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lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

mercredi 25 mars 2026

Caravage à l'Opéra National du Rhin: Beau comme un tableau animé - Noir et vivant...

 C'est suite à la venue du Ballet de l'Opéra National du Rhin à Chemnitz à l'occasion des festivités de Capitale Européenne de la Culture en 2025 que Bruno Bouché a découvert le Ballet de cette ville et que le Ballet du Rhin y a dansé à l'invitation de Sabrina Sadowska. Cette danseuse chorégraphe née à Bâle, et qui dirige le Ballet de Chemnitz, a lancé à Chemnitz le festival TANZ | MODERNE | TANZ. Mulhouse étant un ville jumelée avec Chemnitz, c'était presque naturel qu'une collaboration se mette en place et c'est ainsi qu'en 2025 Bruno Bouché se retrouve à créer une nouvelle pièce avec le ballet de la ville. Le hazard (?) faisant aussi qu'une des danseuse de la troupe de Chemnitz, Anna-Maria Maas est passée par le Ballet National du Rhin avant 2020.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Pour Bruno Bouché la volonté de s'approcher de la peinture du Caravage (et pas forcément de sa vie aventureux et mystérieuse) renforcé par la lecture du livre de Yannick Haenel La solitude Caravage (2019) trouve ici l'occasion de prendre forme. Un travail d'improvisation en regard des peintures du maître ont permis au chorégraphe a permis d'ouvrir les prémices de cette approche de la lumière, des chairs, de l'esprit de la peinture, sa sensualité et sa violence et la mystique contenue dans les tableaux. La collaboration avec des compagnons de route proches, avec lesquels il a déjà l'habitude de travailler - Frédérique Lombard à la dramaturgie, Romain de Lagarde, à la fois aux costumes et aux lumières et Julien Lepreux - vont permettre de transposer sur scène cet univers d'ombre et de lumière dans la pièce Caravage ou le silence de nos battements de coeur.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


C'est d'ailleurs dans le noir que tout commence. Pas dans le silence, un son continu irritant troublé par des coups de tonnerre - ou des fracas de bombes qui explosent - ponctuent les mouvements hachés d'une figure christique dans la pénombre, titubant et errant, entre Christ en croix sans sa croix ou homme essayant vainement de décoller. L'image se révèle lentement et la musique s'amplifie, des mélodies sombres et puissante à l'orgue renforçant cette ambiance solennelle. Cet homme seul sur le plateau est rejoint par d'autres personnages qui ne semblent que passer, traverser quand un deuxième rideau se lève au milieu de la scène dévoilant encore une autre séparation. Ce procédé de dévoilement d'un monde "à l'arrière" se répète amenant à chaque fois cette surprise, surtout que s'y rajoute un effet de "fuite" et de perspective difficile à mesurer sur ce plateau très profond. Presque comparable, l'effet de ces énormes pièces de tissus en plis impressionnants qui lévitent à un moment au-dessus des interprètes, les "encadrant" dans des tableaux.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Des tableaux, mais animés, changeants, dans lesquels soit les personnages presque figés sur place dans leurs position ne bougent que les mains ou la tête, dans une gestuelle harmonieuse, ou encore des séquences de déplacements des différentes figures d'un tableau qui se défont et se réorganisent différemment dans une chorégraphie inventive, pour figurer de multiples scènes contiguës dans une fluidité parfaite. Par la variété et l'originalité des costumes, nous voyons ainsi se côtoyer des pages du moyen-âge et des dames de cour dans leurs tissus moirés. Mais également des costumes blancs légers ou des fraises en accessoires. Ou encore, pour un très bel ensemble en "tenue légère" - une simple chemise - qui met le corps au premier plan, que ce soit pour quelques solos (un envol majestueux), de beaux duos avec portés audacieux ou des mouvements d'ensemble très bien exécutés (avec cette gestuelle de signe de croix inaboutis). 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et surtout, comme dans les toiles du Caravage, ces corps nus (ou presque), souffrants, se heurtant, se battant, se frottant, se soutenant, tombant, se cherchant, se poussant, se repoussant, exténués et malades, et, quelquefois victorieux. La construction de la pièce, toujours mouvante, équilibre à merveille ces différents épisodes, ces duos douloureux, ces grandes fresques avec la foule qui s'amasse puis disparait, tout comme ce moment surprenant où, en un instant, tous les danseurs se jettent ensemble et forment une masse d'où émerge une femme en robe rouge alors que tout s'effondre. La construction - déconstruction de ces scènes, éclairées avec une finesse qui ennoblit les corps et les costumes, nous laisse approcher de l'esprit sombre et baroque de l'expression de cette force tragique faite de contrastes et de réalisme. 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et la musique de Julien Lepreux, qui navigue entre les sons ténus et mesurés des synthés jusqu'à des partitions orchestrales plus baroques, arrive à s'adapter de manière appropriée à chaque scène ou atmosphère. A l'image de cette épée (suspendue comme pour marquer la violence qui sous-tend le récit) qui peut aussi se lire comme une croix, la pièce balance entre la mort et le spirituel, entre la lumière et les ténèbres, entre la foule et la solitude, dans une énergie opposée et une beauté traîtresse. 


La Fleur du Dimanche


Caravage ou le silence de nos battements de coeur


A Strasbourg - du 27 mars au 1er avril 2026

Chorégraphie: Bruno Bouché
Musique: Julien Lepreux
Dramaturgie: Frédérique Lombart
Scénographie et costumes: Bruno Bouché, Romain de Lagarde: 
Lumières: Romain de Lagarde
Assistante scénographie et costumes: Adéla Libbra

Ballet du Théâtre de Chemnitz (compagnie invitée)
Artistes principaux:
Anna-Maria Maas
Dávid Janik
Benjamin Kirkman
Koh Yoshitake
Kirill Kornilov
Miguel Eugênio
Victoria Dorodna
Lívia Pinheiro
Ellis Campbell

Artistes
Alexander Gore
Andrea Johns
Ilya Manaenkov
Margaux Pagès
Ella Puurtinen
Aleksandr Solovei
Hanna Szychowicz
Irisa van Niekerk
Beatrice Carmans *
Adéla Marešová *
* Stagiaires de l’école de danse du Ballet de Hambourg – John Neumeier

dimanche 8 février 2026

Hamlet par Bryan Arias avec le Ballet de l'ONR: Etre ou ne pas être dans le crâne d'Ophélie et danser avec Shakespeare

 Bruno Bouché porte particulièrement à coeur de constituer un répertoire chorégraphique du XXIéme avec la volonté de confronter le regard historique sur le patrimoine en l'ancrant dans le monde actuel. Outre la revisitation de la musique classique, Bach, Mahler, Schubert,... avec un regard d'aujourd'hui avec "Danser...", il se frotte autant à la littérature (Yours Virginia, On achève bien les chevaux), au cinéma (Chaplin, Les Ailes du Désir) ou aux contes et aux mythes (Alice). Pour Hamlet, il confie à Bryan Arias l'adaptations de cette pièce emblématique de William Shakespeare. De cette histoire remplie de spectres et de morts, avec huit personnages masculins pour deux femmes, Bryan Arias va en faire une lecture féminine, privilégiant le personnage d'Ophélie, qui d'ordinaire subit son sort en la faisant témoin et actrice du destin, lui laissant même le rôle assumé du spectre puis une présence post-mortem qui la fait trôner au royaume des morts. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Pour finaliser sa chorégraphie, Bryan Arias a travaillé dans deux directions, d'une part un travail d'improvisation avec les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, ce qui a abouti à une adaptation des styles, expressions et gestes des danseuses et des danseur et donc une très belle qualité d'interprétation. D'autre part, il a confié au pianiste et chef d'orchestre Tanguy de Williencourt le choix de la structure musicale en lui indiquant le synopsis et les atmosphères des différents tableaux. Ce dernier a principalement choisi des oeuvres de Jean Sibelius, dont les climats nordiques convenaient parfaitement pour l'ambiance générale. Il a complété avec Tchaïkovski, Chostakovitch et Grieg. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Ayant fait le choix d'assembler des mouvements complets, la partition garde une belle homogénéité et rien de mieux que de la diriger lui-même avec l'Orchestre Symphonique de Mulhouse qui en fait une très belle et limpide lecture. Cela commence par une ouverture grave, annonciatrice du malheur à venir, en particulier, très vite la mort du roi. Cela devient plus joyeux pour la suite, à savoir le mariage de Claudius avec la reine Gertrude. Une mention spéciale à ce couple de danseurs, Miguel Lopes et surtout Emmy Stoeri pour les quelques duos aériens énergiques et envolées joyeuses qu'il nous offrent. Les deux amis d'Hamlet Rosencrantz et Guildenstern interprétés par Nirina Olivier et Jasper Arran ont aussi un style comique assez particulier. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Il faut noter que Bryan Arias qui a débuté dans les danses urbaines en distille un peu dans le spectacle, même si ce n'est pas forcément le style inné du Ballet du Rhin. L'épisode "spectacle dans le spectacle" va mieux pour les interprètes qui peuvent faire des déboulés, des traversées et des diagonales, des pirouettes et des tours en l'air. La chorégraphie, où l'on sent une certaine influence dans les mouvements de Jiri Kylian et dans la dramaturgie de Crystal Pite est cependant variée et bien construite. L'écueil de la pantomime que l'on pourrait attendre pour un tel sujet est heureusement évitée et les multiples et surprenants rebondissements sont bien lisibles, de même que les errements des personnages - même si l'on n'a pas leurs monologues shakespeariens - transparaissent dans leurs interprétations. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


La scénographie, le décor et les lumières de Lukas Marian rendent bien la désolation de la situation. Et le premier épisode d'apparition du spectre, tel un fantôme double, où l'on ne sait plus qui est véritablement enfermé derrière les grilles, est révélateur. Tout comme la métaphore du corps de Claudius sous le tissu qui annonce le cimetière et le cercueil d'Ophélie, tout comme le mélange des vivants et des morts que sont Ophélie et Yorick, nous font nous interroger sur l'authenticité de la réalité. Peut-être que la vie n'est qu'un songe. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Mais une chose est sûre, Hamlet est une magnifique pièce très bien interprétée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et par les musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse.


