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mercredi 18 mars 2026

Tempest de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe à Pôle Sud: Un cyclone-anticyclone: Ca chauffe sur la banquise

 On peut dire qu'entre Lisbeth Gruwez et Pôle Sud CDCN, c'est une relation longue et fidèle (souvent d'ailleurs avec la compagnie Voetvolk qu'elle a fondée avec Maarten Van Cauwenberghe). Tempest est au moins la sixième pièce jouée à Strasbourg. Ce qui n'est pas pour me déplaire, car depuis ma découverte de l'artiste dans la pièce Quando l'uomo principale è una donna qu'elle a coécrit avec Jan Fabre, j'en ai vu au moins cinq autres (It's going to get worse and worse and worse, my friend en 2015, Liz Gruwez dances Bob Dylan en 2016, We're pretty fuckin' far from okay en 2017 et Into the open en 2023). Et en revoyant ces billets, en particulier sa photo de 2015, je me dis qu'elle n'a pas pris une ride. Et elle a toujours la même énergie, dont elle dit qu'elle en est "le réceptacle". D'ailleurs, Maarten Van Cauwenberghe dit à propos d'elle qu'au début un critique l'avait qualifié de "bombe d'énergie" voire de "bombe atomique". Et cette énergie elle arrive à la tenir dans cette pièce sur presqu'une heure. Heureusement qu'elle a aussi fait une recherche auprès de maîtres des arts martiaux, en particulier du taichi pour à la fois canaliser cette énergie et la maîtriser, l'intérioriser. Et que la composition musicale de Maarten Van Cauwenberghe équilibre cette même énergie en musique avec force et vitalité, mais aussi sur des plages plus reposantes.


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


La pièce commence d'ailleurs dans un long voyage intérieur, concentré, quand la lumière monte très lentement, que l'on discerne le corps de la danseuse d'abord immobile puis remuant le haut du corps, les mains, les bras, le buste, accroché à un triangle incliné blanc en fond de scène à droite. Du silence naissent des gazouillis d'oiseau presqu'inaudibles puis de légères nappes sonores. Lisbeth Gruwez se lève et reste accrochée sur cette surface glissante et précaire avec toute sa force intérieure avant de plonger sur le plateau. Là, l'énergie se libère en une gestuelle millimétrée, tournoyante, dans son survêtement noir et blanc avec des bandes oranges. La musique de Maarten Van Cauwenberghe à base de multiples percussion (bois et métal et des clochettes plus des nappes multiples qui se superposent font monter la tension et concentrent l'énergie de la danseuse. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Une accalmie provisoire fait retomber la tension, une perche, longue canne devient lance puis, plus tard, hampe de drapeau, quand un ruban rouge y est accroché. Entre temps une embellie a transformé la plateau en iceberg parcouru d'une brume glacée qui parcourt la banquise pour rafraichir l'atmosphère. Puis ce sont des vagues envahissante que dompte Lisbeth Gruwez en maîtresse des élément. Et elle repart de plus belle dans une chorégraphie impeccable sur un rythme époustouflant. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Pour accéder à un summum d'énergie, les stroboscopes autour de la scène vont nous donnent l'illusion d'un mouvement du corps qui n'arrête pas d'accélérer alors que la danseuse est immobile ou presque, bougeant dans un ralenti imperceptible et où la conjonction de la lumière la fait tournoyer, se déplacer, s'envoler même et redescendre dans une vision surnaturelle, alors que nous sommes toujours happés par la composition sonore qui, elle aussi nous immerge dans cet oeil du cyclone au point de presque nous étouffer. Mais, pour finir, défait l'étreinte et la pression, en nous laissant souffler, lorsque le rythme de la musique et la lumière stroboscopique ralentit, se radoucit et nous lâche dans le noir. Et l'on ne peut qu'être ébahis par la performance de l'interprète, et saluer la précision et la qualité de ses gestes, sa force intérieure et son énergie et la magnifique équilibre que la musique instaure avec sa gestuelle.


