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jeudi 4 juin 2026

Dub d'Amala Dianor au Maillon avec Pôle Sud: Un savant mélange d'énergies de partout qui éclatent de toute parts

 On peut dire qu'Amala Dianor cultive la fidélité et la rencontre, l'ouverture à toutes les danses. Et l'on peut se rendre compte du chemin parcouru depuis Quelque part au milieu de l'infini, un dialogue à deux plus un lors du Festival "Extradanse" en mai 2017 à Pôle Sud, en passant par The Falling Stardust, en 2019, la pièce qui l'a fait "décoller" en quelque sorte, présentée par Pôle Sud au Théâtre de Hautepierre, sans oublier Trait d'union et Pas seulement vus en avril 2019, ou encore Siguifin le 1er février 2022. Toutes ces pièces qui cherchent à traverser les frontières entre les genres et les pays, ainsi que son parcours et ses réalisations, que ce soit son passage au CNDC d'Angers, la création de sa compagnie dans cette ville, sa résidence à Strasbourg à Pôle Sud entre 2016 et 2019, marquée par sa rencontre avec les acteurs régionaux et locaux et par exemple ses Trajets Phéno-Meinau avec des acteurs locaux: adolescents, amateurs, professionnels, danseurs, chanteurs, musiciens,... tout cela montre à la fois sa curiosité et son désir de mixité et de mixage. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


C'est toujours le même enthousiasme et la même énergie qu'il dégage en rassemblant pour ce nouveau spectacle Dub, présenté avec Pôle Sud au Maillon pendant trois soirs dans la grande dalle du Maillon, forcément pleine et emballée, une équipe de onze danseuses et danseurs venus du monde entier et maîtrisant des formes de danse originales et variées. Bien sûr ce sont pour la plupart des danses de rues et de battle, mais le spectacle démarre, après que le fidèle DJ Awir Leon se soit installé à ses machines, par un solo original de danse indienne avec de délicats et fin mouvements des doigts de Sangram Mukhopadhyay. Très vite, il est rejoint par Mwenda Marchand qui lui transmet ses ondulations serpentines et l'amène sur d'autres territoires, puis Kgotsofalang Joseph Mavundla qui dynamite tout cela par son énergie contagieuse. Et très vite la scène est envahie par les onze interprètes qui arpentent ce grand plateau en des mouvements d'ensembles bien rythmés, dans lesquels émergent de nouvelles expressions, lesquelles sont, soit reprises par deux ou trois acolytes, ou qui vont servir de base à un dialogue fécond. Ou encore qui vont insuffler leur dynamique dans le groupe. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Ce fourmillement et ces échanges, riches en variations et en mutations, amènent à la fois une dynamique et une cohérence à ces expressions individuelles et singulières, mais toujours sources d'échange et d'hybridation. La patte d'Amalia Dianor qui fait essaimer les danses et mouvements caractéristiques de l'une ou l'autre individualité pour la laisser glisser et déteindre sur un partenaire, et même sur tout le groupe, nous donne quelques très beaux mouvements d'ensemble, dans lesquels, de temps en temps, certains se singularisent. Les caractéristiques physiques, les manières de bouger et les talents personnels pointent dans la foule ou s'en échappent, ou ont droit à un "instant de célébrité", tels ces gracieux et serpentins mouvements des bras d'Asia Zonta, les contorsions élastiques d'Yanis Ramet, les pieds agiles montés sur ressort de Slate Hemedi Dindangila, la souplesse tournoyante de Kgotsofalang Joseph Mavundla, la ductilité de Kgotsofalang Joseph Mavundla ou les solliloques de l'altière Tatiana Gueria, et j'en oublie. Tous, sans exceptions, en plus de leurs talents ou styles, contribuent à cet ensemble bien homogène de trajectoires et de parcours qui nous tient en haleine, que ce soit sous les beats et les variations électroniques de Awir Leon ou dans un silence voulu et concentré. Ou encore lors de "battles" sur les podiums qui se mettent en place à cet effet. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Cette énergie folle appelle une transition nécessaire lors de laquelle le décor conçu par le photographe Grégoire Korganow s'illumine de néons du plus bel effet puis éclaire de couleurs variables et avec des animations les neuf boites, comme des cadres-écrans dans lesquels des saynètes se perdent un peu dans le dispositif et la distance, avant que, sur un podium genre défilé de mode, toute l'équipe, dans un dernier sursaut bourré d'énergie, passe en revue les différentes expressions de danses: krump, house, waaking, hip-hop, smurf, voguing, électro, pantsula, dancehall, breakdance, coupé-décallé, danses afro-cubaine et afro-urbaines, .... et bien sûr une pincée de Kathak. Un beau melting-pot, et un voyage avec les corps et les cultures. Un généreux moment de rencontre et de confrontations très bien reçu par le public marquant son enthousiasme debout.