La Fleur du Dimanche


Hamlet


A la Filature - Mulhouse - 30 janvier - 1er février 2026

A l'Opéra National du Rhin - Strasbourg - du 8 au 13 février 2026


Chorégraphie: Bryan Arias
Direction et dramaturgie musicale: Tanguy de Williencourt
Musiques: Jean Sibelius - Piotr Ilitch Tchaïkovski - Dmitri Chostakovitch - Edvard Grieg
Dramaturgie: Gregor Acuña-Pohl
Costumes: Bregje Van Balen
Décors, lumières: Lukas Marian
Mise en répétition: Claude Agrafeil
Assistante à la chorégraphie: Alba Castillo
Assistante aux costumes: Carlijn Petermeijer
Pièce pour l’ensemble de la compagnie.
Avec le soutien de Fidelio et de la Caisse des Dépôts.
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Ophélie: Lara Wolter
Prince Hamlet: Marin Delavaud
Reine Gertrude: Emmy Stoeri
Roi Claudius: Miguel Lopes
Roi Hamlet: Cauê Frias
Polonius: Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio: Alice Pernão
Laërte: Afonso Nunes
Danseurs de ballet: Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano
Rosencrantz et Guildenstern: Nirina Olivier et Jasper Arran
Yorick: Marc Comellas
Deux fossoyeurs: Di He et Leonora Nummi
Un prêtre: Jesse Lyon
Courtisans: Marc Comellas (acte 1) et Afonso Nunes
Courtisanes: Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Julia Juillard, Orania Varvaris et Leonora Nummi
Soldats: Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson et Alexandre Plesis
Orchestre national de Mulhouse

jeudi 27 février 2025

William Forsythe au Ballet du Rhin: Un souffle vivifiant sur la scène

 Ce n'est pas la première fois que le Ballet de l'Opéra National du Rhin propose une pièce de William Forsythe, j'ai d'ailleurs été surpris de (re)découvrir que déjà la première année du blog de La Fleur du Dimanche (qui vient de fêter ses quatorze ans), je parlais de la présentation de sa pièce Workwithinwork en novembre 2011 ! Et Quintett a été présenté en 2017 lors d'une soirée consacrée aux grands chorégraphes du XXIème siècle par Bruno Bouché qui venait d'arriver à la tête du Ballet. A noter également que dans la distribution, trois des interprètes sont encore présent(e)s huit ans après (Ana Enriquez, Susie Buisson et Marwik Schmitt). De même, Enemy in the Figure s'est aussi retrouvé dans le programme Spectres d'Europe en 2023. Rien  d'étonnant puisque William Forsythe, ce danseur et chorégraphe américain qui s'est d'abord installé à Stuttgart, engagé comme danseur par John Cranko en 1973 dans le Stuttgarter Ballett, sous la direction de Marcia Haydée, puis à Francfort en 1984 où il dirige le Ballet de la ville qui prendra son nom jusqu'à ce qu'il crée sa propre compagnie en 2004. William Forsythe a développé un style très personnel et particulier, dynamitant la danse classique et néoclassique, mêlant le vocabulaire de la danse classique avec un imaginaire et une inventivité très actuelle, croisant les arts et s'ouvrant à d'autres expressions, comme les installations et utilisant avec délice et très tôt les nouvelles technologie et l'interactivité. Ses installations par exemple perturbent la perception de l'espace et avec White Bouncy Castle, le spectateur n'est pas regardeur mais acteur. Pour William Forsythe "Le vocabulaire n'est pas, ne sera jamais vieux. C'est l'écriture qui peut dater. La grande différence entre hier et aujourd'hui réside dans la façon de bouger et de concevoir l'espace où l'on se meut." Et c'est sur cela qu'il travaille: déconstruire le mouvement, le tordre, le retourner et lui donner des contraintes ou des obstacles, faire intervenir des éléments extérieurs, calculer ou non d'autres choses et des interactions, partir sur des pistes, les creuser et voir où elles vont. 

Avec le programme "William Forsythe" de ce soir nous avons de manière intéressante trois directions sur lesquelles il va créer. Et ce qui est intéressant aussi c'est que ces trois chorégraphies sont déjà anciennes, datant d'autour des années 90, dont la plus ancienne, Enemy in the Figure est la plus désarçonnante.


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Quintett qui débute la soirée, créé en 1993 par le Ballet de Francfort et entré au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin en 2017, nous parle de fragilité et d'instabilité.  Suivant la bande son de la pièce minimaliste envoûtante de Gavin Bryars Jesus' Blood Never Failed Me Yet qui émerge doucement du silence avec cette voix qui répète en boucle "Le sang de Jésus ne m’a jamais abandonné, c’est une chose que je sais, tout comme je sais qu’il m’aime.", dans une montée en puissance et l'orchestration qui la magnifie au fur et à mesure, les danseuses et les danseurs, entre animalité et brisure, inlassablement se lèvent, avancent puis reculent, font des gestes amples et s'effondrent. Ils sortent et reviennent, se retrouvent puis se cassent et se séparent, portés par un élan brisé, sautent et retombent dans un cycle qui pourrait ne pas finir, d'ailleurs cela s'achève sans se terminer, même si on en devine l'issue. 


William Forsythe - Quintet - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Les deux danseuses et les trois danseurs interprètent, incarnent littéralement la musique et le mouvement, adaptés à des corps divers pas forcément dans les canons du "classique" mais l'ensemble est à la fois riche et magnifique.


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Avec Trio, une pièce créée par le Ballet de Francfort en 1996 qui entre au répertoire du Ballet de l'Opéra National du Rhin, nous changeons de style. Cela démarre par une "exposition" du propos, à savoir des mises en valeur de "parcelles" des corps de la danseuse et des deux danseurs (coude, épaule, genoux, flanc, fesse, main,...) dans des poses démonstratives avant de mettre toutes ces parties du corps en mouvement et des les lier par des chorégraphies où à la fois le corps et l'espace du plateau, de manière métonymique se retrouvent exposés et explorés. 


William Forsythe - Trio - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Cela donne un ballet plaisant et surprenant, coloré et plein d'humour. A l'image aussi de cet Allegro du 15ème Quatuor à corde de Beethoven, qui démarre et s'arrête et reprend sans cesse. Un autre manière de voir le mouvement et le corps, avec des costumes très colorés de Stephen Galloway.


Et donc, Enemy in the Figure, après l'entracte, nous présente la pièce la plus ancienne de ce répertoire. C'est sur une composition électronique du musicien Thom Willems qui a travaillé avec William Forsythe sur plus de 60 ballets depuis qu'il était à Francfort que se déroule un étrange manège. 


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

La musique en tensions, battements, nappes sonores, transformations, fait exister un espace habité mais aussi caché, traversé par onze danseurs dans tous les sens, devant ou derrière un panneau en bois faisant un paravent comme une grande vague verticale en travers du plateau. La vie est même dans les ondulations d'une drisse (on ne dit pas corde sur un plateau) dont les ondes traversent de temps en temps l'arrière de la scène ou le côté gauche, ou encore un très grand projecteur sur roulettes qui, déplacé par l'un ou l'autre danseur fait varier l'éclairage et l'espace de la scène, coupant ou révélant des parties du décor et des énergies qui s'y révèlent.


William Forsythe - Enemy in the Figure - Ballet National de l'Opéra du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Parce que de l'énergie, il y en a dans tous les coins, des danseurs et des danseuses n'arrêtent pas d'entrer et sortir de scène, de se trouver devant ou derrière ce mur ondulant, d'apparaître en courant, sautant, tournant et dansant seul, à deux ou plus dans une énergie débordante, avec des costumes originaux, dont des maillots blancs et des jupettes à volant noirs à pompons ou même tout un costume du même acabit. On a l'impression qu'ils se trouvent et se perdent dans des mondes parallèles, toujours en fractures et en torsions. Une expérience étrange, une performance pour la troupe du Ballet de l'Opéra National du Rhin dont ils se sortent haut la main, et le pied !


La Fleur du Dimanche


 William Forsythe


A Strasbourg - Opéra du Rhin - du 27 février au 2 mars 2025

A Mulhouse - La Filature -  le 14 et 16 mars 2025

Quintett
Pièce pour 5 danseurs
Reprise. Créée en 1993 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2017.
Chorégraphie
William Forsythe
En collaboration avec
Dana Caspersen, Stephen Galloway, Jacopo Godani, Thomas McManus, Jones San Martin
Musique
Gavin Bryars
Costumes
Stephen Galloway
Décors et lumières
William Forsythe

Trio
Pièce pour 3 danseurs
Entrée au répertoire. Créée en 1996 par le Ballet de Francfort.
Chorégraphie et scénographie
William Forsythe
Musique
Ludwig van Beethoven
Lumières
Tanja Rühl
Costumes
Stephen Galloway

Enemy in the Figure
Pièce pour 11 danseurs
Reprise. Créée en 1989 par le Ballet de Francfort. Entrée au répertoire du Ballet de l’OnR en 2023.
Chorégraphie, scénographie, lumières et costumes
William Forsythe
Musique
Thom Willems




mercredi 23 février 2022

Alice, Création dansée de Philip Glass: ne serait-ce qu'un rêve, c'est merveilleux

 La composition d'une musique par Philip Glass pour le ballet chanté Alice est une création mondiale par le Ballet de l'Opéra National du Rhin, d'abord à la Filature, à Mulhouse où il est installé,  puis à Strasbourg dans le théâtre historique. 


Alice - Philip Glass - Hosseinpour et Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Basé sur une partition qui joue l'alternance d'un piano intimiste et vivifiant et des parties orchestrales plus répétitives ou puissantes, les chorégraphes Amir Hosseinpour (dont on a déjà pu voir, entre autres la chorégraphie de Maghagonny en 2018) et Jonathan Lunn revisitent l'héroïne créé par Lewis Caroll dans un voyage de rêve qui assemble à la fois les livres de ce dernier mais aussi la référence à la supposée inspiratrice du personnage Alice Liddel dans une scène inaugurale qui lui fait rêver les épisodes qui vont se dérouler et à laquelle Lewis Carrol s'adresse également dans une lettre finale. 


Alice - Philip Glass - Amir Hosseinpour et Jonathan Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Ce personnage, interprétée avec bienveillance par l'actrice suisse Sunnyi Melles va revenir de temps en temps pour relancer l'histoire ou réciter des poèmes jaberwokyeskes avec ses mots-valises, tout comme Lewis Carrol (Marwik Schmitt) se retrouvera dans une scène loufoque de salle de classe surréaliste et bégayante. Les décors (la maison, l'appareil photo géant, les portes multiples,...) et les costumes inventés et crées par Anne Marie Legenstein sont à mignons à croquer. Et les créations vidéo de David Haneke sont enchanteuses, et bien pensés, de l'oeil voyeur qui surveille la scène aux effets de chute du début ou des images sous-marines à l'univers de la forêt, tout participe à la féérie d'ensemble de la pièce. 


Alice - Philip Glass - Amir Hosseinpour et Jonathan Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


Les différents personnages, des trois "Alice" (Susie Buisson, Monica Barbotte et Noémi Coin), sans compter la "petite" Alice (Juilette Michel), le Lapin Blanc (Pierre-Emile Lemieux-Vienn), le Chat du Cheshire (Ryo Shimizu) ou le Chapelier Fou (Cauê Frias, également magnifique en Drag-queen Alice qui sème de l'or) mais encore la Reine (Ana Enriquez), Le Prince (Marin Delavaud, la Duchesse (Alice Pernao) et le Cuisinier (Pierre Doncq), et les autres sont tous magnifiques et les tableaux filent allègrement. 


Alice - Philip Glass - Amir Hosseinpour et Jonathan Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


Alice - Philip Glass -Hosseinpour et Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


Les mouvements d'ensemble avec les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, sous la direction artistique de Bruno Bouché, que ce soient la danse des fleurs virevoltant avec entrain, le ballet des tasses dansé avec aisance, l'hommage à Pina Bausch ou les affrontements entre les footballeurs cartes à jouer Coeur (de la Reine) et Pique (Prinsesse) ou la vengeance des homards, amènent une dynamique plus puissante, soutenue par l'Orchestre Symphonique de Mulhouse sous la direction de Karen Kamensek. 


Alice - Philip Glass - Amir Hosseinpour et Jonathan Lunn - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


Bruno Anguera Garcia au piano insuffle au récit à la fois son dynamisme et le côté un peu mélodique et romantique des parties instrumentales. En somme un beau voyage dansé et chanté orchestré de part et d'autre du miroir, même si la lune devient rouge.


La Fleur du Dimanche



Ballet sur une musique originale de Philip Glass d’après le roman de Lewis Caroll (1865) / Création mondiale.

Mulhouse - La Filature: du 11 au 13 février 2022
Strasbourg - Opéra du Rhin: du 18 au 23 février 2022


Musique Philip Glass
Chorégraphie, dramaturgie Amir Hosseinpour et Jonathan Lunn
Direction musicale Karen Kamensek
Scénographie, costumes Anne Marie Legenstein
Lumières Fabrice Kebour
Vidéo David Haneke
Peintures Robert Israel
Actrice Sunnyi Melles 
Ballet de l’OnR
Orchestre symphonique de Mulhouse
Musique et chorégraphie en création mondiale.
Pièce pour l’ensemble de la compagnie.

mardi 18 février 2020

Yours, Virginia - Ballet de l'Opéra National du Rhin: Une lettre à la mer, sans réponse, à écrire encore ?

L'ambition de Bruno Bouché, directeur artistique de CCN -Ballet de l'Opéra National du Rhin est de constituer le répertoire du Ballet du XXIème siècle. Pour ce faire, il a invité Gil Harush, dont nous avons déjà pu voir ici "The Heart of my Heart" en 2018 (une production nominée par la critique pour le Prix de la Meilleure création) pour une nouvelle création avec l'ensemble de la troupe du Ballet du Rhin. Gil Harush, à la fois chorégraphe, psychothérapeute et professeur de danse s'est intéressé à la vie, à la personne de Virginia Woolf, sujet brûlant et intrigant à la fois, autrice ayant révolutionné la littérature de son temps, ayant aussi marqué par sa vie mouvementée les moeurs de son époque (son livre "Orlando" s'inspire sur sa liaison avec Vita Sackville-Westteacher) et qui s'est suicidée à 57 ans dans la rivière qui passe près de sa maison.


Yours, Virginia - Gil Harush - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Le sujet est vaste et aboutit à "Yours, Virginia", vaste fresque-collage d'une vingtaine de tableaux qui rassemble donc les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin et, sur scène quelquefois, au piano, Maxime Georges. L'Orchestre symphonique de Mulhouse dans la fosse, dirigé par le chef bâlois Thomas Herzog joue en direct les nombreux passages musicaux qui colorent les différentes pièces chorégraphique, allant de Haendel ou Gluck à Chostakovitch ou Philippe Glass en passant par Beethoven ou Tchaïkovski et même Edward Elgar et des musiques électroniques. C'est dire que le portrait en creux de cette "féministe" - telle que la qualifie Gil Harush - va se construire dans une belle diversité.



Yours, Virginia - Gil Harush - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Dès la première partie, ce personnage va se retrouver démultiplié par les danseuses habillées en maillot noir échancré et une jupette blanche fendue qui submergent la scène alors que les danseurs sont en short blanc avec un maillot transparent bleu. Un texte liminaire "Will you assure him of this?" qui fait référence à une des dernières lettre de Virginia à sa soeur Vanessa qui parle de son mari, marque l'intention:
"I cu an't imagine that anyone could have done for more me than he has. We have been perfectly happy until this last few weeks, when this horror began. Will you assure him of this?"
"Je ne peux imaginer que quiconque aurait pu faire autant pour moi que lui. Nous avons été parfaitement heureux jusqu'à ces dernières semaines, quand cette horreur a commencé. Voulez-vous bien l'assurer de ceci?"


Yours, Virginia - Gil Harush - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

La personnalité est difficile à comprendre et les tableaux, entre mouvements d'ensemble et solos ou petites formations essayent de cerner cette pensée multiple, avec très souvent des duplications des personnages, des échos transformés ou des entraves dans le jeu - quelques solos ou autres scènes se passant derrière la "foule". Le vocabulaire lui-même est souvent transposé, les danseuses ayant des mouvements très chtoniens, enracinés, presque masculins. Quelques rares éléments scénographiques - un "écran" de verre qui projette des scènes fantasmées (?), un bocal bleu, tonneau des danaïdes impossible à vider, une pierre symbole de la noyade et un parterre de fleurs suspendu à l'envers - suggèrent des clés de lecture. Et quelques tableaux un peu plus figuratifs (deux rois que dansent en slip, une danseuse classique en haut de cuirasse, des baigneurs sur fonds de mer, une maitresse-femme qui dompte la foule à quatre pattes, un mouvement d'ensemble qui prend son envol de cygne) jettent quelques repères dans ce patchwork singulier.


Yours, Virginia - Gil Harush - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Une lettre jetée à travers les siècles pour essayer de comprendre la pensée créatrice de Virginia et continuer à se poser les questions plutôt que d'avoir des réponses toutes faites.

La Fleur du Dimanche

Yours, Virginia

Du 18 au 21 février - Opéra National du Rhin - Strasbourg
Du 2 au 3 avril 2020 - Opéra National de Lorraine

Chorégraphie: Gil Harush
Musique : Benjamin Britten, Dmitri Chostakovitch, Philip Glass, Arvo Pärt, Ralph Vaughan Williams
Direction musicale: Thomas Herzog
Dramaturgie musicale : Jamie Man
Costumes : Gil Harush
Scénographie: Aurélie Maestre
Lumières: Virginie Galas

CCN - Ballet de l'Opéra national du Rhin, 
Orchestre symphonique de Mulhouse

mardi 3 septembre 2019

La gran partita: Le ballet de l'Opéra National du Rhin se chorégraphie en sérénade

L'on connaissait déjà l'engagement pédagogique de Bruno Bouché, le directeur artistique du Ballet de l'Opéra National du Rhinla gran partita, spectacle chorégraphié autour de la Sérénade N° 10 en si bémol majeur de Wolfgang Amadeus Mozart, en 7 mouvements est la preuve concrète de cette volonté d'ouverture et de soutient à ses jeunes et talentueux-euses danseurs-euses.

En sept pièces, épousant les sept mouvements de cette presque symphonie de musique de chambre, sept danseurs se retrouvent chorégraphes d'eux-mêmes ou de leurs collègues pour une soirée légère et variée. Et les sept mouvements, interprétés à l'arrière de la scène par treize vents* de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, dessinent devant nous un puzzle de sensibilités et de création diverses portées par des interprètes* de très grande qualité. 



Le premier mouvement, interprété par deux hommes en maillots rétros (Pierre-Emile Lemieux-Vienne (chorégraphe) et Marin Delavaux) nous présentent avec humour une danse grotesque et comique de pantins entre élans d'athlètes et jeux sexuels enfantins (ou pas).

Suit le solo d'un chevalier nu au bras armé d'une épée et couvert d'une armure (Marwik Schmitt -chorégraphe), sorte de Saint Sébastien tiraillé entre l'envol extatique et la chute, entre l'emphase et le geste minimaliste et discret.
Comme le dit dans son texte d'intention Marwik Schmitt citant Carlos Castaneda:
"L'art du guerrier consiste à équilibrer la terreur d'être un homme avec la merveille d'être un homme."

Le troisième mouvement Adagio - "Tresses" est un trio où les deux femmes en robe d'un léger tissus blanc (Noemi Coin et Alice Pernao) font des arabesques élégantes dans un style néo-classique autour de l'homme à la pointe de ce triangle (Jesse Lyon - chorégraphe).

Le mouvement suivant, un menuetto alegretto, formidablement dansé et chorégraphié par Eureka Fukuoka se décline sous une sorte de pantomime entre le personnage et des fantômes qui se cachent et se révèlent derrière des rideaux de tulle.

Je vous invite à voir son improvisation "In the window" qui donne un peu l'esprit de cette chorégraphie:




Pour le cinquième mouvement, Romance, Pierre Doncq a trouvé une interprète merveilleuse en la personne de Dongting Xing (que l'on a vu en Maria noire dans Maria de Buenos Aires). Son magnifique corps se révèle au fur et à mesure avec la lumière (Marco Hollinger) dans une danse par saccade, tétanique puis sur pointes en marchant autour de la scène pour finir dans une envolée lumineuse qui s'accélère en majesté. Sa gestuelle épurée révèle le corps dans toute sa séduction.

Le sixième mouvement, en trois parties voit une chorégraphie de Mikhaël Kinley-Safronoff en superbe duo avec Monica Barbotte où les corps se répondent en toute harmonie et rythment avec stupeur et tremblements et quelques disparitions qui laissent au spectateur le soin de réinventer la chorégraphie qu'il rejoue dans sa mémoire, emporté par des fantômes qui traversent, hiératiques, la scène. Il s'achève sur un "accéléré" en symbiose avec la musique.

La pièce se termine avec un duo engagé et voltigeant, très physique de Ruben Julliard (chorégraphe) et Olivier Oguma qui dialoguent, se répètent et se répondent en une dé-marche rapide.

La soirée aura prouvé que des étincelles de création n'attendent que les brindilles de mouvement pour prendre corps dans un feu d'artifice de plaisir dansé. 
Plaisir partagé par le public, ravi du spectacle:




La Fleur du Dimanche 

A STRASBOURG - Opéra National du Rhin 
mardi 3 septembre 20 h
mercredi 4 septembre 20 h

Et si vous avez raté le spectacle du Ballet de l'Opéra National du Rhin, grâce à Szenik, vous pouvez en voir un extrait sur la chaîne Youtube, produit par Ozango et l'Opéra National du Rhin:




LA GRAN PARTITA
[CRÉATIONS]
Coproduction avec l'Orchestre philharmonique de Strasbourg
Musique Sérénade n° 10 « Gran Partita » de Wolfgang Amadeus Mozart

* Danseurs-chorégraphes: Pierre Doncq, Eureka Fukuoka, Rubén Julliard,
Mikhaël Kinley-Safronoff, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Jesse Lyon,
Marwik Schmitt

Danseurs: Monica Barbotte, Marin Delavaud, Ana Karina Enriquez-Gonzalez , Brett Fukuda, Rubén Julliard, Mikhaël Kinley-Safronoff, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Jesse Lyon, Alice Pernão, Ryo Shimizu, Hénoc Waysenson, Dongting Xing


* Orchestre philharmonique de Strasbourg

Hautbois: Sébastien Giot, Guillaume Lucas
Clarinette/cor de basset: Sébastien Koebel, Stéphanie Corre, Manuel Pouillet, Alain Acabo
Basson: Rafael Angster, Philippe Bertrand
Cor: Alban Bernache, Sébastien Lenz, Patrick Cailleret, Jean-Marc Perrouault
Contrebasse: Gilles Venot

Ballet de l'Opéra national du Rhin

lundi 6 mai 2019

Festival Arsmondo: Maria de Buenos Aires à l'Opéra National du Rhin: Triple Salto d'Amor

Le Festival Arsmondo qui touche presque à sa fin (ne vous inquiétez pas, il reste une demi-douzaine de manifestations jusqu'à mi-mai...) s'est étoffé cette année avec plus d'événements sur une durée plus longue - au point que l'on se pose la question de l'intitulé "festival".
Il reste quelques rencontres littéraires (dont le 13 mai un hommmage aux éditions Métaillié et le 17 mai au Conservatoire National de Région à Strasbourg un Concert-Lecture avec Stanislas Nordey et L'ensemble Accroche Note avec des textes de Jorge Luis Borges et quatre Traces de Martin Mattalon.
Pour ceux qui ne l'auraient pas encore vue, dépêchez-vous d'aller voir, à la Galerie Aedaenl'exposition "Perro Callejero" (chien errant) des dessins de Fantine Andres qu'elle a réalisés lors d'une résidence à Buenos Aires. 

Et surtout, allez voir "Maria de Buenos Aires" (jusqu'au 10 mai à Strasbourg, le 16 et 17 à Colmar), l'Opéra-Tango d'Astor Piazziolla et d'Horacio Ferrer.


Maria de Buenos Aires - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupenay

Cet "Operita en deux parties" dont la création date de 1968, d'avant l'arrivée à la célébrité du "Roi du tango" du XXème siècle Astor Piazzola est une pièce triple, mêlant musique, danse et théâtre. A l'occasion du festival Arsmondo, elle a été créée dans une chorégraphie de Mathias Tripodi avec le Ballet de l'Opéra National du Rhin sous la direction de Bruno Bouché et l'Orchestre La Grossa - Orchestre Tipica de la Maison Argentina, l'un des orchestres de tango les plus importants de France sous la direction de Nicolas Agullo. Ana Karina Rossi interprète Maria face au ténor Stefan Sbonnik et à Alejandro Guoyot, le récitant El Duende.


Maria de Buenos Aires - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupenay

La partition de Piazzolla mêle savamment des airs dansants et des chansons avec une partition naviguant entre orchestre de chambre à la limite du baroque et la musique populaire inscrite dans une tradition du pays, de la ville de Buenos Aires même et une élévation plus savante dans la virtuosité du compositeur qui réinvente et rehausse le genre. Car la pièce est ce savant mélange de cette histoire d'amour et de mort - et de renaissance continuelle - de Maria qui personnifie à la fois le Tango et la ville de Buenos Aires.
Autant la musique que le décor et l'ambiance procèdent de cet univers plus ou moins souterrain, sombre et pluvieux - il pleut des feuilles noires, des corbeaux - triste. Le décor, avec ses chaises abandonnées dans un coin, et les lumières, plutôt du clair-obscur, les costumes - vêtements et robes noires ou bleu nuit, ainsi que les projections des images du décor de Claudio Larrea, images de la ville, où, à part un passage un peu "art déco", l'architecture massive écrase la foule des danseuses et des danseurs et les acteur sur scène. 


Maria de Buenos Aires - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupenay

Sur scène, les mouvements d'ensemble rendent bien le grouillement de vie de la ville et la chorégraphie de Mathias Tripodi apporte une variété des figures du tango dans des déclinaisons en groupe de danseurs solitaires ou des magnifiques mouvements des bras des solistes. Le texte d'Horacio Ferrer nous conte en mode rêve éveillé, limite cauchemar, la sombre traversée de la vie de la ville de Maria en pôles opposés, de la poésie aérienne et surréaliste à du langage argotique et vulgaire (lunfardia) plein de verve. Ce serait plutôt là que se cache le côté humoristique, presque grotesque de la pièce et ses éclats de rires outrés qui joue sur les aspects subconscients et psychanalytiques de l'histoire et sa transgression de la religion. De la naissance, renaissance, vie, ratée, et mort, vie fantôme et spectre, la pièce est une longue traversée d'un monde souterrain que vient de temps en temps éclairer un air de tango ou une comptine enfantine. Car même la lumière du soleil est une blessure. 
Mais la musique et la danse transcendent cette atmosphère et la rendent supportable et même agréable.


Maria de Buenos Aires - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupenay


La Fleur du Dimanche


Maria de Buenos Aires - Ballet de l'Opéra National du Rhin

Strasbourg du 6 au 10 mai
Colmar le 16 et 17 mai

Distribution
Chorégraphie, décors : Matias Tripodi
Direction musicale : Nicolas Agullo
Assistante à la chorégraphie : Xinqi Huang
Costumes : Xavier Ronze
Lumières : Romain de Lagarde
Projections scéniques (photographies) : Claudio Larrea
Les Artistes
Maria : Ana Karina Rossi
Ténor : Stefan Sbonnik
El Duende : Alejandro Guyot
Ballet de l'Opéra national du Rhin, La Grossa - Orchestre Tipica de la Maison Argentine
Violon solo : Federico Sanz
Bandonéon solo : Carmela Delgado