La Fleur du Dimanche


Tempest


A Pôle Sud, le 17 et 18 mars 2026


Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe
Éclairage : Jan Maertens
Scénographie : ruimtevaarders
Implémentation scénographie : decoratelier KVS
Costumes : Eli Verkeyn
Mentor en arts martiaux : Rob Gemmeke
Assistante : Christine Herman
Remerciements : Francesca Chiodi Latini & Koen Tachelet

Production : Voetvolk vzw
Coproduction : December Dance (Concertgebouw Brugge & Cultuurcentrum Brugge) (BE), MA scène nationale – Pays de Montbéliard (FR), Perpodium, POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE)
Résidences : kunstencentrum BUDA (BE), CENTQUATRE-PARIS (FR), Chang Theatre (Bangkok / TH), kunstencentrum nona (BE), POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE), Voetvolk Atelier Rubigny (FR), WestK Performing Arts (Hong Kong / HK)
Distribution internationale : Materialise – Stéphane Noël
Avec le soutien : Tax Shelter du gouvernement fédéral belge et du gouvernement flamand

mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris

jeudi 5 février 2026

A Pôle Sud, le corps au centre de la scène: Les Idoles et Strip - Arthur Perole avec Tendre Carcasse

 A Pôle Sud, la soirée en deux temps nous offre une présentation de "Travaux Publics" de Strip à 19h00 et le spectacle Tendre Carcasse d'Arthur Perole à 20h30 et à priori ces deux présentations n'ont aucun rapport. Mais curieusement, une problématique sous-tend les réflexions de ces deux pièces, le rapport au corps. Bien sûr vous me direz que la danse a forcément à voir avec le corps dans tous ses états, mais ici, avec ces deux versants d'une approche de réflexion sur le corps, autant dans sa sensibilité intime que dans sa transformation et dans sa relations aux autres, nous avons deux lectures en écho de cette matérialité physique, mais pas que.


Chandra Granjean - Lise Messina - Les Idoles - Photo: Thom Grand Mourcel


 Nous avions déjà pu apprécier l'année dernière lors du Festival L'Année Commence avec Elles la pièce Reface de Chandra Granjean et Lise Messina avec ce travail précis et minutieux sur la transformation des visages. Le chantier en cours s'ouvre et s'élargit à un groupe de six danseuses et danseurs mais considérés comme une entité. Leurs silhouette, habillées de gris, coiffées de perruques peroxydées ou noires et leurs visages semblable à des masques impassibles nous apparaissent soudés, dans un lent balancement qui s'amplifie en symbiose avec la musique. Celle-ci faite de bruissements, de craquements et de sons mélangés va faire monter une tension constante qui augmente en battements et pulsations, avec quelques rares accords de guitare et en nappes sonores qui nous enveloppe dans un bain qui nous focalise sur ces corps et que même le plein feu dans la salle ne peut briser. En plus du balancement, de minuscules mouvements de mains ou de bras, en l'air ou se posant sur le visage ou les cheveux, passant de l'un(e) à l'autre, dans une continuité indistincte font de cette masse une sorte d'organisme, un blob en quelque sorte qui a une vie propre et dont les mouvements sembles n'appartenir à personne. Quelquefois des sparadraps sont posés sur les visages, ou les cheveux de la perruque sont déplacés par l'un(e) ou l'autre. Les balancements s'amplifient, se diversifient, les perruques se soulèvent, dans une atmosphère mystérieuse. On se croirait dans un film expressionniste ou une pièce de Berthold Brecht ou de Tadeusz Kantor dans un temps indéfini. Sous les perruques, les cheveux plaqués laissent passer d'autres cheveux, colorés, qui ne sont pas les vrais. Le groupe, toujours avec ce balancement, cette respiration, voit ses mouvements s'élargir, s'aérer et les personnages se délitent, se dépouillent de leurs accessoires, leurs masques, qui sont jetés à terre ou ingurgités. La bande arrête l'effeuillage, la pièce Strip est à venir. Et nous, nous sortons par la petite porte de cet univers étrange.


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Avec Tendre Carcasse, ce sont quatre corps alignés sur le devant de la scène, habillés de costumes bariolés qui nous font face et essayent de parler. De parler de leur corps et des sensations et souvenirs qui leurs sont liés. Dans la vague dans laquelle nous sommes où la danse, d'une part reproduit les gestes du quotidien et, d'autre part donne la parole (intime) aux danseurs qui, souvent nous content leur histoire, leurs souvenirs et leur vécu, Arthur Pérole fait le lien des deux dans un savant et réussi mélange des tendances. En scénarisant - et dramatisant - les bouts de souvenir de chacun dans un intelligent "feuilletage" de l'expression de chacun et chacune, il apporte un suspense et un rythme bienvenu à une parole qui en devient à la fois poétique et presqu'universelle. La peau très blanche et les taches de rousseur d'Agathe Saurel, ou sa petite taille devenant relative en face d'une consoeur selon la perspective ou carrément une observation sociologique d'une saillie comique acide quand elle parle de sa grand-mère s'extirpe de l'anecdote pour devenir réflexion profonde. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Tout comme la mer qui emplit l'espace et le récit de Mathis Laine Silas, au même titre que la taille des ongles qui emporte tout le monde dans un voyage intime sur et dans le corps de chacun(e). Les souvenirs en relation avec le corps, son acceptation, ses accidents ou malformations renvoient chacun et chacune à ces problématiques qu'il ou elle a traversés, à des rejets ou agressions qu'il ou elle a dû subir pour ces questions d'image, d'orientation sexuelle ou de race. Remarquable la réponse d'Elisabeth Merle face à une agression raciste qui la fait délirer dans un poème-chanson délirant avec un flot (flow) d'expressions sur les parties du corps qui fait décoller tout le monde dans une danse-transe libératrice, apogée du spectacle. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Mais auparavant et tout au long, nous avons de la part d'Arthur Pérole une très intelligente chorégraphie qui, joue sur les échos et les contrastes et oppositions de ces geste, tics ou habitudes du quotidien, ces attitudes que l'on oublie et qui ici sont mis en scène dans une explosion graduelle avec beaucoup d'humour et de distanciation. Les confidences qui, au fur et à mesure nous sont confiées, quelquefois susurrées à l'oreille nous tiennent en haleine tandis que nous sommes également happés par l'ensemble des mouvements en choeur ou en opposition ou les efforts de "transports imaginaires" d'une masse de concept virtuel.

 

Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Un savant mélange qui voit jongler entre corps et objet, une pensée en mouvement et la trajectoire de la réflexion et ses hoquets, ses sursauts jusqu'à une explosion d'énergie libératrice. Une vitalité rédemptrice qui nous rassemble dans un éclat de joie.


La Fleur du Dimanche 


Tendre Carcasse

Le 5 et 6 février à Pôle Sud

Conception et mise en scène : Arthur Perole
Chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Arthur Bateau, Matthis Laine Silas, Elisabeth Merle, Agathe Saurel
Collaboration artistique : Alexandre Da Silva
Création lumières : Anthony Merlaud
Création musicale : Benoit Martin
Création costumes : Camille Penager
Régie générale, lumières : Nicolas Galland
Régie son : Benoit Martin ou Yann Sandeau
Production diffusion : Sarah Benoliel
Administration : Anne Vion, Maureen Pette

Production : Compagnie F
Coproduction : Ballet Preljocaj / CCN d’Aix-en-Provence, Carreau du temple, Établissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Le Gymnase – CDCN Roubaix, 3BisF – centre d’art contemporain à Aix-en-Provence, La Commanderie – Saint-Quentin-en-Yvelines
Avec le mécénat du groupe de la Caisse des dépôts
Avec le soutien de KLAP Maison pour la danse
Mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse
La compagnie est soutenue par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département des Bouches-du-Rhône, la ville de Marseille.

mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence  

mercredi 12 novembre 2025

The Gathering de Joanne Leighton aux Abbesses: Une belle vitalité sourd de la nature

 Au début de la pièce The Gathrering de Joanne Leighton au Théâtre des Abbesses, la chorégraphe nous prend par surprise: Nous voyons débouler dans la salle une tribu de jeunes gens et de jeunes filles en tenue colorée, des habits plutôt sportifs, survêtement, short,... dans des couleurs pas trop criardes, plutôt acidulées et harmonieuses qui montent sur le plateau, en prennent les proportions et l'espace.


