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mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence  

samedi 14 septembre 2024

Tempus Muliebre au Festival Voix et Route Romane: la voix des femmes chante la révolte

 Le Festival Voix et Route Romane après un parcours dans la plaine d'Alsace (et une étape "sans voix" mais pleine de "souffle" à Surbourg - voir mon billet du 8 septembre) fait une dernière étape à Strasbourg à la chapelle Saint Etienne avant de s'achever ce dimanche à Rosheim avec un programme consacré aux premiers chants liturgiques - et même les Odes antiques d'Homère - par l'ensemble Per-Sonat dirigé par Sabine Lutzenberger. Pour ce concert, Tempus Muliebre, littéralement le "temps de la femme" qui s'inscrit totalement dans la thématique de cette année "Les Ménest'Elles", ce n'est pas seulement une voix de femme venue du Moyen-Âge, l'une des plus célèbre d'ailleurs, Hildegarde de Bingen, qui est à l'honneur, mais ce sont aussi les voix de femmes bridées ou emprisonnées d'aujourd'hui, en particuliers dans les pays du Moyen-Orient comme l'Iran ou l'Afghanistan. 


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


Et pour accompagner les voix d'aujourd'hui - et également celles venues des temps anciens - c'est une très judicieuse initiative du festival que d'avoir sollicité un duo qui a travaillé d'un côté le texte, la dramaturgie et d'un autre créé arrangé la musique pour un programme très cohérent. Elisabeth Kaess, en sélectionnant et ordonnant des textes, chants, lettres et poèmes d'Hildegarde de Bingen et, en contrepoint contemporain, des paroles et poèmes de femmes d'aujourd'hui, crée un cheminement qui s'ancre au profond dans le coeur et les sentiments de la femme et de ses désirs et ses rêves, de la nature mais aussi pour exprimer son désespoir et ses révoltes. C'est Gualtiero Dazzi, compositeur contemporain, vivant à Strasbourg, qui a composé pour un ensemble d'instruments à cordes s'approchant de la sonorité des instruments anciens quelques-uns de ces textes. Le TioPolycordes avec Florentino Calvo à la mandoline, Sandrine Chatron à la harpe et Jean-Marc Zvellenreuther à la guitare interprètent ainsi ces création contemporaines ainsi que des arrangements de airs de Hidegarde de Bingen avec brio. 


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


L'ensemble Discantus dirigé par Brigitte Lesne interprète ce spectacle musical qui nous mène des berges du Rhin aux montagnes d'Iran et d'Afghanistan. Alternent les polyphonies en déchant (discantus) anciennes, rythmées par des cloches à main de différentes hauteurs et des airs anciens arrangés également par Gualtiero Dazzi avec les compositions contemporaines dans une très belle unité de ton. Et l'on passe du latin aux langues orientales ou au français sans hiatus - avec une traduction sur l'écran des songes de Véronique Thiéry-Grenier dont j'ai parlé la semaine dernière. 


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


Quelquefois Brigitte Lesne nous récite un lettre de Hidegarde de Bingen ou les paroles des femmes afghanes ou le poème du gamin des rues de Delphine Minoui. Les textes s'entrecroisent, les airs reviennent, comme ce Me voici femme de Sedâ Soltâni et Zahrâ Moussavi, introduit par le tambourin énergique de Brigitte Lesne. L'on passe avec délice de la licorne aux fleurs nées sans semence à un canari sur l'épaule, mais l'on ne perd pas de vue les souffrances et les privations. 


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


Et ni Hildegarde de Bingen tançant les rois et les évêques, ni les femmes afghanes et iranienne - Forough Farrokhzad qui dénonce les "démons du mensonge" dans une texte poétique en allitérations entre feu, fleuve et forêt et Bahâr Sa'id qui constate l'hypocrisie - "Pourquoi porterais-je sur ma tête le poids de tes faiblesses" - ne mâchent leur mots pour s'opposer au pouvoir qui les soumet, car "comme le soleil, je brille derrière le rideau", et Mâhrokh Niyaz vitupère "maudites soient tes pensées courtes comme ta barbe longue"


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


Les interprètes de l'ensemble Discantus nous enchantent réellement pendant plus d'une heure et demie avec les belles voix de Cécile Banquey qui chante et co-dirige l'ensemble, Christel Boiron, Catherine Sergent et tout particulièrement Maud Haering avec sa superbe de soprano qui va chercher les étoiles au-dessus de nos têtes. 


Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker


Les trois membres du TrioPolycordes font un beau et doux écrin à ces chants qui nous transportent vers le divin en accompagnant et ponctuant les airs chantés. se permettant quelques intermèdes ou une petite envolée avec des cordes plus nerveuses, rapides et enlevées sur le poème O rumor Sanguinis:

O rubor sanguinis

O pourpre sang,
qui s'écoule des sommets
touchés par la divinité,
tu es une fleur,
que le souffle hivernal
du serpent
ne peut flétrir. 

Voix et Route Romane - Discandus - TrioPolycordes - Photo: Robert Becker



Ces voix de femmes, celles d'aujourd'hui qui réveillent celle d'hier et renouent avec un mouvement d'émancipation et de libération, dans un geste artistique créatif et original est totalement inscrit dans notre temps. Ce concert, par sa qualité et son partage ne peut que contribuer à la prise de conscience et la connaissance. Les voix brisent le silence tout en nous enchantant. Très belle initiative.


La Fleur du Dimanche