La Fleur du Dimanche


Dub


Au Maillon - présenté avec Pôle Sud, les 3, 4, 5 juin 2026

Chorégraphe : Amala Dianor
Musicien live : Awir Leon
Artiste visuel : Grégoire Korganow
Interprètes : Slate Hemedi Dindangila, Romain Franco, Jordan John Hope, Enock Kalubi Kadima, Mwendwa Marchand, Kgotsofalang Joseph Mavundla, Sangram Mukhopadhyay, Tatiana Gueria Nade, Yanis Ramet, Germain Zambi, Asia Zonta
Assistante chorégraphique : Marion Alzieu
Direction technique : Nicolas Barrot, Véronique Charbit 
Administration : Valérie Pouleau
Administration de production : Lucie Jeannenot
Lumière et régie générale : Nicolas Tallec en alternance avec Agathe Geffroy
Costumes : Minuit Deux, Fabrice Couturier
Régie son : Emmanuel Catty en alternance avec Nicolas Chimot
Régie plateau : David Normand, Martin Rahard en alternance avec Thibaut Trilles
Production : Kaplan I Compagnie Amala Dianor, conventionnée par l’État-DRAC Pays de la Loire et la Ville d’Angers
Coproduction : Festival de Danse Cannes - Côte d’Azur France / Théâtre de la Ville, Paris / Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon / Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans / Touka Danses CDCN Guyane / MC2 : Grenoble, Théâtre Sénart, scène nationale / Le Volcan, Scène nationale du Havre / Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux / Julidans-Amsterdam / Maison de la Danse, Lyon / Le Grand R, Scène nationale la Roche-sur-Yon / Scène nationale d’ALBI – Tarn / Cndc Angers
Soutien au projet : Fondation BNP Paribas abritée par la Fondation de France / Ville d’Angers / Région Pays de la Loire, État – DGCA
Résidence de recherche : Villa Albertine (USA) en 2023, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, Paris
Résidence de construction décor : Le Moulin Fondu – Oposito – CNAREP – Garges-lès-Gonesse
Workshop audition : Ménagerie de Verre, Paris
La Compagnie Amala Dianor est régulièrement soutenue dans ses projets par l’Institut Français et l’ONDA. La Compagnie bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas depuis 2020.ph Mavundla





mardi 24 mars 2026

Sous les Fleurs à Pôle Sud: Avec Thomas Lebrun, les Muxes deviennent muses dansantes

 " Attention chef d'oeuvre ! " pourrait-on dire à propos du spectacle Sous les Fleurs de Thomas Lebrun créé en 2023. Cette dernière création de celui qui fut, au départ, danseur interprète chez des chorégraphes de renom avant de fonder sa compagnie en 2000 puis de diriger le Centre National Chorégraphique de Tours en 2012 où il a créé une quinzaine de pièces dont deux que nous avons pu voir à Pôle Sud (... de bon augure en 2022 et le magnifique L'envahissement de l'être (danser avec Duras) en 2024.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Et le mot chef-d'œuvre n'est pas trop tant la qualité, la beauté et la précision de ce qui est proposé sur scène est impressionnante. C'est une soirée mémorable, un voyage dans la beauté et la délicatesse. Un univers unique et particulier dans lequel nous sommes plongés, immergés au plus profond. Un voyage dans un monde à part, presque hors du monde. Autant par la beauté des costumes fleuris et colorés (une collaboration de Thomas Lebrun avec Kite Vollard) que par les éclairages au millimètre, tirés au cordeau et construisant des univers particuliers, colorés et changeants (un travail époustouflants de Françoise Michel dont on connait la précision) et surtout par la beauté, l'unité et la finesse des gestes des cinq interprètes (Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel). Et également le judicieux choix musical qui nous transporte de pays en sensations et en atmosphères.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Pour commencer, une musique du Trio Monte Alban, sorte de composition populaire bien colorée et revigorante entre la banda et le folklore, de la région de l'isthme de Tehuantepec qui nous met dans l'ambiance. C'est cette région qui a inspiré le sujet de cette chorégraphie à Thomas Lebrun: les Muxes. Les Muxes sont un troisième genre* reconnu et accepté au Mexique. et Thomas Lebrun, en résidence de création à Juchitàn dans l'isthme de Tehuantepec, y  a rencontré Felina Santiago Valdivieso, militante Muxe, dont les paroles font partie de la bande son de la pièce. Très lentement les cinq danseurs, dans des gilets et jupes dans des tissus colorés et fleuris arrivent dans une procession hiératique, au ralenti, dans cet espace bordé de trois murs, percé de quatre portes, pour s'installer sur et autour de deux fauteuils. Ils vont figurer quelques tableaux de groupe, bougeant très lentement et délicatement leur tête et leurs mains, composant des tableaux vivants dans un décor coloré - des pans de murs d'un bleu profond ou d'un rouge vif - tableaux dont ils vont alterner les positions mais garder toujours des gestes et des attitudes de tendresse et de familiarité. La musique alterne entre inspirations folkloriques et compositions contemporaines et même des chansons de variété ou la traditionnelle Llorona. 


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Des défilés nonchalants mais néanmoins pointés au millimètre mettent en relief la beauté des costumes. Les robes, soulevées ou tenues en éventail vont être ôtées successivement, au point d'arriver au jupon blanc. Puis la sérénité des parcours et des corps est mise à l'épreuve, des soubresauts et des tressaillements dans une univers dont l'atmosphère se fait plus contrastée, avec une lumière qui isole et fait violence. Tout comme ces cheveux dénoués qu'ils agitent avec force. Un autre tableau, où les danseurs, torse nu, coiffés de fleurs et portant des masques de mort, introduit une gravité certaine et leur "sortie" est assez prenante. Puis leur défilé où, habillé de noir, ils sèment des bouquets de roses pourrait marquer la fin d'une époque. Dont les derniers témoins semblent nous pointer du regard.

Nous restons immobiles dans nos sièges, stupéfaits et pétrifiés. Epoustouflés par tant de grâce et de précision des gestes réduits à l'essentiel - transformés et symbolisés (gestes de tendresse, de couture et de soins, d'attention) que les cinq danseur, dans un accord et une harmonie parfaite, nous ont transmis durant cette soirée mémorable. Et nous remercions Thomas Lebrun et son équipe de nous avoir révélé cet aspect de la beauté du Monde.


La Fleur du Dimanche


*A propos de genre, une heureuse coïncidence fait que en même temps au TNS à Strasbourg, Océan joue son spectacle L'Infiltré dans lequel il cite, entre autres, ces Muxes. 


Sous les Fleurs


A Pôle Sud CDCN - Strasbourg - le 24 et 25 mars 2026


Chorégraphie : Thomas Lebrun
Interprètes : Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel
Musiques : Trio Monte Alban, Maxime Fabre, Susana Harp, La Bruja de Texcoco (arrangement Seb Martel), Banda Regional Princesa Donashii, Rocio Durcal, Hector Berlioz, Eddy de Pretto, extrait de MUXES, film d’Ivan Olita, produit par Bravo Studio et avec la voix de Felina Santiago Valdivieso
Création lumières : Françoise Michel
Création son : Maxime Fabre
Création costumes : Kite Vollard, Thomas Lebrun
Masques : Ruua Masks
Conception scénographie : Xavier Carré, Thomas Lebrun
Construction : Atelier du T°, CDN de Tours
Régie générale : Gérald Bouvet
Régie son : Clément Hubert
Assistante sur le projet : Anne-Emmanuelle Deroo
Chercheur anthropologue : Raymundo Ruiz González
Remerciements : Felina Santiago Valdivieso, Benito Hernandez

Production : Centre chorégraphique national de Tours
Coproduction : Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, La Rampe-La Ponatière – Scène conventionnée-Échirolles 

mercredi 18 mars 2026

Tempest de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe à Pôle Sud: Un cyclone-anticyclone: Ca chauffe sur la banquise

 On peut dire qu'entre Lisbeth Gruwez et Pôle Sud CDCN, c'est une relation longue et fidèle (souvent d'ailleurs avec la compagnie Voetvolk qu'elle a fondée avec Maarten Van Cauwenberghe). Tempest est au moins la sixième pièce jouée à Strasbourg. Ce qui n'est pas pour me déplaire, car depuis ma découverte de l'artiste dans la pièce Quando l'uomo principale è una donna qu'elle a coécrit avec Jan Fabre, j'en ai vu au moins cinq autres (It's going to get worse and worse and worse, my friend en 2015, Liz Gruwez dances Bob Dylan en 2016, We're pretty fuckin' far from okay en 2017 et Into the open en 2023). Et en revoyant ces billets, en particulier sa photo de 2015, je me dis qu'elle n'a pas pris une ride. Et elle a toujours la même énergie, dont elle dit qu'elle en est "le réceptacle". D'ailleurs, Maarten Van Cauwenberghe dit à propos d'elle qu'au début un critique l'avait qualifié de "bombe d'énergie" voire de "bombe atomique". Et cette énergie elle arrive à la tenir dans cette pièce sur presqu'une heure. Heureusement qu'elle a aussi fait une recherche auprès de maîtres des arts martiaux, en particulier du taichi pour à la fois canaliser cette énergie et la maîtriser, l'intérioriser. Et que la composition musicale de Maarten Van Cauwenberghe équilibre cette même énergie en musique avec force et vitalité, mais aussi sur des plages plus reposantes.


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


La pièce commence d'ailleurs dans un long voyage intérieur, concentré, quand la lumière monte très lentement, que l'on discerne le corps de la danseuse d'abord immobile puis remuant le haut du corps, les mains, les bras, le buste, accroché à un triangle incliné blanc en fond de scène à droite. Du silence naissent des gazouillis d'oiseau presqu'inaudibles puis de légères nappes sonores. Lisbeth Gruwez se lève et reste accrochée sur cette surface glissante et précaire avec toute sa force intérieure avant de plonger sur le plateau. Là, l'énergie se libère en une gestuelle millimétrée, tournoyante, dans son survêtement noir et blanc avec des bandes oranges. La musique de Maarten Van Cauwenberghe à base de multiples percussion (bois et métal et des clochettes plus des nappes multiples qui se superposent font monter la tension et concentrent l'énergie de la danseuse. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Une accalmie provisoire fait retomber la tension, une perche, longue canne devient lance puis, plus tard, hampe de drapeau, quand un ruban rouge y est accroché. Entre temps une embellie a transformé la plateau en iceberg parcouru d'une brume glacée qui parcourt la banquise pour rafraichir l'atmosphère. Puis ce sont des vagues envahissante que dompte Lisbeth Gruwez en maîtresse des élément. Et elle repart de plus belle dans une chorégraphie impeccable sur un rythme époustouflant. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Pour accéder à un summum d'énergie, les stroboscopes autour de la scène vont nous donnent l'illusion d'un mouvement du corps qui n'arrête pas d'accélérer alors que la danseuse est immobile ou presque, bougeant dans un ralenti imperceptible et où la conjonction de la lumière la fait tournoyer, se déplacer, s'envoler même et redescendre dans une vision surnaturelle, alors que nous sommes toujours happés par la composition sonore qui, elle aussi nous immerge dans cet oeil du cyclone au point de presque nous étouffer. Mais, pour finir, défait l'étreinte et la pression, en nous laissant souffler, lorsque le rythme de la musique et la lumière stroboscopique ralentit, se radoucit et nous lâche dans le noir. Et l'on ne peut qu'être ébahis par la performance de l'interprète, et saluer la précision et la qualité de ses gestes, sa force intérieure et son énergie et la magnifique équilibre que la musique instaure avec sa gestuelle.


La Fleur du Dimanche


Tempest


A Pôle Sud, le 17 et 18 mars 2026


Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe
Éclairage : Jan Maertens
Scénographie : ruimtevaarders
Implémentation scénographie : decoratelier KVS
Costumes : Eli Verkeyn
Mentor en arts martiaux : Rob Gemmeke
Assistante : Christine Herman
Remerciements : Francesca Chiodi Latini & Koen Tachelet

Production : Voetvolk vzw
Coproduction : December Dance (Concertgebouw Brugge & Cultuurcentrum Brugge) (BE), MA scène nationale – Pays de Montbéliard (FR), Perpodium, POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE)
Résidences : kunstencentrum BUDA (BE), CENTQUATRE-PARIS (FR), Chang Theatre (Bangkok / TH), kunstencentrum nona (BE), POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE), Voetvolk Atelier Rubigny (FR), WestK Performing Arts (Hong Kong / HK)
Distribution internationale : Materialise – Stéphane Noël
Avec le soutien : Tax Shelter du gouvernement fédéral belge et du gouvernement flamand

mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris

mardi 10 février 2026

Le Cabaret Discrépant d'Olivia Grandville: Du bar en parallèle au plateau, la poésie cisèle la danse

 A l'instar du Cabaret Voltaire, ce petit bistrot de Zurich qui a vu naître le mouvement Dada, Le Cabaret Discrépant d'Olivia Grandville nous accueille dans le bar de Pôle Sud pour une soirée entre bar et plateau. C'est en trombe mais sans tambour ni trompette que Pascal Quéneau nous sert quelques poèmes lettristes, entre autres d'Isidore Isou le "Messie" du lettrisme, ou de Maurice Lemaitre qui a également exploré tous les domaines de l'art. Pascal Quéneau est rejoint à notre grande surprise par les autres comédien.ne.s - danseur.euse.s qui étaient dissimulé.e.s parmi le public. Un alerte et vivifiant mélange d'une d'histoire (bien critique) de la danse, de citations qui vont de textes surréalistes jusqu'à l'autre Isidore, Ducasse en l'occurrence, et de poèmes faits d'onomatopées ou dont le son fait sens - en nous laissant imaginer une histoire entre Elsa et Aragon - pousse nos neurones en alerte et stimule notre instinct de survie quand des ballons rouges nous foncent dessus. Les originaux "Ballet des lèvres" ou "Ballet des yeux" conviennent particulièrement à cette proximité entre la salle et les comédiens. Et cette complicité nous emporte avec enthousiasme dans ce plaisant voyage dans le temps et les arts, jusqu'à ce qu'on nous invite à un autre voyage dans l'espace. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


En l'occurrence vers la salle de spectacle où nous attend une surprise et, sur le plateau, le danseur Laurent Pichaud, couché à plat ventre, la tête tournée vers nous et qui va exécuter le mimodrame Gesticulaire de Maurice Lemaitre ou son équivalent tandis qu'Olivia Grandville, devant la scène, nous fait entendre sur son casettophone la suite de la conférence. Celle-ci va continuer à se dérouler sur la scène où les cinq danseurs, dont Catherine Legrand tout de rouge vêtue, nous en présentent la suite bien rythmée, illustrée par des passages dansés, d'extraits de mimodrames - de mime ciselant plutôt - pour resituer cette "révolution lettriste" dans l'univers de la danse. Un peu à l'image de l'art ou de la musique au début du XXème siècle, ou pour le cinéma, à son échelle, par l'arrivée de la Nouvelle Vague. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


Cette révolution se fait joyeuse et débordante, à voir par exemple les interprétations très iconoclastes  des Fugues mimiques de Maurice Lemaitre pour lesquelles les interprètes injectent une bonne dose d'humour, et qui permet de constater qu'une "interprétation" n'est jamais "unique". Sans oublier le "happening" éclaboussant lors duquel les fleurs et les légumes (des poireaux et des poivrons) sont allègement envoyés sur la scène par les spectateurs et retournés à l'envoyeur. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


Olivia Grandville ne manque ni d'ironie, ni de talent pour dépoussiérer avec intelligence et originalité cette étape dans l'histoire et l'évolution de l'Art Chorégraphique, tout comme elle avait déjà pu le faire précédemment avec Kurt Schwitters, ou qu'elle a interrogé la masculinité, un sujet on ne peut plus actuel dans sa pièce récente Débandade vue à Pôle Sud en janvier 2024. En tout cas la proposition est originale et embarque les spectateurs qui en sortent ravis.


La Fleur du Dimanche


Le Cabaret Discrépant


A Pôle Sud le 10 et 11 février 2026 


Conception : Olivia Grandville, d’après Isidore Isou
Collaboration artistique et création lumière : Yves Godin
Interprétation : Olivia Grandville, Catherine Legrand, Olivier Normand, Laurent Pichaud, Pascal Quéneau
Régie générale et lumière : Bertrand Perez
Textes extraits de La marche des jongleurs d’Isidore Isou (Œuvres de spectacles – © Éditions Gallimard) / La créatique ou la novatique d’Isidore Isou (Éditions Al Dante) / La danse et le mime ciselants et Fugue mimique de Maurice Lemaître (Jean Grassin éditeur) / Roxana et Hymne à Xôchipilli de Maurice Lemaître (Œuvres poétiques et musicales – Éditions le point couleur) / Piètre Pitre de François Dufrêne (Archi-Made – École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, coll. Écrits d’artistes) / Visages de L’Avant-Garde : 1953 de l’Internationale lettriste (Éditions Jean-Paul Rocher) / Manifeste de la danse ciselante d’Isidore Isou / Partition de la danseuse de Maurice Lemaître (extrait du premier Sonnet Gesticulaire – la danse et le mime ciselants – Jean Grassin éditeur)

Production : Mille Plateaux, CCN La Rochelle
Coproduction : Centre de Développement Chorégraphique Toulouse / Midi-Pyrénées, Musée de la Danse – Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne, Centre Chorégraphique National de Montpellier dans le cadre du programme Domaines, Arcadi
Avec le soutien de l’association Beaumarchais et la SACD, La Ménagerie de Verre dans le cadre des Studiolab et avec le concours de Mécènes du Sud.
Le Cabaret Discrépant est un projet lauréat Mécènes du Sud 2010.
Remerciements à Fanny de Chaillé, François Chaignaud, Laurent Pichaud, pour leur apport original dans cette danse.
Mille Plateaux, CCN La Rochelle, direction Olivia Grandville est soutenu par le Ministère de la culture – DRAC Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine, la Ville de La Rochelle.

jeudi 5 février 2026

A Pôle Sud, le corps au centre de la scène: Les Idoles et Strip - Arthur Perole avec Tendre Carcasse

 A Pôle Sud, la soirée en deux temps nous offre une présentation de "Travaux Publics" de Strip à 19h00 et le spectacle Tendre Carcasse d'Arthur Perole à 20h30 et à priori ces deux présentations n'ont aucun rapport. Mais curieusement, une problématique sous-tend les réflexions de ces deux pièces, le rapport au corps. Bien sûr vous me direz que la danse a forcément à voir avec le corps dans tous ses états, mais ici, avec ces deux versants d'une approche de réflexion sur le corps, autant dans sa sensibilité intime que dans sa transformation et dans sa relations aux autres, nous avons deux lectures en écho de cette matérialité physique, mais pas que.


Chandra Granjean - Lise Messina - Les Idoles - Photo: Thom Grand Mourcel


 Nous avions déjà pu apprécier l'année dernière lors du Festival L'Année Commence avec Elles la pièce Reface de Chandra Granjean et Lise Messina avec ce travail précis et minutieux sur la transformation des visages. Le chantier en cours s'ouvre et s'élargit à un groupe de six danseuses et danseurs mais considérés comme une entité. Leurs silhouette, habillées de gris, coiffées de perruques peroxydées ou noires et leurs visages semblable à des masques impassibles nous apparaissent soudés, dans un lent balancement qui s'amplifie en symbiose avec la musique. Celle-ci faite de bruissements, de craquements et de sons mélangés va faire monter une tension constante qui augmente en battements et pulsations, avec quelques rares accords de guitare et en nappes sonores qui nous enveloppe dans un bain qui nous focalise sur ces corps et que même le plein feu dans la salle ne peut briser. En plus du balancement, de minuscules mouvements de mains ou de bras, en l'air ou se posant sur le visage ou les cheveux, passant de l'un(e) à l'autre, dans une continuité indistincte font de cette masse une sorte d'organisme, un blob en quelque sorte qui a une vie propre et dont les mouvements sembles n'appartenir à personne. Quelquefois des sparadraps sont posés sur les visages, ou les cheveux de la perruque sont déplacés par l'un(e) ou l'autre. Les balancements s'amplifient, se diversifient, les perruques se soulèvent, dans une atmosphère mystérieuse. On se croirait dans un film expressionniste ou une pièce de Berthold Brecht ou de Tadeusz Kantor dans un temps indéfini. Sous les perruques, les cheveux plaqués laissent passer d'autres cheveux, colorés, qui ne sont pas les vrais. Le groupe, toujours avec ce balancement, cette respiration, voit ses mouvements s'élargir, s'aérer et les personnages se délitent, se dépouillent de leurs accessoires, leurs masques, qui sont jetés à terre ou ingurgités. La bande arrête l'effeuillage, la pièce Strip est à venir. Et nous, nous sortons par la petite porte de cet univers étrange.


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Avec Tendre Carcasse, ce sont quatre corps alignés sur le devant de la scène, habillés de costumes bariolés qui nous font face et essayent de parler. De parler de leur corps et des sensations et souvenirs qui leurs sont liés. Dans la vague dans laquelle nous sommes où la danse, d'une part reproduit les gestes du quotidien et, d'autre part donne la parole (intime) aux danseurs qui, souvent nous content leur histoire, leurs souvenirs et leur vécu, Arthur Pérole fait le lien des deux dans un savant et réussi mélange des tendances. En scénarisant - et dramatisant - les bouts de souvenir de chacun dans un intelligent "feuilletage" de l'expression de chacun et chacune, il apporte un suspense et un rythme bienvenu à une parole qui en devient à la fois poétique et presqu'universelle. La peau très blanche et les taches de rousseur d'Agathe Saurel, ou sa petite taille devenant relative en face d'une consoeur selon la perspective ou carrément une observation sociologique d'une saillie comique acide quand elle parle de sa grand-mère s'extirpe de l'anecdote pour devenir réflexion profonde. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Tout comme la mer qui emplit l'espace et le récit de Mathis Laine Silas, au même titre que la taille des ongles qui emporte tout le monde dans un voyage intime sur et dans le corps de chacun(e). Les souvenirs en relation avec le corps, son acceptation, ses accidents ou malformations renvoient chacun et chacune à ces problématiques qu'il ou elle a traversés, à des rejets ou agressions qu'il ou elle a dû subir pour ces questions d'image, d'orientation sexuelle ou de race. Remarquable la réponse d'Elisabeth Merle face à une agression raciste qui la fait délirer dans un poème-chanson délirant avec un flot (flow) d'expressions sur les parties du corps qui fait décoller tout le monde dans une danse-transe libératrice, apogée du spectacle. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Mais auparavant et tout au long, nous avons de la part d'Arthur Pérole une très intelligente chorégraphie qui, joue sur les échos et les contrastes et oppositions de ces geste, tics ou habitudes du quotidien, ces attitudes que l'on oublie et qui ici sont mis en scène dans une explosion graduelle avec beaucoup d'humour et de distanciation. Les confidences qui, au fur et à mesure nous sont confiées, quelquefois susurrées à l'oreille nous tiennent en haleine tandis que nous sommes également happés par l'ensemble des mouvements en choeur ou en opposition ou les efforts de "transports imaginaires" d'une masse de concept virtuel.