The Gathering - Joanne Leighton - Théâtre de la Ville - Photo: Patrick Berger


Puis ils et elles commencent à le découvrir et l'investir, comme un lieu à occuper, se passant de petits objets qui se révèlent être des cailloux qu'ils frappent de temps en temps et qui voyagent entre leur mains en rond. Puis ce sont de plus grosses pierres qu'ils accumulent, puis étalent en chemins de pierres et déplacent. A l'instar d'un groupe d'explorateurs qui découvrent un nouveau territoire et commencent à l'habiter, le domestiquer, le faire leur. Tout comme nous, les découvrant et nous familiarisant avec le groupe, les identifiant, les individualisant. Ce processus qui va nous prendre un petit moment car ils sont nombreux, dix danseurs et danseuses, d'autant plus qu'ils sont souvent en contrejour ou dans un clair obscur bien travaillé par les éclairages de Romain de Lagarde qui contribuent à installer une ambiance mystérieuse sur le plateau. 


The Gathering - Joanne Leighton - Théâtre de la Ville - Photo: Patrick Berger


Celui-ci est au départ nu avec un rideau blanc qui tombe sur le côté droit. Mais au fur et à mesure, avec les gros cailloux et les branchages dont s'emparent les danseurs et les images de forêt qui sont projetées sur le rideau, nous plongeons dans cet univers sylvestre auquel fait aussi référence le texte dit à voix basse en anglais au départ, puis en français vers la fin, extrait de Walden ou la vie dans les bois de Henri David Thoreau. En même temps, les pas frappés en rythme des danseurs font émerger une danse qui semble venir de la nuit des temps. Les figures, quelquefois géométriques, mais qui se dérèglent aussi, se déploient, se brisent, enflent, se calment, alternent et recommencent, nous entrainent dans des circonvolutions et des méandres. 


The Gathering - Joanne Leighton - Théâtre de la Ville - Photo: Patrick Berger


La chorégraphie nous transporte de paysages en paysages, d'oiseaux en animaux étranges et d'insectes en apaisements, tandis que la forêt verte et paisible mais néanmoins mystérieuse commence à muer et bouger. Les troncs se dédoublent, les espaces se superposent, les vues se troublent. La musique accompagne ces mutations et, d'une certaine sérénité, avec les chants d'oiseaux et les bruits de la forêt que vient, comme un tapis reposant, accompagner une douce mélodie, nous entrons dans des compositions plus dynamiques et rythmés. Les danses et la chorégraphie, elle aussi partent dans des envolées plus énergiques. Les danseuses et les danseurs, sans relâche, arpentant les quatre coins du plateau, presque jamais vide, sauf pour un solo et un duo, avec des montées en force et en rythme. Puis des moments plus calmes, des figures qui s'enroulent et se déploient, se transforment et éclatent pour se calmer avant de redémarrer avec toujours la même énergie. 


The Gathering - Joanne Leighton - Théâtre de la Ville - Photo: Patrick Berger


Dans la bande son de Peter Crosbie s'immiscent doucement aussi des chants des Balkans, chansons à capella interprétées par le groupe Laboratorium Pieśni. Ces sonorités ancestrales et décalées nous emportent dans un univers imaginaire et énigmatique grâce aussi aux images vidéo de Flavie Trichet-Lespagnol de cette forêt qui semble léviter et se défaire, comme une montagne enneigée d'où surgit en vrai un "homme sauvage". L'image, avec le rideau qui s'est déployé sur toute la largeur de la scène, occupe tout le fond, s'embrase de rouge et la troupe semble plus soudée, plus fusionnelle, plus apaisée. La musique et les chants a cappella nous mènent pour un dernier tour dans la forêt obscure avant de nous renvoyer dans le nuit citadine, laissant dans notre corps et nos souvenirs, ces traces sylvestres des temps immémoriaux où nous étions les hôtes de la forêt, les frères des arbres.


