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mercredi 18 mars 2026

Tempest de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe à Pôle Sud: Un cyclone-anticyclone: Ca chauffe sur la banquise

 On peut dire qu'entre Lisbeth Gruwez et Pôle Sud CDCN, c'est une relation longue et fidèle (souvent d'ailleurs avec la compagnie Voetvolk qu'elle a fondée avec Maarten Van Cauwenberghe). Tempest est au moins la sixième pièce jouée à Strasbourg. Ce qui n'est pas pour me déplaire, car depuis ma découverte de l'artiste dans la pièce Quando l'uomo principale è una donna qu'elle a coécrit avec Jan Fabre, j'en ai vu au moins cinq autres (It's going to get worse and worse and worse, my friend en 2015, Liz Gruwez dances Bob Dylan en 2016, We're pretty fuckin' far from okay en 2017 et Into the open en 2023). Et en revoyant ces billets, en particulier sa photo de 2015, je me dis qu'elle n'a pas pris une ride. Et elle a toujours la même énergie, dont elle dit qu'elle en est "le réceptacle". D'ailleurs, Maarten Van Cauwenberghe dit à propos d'elle qu'au début un critique l'avait qualifié de "bombe d'énergie" voire de "bombe atomique". Et cette énergie elle arrive à la tenir dans cette pièce sur presqu'une heure. Heureusement qu'elle a aussi fait une recherche auprès de maîtres des arts martiaux, en particulier du taichi pour à la fois canaliser cette énergie et la maîtriser, l'intérioriser. Et que la composition musicale de Maarten Van Cauwenberghe équilibre cette même énergie en musique avec force et vitalité, mais aussi sur des plages plus reposantes.


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


La pièce commence d'ailleurs dans un long voyage intérieur, concentré, quand la lumière monte très lentement, que l'on discerne le corps de la danseuse d'abord immobile puis remuant le haut du corps, les mains, les bras, le buste, accroché à un triangle incliné blanc en fond de scène à droite. Du silence naissent des gazouillis d'oiseau presqu'inaudibles puis de légères nappes sonores. Lisbeth Gruwez se lève et reste accrochée sur cette surface glissante et précaire avec toute sa force intérieure avant de plonger sur le plateau. Là, l'énergie se libère en une gestuelle millimétrée, tournoyante, dans son survêtement noir et blanc avec des bandes oranges. La musique de Maarten Van Cauwenberghe à base de multiples percussion (bois et métal et des clochettes plus des nappes multiples qui se superposent font monter la tension et concentrent l'énergie de la danseuse. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Une accalmie provisoire fait retomber la tension, une perche, longue canne devient lance puis, plus tard, hampe de drapeau, quand un ruban rouge y est accroché. Entre temps une embellie a transformé la plateau en iceberg parcouru d'une brume glacée qui parcourt la banquise pour rafraichir l'atmosphère. Puis ce sont des vagues envahissante que dompte Lisbeth Gruwez en maîtresse des élément. Et elle repart de plus belle dans une chorégraphie impeccable sur un rythme époustouflant. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Pour accéder à un summum d'énergie, les stroboscopes autour de la scène vont nous donnent l'illusion d'un mouvement du corps qui n'arrête pas d'accélérer alors que la danseuse est immobile ou presque, bougeant dans un ralenti imperceptible et où la conjonction de la lumière la fait tournoyer, se déplacer, s'envoler même et redescendre dans une vision surnaturelle, alors que nous sommes toujours happés par la composition sonore qui, elle aussi nous immerge dans cet oeil du cyclone au point de presque nous étouffer. Mais, pour finir, défait l'étreinte et la pression, en nous laissant souffler, lorsque le rythme de la musique et la lumière stroboscopique ralentit, se radoucit et nous lâche dans le noir. Et l'on ne peut qu'être ébahis par la performance de l'interprète, et saluer la précision et la qualité de ses gestes, sa force intérieure et son énergie et la magnifique équilibre que la musique instaure avec sa gestuelle.