 

Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Un savant mélange qui voit jongler entre corps et objet, une pensée en mouvement et la trajectoire de la réflexion et ses hoquets, ses sursauts jusqu'à une explosion d'énergie libératrice. Une vitalité rédemptrice qui nous rassemble dans un éclat de joie.


La Fleur du Dimanche 


Tendre Carcasse

Le 5 et 6 février à Pôle Sud

Conception et mise en scène : Arthur Perole
Chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Arthur Bateau, Matthis Laine Silas, Elisabeth Merle, Agathe Saurel
Collaboration artistique : Alexandre Da Silva
Création lumières : Anthony Merlaud
Création musicale : Benoit Martin
Création costumes : Camille Penager
Régie générale, lumières : Nicolas Galland
Régie son : Benoit Martin ou Yann Sandeau
Production diffusion : Sarah Benoliel
Administration : Anne Vion, Maureen Pette

Production : Compagnie F
Coproduction : Ballet Preljocaj / CCN d’Aix-en-Provence, Carreau du temple, Établissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Le Gymnase – CDCN Roubaix, 3BisF – centre d’art contemporain à Aix-en-Provence, La Commanderie – Saint-Quentin-en-Yvelines
Avec le mécénat du groupe de la Caisse des dépôts
Avec le soutien de KLAP Maison pour la danse
Mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse
La compagnie est soutenue par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département des Bouches-du-Rhône, la ville de Marseille.

mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence  

mercredi 7 mai 2025

Amala Dianor à Pôle Sud avec Wo-Man et M&M: la danse entre transmission, rencontres et enrichissement

 Assurément il y a une patte, une touche, un esprit Amala Dianor. Nous avions déjà pu le découvrir lors de ses spectacles à Pôle Sud - CDCN qui a soutenu son travail et lui a offert des résidences de création. Par exemple ce Quelque part au milieu de l'infini présenté lors d'Extradanse en 2017 mais aussi en 2019 où il a présenté coup sur coup The falling Stardust en janvier et Le Trait d'Union et Pas seulement (c'est le titre) en mars. Pour la première pièce, il s'est confronté à des danseurs classiques et pour les deux autres il a travaillé avec Sarah Cerneau et avec des interprètes régionaux venus plutôt du hip-hop. En 2022, il revient avec trois chorégraphes de trois pays d'Afrique pour Siguifin.  C'est dire l'ouverture et l'éclectisme de ce chorégraphe qui, au départ, danseur hop-hop autodidacte qui s'est formé en 2000 au CNDC d'Angers et a été interprète pour de nombreux chorégraphes avant de fonder Kaplan sa compagnie en 2012. Pour le programme de ce soir à Pôle Sud, avec Man-Rec et M&M, il continue les rencontres et les confrontations. 


Pôle Sud - Wo-Man - Amala Dianor - Photo: Romain Tissot


Rencontre, et fidélité, avec une jeune danseuse Nangaline Gomis qui, en 2018 lui avait demandé de pouvoir présenter au Conservatoire National Supérieur de danse de Lyon un extrait de Man-Rec, sa pièce autoportrait - le titre signifie "moi seulement " en wolof - qu'il a déjà montrée plus de cent fois dans le monde entier. Et, quatre ans après, en guise de transmission, il offre à Nangaline Gomis cette nouvelle création, Wo-Man, versant féminin de ce portrait multiple. C'est donc ce corps jeune, souple, lascif qui habite totalement cette nouvelle chorégraphie, qui s'installe sur la plateau. Vêtue sobrement d'un pantalon et d'une brassière bleu très chic qui s'attache à mettre le corps en avant, elle habite l'espace, changeant de place, sous les éclairages variables de Nicolas Tallec, un fidèle de l'équipe, tout comme Awir Leon qui compose une bande son qui porte les mouvements du corps. 


Pôle Sud - Wo-Man - Amala Dianor - Photo: Romain Tissot


Entre torsions du buste, levers des mains, enroulements, dans une belle concentration, une présence dense, Nangaline Gomis occupe le plateau de ses personnalités multiples. Alternant enchainements d'une grâce féline et ruptures brusques, elle offre un portrait peuplé de réminiscences multiples, dont certaines ancestrales. Et c'est un très beau cadeau qu'Amala Dianor a ainsi fait à Nangaline Gomis, cadeau qu'elle nous transmet et que nous acceptons avec plaisir et gratitude.


Pôle Sud - M&M - Amala Dianor - Photo: Streetshuman


En deuxième partie, avec M&M, titre qui pourrait être un clin d'oeil humoristique et gourmand, référence à Marion (Alzieu) et Mwendwa (Marchand), un duo de styles dont Amala Dianor tire les ficelles. Un peu comme à son habitude, il interroge ici et fait se rencontrer des cultures, des pratiques et des expériences qui vont se confronter, s'enrichir ou s'opposer. D'un côté Marion Alzieu qui depuis toute petite se rêvait faire de la danse et qui s'est intéressée à pas mal de courants entre la post-moderne danse et les chorégraphes africains, dont Salia Sanou et bien sûr Amala Dianor. Elle a fondé sa compagnie MA' (référence à elle-même - tiens Man? - et à la philosophie japonaise) en 2014 après la création de son premier spectacle Ceci n'est pas une femme blanche. Tout comme pour son autre pièce Si c’est une fille, elle interroge la place de la femme sur scène, elle transmet ce message de force aux autres femmes et jeunes filles. Et cela tombe bien, elle se retrouve ici face à Mwendwa Marchand, dont le parcours, débuté par une pratique du DanceHall, un style de danse venu de Jamaïque et plutôt populaire qui se dansait dans la rue, avec de l'électro fort, et des danses afro, puis qui s'est frottée au techniques académiques et contemporaines. Son style est plus intériorisé, plus habité. Elle laisse son corps s'imprégner du rythme et la musique, ici une bande son beaucoup plus techno avec des battements de basses qui pulsent et font le lit des variations mélodiques, toujours par Awir Leon, s'empare littéralement de ses mouvements. 


Pôle Sud - M&M - Amala Dianor - Photo: Streetshuman


Du côté de Marion Alzieu, nous avons un langage beaucoup plus codé, presque écrit, calculé, précis bien sûr, avec quelques réminiscences de classique. Une gestuelle impeccable, nette et élégante, pointant le ciel, ou l'horizon, traçant les limites du corps et tournoyant quelquefois, rebondissant après des passages au sol. Les deux femmes dialoguent bien sûr, se répondent, s'offrent des duo synchrones, un peu surprenants avec cette différence de gestuelle, des regards qui se cherchent et quelquefois, une sorte de symbiose, quand, de dos, leurs bras écartés, comme deux oiseaux qui rêvent de s'envoler, elles cherchent l'horizon sans se toucher. Une confrontation intéressante qui interroge la danse et son avenir. En somme, pour Amalia Dianor, toujours cette question de la confrontation des styles, des cultures, des expériences, des vécus qui s'enrichissent dans la rencontre.


La Fleur du Dimanche


Wo-man
Chorégraphie : Amala Dianor
Musique : Awir Léon
Interprétation : Nangaline Gomis
Lumières et régie générale : Nicolas Tallec
Régie lumière : Agathe Geffroy
Costume : Laurence Chalou
Direction déléguée : Mélanie Roger
Production : Lucie Jeannenot
M&M – Marion & Mwendwa
Chorégraphie : Amala Dianor
Musique : Awir Leon
Interprétation : Marion Alzieu et Mwendwa Marchand
Lumières : Nicolas Tallec
Costumes : En cours
Direction déléguée : Mélanie Roger
Production : Lucie Jeannenot

Wo-man 
Production : Cie Amala Dianor I Kaplan
Coproduction : Théâtre de la Ville, Paris ; Les Quinconces et L’espal scène nationale le Mans ; Maison de la Danse de Lyon ; Touka Danses, CDCN Guyane ; Bonlieu Annecy scène nationale
Avec le soutien de : État – DRAC Pays de la Loire ; Ville d’Angers
Résidence : Théâtre Chabrol, Angers
M&M – Marion & Mwendwa
Production : Cie Amala Dianor I Kaplan
Résidence : Cndc-Angers
Kaplan I Cie Amala Dianor est conventionnée par l’Etat-DRAC Pays de la Loire, la Région Pays de la Loire et la Ville d’Angers. La Cie Amala Dianor est régulièrement soutenue dans ses projets par l’Institut Français et L’ONDA. La Cie bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas depuis 2020. Amala Dianor est actuellement associé à Touka Danses, CDC de Guyane (2021-2024), au Théâtre de Macon, scène nationale (2023-2025).
La Cie Amala Dianor est régulièrement soutenue dans ses projets par l’Institut Français et L’ONDA.