La Fleur du Dimanche

mercredi 22 octobre 2025

Entre-Temps de Philippe Decouflé à la Villette: Instants magiques entre cirque et cinéma: On rembobine les souvenirs, on danse la mémoire

Philippe Decouflé et un artiste qui s'est frotté à toutes sortes d'expressions artistiques, que ce soit le mime (qu'il avait travaillé avec Marcel Marceau et Isaac Alvarez), le cirque (avec Annie Fratellini), la danse (avec Alvin Nicolaïs mais aussi avec Merce Cunningham ou Régine Chopinot), le clip, la photo et la pub (avec Jean-Paul Goude). Mais il a également mis en scène, organisé des défilés (dont celui de l'ouverture des J.O. à Albertville en 1992 ou la Danse des sabots pour le bicentenaire de la Révolution en 1989) ou la revue du Crazy Horse Désirs. Il a fait du théâtre et des films et il revient avec sa compagnie DCA (Diversité, Camaraderie, Agilité) qu'il a fondée en 1983 et qui compte plus de 2.000 représentation, avec Entre-Temps, son nouveau spectacle après Shazam, créé en 2022 -nous l'avions vu en 2022 avec Nosfell et Pierre le Bourgeois dans Mémoire des Formes.


Entre-Temps- Philippe Decouflé - Photo: Jean Vermeulen


Le spectacle est composé de différentes pièces de puzzle qui ne s'assemblent pas forcément et le premier tableau est une sorte d'hommage au processus de la photographie à l'envers ou aux spectacles de magie théâtralisée. Cela se passe sous un chapiteau de Cirque à la Villette, mais la scène ressemble plus à une scène de théâtre. Différents rideaux rouges ou dorés cachant plus ou moins la scène et, derrière le dernier rideau, une sorte de défilé à la Muybridge, comme des esprits, se révèle en passant aussi devant, dans une sorte de film muet avec travelling permanent tandis que des personnages - un puis deux puis trois - se mettent en pause-pose sur des tabourets et que de grands panneaux noirs portés par deux personnes traversent la scène et font disparaître ces "poseurs", comme lors d'une "prise de vue" où la personne photographiée serait avalée par l'appareil. C'est d'une certaine manière le procédé de la photo qui transforme le personnage photographié en spectre ou en fantôme, ou, comme le numéro de foire quand le prestidigitateur escamote un comparse ou un volontaire. Cela se répète mais jamais pareil. Un pianiste, le merveilleux Gwendal Giguelay, comme l'accompagnateur de film muet, improvise tout au long du spectacle sur des airs connus et les différents interprètes se remémorent leurs souvenirs de danse sur une bande son qui fait resurgir le passé. 


Entre-Temps- Philippe Decouflé - Photo: Jean Vermeulen


Ce passé qu'ils dansent aussi, proposant en quelque sorte un panorama de l'histoire de la danse contemporaine avec l'esprit, entre autres, de Dominique Bagouet, mais aussi de superbes prestations sur des tubes de Laurie Anderson (O Superman), Madonna ou Gloria Gaynor (I will survive), David Bowie et The Temptation. Ces superbes passages dansés - et chantés - apportent une très belle dynamique, autant qu'une certaine nostalgie au spectacle. Saluons particulièrement les magnifiques numéros de Dominique Boivin, dans une réactivation de Marlène Dietrich avec sa chanson du film l'Ange Bleu Ich bin von Kopf zu Fuss auf Liebe ausfgetellt et dans un tout autre registre mais avec une précision des gestes et une sobriété touchante pour la séquence des chiffres d'Einstein on the Beach de Philip Glass. Une séquence de mime stupéfiante. Catherine Legrand, elle, fait carrément revivre une séquence de la pièce Jours étranges de Dominique Bagouet pleine d'émotion


Entre-Temps- Philippe Decouflé - Photo: Jean Vermeulen


Les mouvements d'ensemble vont autant chercher dans la danse classique ou du côté de Trisha Brown, et l'esprit de Pina Bausch plane également sur des processions en avant ou à revers. D'ailleurs, après un changement de plateau où chaque interprète dispose d'un univers particulier - que ce soit Hitchkock (et sa douche) ou Little Nemo, et qui s'achève dans une danse avec des tutus en akènes, un brusque retournement de perspective nous surprend. Nous nous voyons comme en miroir derrière le fond de scène et devenons nos propres spectateurs. La scène bascule et le spectacle se passe comme à l'envers, l'arrière devient l'avant, nous revoyons le début du spectacle d'un nouveau point de vue. Et nous assistons à un balayage en accéléré du spectacle. Philippe Decouflé en maître du temps réactive pour nous un pan de l'histoire de la danse contemporaine et rajeunit ses interprètes, et nous aussi. Une énergie et une vigueur revitalise nos souvenirs et nos neurones sont boostés, nos corps sont vitaminés grâce à ce magicien du temps et du rythme. Un magnifique et vivifiant spectacle.


La Fleur du Dimanche


Entre-Temps - Philippe Decouflé 


Tournée 

Du 9 au 26 octobre 2025 - Paris (75) - La Villette

Du 7 au 9 janvier 2026 - Grenoble (38) - MC2:

Du 15 au 17 janvier 2026 - Annecy (74) - Bonlieu, scène nationale

Du 29 au 31 janvier 2026 - Antibes (06) - anthéa, Antipolis Théâtre d'Antibes

Du 25 au 28 février 2026 Clermont-Ferrand (63) - La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale

Du 4 au 6 mars 2026 - Amiens (80) - Maison de la Culture d'Amiens

Du 25 au 29 mars 2026 - Caen (14) - Théâtre de Caen

Du 16 au 17 avril 2026 - Luxembourg - Les Théâtres de la Ville de Luxembourg


Conception et mise en scène Philippe Decouflé 
Assistante Violette Wanty 
De et avec Dominique Boivin, Meritxell Checa Esteban, Catherine Legrand, Eric Martin, Alexandra Naudet, Michèle Prélonge, Lisa Robert, Christophe Waksmann, Yan Raballand Au piano Gwendal Giguelay 
Et la participation d’un groupe de volontaires amateur·ices. 
Lumières et régie générale Begoña Garcia Navas 
Décor Jean Rabasse, assisté d'Aurélia Michelin 
Costumes Anatole Badiali 
Musiques Gwendal Giguelay, XtroniK, Sébastien Lagrange 
Montage des voix Alice Roland Régie plateau Léon Bony 
Régie lumière Grégory Vanheulle 
Régie son et bruitages Guillaume Duguet 
Accessoires Lahlou Benamirouche 
Construction Guillaume Troublé, Léon Bony, Matthieu Bony 
Costumiers Jean Malo, Jean Baptiste Arnaud-Coeuff, Aurélie Conti 
Accessoires costumes Eugénie Delorme, Prisca Razafindrakoto 
Peinture Katia Siebert, David Nouyrit, Sylvie Mitault, Margot Gillot, Jean Lynch 
Chauffeur Gilles Maron 
Direction de production et coordination Frank Piquard 
Production Sarah Bosquillon, Jérémy Kaeser, Julie Viala 
Régie générale Chaufferie Antoine Cherix 
Relations presse Agence Plan Bey

dimanche 13 avril 2025

GRENZ-Thérapie avec les Clandestines: Passer les frontières à la lisière du théâtre, de la musique, des langues

 Les frontières sont faites pour être dépassées. D'ailleurs ne dit-on pas que lorsqu'elles sont dépassées il n'y a plus de limites. Et pourtant.... Les frontières et les passages qu'elles supposent sont devenus un sujet brûlant d'actualité. Tout comme, en 2020, lorsque la pandémie a figé le monde, la frontière s’est soudain rétrécie, jusqu’à se fixer parfois à un kilomètre de chez soi, parfois même au seuil de sa porte.  C'est dans ce contexte de confinement qu'a germé l'idée d'un spectacle né de la collaboration entre l'équipe des Clandestines, troupe strasbourgeoise active depuis plus de 25 ans - et la musicienne, performeuse et compositrice Abril Padilla, installée à Bâle. De cette rencontre est née une première version portée par des musiciens et compositeurs et musiciens surtout bâlois - Robert Torche (CH), Joëlle Salomé Götz (CH), Annette Schlünz (DE). Elle fut donnée en 2023 au Kasko dans le bâtiment de l'ancienne brasserie Warteck à Bâle.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Pour les deux représentations strasbourgeoises au CRIC, rue de la Coopérative, ce sont Mathieu Goust aux percussions et à la batterie et Christophe Rieger au saxophone, toujours avec Abril Padilla, qui ont assuré avec brio la partie musicale. Tandis que Béatriz Beaucaire, Carole Breyer, Naton Goetz, Dominique Hardy, Virginie Meyer, Régine Westenhoeffer et Emmanuelle Zanfonato occupaient l'espace avec le chant, la danse et les textes. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Il est des spectacles qui ne se contentent pas de se jouer. Ils s’expérimentent, se traversent. Ils vous prennent par la main, ou par surprise et vous entraînent là où les murs sont des prétextes, et les règles, des invitations à les contourner. Les Clandestines savent cet art rare de déplacer les lignes, de tendre des miroirs à nos limites, de rendre palpable ce que, souvent, nous croyons abstrait. Grenz-Thérapie interroge avec poésie, humour et malice ce que nous faisons des frontières. Celles qui séparent les pays, les langues, les esprits. Mais aussi celles que nous érigeons à l’intérieur de nous-mêmes.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


D'emblée nous franchissons les frontières de la salle traditionnelle. Dans une apparition surprise, au loin, tout au bout de la cour du "Garage Coop" du côté des "Ateliers éclairés", la petite troupe des Clandestines, munies de leur immense porte-voix rouge, exécute une traversée du vaste espace de la cour et passe sous la porte du garage d'où monte depuis quelques temps un sacré raffut. L'occasion pour nous de faire concrètement l'expérience de ce qu'est une frontière: qu'elle soit virtuelle (au loin, de l'autre côté) ou tangible (ces rubalises rouges et blanches tendues devant nous) ou encore cette énorme porte de garage qui se dresse devant nous et que nous n'osons pas passer accroupis. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Et n'oublions pas cette frontière sensorielle, ce vacarme assourdissant dissuadant toute tentative d'intrusion. S'y ajoute également la frontière des langues, que nous découvrons avec les lettres collées sur les vitres du bâtiment: des mots écrits en français et en allemand et parlant de "frontière" - "Grenze", de "lieu" - "Ort", de "Land" (pays) ou de "hören" (entendre).


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

La toponymie de la pièce posée, il ne reste plus qu'à la déconstruire, à briser les "limites" de "Da" (ici) pour franchir l'"orée" de l'oreille et plonger dans le chahut et le raffut qui s'efface peu à peu pour céder la place à une musique métissée: électronique, percussions et objets du quotidien: moule à kouglof ou kougelhopf (qui fera l'objet d'une séquence avec des références historiques, géographique et même, symboliquement, vestimentaire car Gugel en allemand signifiant turban) et divers objets, dont des livres "sonores". 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


De cette pièce faisant office de "salle d'embarquement", nous sommes invités à passer par un - long - couloir de transit avec contrôles obligatoires vers une première étape dans un nouvel espace, dans un petit pays, le Liechtenstein où les timbres se moquent des frontières.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


En petits groupes, nous partons, emportés par le texte du poète Bernard Heidsiek, dans une poésie tourbillonnante - c'est le cas de le dire - en spirale excentrique, à la découverte des peuples, tribus et populations, habitant "autour, tout autour de Vaduz", la capitale. Sans oublier les "émigrés, les désintégrés, et bien d'autres, et bien d'autres,...". Manière insidieuse de faire sauter les frontières, surtout que la lecture du texte en français et en allemand se superposent. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Une autre jeu s’installe ensuite: interroger le public, le faire réfléchir à sa propre conscience de la frontière, aux sensations, aux sentiments, aux attitudes qui lui sont attachés. Puis matérialiser cette diversité dans l’espace: démontrer par l’exemple que les groupes auxquels nous croyons appartenir, au gré des questions et des catégories, sont mouvants, instables.. Ce procédé permet aussi au spectateur de devenir acteur, agissant, de se confronter à l'autre, aux autres, semblables et différents selon les critères.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Cette question de la différence se prolonge dans une séquence où les langues et dialectes deviennent source d’émerveillement poétique, presque surréaliste. Tantôt en allemand, tantôt en alsacien, suisse allemand ou français, les poèmes nous emmènent dans un labyrinthe sonore, tandis que les chanteuses, entre humour et poésie, nous conduisent aux confins de la poésie sonore.  


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Des livres-objets — des leporellos — se déploient alors, comme des oiseaux dans le ciel, avant de redescendre au sol, dressant de fragiles frontières symboliques. Les Clandestines, elles, se réfugient sur leur "tour d’ivoire", dominant la foule pour offrir un concert "perché".


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Après une séquence de nomenclature du public et de tentative de classement et de regroupements, une nouvelle étape s'annonce: le mouvement (vers l'autre), la danse, en tant que "langage des corps" qui dans une ronde simple et entraînante tente de nous faire expérimenter ce chemin vers l'autre. Le groupe invite le public au dialogue, à la participation. Mais les barrières sont encore là, tenaces dans nos têtes: peu osent franchir ce seuil invisible. Même le jeu, on préfère encore le regarder que s’y abandonner.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


 Alors commence ce que l’on pourrait nommer une escalade des hostilités. Les Clandestines nous renvoient, nous débarquent, dans cette salle d’embarquement, pour continuer entre elles, de l’autre côté, à jouer, chanter, nous laissant là, esseulés, âmes en peine livrées à elles-mêmes. L’expérience devient alors tangible : la séparation est là, réelle, elles (ou nous ?) derrière des grilles closes, entonnant des chants de lutte. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Mais la lutte doit continuer. Elles reviennent, par un chemin détourné, nous offrir une danse de chiffons multicolores qui flottent comme des drapeaux et qui, par un effet de magie scénique, se révèlent, à la fin, chacun barré d’une bande noire, image saisissante d’un pays scindé.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Et pour ne pas perdre le fil, ces drapeaux deviennent coiffes. Kugelhopf sur le Kopf. Et, dans un ultime chant de lutte, nos chères Clandestines s’éclipsent, partant affronter de nouvelles frontières et d’autres publics.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Au bout du compte, en un peu plus d’une heure, nous aurons expérimenté, par la danse, le chant, la musique, les échanges, différentes situations où les frontières — physiques, réelles, symboliques, mentales, corporelles, sociales — auront été mises à l’épreuve. Bougées, peut-être. Ce que proposent et concrétisent dans le vécu les Clandestines, dans ce mélange des genres et des sensibilités, c’est la preuve qu’il est possible, dans la joie et la jubilation, de faire sauter les limites qu’on s’impose et les empêchements qu’on trimballe.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Et à nous, de découvrir qu’au fond, l’essentiel n’est pas tant de franchir les frontières, mais de cesser de les croire infranchissables.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


Le spectacle a été présenté dans dans le cadre du festival Lire notre monde-Strasbourg capitale mondiale du livre-Unesco 2024