La Fleur du Dimanche


Tempest


A Pôle Sud, le 17 et 18 mars 2026


Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe
Éclairage : Jan Maertens
Scénographie : ruimtevaarders
Implémentation scénographie : decoratelier KVS
Costumes : Eli Verkeyn
Mentor en arts martiaux : Rob Gemmeke
Assistante : Christine Herman
Remerciements : Francesca Chiodi Latini & Koen Tachelet

Production : Voetvolk vzw
Coproduction : December Dance (Concertgebouw Brugge & Cultuurcentrum Brugge) (BE), MA scène nationale – Pays de Montbéliard (FR), Perpodium, POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE)
Résidences : kunstencentrum BUDA (BE), CENTQUATRE-PARIS (FR), Chang Theatre (Bangkok / TH), kunstencentrum nona (BE), POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE), Voetvolk Atelier Rubigny (FR), WestK Performing Arts (Hong Kong / HK)
Distribution internationale : Materialise – Stéphane Noël
Avec le soutien : Tax Shelter du gouvernement fédéral belge et du gouvernement flamand

mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris

jeudi 5 février 2026

A Pôle Sud, le corps au centre de la scène: Les Idoles et Strip - Arthur Perole avec Tendre Carcasse

 A Pôle Sud, la soirée en deux temps nous offre une présentation de "Travaux Publics" de Strip à 19h00 et le spectacle Tendre Carcasse d'Arthur Perole à 20h30 et à priori ces deux présentations n'ont aucun rapport. Mais curieusement, une problématique sous-tend les réflexions de ces deux pièces, le rapport au corps. Bien sûr vous me direz que la danse a forcément à voir avec le corps dans tous ses états, mais ici, avec ces deux versants d'une approche de réflexion sur le corps, autant dans sa sensibilité intime que dans sa transformation et dans sa relations aux autres, nous avons deux lectures en écho de cette matérialité physique, mais pas que.


Chandra Granjean - Lise Messina - Les Idoles - Photo: Thom Grand Mourcel


 Nous avions déjà pu apprécier l'année dernière lors du Festival L'Année Commence avec Elles la pièce Reface de Chandra Granjean et Lise Messina avec ce travail précis et minutieux sur la transformation des visages. Le chantier en cours s'ouvre et s'élargit à un groupe de six danseuses et danseurs mais considérés comme une entité. Leurs silhouette, habillées de gris, coiffées de perruques peroxydées ou noires et leurs visages semblable à des masques impassibles nous apparaissent soudés, dans un lent balancement qui s'amplifie en symbiose avec la musique. Celle-ci faite de bruissements, de craquements et de sons mélangés va faire monter une tension constante qui augmente en battements et pulsations, avec quelques rares accords de guitare et en nappes sonores qui nous enveloppe dans un bain qui nous focalise sur ces corps et que même le plein feu dans la salle ne peut briser. En plus du balancement, de minuscules mouvements de mains ou de bras, en l'air ou se posant sur le visage ou les cheveux, passant de l'un(e) à l'autre, dans une continuité indistincte font de cette masse une sorte d'organisme, un blob en quelque sorte qui a une vie propre et dont les mouvements sembles n'appartenir à personne. Quelquefois des sparadraps sont posés sur les visages, ou les cheveux de la perruque sont déplacés par l'un(e) ou l'autre. Les balancements s'amplifient, se diversifient, les perruques se soulèvent, dans une atmosphère mystérieuse. On se croirait dans un film expressionniste ou une pièce de Berthold Brecht ou de Tadeusz Kantor dans un temps indéfini. Sous les perruques, les cheveux plaqués laissent passer d'autres cheveux, colorés, qui ne sont pas les vrais. Le groupe, toujours avec ce balancement, cette respiration, voit ses mouvements s'élargir, s'aérer et les personnages se délitent, se dépouillent de leurs accessoires, leurs masques, qui sont jetés à terre ou ingurgités. La bande arrête l'effeuillage, la pièce Strip est à venir. Et nous, nous sortons par la petite porte de cet univers étrange.


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Avec Tendre Carcasse, ce sont quatre corps alignés sur le devant de la scène, habillés de costumes bariolés qui nous font face et essayent de parler. De parler de leur corps et des sensations et souvenirs qui leurs sont liés. Dans la vague dans laquelle nous sommes où la danse, d'une part reproduit les gestes du quotidien et, d'autre part donne la parole (intime) aux danseurs qui, souvent nous content leur histoire, leurs souvenirs et leur vécu, Arthur Pérole fait le lien des deux dans un savant et réussi mélange des tendances. En scénarisant - et dramatisant - les bouts de souvenir de chacun dans un intelligent "feuilletage" de l'expression de chacun et chacune, il apporte un suspense et un rythme bienvenu à une parole qui en devient à la fois poétique et presqu'universelle. La peau très blanche et les taches de rousseur d'Agathe Saurel, ou sa petite taille devenant relative en face d'une consoeur selon la perspective ou carrément une observation sociologique d'une saillie comique acide quand elle parle de sa grand-mère s'extirpe de l'anecdote pour devenir réflexion profonde. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Tout comme la mer qui emplit l'espace et le récit de Mathis Laine Silas, au même titre que la taille des ongles qui emporte tout le monde dans un voyage intime sur et dans le corps de chacun(e). Les souvenirs en relation avec le corps, son acceptation, ses accidents ou malformations renvoient chacun et chacune à ces problématiques qu'il ou elle a traversés, à des rejets ou agressions qu'il ou elle a dû subir pour ces questions d'image, d'orientation sexuelle ou de race. Remarquable la réponse d'Elisabeth Merle face à une agression raciste qui la fait délirer dans un poème-chanson délirant avec un flot (flow) d'expressions sur les parties du corps qui fait décoller tout le monde dans une danse-transe libératrice, apogée du spectacle. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Mais auparavant et tout au long, nous avons de la part d'Arthur Pérole une très intelligente chorégraphie qui, joue sur les échos et les contrastes et oppositions de ces geste, tics ou habitudes du quotidien, ces attitudes que l'on oublie et qui ici sont mis en scène dans une explosion graduelle avec beaucoup d'humour et de distanciation. Les confidences qui, au fur et à mesure nous sont confiées, quelquefois susurrées à l'oreille nous tiennent en haleine tandis que nous sommes également happés par l'ensemble des mouvements en choeur ou en opposition ou les efforts de "transports imaginaires" d'une masse de concept virtuel.

 

Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Un savant mélange qui voit jongler entre corps et objet, une pensée en mouvement et la trajectoire de la réflexion et ses hoquets, ses sursauts jusqu'à une explosion d'énergie libératrice. Une vitalité rédemptrice qui nous rassemble dans un éclat de joie.


La Fleur du Dimanche 


Tendre Carcasse

Le 5 et 6 février à Pôle Sud

Conception et mise en scène : Arthur Perole
Chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Arthur Bateau, Matthis Laine Silas, Elisabeth Merle, Agathe Saurel
Collaboration artistique : Alexandre Da Silva
Création lumières : Anthony Merlaud
Création musicale : Benoit Martin
Création costumes : Camille Penager
Régie générale, lumières : Nicolas Galland
Régie son : Benoit Martin ou Yann Sandeau
Production diffusion : Sarah Benoliel
Administration : Anne Vion, Maureen Pette

Production : Compagnie F
Coproduction : Ballet Preljocaj / CCN d’Aix-en-Provence, Carreau du temple, Établissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Le Gymnase – CDCN Roubaix, 3BisF – centre d’art contemporain à Aix-en-Provence, La Commanderie – Saint-Quentin-en-Yvelines
Avec le mécénat du groupe de la Caisse des dépôts
Avec le soutien de KLAP Maison pour la danse
Mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse
La compagnie est soutenue par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département des Bouches-du-Rhône, la ville de Marseille.

mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence