence dans un grand fracas et des tremblements. 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


L'atmosphère est sombre, la lumière rare (un peu trop rare même) et le noir du bas des costumes sur le noir du sol et de la scène occulte pas mal des gestes et des mouvements des jambes des danseuses qui interprètent les soeurs Weber (Ana Enriquez, Nirina Olivier et Orania Varvaris) face à Mozart (Miguel Lopes) . Elles virevoltent autour de lui, affublées, l'une, de deux branches de violon, comme des épées plantées dans son dos, ailes sans plumes, et une autre avec le même accessoire coincé dans sa bouche (pas évident de danser avec cela). 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


La danse est moins virtuose et classique, elle lorgne donc plutôt du côté du mimodrame ou de la street danse, ce qui semble plaire au public jeune qui applaudit au passage ressemblant à de la street dance dans une rave party sur la musique de Gessafelstein, qui tout comme Para One ou Brian Eno, apporte une touche contemporaine au Requiem de Mozart. La lecture contemporaine est bien présente, l'essai a été tenté, côté musique, pour la danse on peut mieux faire. Mais cela reste dans l'ambiance désespérée et noire qui a accompagné la destinée du compositeur. Heureusement qu'il nous lègue de plusierus centaine d'oeuvres magnifiques qui continuent d'inspirer les créateurs.


En bonus (merci à Thomas Hahn pour la découverte), entre le XVIIIème siècle de Mozart et le XXIème siècle du "Danser Mozart", un détour par le lointain XXème siècle avec Falco, le chanteur autrichien (le seul chanteur allemand qui est entré dans les charts américains) avec une version rap allemande Rock me Amadeus sortie en 1986 que voici:



La Fleur du Dimanche


Mozart

Du 21 mai au 20 juin 2026


Amadé
Chorégraphie, scénographie, costumes
Rubén Julliard
Musique
Wolfgang Amadeus Mozart
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Gangflow
Chorégraphie, scénographie, costumes
Marwik Schmitt
Musique
Para One, Gesaffelstein, Wolfgang Amadeus Mozart, Brian Eno
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin

mercredi 25 mars 2026

Caravage à l'Opéra National du Rhin: Beau comme un tableau animé - Noir et vivant...

 C'est suite à la venue du Ballet de l'Opéra National du Rhin à Chemnitz à l'occasion des festivités de Capitale Européenne de la Culture en 2025 que Bruno Bouché a découvert le Ballet de cette ville et que le Ballet du Rhin y a dansé à l'invitation de Sabrina Sadowska. Cette danseuse chorégraphe née à Bâle, et qui dirige le Ballet de Chemnitz, a lancé à Chemnitz le festival TANZ | MODERNE | TANZ. Mulhouse étant un ville jumelée avec Chemnitz, c'était presque naturel qu'une collaboration se mette en place et c'est ainsi qu'en 2025 Bruno Bouché se retrouve à créer une nouvelle pièce avec le ballet de la ville. Le hazard (?) faisant aussi qu'une des danseuse de la troupe de Chemnitz, Anna-Maria Maas est passée par le Ballet National du Rhin avant 2020.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Pour Bruno Bouché la volonté de s'approcher de la peinture du Caravage (et pas forcément de sa vie aventureux et mystérieuse) renforcé par la lecture du livre de Yannick Haenel La solitude Caravage (2019) trouve ici l'occasion de prendre forme. Un travail d'improvisation en regard des peintures du maître ont permis au chorégraphe a permis d'ouvrir les prémices de cette approche de la lumière, des chairs, de l'esprit de la peinture, sa sensualité et sa violence et la mystique contenue dans les tableaux. La collaboration avec des compagnons de route proches, avec lesquels il a déjà l'habitude de travailler - Frédérique Lombard à la dramaturgie, Romain de Lagarde, à la fois aux costumes et aux lumières et Julien Lepreux - vont permettre de transposer sur scène cet univers d'ombre et de lumière dans la pièce Caravage ou le silence de nos battements de coeur.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


C'est d'ailleurs dans le noir que tout commence. Pas dans le silence, un son continu irritant troublé par des coups de tonnerre - ou des fracas de bombes qui explosent - ponctuent les mouvements hachés d'une figure christique dans la pénombre, titubant et errant, entre Christ en croix sans sa croix ou homme essayant vainement de décoller. L'image se révèle lentement et la musique s'amplifie, des mélodies sombres et puissante à l'orgue renforçant cette ambiance solennelle. Cet homme seul sur le plateau est rejoint par d'autres personnages qui ne semblent que passer, traverser quand un deuxième rideau se lève au milieu de la scène dévoilant encore une autre séparation. Ce procédé de dévoilement d'un monde "à l'arrière" se répète amenant à chaque fois cette surprise, surtout que s'y rajoute un effet de "fuite" et de perspective difficile à mesurer sur ce plateau très profond. Presque comparable, l'effet de ces énormes pièces de tissus en plis impressionnants qui lévitent à un moment au-dessus des interprètes, les "encadrant" dans des tableaux.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Des tableaux, mais animés, changeants, dans lesquels soit les personnages presque figés sur place dans leurs position ne bougent que les mains ou la tête, dans une gestuelle harmonieuse, ou encore des séquences de déplacements des différentes figures d'un tableau qui se défont et se réorganisent différemment dans une chorégraphie inventive, pour figurer de multiples scènes contiguës dans une fluidité parfaite. Par la variété et l'originalité des costumes, nous voyons ainsi se côtoyer des pages du moyen-âge et des dames de cour dans leurs tissus moirés. Mais également des costumes blancs légers ou des fraises en accessoires. Ou encore, pour un très bel ensemble en "tenue légère" - une simple chemise - qui met le corps au premier plan, que ce soit pour quelques solos (un envol majestueux), de beaux duos avec portés audacieux ou des mouvements d'ensemble très bien exécutés (avec cette gestuelle de signe de croix inaboutis). 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et surtout, comme dans les toiles du Caravage, ces corps nus (ou presque), souffrants, se heurtant, se battant, se frottant, se soutenant, tombant, se cherchant, se poussant, se repoussant, exténués et malades, et, quelquefois victorieux. La construction de la pièce, toujours mouvante, équilibre à merveille ces différents épisodes, ces duos douloureux, ces grandes fresques avec la foule qui s'amasse puis disparait, tout comme ce moment surprenant où, en un instant, tous les danseurs se jettent ensemble et forment une masse d'où émerge une femme en robe rouge alors que tout s'effondre. La construction - déconstruction de ces scènes, éclairées avec une finesse qui ennoblit les corps et les costumes, nous laisse approcher de l'esprit sombre et baroque de l'expression de cette force tragique faite de contrastes et de réalisme. 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et la musique de Julien Lepreux, qui navigue entre les sons ténus et mesurés des synthés jusqu'à des partitions orchestrales plus baroques, arrive à s'adapter de manière appropriée à chaque scène ou atmosphère. A l'image de cette épée (suspendue comme pour marquer la violence qui sous-tend le récit) qui peut aussi se lire comme une croix, la pièce balance entre la mort et le spirituel, entre la lumière et les ténèbres, entre la foule et la solitude, dans une énergie opposée et une beauté traîtresse. 


La Fleur du Dimanche


Caravage ou le silence de nos battements de coeur


A Strasbourg - du 27 mars au 1er avril 2026

Chorégraphie: Bruno Bouché
Musique: Julien Lepreux
Dramaturgie: Frédérique Lombart
Scénographie et costumes: Bruno Bouché, Romain de Lagarde: 
Lumières: Romain de Lagarde
Assistante scénographie et costumes: Adéla Libbra

Ballet du Théâtre de Chemnitz (compagnie invitée)
Artistes principaux:
Anna-Maria Maas
Dávid Janik
Benjamin Kirkman
Koh Yoshitake
Kirill Kornilov
Miguel Eugênio
Victoria Dorodna
Lívia Pinheiro
Ellis Campbell

Artistes
Alexander Gore
Andrea Johns
Ilya Manaenkov
Margaux Pagès
Ella Puurtinen
Aleksandr Solovei
Hanna Szychowicz
Irisa van Niekerk
Beatrice Carmans *
Adéla Marešová *
* Stagiaires de l’école de danse du Ballet de Hambourg – John Neumeier

dimanche 8 février 2026

Hamlet par Bryan Arias avec le Ballet de l'ONR: Etre ou ne pas être dans le crâne d'Ophélie et danser avec Shakespeare

 Bruno Bouché porte particulièrement à coeur de constituer un répertoire chorégraphique du XXIéme avec la volonté de confronter le regard historique sur le patrimoine en l'ancrant dans le monde actuel. Outre la revisitation de la musique classique, Bach, Mahler, Schubert,... avec un regard d'aujourd'hui avec "Danser...", il se frotte autant à la littérature (Yours Virginia, On achève bien les chevaux), au cinéma (Chaplin, Les Ailes du Désir) ou aux contes et aux mythes (Alice). Pour Hamlet, il confie à Bryan Arias l'adaptations de cette pièce emblématique de William Shakespeare. De cette histoire remplie de spectres et de morts, avec huit personnages masculins pour deux femmes, Bryan Arias va en faire une lecture féminine, privilégiant le personnage d'Ophélie, qui d'ordinaire subit son sort en la faisant témoin et actrice du destin, lui laissant même le rôle assumé du spectre puis une présence post-mortem qui la fait trôner au royaume des morts. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Pour finaliser sa chorégraphie, Bryan Arias a travaillé dans deux directions, d'une part un travail d'improvisation avec les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, ce qui a abouti à une adaptation des styles, expressions et gestes des danseuses et des danseur et donc une très belle qualité d'interprétation. D'autre part, il a confié au pianiste et chef d'orchestre Tanguy de Williencourt le choix de la structure musicale en lui indiquant le synopsis et les atmosphères des différents tableaux. Ce dernier a principalement choisi des oeuvres de Jean Sibelius, dont les climats nordiques convenaient parfaitement pour l'ambiance générale. Il a complété avec Tchaïkovski, Chostakovitch et Grieg. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Ayant fait le choix d'assembler des mouvements complets, la partition garde une belle homogénéité et rien de mieux que de la diriger lui-même avec l'Orchestre Symphonique de Mulhouse qui en fait une très belle et limpide lecture. Cela commence par une ouverture grave, annonciatrice du malheur à venir, en particulier, très vite la mort du roi. Cela devient plus joyeux pour la suite, à savoir le mariage de Claudius avec la reine Gertrude. Une mention spéciale à ce couple de danseurs, Miguel Lopes et surtout Emmy Stoeri pour les quelques duos aériens énergiques et envolées joyeuses qu'il nous offrent. Les deux amis d'Hamlet Rosencrantz et Guildenstern interprétés par Nirina Olivier et Jasper Arran ont aussi un style comique assez particulier. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Il faut noter que Bryan Arias qui a débuté dans les danses urbaines en distille un peu dans le spectacle, même si ce n'est pas forcément le style inné du Ballet du Rhin. L'épisode "spectacle dans le spectacle" va mieux pour les interprètes qui peuvent faire des déboulés, des traversées et des diagonales, des pirouettes et des tours en l'air. La chorégraphie, où l'on sent une certaine influence dans les mouvements de Jiri Kylian et dans la dramaturgie de Crystal Pite est cependant variée et bien construite. L'écueil de la pantomime que l'on pourrait attendre pour un tel sujet est heureusement évitée et les multiples et surprenants rebondissements sont bien lisibles, de même que les errements des personnages - même si l'on n'a pas leurs monologues shakespeariens - transparaissent dans leurs interprétations. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


La scénographie, le décor et les lumières de Lukas Marian rendent bien la désolation de la situation. Et le premier épisode d'apparition du spectre, tel un fantôme double, où l'on ne sait plus qui est véritablement enfermé derrière les grilles, est révélateur. Tout comme la métaphore du corps de Claudius sous le tissu qui annonce le cimetière et le cercueil d'Ophélie, tout comme le mélange des vivants et des morts que sont Ophélie et Yorick, nous font nous interroger sur l'authenticité de la réalité. Peut-être que la vie n'est qu'un songe. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Mais une chose est sûre, Hamlet est une magnifique pièce très bien interprétée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et par les musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse.


La Fleur du Dimanche


Hamlet


A la Filature - Mulhouse - 30 janvier - 1er février 2026

A l'Opéra National du Rhin - Strasbourg - du 8 au 13 février 2026


Chorégraphie: Bryan Arias
Direction et dramaturgie musicale: Tanguy de Williencourt
Musiques: Jean Sibelius - Piotr Ilitch Tchaïkovski - Dmitri Chostakovitch - Edvard Grieg
Dramaturgie: Gregor Acuña-Pohl
Costumes: Bregje Van Balen
Décors, lumières: Lukas Marian
Mise en répétition: Claude Agrafeil
Assistante à la chorégraphie: Alba Castillo
Assistante aux costumes: Carlijn Petermeijer
Pièce pour l’ensemble de la compagnie.
Avec le soutien de Fidelio et de la Caisse des Dépôts.
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Ophélie: Lara Wolter
Prince Hamlet: Marin Delavaud
Reine Gertrude: Emmy Stoeri
Roi Claudius: Miguel Lopes
Roi Hamlet: Cauê Frias
Polonius: Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio: Alice Pernão
Laërte: Afonso Nunes
Danseurs de ballet: Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano
Rosencrantz et Guildenstern: Nirina Olivier et Jasper Arran
Yorick: Marc Comellas
Deux fossoyeurs: Di He et Leonora Nummi
Un prêtre: Jesse Lyon
Courtisans: Marc Comellas (acte 1) et Afonso Nunes
Courtisanes: Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Julia Juillard, Orania Varvaris et Leonora Nummi
Soldats: Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson et Alexandre Plesis
Orchestre national de Mulhouse

jeudi 27 février 2025

William Forsythe au Ballet du Rhin: Un souffle vivifiant sur la scène

 Ce n'est pas la première fois que le Ballet de l'Opéra National du Rhin propose une pièce de William Forsythe, j'ai d'ailleurs été surpris de (re)découvrir que déjà la première année du blog de La Fleur du Dimanche (qui vient de fêter ses quatorze ans), je parlais de la présentation de sa pièce Workwithinwork en novembre 2011 ! Et Quintett a été présenté en 2017 lors d'une soirée consacrée aux grands chorégraphes du XXIème siècle par Bruno Bouché qui venait d'arriver à la tête du Ballet. A noter également que dans la distribution, trois des interprètes sont encore présent(e)s huit ans après (Ana Enriquez, Susie Buisson et Marwik Schmitt). De même, Enemy in the Figure s'est aussi retrouvé dans le programme Spectres d'Europe en 2023. Rien  d'étonnant puisque William Forsythe, ce danseur et chorégraphe américain qui s'est d'abord installé à Stuttgart, engagé comme danseur par John Cranko en 1973 dans le Stuttgarter Ballett, sous la direction de Marcia Haydée, puis à Francfort en 1984 où il dirige le Ballet de la ville qui prendra son nom jusqu'à ce qu'il crée sa propre compagnie en 2004. William Forsythe a développé un style très personnel et particulier, dynamitant la danse classique et néoclassique, mêlant le vocabulaire de la danse classique avec un imaginaire et une inventivité très actuelle, croisant les arts et s'ouvrant à d'autres expressions, comme les installations et utilisant avec délice et très tôt les nouvelles technologie et l'interactivité. Ses installations par exemple perturbent la perception de l'espace et avec White Bouncy Castle, le spectateur n'est pas regardeur mais acteur. Pour William Forsythe "Le vocabulaire n'est pas, ne sera jamais vieux. C'est l'écriture qui peut dater. La grande différence entre hier et aujourd'hui réside dans la façon de bouger et de concevoir l'espace où l'on se meut." Et c'est sur cela qu'il travaille: déconstruire le mouvement, le tordre, le retourner et lui donner des contraintes ou des obstacles, faire intervenir des éléments extérieurs, calculer ou non d'autres choses et des interactions, partir sur des pistes, les creuser et voir où elles vont. 

Avec le programme "William Forsythe" de ce soir nous avons de manière intéressante trois directions sur lesquelles il va créer. Et ce qui est intéressant aussi c'est que ces trois chorégraphies sont déjà anciennes, datant d'autour des années 90, dont la plus ancienne, Enemy in the Figure est la plus désarçonnante.


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Quintett qui débute la soirée, créé en 1993 par le Ballet de Francfort et entré au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin en 2017, nous parle de fragilité et d'instabilité.  Suivant la bande son de la pièce minimaliste envoûtante de Gavin Bryars Jesus' Blood Never Failed Me Yet qui émerge doucement du silence avec cette voix qui répète en boucle "Le sang de Jésus ne m’a jamais abandonné, c’est une chose que je sais, tout comme je sais qu’il m’aime.", dans une montée en puissance et l'orchestration qui la magnifie au fur et à mesure, les danseuses et les danseurs, entre animalité et brisure, inlassablement se lèvent, avancent puis reculent, font des gestes amples et s'effondrent. Ils sortent et reviennent, se retrouvent puis se cassent et se séparent, portés par un élan brisé, sautent et retombent dans un cycle qui pourrait ne pas finir, d'ailleurs cela s'achève sans se terminer, même si on en devine l'issue. 


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Les deux danseuses et les trois danseurs interprètent, incarnent littéralement la musique et le mouvement, adaptés à des corps divers pas forcément dans les canons du "classique" mais l'ensemble est à la fois riche et magnifique.


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Avec Trio, une pièce créée par le Ballet de Francfort en 1996 qui entre au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin, nous changeons de style. Cela démarre par une "exposition" du propos, à savoir des mises en valeur de "parcelles" des corps de la danseuse et des deux danseurs (coude, épaule, genoux, flanc, fesse, main,...) dans des poses démonstratives avant de mettre toutes ces parties du corps en mouvement et des les lier par des chorégraphies où à la fois le corps et l'espace du plateau, de manière métonymique se retrouvent exposés et explorés. 


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Cela donne un ballet plaisant et surprenant, coloré et plein d'humour. A l'image aussi de cet Allegro du 15ème Quatuor à corde de Beethoven, qui démarre et s'arrête et reprend sans cesse. Un autre manière de voir le mouvement et le corps, avec des costumes très colorés de Stephen Galloway.


Et donc, Enemy in the Figure, après l'entracte, nous présente la pièce la plus ancienne de ce répertoire. C'est sur une composition électronique du musicien Thom Willems qui a travaillé avec William Forsythe sur plus de 60 ballets depuis qu'il était à Francfort que se déroule un étrange manège. 


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

La musique en tensions, battements, nappes sonores, transformations, fait exister un espace habité mais aussi caché, traversé par onze danseurs dans tous les sens, devant ou derrière un panneau en bois faisant un paravent comme une grande vague verticale en travers du plateau. La vie est même dans les ondulations d'une drisse (on ne dit pas corde sur un plateau) dont les ondes traversent de temps en temps l'arrière de la scène ou le côté gauche, ou encore un très grand projecteur sur roulettes qui, déplacé par l'un ou l'autre danseur fait varier l'éclairage et l'espace de la scène, coupant ou révélant des parties du décor et des énergies qui s'y révèlent.


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Parce que de l'énergie, il y en a dans tous les coins, des danseurs et des danseuses n'arrêtent pas d'entrer et sortir de scène, de se trouver devant ou derrière ce mur ondulant, d'apparaître en courant, sautant, tournant et dansant seul, à deux ou plus dans une énergie débordante, avec des costumes originaux, dont des maillots blancs et des jupettes à volant noirs à pompons ou même tout un costume du même acabit. On a l'impression qu'ils se trouvent et se perdent dans des mondes parallèles, toujours en fractures et en torsions. Une expérience étrange, une performance pour la troupe du Ballet de l'Opéra National du Rhin dont ils se sortent haut la main, et le pied !


La Fleur du Dimanche


 William Forsythe


A Strasbourg - Opéra du Rhin - du 27 février au 2 mars 2025

A Mulhouse - La Filature -  le 14 et 16 mars 2025

Quintett
Pièce pour 5 danseurs
Reprise. Créée en 1993 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2017.
Chorégraphie
William Forsythe
En collaboration avec
Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin
Musique
Gavin Bryars
Costumes
Stephen Galloway
Décors et lumières
William Forsythe

Trio
Pièce pour 3 danseurs
Entrée au répertoire. Créée en 1996 par le Ballet de Francfort.
Chorégraphie et scénographie
William Forsythe
Musique
Ludwig van Beethoven
Lumières
Tanja Rühl
Costumes
Stephen Galloway

Enemy in the Figure
Pièce pour 11 danseurs
Reprise. Créée en 1989 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2023.
Chorégraphie, scénographie, lumières et costumes
William Forsythe
Musique
Thom Willems




dimanche 30 juin 2024

Spectres d'Europe au Ballet du Rhin: Trois univers de jeunes chorégraphes à découvrir

 Lancé en 2018 par Bruno Bouché, le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin, le programme Spectres d'Europe continue de présenter des création confiées à de jeunes chorégraphes destinées à interroger et transformer la pratique de la danse académique du Ballet pour la confronter au présent. Et à permettre à la danse de questionner l'histoire proche, de jeter un regard sur le monde et de s'interroger sur nos valeurs. Le programme présenté prend forme d'un triptyque très varié, passionnant et inventif.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


La première pièce, Sous les jupes du danseur-chorégraphe du Ballet de l'ONR Pierre-Emile Lemieux-Verne, qui nous avait déjà offert une chorégraphie dans le cadre du programme Danser Schubert au XXIème Siècle, se présente comme un bonbon rétro acidulé. Enveloppée dans des teintes fraiches et gaies, que ce soient les costumes frais et légers ou les étoffes accrochées en fond de scène, dans un arc-en-ciel pastel et discret. Des tableaux sémillants et guilleret se suivent, allègrement emportés par des tubes nostalgiques, playlist à la fois éclectique et large, qui vont autant chercher du côté de Céline Dion ou de Françoise Hardy que de Muse ou des Pet shop boys. Il y a aussi le très romantique Andréa Bocelli et l'antédiluvien Mike Brant. Arrive aussi, et on peut le comprendre, une chanson podorythmique canadienne (Pierre-Emile Lemieux-Verne l'est, canadien) et plus curieusement la chanson de Juliane Werdind Am Tag, als Conny Kramer starb version allemande (adaptée) du tube des années 70 de Joan Baez The Night They Drove Old Dixie Down, crée originellement par The Band. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


L'ambiance est festive, légère, enjouée, la chorégraphie joyeuse et sémillante, un peu extravagante et bien emportée. On y célèbre la fraternité, la fête, le partage, la découverte de l'autre, les émois et les rencontres quelquefois en dehors des règles classiques. Les costumes (crées également par Pierre-Emile Lemieux-Verne), sont à l'identique, décalés et transgressifs. Une parenthèse de feel-good et de peps qui nous fait aimer la vie.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney



La chorégraphie de Lucas Valente, avec Rex se projette dans le mythe d'Oedipe, mais plus sous un aspect de sensations, de performance même, la pièce interrogeant à la fois la question de la vérité, de la réalité, de la vision même. La scène plongée dans le noir appelle la lumière sur les corps mais celle-ci les isole, les découpe, les circonscrit dans l'espace. Le summum étant atteint lorsque les six danseurs sont sur scène et dansent en s'éclairant eux-mêmes, ce qui est un sacré challenge. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney


Chalenge réussi à la fois pour le chorégraphe metteur en scène que pour les danseurs qui doivent à la fois maitriser leur corps et la lumière très ciblée pour faire voir leurs mouvements. Et il faut les féliciter car le résultat est bluffant. La musique est particulièrement adaptée, partant de choeurs orthodoxes pour se fondre dans des musiques expérimentales ou électroniques. Les costumes plutôt amples sobres et sombres, pantalons ou jupes longues et gilets, variations de rouge bordeaux avec des pièces planches (créations de Cauê Frias) participent de l'ambiance et souvent les danseurs dansent de dos ou de profil, gardant une distance avec le public, devenant quelquefois juste des ombres chinoises. Une chorégraphie surprenante que l'on n'aurait pas attendue à priori d'un jeune chorégraphe brésilien né en 1990. Mais justement, nous sommes ouvert à la surprise et Rex nous l'offre.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Troisième chorégraphie, la pièce d'Alba Castillo Poussière de Terre, une pièce pour quinze danseurs qui a été créée au temps du Covid et qui est ici reprise pour notre plus grand bonheur. On y assiste à l'inexorable passage du temps, un sablier géant étant accroché à droite sur la scène, le sable s'en échappant commençant à faire un petit cône qui grandit tout au long de la pièce jusqu'à l'écoulement complet de ce sable. Cela modifie aussi l'espace et la présence des danseurs sur le plateau. Ceux-ci participant d'ailleurs participant à la dispersion du sable sur le tapis de danse, mais pas seulement, certains vont en profiter pour prendre un baptême de sable ou au moins en rechercher le contact. Ce qui est assez surprenant - on ne s'attend pas à priori à ce genre d'attitude, et non plus de la part d'un danseur. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Mais il semble qu'elle soit bénéfique puisque nous assistons au début de la pièce à un individu presque nu (en justaucorps chair) par une communauté en habits de ville plutôt sport, ils vont vers la fin quitter leurs vêtements pour une sorte de retour à la nature. D'une danse d'hésitation et de chutes, ils vont au fur et à mesure construire des groupes humains des ensembles, faire société. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Les mouvements sont originaux, les attitudes surprenantes, la chorégraphie est originale, sorte de mélange entre le reptilien et les crustacés, crabes et autres anthropoïde se regroupant en ensembles mouvants. Ils se forment et se défont, glissent et se déplacent sur une bande son très hypnotique, avec une musique plutôt "ambient" et nordique, rarement interrompue par une danse énergique. Et pour ne pas nous perdre en chemin, une fois que le temps est passé, la chorégraphe nous ramène au début de notre voyage. A nous de le refaire nous-même.

Le programme nous a ainsi permis de découvrir trois univers, trois approches différentes, de trois chorégraphes qui ont osé expérimenter des pistes originales, offrant des spectacles aboutis et convaincants.  Chacun et chacune a osé creuser son idée avec des angles d'approche personnels, tenir un propos soit grave ou engageant, ou ne craignant pas non plus d'aller du côté de la légèreté pour parler de sujets délicats.


La Fleur du Dimanche


Spectres d'Europe


SOUS LES JUPES

[ Création ]
Pièce pour 10 danseurs.
Chorégraphie et costumes
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Musique
Les Charbonniers de l’enfer, Muse, Pet Shop Boys, Andrea Bocelli, Mike Brant, Céline Dion, Lesley Gore, Françoise Hardy, Juliane Werding
Lumières
Tom Klefstad


REX
[ Création ]
Pièce pour 6 danseurs.
Chorégraphe
Lucas Valente
Musique
Emptyset, Rival Consoles, Luke Atencio, Chœur Byzantin de Grèce, Hildur Guðnadóttir
Costumes
Cauê Frias
Lumières
Tom Klefstad, Lucas Valente


POUSSIÈRE DE TERRE
[ Reprise ]
Pièce pour 15 danseurs.
Chorégraphie, costumes et scénographie
Alba Castillo
Musique
Goldmund, Lawrence English, Karin Borg, Bryce Dessner, Brian Eno, Nils Frahm, Jóhann Jóhannsson, Bruno Sanfilippo
Lumières et scénographie
Lukas Wiedmer


jeudi 19 janvier 2023

Giselle avec le Ballet de l'ONR: Une relecture en forme de valse hésitation

 Le ballet Giselle est un archétype du ballet romantique. Depuis sa création en 1841 sur une partition musicale remarquée d'Adolphe Adam et un livret de de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, la pièce qui a vu les premières "pointes" - Carlotta Grisi en a récolté une célébrité fructueuse - on ne compte plus les versions qui ont été montées en France et dans le monde. Elle a aussi donné lieu à des relectures, dont celle de Mats Ek dont l'action se déroule dans un asile psychiatrique. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


La nouvelle création de cette oeuvre par le Ballet de l'Opéra national du Rhin avec une chorégraphie de Martin Chaix est également une relecture de cette pièce qui ne suit pas non plus la chorégraphie originale du duo Jean Coralli et Jules Perrot. Et c'est également la partition musicale du ballet d'Adolphe Adam qui est changée puisque n'y sont prises que certaines de ses parties auxquelles ont été rajoutées des compositions d'une des rares femmes compositrices en France, Louise Farrenc, contemporaine d'Adam, les symphonies N°1 et 3. Ces rajouts permettent à l'ensemble de construire un fil mélodique, avec la Première Symphonie plus légère et la Troisième, plus tragique, tout comme le récit d'origine, sous la direction de la cheffe d'orchestre coréenne Sora Elisabeth Lee à la tête de l'Orchestre symphonique de Mulhouse qui offre une belle prestation. Ce choix de Martin Chaix qui a décidé de faire cette lecture plus féminine, sinon féministe de la pièce passe tout à fait naturellement. Tout comme passe cette vision moins romantique du ballet qui se retrouve transposé dans un XXème siècle un peu rétro et nostalgique toutefois.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


 C'est dans un décor aux tons sombres créé par Thomas Mika, éclairé avec parcimonie mais sensibilité par Tom Klefstad, et minéral - des murs de blocs de pierres avec des affiches des années 30 déchirées façon Mimo Rotella - que se déroule la première partie. Les danseuses et les danseurs en costume et robes avec une certain style et dans des couleurs sombres ( gris, beige, anthracite, kaki,..) crées par Catherine Voeffrey occupent souvent cet espace en dansant des danses de couples. Quelques duos ou doubles duos permettent d'apprécier la grâce et la virtuosité des interprètes dont les gestes déliés, virevoltants et maniérés fascinent. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney



La mise en scène très cinématographique fait vivre cet univers en créant des narrations entre les autres protagonistes qui habitent l'espace et nous content des histoires muettes qui se déroulent en tableaux vivants. Nous avons bien sûr des coups de projecteur sur Giselle (très vive Ana Enriquez), la seule habillée en blanc, dans une très belle robe crochetée et son Albrecht (sublime Avery Reiners) qui nous présentent de magnifiques duos d'amour et de séduction. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


Albrecht ne se contentant pas de ces duos mais butinant de-ci de-là pour finalement retouver sa fiancée Bathilde (magnifique Dongting Xing). Jusqu'à sa dénonciation par Hilarion (interprétée ce soir par la troublante Alice Pernao dans un autre geste de partage des rôles et des genres). Le doute, l'hésitation se propagent et la danse continue dans une intermittence des sentiments et de l'Amour comme échapatoire et lien.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney

La deuxième partie, qui se transporte dans un univers des annés 60, blousons de cuir noir et robes itou passant de la troupe des willis à une bande de jeunes, menée par la dynamique Myrtha (magistrale Susie Buisson) se situe dans un espace vide près d'une forêt en fond de scène, éclairé de deux lampadaires. Sous cet éclairage blafard, des mouvements d'ensemble marquant la solidarité du groupe alternent avec quelques manifestations de solidarité du groupe restreint de quelques femmes ressemblant à des figures de danses folkloriques.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


Il y aura bien sûr de nouvelles rencontres entre Giselle et Albrecht, dans des duos où l'on apprécie les mouvements tout en cassure, les gestes de la main balayant et les mouvements en spirale et, bien sûr aussi, touche féministe de rigueur et d'actualité, les affrontements vengeurs envers Albrecht par des danseuses. Et pour couronner le tout, le magnifique pas de deux de Giselle et Albrecht, sautillant, sur les airs de violon, de harpe et de flûte.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agate Poupeney


La pièce, chorégraphiée par Martin Chaix, assisté de Ulrike Wörner von Fassmann cultive une qualité du vivre ensemble, de la solidarité, de la résilience et d'un certain optimisme pour la situation des femmes tout en gardant un esprit romantique sur la relation amoureuse. Elle laisse une part importante au groupe, à la société, donc aux chorégraphies d'ensemble et aux mouvements de chacun dans le groupe sans ôter la magie des duos et petites formes individuelles qui continuent de nous enchanter dans la transcendance de l'Amour.


La Fleur du Dimanche


Giselle


A Strasbourg à l'Opéra national du Rhin - jusqu'au 20 janvier 2023

A Mulhouse au Théâtre de la Sinne - du 26 au 3 janvier 2023

A Colmar au Théâtre Municipal  - le 5 février 2023


Distribution

Chorégraphie: Martin Chaix

Musique: Adolphe Adam, Louise Farrenc

Direction musicale: Sora Elisabeth Lee

Dramaturgie: Martin Chaix, Ulrike Wörner von Faßmann

Dramaturgie musicale: Martin Chaix

Décors: Thomas Mika

Costumes: Catherine Voeffray

Lumières: Tom Klefstad

CCN • Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse