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jeudi 4 juin 2026

Dub d'Amala Dianor au Maillon avec Pôle Sud: Un savant mélange d'énergies de partout qui éclatent de toute parts

 On peut dire qu'Amala Dianor cultive la fidélité et la rencontre, l'ouverture à toutes les danses. Et l'on peut se rendre compte du chemin parcouru depuis Quelque part au milieu de l'infini, un dialogue à deux plus un lors du Festival "Extradanse" en mai 2017 à Pôle Sud, en passant par The Falling Stardust, en 2019, la pièce qui l'a fait "décoller" en quelque sorte, présentée par Pôle Sud au Théâtre de Hautepierre, sans oublier Trait d'union et Pas seulement vus en avril 2019, ou encore Siguifin le 1er février 2022. Toutes ces pièces qui cherchent à traverser les frontières entre les genres et les pays, ainsi que son parcours et ses réalisations, que ce soit son passage au CNDC d'Angers, la création de sa compagnie dans cette ville, sa résidence à Strasbourg à Pôle Sud entre 2016 et 2019, marquée par sa rencontre avec les acteurs régionaux et locaux et par exemple ses Trajets Phéno-Meinau avec des acteurs locaux: adolescents, amateurs, professionnels, danseurs, chanteurs, musiciens,... tout cela montre à la fois sa curiosité et son désir de mixité et de mixage. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


C'est toujours le même enthousiasme et la même énergie qu'il dégage en rassemblant pour ce nouveau spectacle Dub, présenté avec Pôle Sud au Maillon pendant trois soirs dans la grande dalle du Maillon, forcément pleine et emballée, une équipe de onze danseuses et danseurs venus du monde entier et maîtrisant des formes de danse originales et variées. Bien sûr ce sont pour la plupart des danses de rues et de battle, mais le spectacle démarre, après que le fidèle DJ Awir Leon se soit installé à ses machines, par un solo original de danse indienne avec de délicats et fin mouvements des doigts de Sangram Mukhopadhyay. Très vite, il est rejoint par Mwenda Marchand qui lui transmet ses ondulations serpentines et l'amène sur d'autres territoires, puis Kgotsofalang Joseph Mavundla qui dynamite tout cela par son énergie contagieuse. Et très vite la scène est envahie par les onze interprètes qui arpentent ce grand plateau en des mouvements d'ensembles bien rythmés, dans lesquels émergent de nouvelles expressions, lesquelles sont, soit reprises par deux ou trois acolytes, ou qui vont servir de base à un dialogue fécond. Ou encore qui vont insuffler leur dynamique dans le groupe. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Ce fourmillement et ces échanges, riches en variations et en mutations, amènent à la fois une dynamique et une cohérence à ces expressions individuelles et singulières, mais toujours sources d'échange et d'hybridation. La patte d'Amalia Dianor qui fait essaimer les danses et mouvements caractéristiques de l'une ou l'autre individualité pour la laisser glisser et déteindre sur un partenaire, et même sur tout le groupe, nous donne quelques très beaux mouvements d'ensemble, dans lesquels, de temps en temps, certains se singularisent. Les caractéristiques physiques, les manières de bouger et les talents personnels pointent dans la foule ou s'en échappent, ou ont droit à un "instant de célébrité", tels ces gracieux et serpentins mouvements des bras d'Asia Zonta, les contorsions élastiques d'Yanis Ramet, les pieds agiles montés sur ressort de Slate Hemedi Dindangila, la souplesse tournoyante de Kgotsofalang Joseph Mavundla, la ductilité de Kgotsofalang Joseph Mavundla ou les solliloques de l'altière Tatiana Gueria, et j'en oublie. Tous, sans exceptions, en plus de leurs talents ou styles, contribuent à cet ensemble bien homogène de trajectoires et de parcours qui nous tient en haleine, que ce soit sous les beats et les variations électroniques de Awir Leon ou dans un silence voulu et concentré. Ou encore lors de "battles" sur les podiums qui se mettent en place à cet effet. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Cette énergie folle appelle une transition nécessaire lors de laquelle le décor conçu par le photographe Grégoire Korganow s'illumine de néons du plus bel effet puis éclaire de couleurs variables et avec des animations les neuf boites, comme des cadres-écrans dans lesquels des saynètes se perdent un peu dans le dispositif et la distance, avant que, sur un podium genre défilé de mode, toute l'équipe, dans un dernier sursaut bourré d'énergie, passe en revue les différentes expressions de danses: krump, house, waaking, hip-hop, smurf, voguing, électro, pantsula, dancehall, breakdance, coupé-décallé, danses afro-cubaine et afro-urbaines, .... et bien sûr une pincée de Kathak. Un beau melting-pot, et un voyage avec les corps et les cultures. Un généreux moment de rencontre et de confrontations très bien reçu par le public marquant son enthousiasme debout.


La Fleur du Dimanche


Dub


Au Maillon - présenté avec Pôle Sud, les 3, 4, 5 juin 2026

Chorégraphe : Amala Dianor
Musicien live : Awir Leon
Artiste visuel : Grégoire Korganow
Interprètes : Slate Hemedi Dindangila, Romain Franco, Jordan John Hope, Enock Kalubi Kadima, Mwendwa Marchand, Kgotsofalang Joseph Mavundla, Sangram Mukhopadhyay, Tatiana Gueria Nade, Yanis Ramet, Germain Zambi, Asia Zonta
Assistante chorégraphique : Marion Alzieu
Direction technique : Nicolas Barrot, Véronique Charbit 
Administration : Valérie Pouleau
Administration de production : Lucie Jeannenot
Lumière et régie générale : Nicolas Tallec en alternance avec Agathe Geffroy
Costumes : Minuit Deux, Fabrice Couturier
Régie son : Emmanuel Catty en alternance avec Nicolas Chimot
Régie plateau : David Normand, Martin Rahard en alternance avec Thibaut Trilles
Production : Kaplan I Compagnie Amala Dianor, conventionnée par l’État-DRAC Pays de la Loire et la Ville d’Angers
Coproduction : Festival de Danse Cannes - Côte d’Azur France / Théâtre de la Ville, Paris / Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon / Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans / Touka Danses CDCN Guyane / MC2 : Grenoble, Théâtre Sénart, scène nationale / Le Volcan, Scène nationale du Havre / Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux / Julidans-Amsterdam / Maison de la Danse, Lyon / Le Grand R, Scène nationale la Roche-sur-Yon / Scène nationale d’ALBI – Tarn / Cndc Angers
Soutien au projet : Fondation BNP Paribas abritée par la Fondation de France / Ville d’Angers / Région Pays de la Loire, État – DGCA
Résidence de recherche : Villa Albertine (USA) en 2023, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, Paris
Résidence de construction décor : Le Moulin Fondu – Oposito – CNAREP – Garges-lès-Gonesse
Workshop audition : Ménagerie de Verre, Paris
La Compagnie Amala Dianor est régulièrement soutenue dans ses projets par l’Institut Français et l’ONDA. La Compagnie bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas depuis 2020.ph Mavundla





lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

samedi 21 mars 2026

Les démocraties ne sont pas un jeu au Maillon: en débat ou en danse, tous impliqués

 Du 5 au 22 mars, pendant son "Temps Fort", le Maillon a vécu en vrai un débat sur la démocratie et ses enjeux. Cela a commencé par l'ingérence politique de la Chine sur la programmation, l'ambassadeur demandant le retrait de la pièce Ceci n'est pas une ambassade de Stephan Kaegi - Rimini Protokoll dont on connait le regard lucide sur les mécanisme de fonctionnement de la société moderne. La direction de Maillon, justifiant la liberté d'expression artistique et soutenue par le monde politique n'a pas cédé, alors que l'Ambassade mettait en balance des investissements chinois en Alsace - Cela montre bien les moyens que met en oeuvre la politique internationale aujourd'hui, belle démonstration.  Il y a eu ensuite le "théâtre immersif" du Summit Strasbourg de Oeterend Goed - à ne pas confondre avec le Sommet de Christophe Marhaler, et le Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon, relecture sous forme de cadavre exquis des débats d'entre deux tours des présidentielles. Et ce samedi, un "débat immersif" avec la philosophe Barbara Stiegler et l'historien Christophe Pébarthe, dans leur Acte 62: Histoire et actualité de l'apathie en démocratie. Démarrant, comme à la fois démonstration et mise en pratique de l'acte démocratique, ce sont les "spectateurs" qui deviennent acteurs et moteur de cette "conférence - rencontre" qui nourrit concrètement les interrogations de la salle. Les intervenants définissent ainsi ce qu'on appelle la démocratie et ses multiples variantes - démocratie participative, démocratie directe, vraie démocratie - en remontant à l'origine du mot et du concept dans Athènes au VIème siècle avant JC pour remonter à son émergence actuelle en 1789. Et sont analysés les mutations de ce concept et et des structures politiques, essentiellement en France pour étudier ce que l'on nomme couramment l'apathie et qui découle de ce que Walther Lippmann définissait comme la "manufacture du consentement" et que l'organisation actuelle de ce qu'on nomme "démocratie" cultive en communicant sur le désengagement du peuple - ou plutôt de la "masse" que de l'éducation "engagée" de celle-ci. 


The Goldberg Variations


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

C'est justement ce que Michiel Vandevelde engage dans son spectacle The Goldberg Variations, dont la programmation ce samedi 21 mars se justifie doublement. D'une part dans son objectif d'engagement et de réflexion sociale qui résonne en écho de la conférence qui a précédé, et en ce 21 mars Journée mondiale de la trisomie 21. Car, cette pièce qui fait référence à Steve Paxton (que l'on verra dansant cette pièce dans les années 80) qui a popularisé la danse en bousculant le vocabulaire classique contraignant et intégrant des gestes de la vie quotidienne et bousculant se veut totalement engagée et revendicative. Ainsi, des images de manifestations mais aussi de défilés militaires sont projetés sur une grande toile en avant-scène. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Pour introduire le spectacle, les trois interprètes: Amanda Barrio Charmelo,  une danseuse née à Lima et basée à Bruxelles, Oskar Stalpaert, "avec un K", un danseur de la Platform K - une compagnie qui forme à la danse contemporaine des artistes en situation de handicap et collabore avec des chorégraphes pour développer des créations - doté du chromosome 21, et Michiel Vandevelde danseur - qui n'a plus "dansé depuis 5 ans" - et chorégraphe à l'origine de ce projet, se présentent. Philippe Thuriot, le musicien qui a transcrit ces Variations Goldberg pour l'accordéon s'exprimera derrière le rideau avec son instrument pour faire parler la musique. Les images projetées, belles variations de reflets lumineux mouvants, flous accompagnent les notes qui glissent agiles. Le procédé, d'un flou "artistique" qui souvent se transforme en des images engagées socialement ou politiquement, datant des grands révoltes passées semblent nous inviter à nous laisser focaliser notre attention sur le message aussi. Comme c'est aussi le cas de l'extrait d'entretien d'Anna Arendt dans son rapport avec Karl Jaspers et de l'engagement au risque de la révélation. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Tout cela fait partie du sous-texte de cette volonté à la fois d'équité, d'égalité, de liberté et d'engagement qui motive les protagonistes de cette chorégraphie. Mais le plus visible, et c'est une réelle réussite, c'est la cohérence et la juste participation des quatre protagonistes dans ce dialogue entre la musique et les corps. Ainsi la présence de l'instrument populaire qu'est l'accordéon qui s'empare de la musique savante de Bach apporte un souffle nouveau (ce n'est pas un jeu de mots) et une très belle dynamique. Et même occulté par les voiles sur l'écran desquelles le monde s'immisce dans la salle de spectacle ou le noir qui nous permet d'apprécier cette pause de vision, l'esprit est porté dans une dynamique joyeuse et heureuse. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Mais c'est dans le superbe équilibre des trois corps qui incarnent d'une énergie vivante toute en fusion que se fait la véritable démonstration d'une humanité inclusive. Chaque interprète a sa place et sa dynamique, les solos, duos ou trios s'emparent du plateau dans une joyeuse liberté.  Amanda Barrio Charmelo, Oskar Stalpaert, ou Michiel Vandevelde nous offrent un feu d'artifice de figures et d'enchaînements, Amanda Barrio Charmelo dans ses agiles mouvements des mains et ses ondulations serpentines, Oskar Stalpaert qui nous éblouit de ses sauts et acrobaties souples et alertes que l'on n'oserait pas exécuter et Michiel Vandevelde dans sa gestuelle qui se rapproche plus de son référent Steve Paxton. Les différents tableaux et mouvements à deux ou trois interprètes, habilement distribués dans des complexités graphiques sont totalement maîtrisés et d'un bel ensemble. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

La preuve que la "nouvelle danse" n'est pas élitaire mais agrandit son impact public. Les effets de lumière et les changements d'éclairage qui lorgnent du côté du music-hall et la bonne énergie des mouvements circulaires ou des allers-retours face au public avec de multiples variations nous enchantent et nous séduisent. Ce spectacle, dont la volonté d'implique et d'engagement n'est pas pesante touche son but sans discours inutile est une réussite plaisante.


La Fleur du Dimanche


The Goldberg Variations


Au Maillon - Strasbourg, le 21 et 22 mars 2026

Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Costumes : Tutia Schaad
Assistance costumes : Camil Krings
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Scénographie : Michiel Vandevelde, avec le soutien de Tom Callemin
Conseils lumière : Tom Bruwier
Technique : Maxim Van Meerhaeghe, Maarten Snoeck
Diffusion : GOOD COMPANY
Production : Platform K
Coproduction : VIERNULVIER / KAAP
Avec le soutien : Gouvernement flamand / Loterie Nationale / Ville de Gand / Konekt / Fondation Roi Baudouin


lundi 16 mars 2026

Rituel 4: Le Grand Débat au Maillon: Du face à face politique au dos à dos - Le débat en forme de cadavre exquis

 Dans le cadre du Temps Fort: Démocratie en jeu au Maillon, la pièce Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon au Maillon rejoue en version "flash" moderne ce qui, juste avant l'éclatement de l'ORTF est devenu un rituel de la vie républicaine en France: Le Grand Débat entre les deux tours des élections présidentielles. De Louise Hémon, nous connaissions déjà la précédente pièce "documentaire" présentée lors du précédent "Temps Fort" au Maillon en 2024: Reconstitution: Le procès de Bobigny, crée déjà en 2019, sur le procès de Marie-Claire Chevalier et de sa mère pour l’avortement de la jeune fille suite à un viol, défendue par Gisèle Halimi. Elle s'est associée avec Louise Hémond, dont le premier film, l'Engloutie vient de sortir au cinéma et qui a déjà travaillé avec elle sur d'autres Rituels, dont La Mort


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman


Le dispositif est spécial, puisque nous assistons "en direct" à la réalisation d'un débat télévisé entre deux personnages, interprété l'un par Laurent Poitrenaux et l'autre par Emmanuelle Laffon, qui a participé à L'Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste. Nous sommes donc installé (un peu en surplomb) face à un studio télé et voyons sur l'écran au-dessus d'eux, le résultat ce ce qui est filmé par les trois caméras, une fixe en plongée et les deux autres qui vont, au fil du temps et de la pièce, bouger et changer de position. Ces déplacements font d'ailleurs totalement partie de la dramaturgie, comme on le verra plus tard. En introduction et pour poser ce décor, la voix de Leïla Kaddour Boudali nous explique les règles très strictes - entre le légal et les négociations des deux candidats - les conditions matérielles de ce rituel formalisé: longueur de la table, température de la pièce, règles des prises de vues et de la parole. Par exemple, le fait de ne filmer - à l'origine - que la personne qui parle. Les temps de paroles - chronométrées - et les interruptions doivent aussi être régulés par une autorité de surveillance.  


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Pour le texte de la pièce, ce sont des extraits des vraies paroles qui ont été échangées par les deux candidat(e)s. Et ce qui à la fois dynamise le déroulé de la pièce et introduit une étrange impression de texte un peu "hors du temps", c'est que très rapidement, le texte se heurte, s'entrechoque, un collage en quelque sorte, sous forme de cadavre exquis. Cela, combiné au fait que, sans prévenir, les deux interprètes changent régulièrement de personnage de référence et les candidats, qui se répondent bien sûr, peuvent tout à coup ne plus être les mêmes. Nous passons ainsi du "couple" Mitterand-Giscard en 1974 et 1981, au couple Mitterand-Giscard,  Mitterand-Chirac, Chirac-Jospin, Chirac-Le Pen, Sarkozy-Royal, Sarkozy-Hollande, et les deux Macron-Marine Le Pen. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Des phrases "punchline" mémorables apparaissent, comme "Vous n'avez pas le monopole du coeur" ou "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre" ainsi que des épisodes drolatiques comme l'argumentation sur l'augmentation de la TVA sur les croquettes pour chien (tout en se félicitant chacun d'en avoir aussi - des chiens). Des mots-emblèmes surgissent, qui devraient nous permettre d'identifier de quel bord (droite, centre, gauche, ou extrême droite) vient le discours: rassemblement, travailleurs, politique planétaire, mutations technologiques, authenticité, apaiser le conflit, changement, égalité, destin, "Blablacar", Licorne, et même des "c’est faux", "vous mentez" ou "mensonge" répétés ad nauseam, procédé surprenant pour un débat de deuxième tour d'élections présidentielles... Cette construction permet de comprendre les stratégies mises en place dans ces échanges, et quelquefois l'image (qui s'est affranchie de la règle "c'est celui qui parle qui est à l'écran" révèle aussi des stratégies de déstabilisation ou de mépris de la part de l'interlocuteur muet. D'autres fois le ressort dramatique est plus orienté vers la distraction voire le gag. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

L'évolution de la scénographie et du jeu évolue vers la fin de la pièce pour faire apparaitre métaphoriquement la distance qui se creuse vis à vis du discours politique et qui se fait soporifique. Et l'on présente le désintérêt pour la chose débattue dans un clin d'oeil assassin. La performance des comédiens Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Laffon, qui réagissent au quart de tour aux textes qui leur sont envoyés dans leur oreillette, est époustouflante. Du côté du choix des textes, les deux co-conceptrices et metteuses en scène trouvent un bel équilibre entre des passages où l'on analyse les discours, formatés ou convenus, les quelques saillies ou bon mots, et les parties plus loufoques, à la limite, pour varier les ambiances. Au final, une très bonne alternance entre pédagogie citoyenne et ironie critique.


La Fleur du Dimanche


Rituel 4: Le Grand Débat


Au Maillon - Strasbourg du 7 au 14 mars 2026

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
Et la voix de : Leïla Kaddour Boudadi
Création lumière et image : Marine Atlan
Cheffe opératrice / caméra : Alexandra de Saint Blanquat
Caméra : Mathieu Gaudet
Montage vidéo : Carole Borne
Musique : Émile Sornin
Maquillage : Amanda Silaen
Régie vidéo et son : Romain Vuillet et Jérôme Tuncer
Régie générale et plateau : Jérémie Sananes
Régie lumière et régie générale : Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Production pour la reprise : CDNO – Centre Dramatique National d’Orléans
Production pour la création : Cie John Corporation
en association avec Agathe Berman Studio
Avec le soutien de : Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings / DICRéAM, Hors-Pistes / Centre Pompidou
Action financée par la Région Île-de-France.
Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la reprise de la DRAC Île-de-France.
Coproduction : Festival d’Automne à Paris


vendredi 13 mars 2026

C'est le Summit Strasbourg au Maillon: C'est du théâtre et c'est vrai, mais on peut en douter

 Au départ il y a méprise, double méprise (ou peut-être plus)... Mais où est la vérité ? 
Le spectacle Summit Strasbourg présenté au Maillon dans le Temps Fort "Démocratie en Jeu" arrive pour moi chargé d'une double attente.
La première tient à la précédente pièce de la troupe Ontroerend Goed, la "très joueuse compagnie de Gand" dont le nom mêle l’idée de bien et d’émotion et qui peut se traduire par "émobilier" (comme émouvoir ?) Cette pièce a été programmée au Maillon en 2019. Dans cette pièce £¥€$, où "le public est invité à se mettre dans la peau du “1 %”, c’est-à-dire les super-riches qui contrôlent l’économie mondiale" on mettait le public "aux commandes" pour apprendre et comprendre réellement les mécanismes économiques en les expérimentant. Ne l'ayant pas vue, je l'imaginais (selon les échos recueillis) comme une expérience pédagogique au sens noble. Mais chacun arrive au théâtre avec ses projections, et ses interprétations. D'ailleurs, prenez le titre £¥€$, que lisez-vous ? Eyes, les yeux pour voir ? Ou Lies - les mensonges qu'on vous cache ? 
Et voilà... C'est déjà vous qui décidez. 


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Eh bien, c'est la même chose pour Summit Strasbourg où l'on projette une attente, voire un contenu alors qu'il faudrait être totalement à l'écoute. Or à Strasbourg, ce mot Summit, n’est jamais tout à fait neutre. On y a connu quelques sommets — dont celui de 2009, que certains n’ont sans doute pas oublié. De plus cette pièce s’inscrit dans ce temps fort consacré à « la culture du débat à l’épreuve du présent », et il est assez naturel d’imaginer une expérience interactive, participative, peut-être même une sorte d’expérimentation du débat - sinon politique, du moins démocratique. Le contexte actuel n’y est évidemment pas pour rien. Les élections locales réveillant aussi l’appétit de discussion publique.

Car il ne faut pas se méprendre : la troupe Ontroerend Goed ne nous méprise pas. La règle du jeu est annoncée dès notre arrivée : « Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »
Tout est dit....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Et même répété. La seule ironie serait peut-être de répéter cette phrase. Encore et encore... Au risque de tomber dans le comique de répétition. Mais "un homme averti en vaut deux".  Ainsi, lorsque l’on nous parle de « la scène » alors même que le plateau est vide - ou qu’il n’est traversé que fugitivement - il faut rester vigilant. De même lorsqu’on vous affirme que vous êtes ici, ou que vous n’y êtes pas. Que vous êtes au théâtre - ou que vous n’y êtes pas. Plus troublant encore lorsque l’on nous explique que ce mot, théâtre, possède même une existence juridique. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas signer n’importe quoi. Et faire attention quand on vote à main levée....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Dire que quelque chose est du théâtre parce qu’un comédien prononce un "texte qui a été écrit": voilà peut-être déjà une épreuve de discernement. 
Car c’est bien là le cœur du dispositif de Summit: nous amener à interroger sans cesse ce qui relève du réel et ce qui relève du jeu. Et surtout à mesurer dans quelle mesure nos propres réactions - face aux injonctions des comédiens - restent celles de spectateurs assis dans l’ombre… ou deviennent, volontairement ou non, une part du dispositif prévu par la mise en scène.

Ainsi, pour revenir à cette question simple: qu’est-ce qui fait théâtre ?
Prenons un exemple simple.
Un comédien traverse le plateau. Est-ce du théâtre ?
Ou simplement une traversée ?
Et si c’est un spectateur qui traverse ?
Et si ce spectateur se met à regarder le public de la scène ?
Sommes-nous toujours dans le théâtre ?


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


La question devient plus troublante encore lorsqu’une scène d’abattage de poulet est évoquée — mais non montrée, puisque la décapitation se produit en coulisses.
Était-ce réel ?
Était-ce simulé ?
Ou bien simplement imaginé ?
Le doute, ici, devient une matière dramaturgique.
C’est le cas par exemple dans cette séquence où une torture nous est imposée… mais une torture imaginaire. Rien n’est montré. Tout repose sur ce que le spectateur accepte - ou refuse -  de produire par son imagination. Avec en prime un spectateur "exemple" et "cobaye" de cette torture. 
Superbe leçon.
Leçon de discernement, d’abord.
Leçon d’analyse ensuite.
Mais aussi leçon de responsabilité.


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Car la question devient alors très simple: jusqu’où suivons-nous les conventions de la représentation théâtrale ? Et à quel moment décidons-nous de ne plus les suivre — ou d’y contrevenir ?
Jusqu’où acceptons-nous le discours qui nous est proposé ?
Et à quel moment décidons-nous d’en douter ?
Prenons un exemple presque enfantin : la poule.
À quel moment acceptons-nous de voir une poule dans une cage… alors qu’il n’y en a pas ?
Simplement parce qu’on nous affirme qu’elle est là.
Suivons-nous l’injonction à imaginer ?
Et jusqu’à quel point croyons-nous qu’une poule enfermée dans un cercle… n’en sortira pas* ?

Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


 
C'est donc sur toutes ces interrogations, l'interrogation du réel et la part d'imagination acceptée, de la liberté de choisir, de la confiance ou du doute, de l'engagement ou de l'opposition, de l'échelle de vérité et de fantaisie, de sérieux et d'humour que "joue" la troupe de via de nombreux angles d'approche et des séquences variées et révélatrices. Et si nous en sortons un peu déstabilisé et le cerveau qui mouline encore, le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche  


* La poule dans un cercle de craie 
Dans le documentaire de Werner Herzog Au pays du silence et de l'obscurité (1971), de Werner Herzog il nous montre une scène où une poule est placée dans un cercle tracé à la craie. La poule reste immobile à l’intérieur et n’ose pas franchir la ligne, alors que rien ne l’empêche physiquement de sortir. Herzog utilise cette image comme métaphore de limites psychologiques ou sociales: une barrière imaginaire peut suffire à immobiliser un être vivant.
Au XIXᵉ siècle, le physiologiste allemand Wilhelm Preyer avait déjà fait ce type d'expérience.
Mais ce n'est pas forcément un cercle qui fait cet effet, une simple ligne tracée devant le bec de la poule fait le même effet. J'ai moi-même expérimenté cela enfant. Mais tout dépend de la poule (il y en a qui ne réagissent pas ainsi - tout comme cela peut être expérimenté avec d'autres oiseaux.



Au Maillon, du 12 au 14 mars 2026  

Mise en scène : Alexander Devriendt
Avec et par : Mourad Baaiz, Karolien De Bleser, Leonore Spee, Charlotte De Bruyne, Aaron J. Gordon, Aurélie Lannoy, Hervé Guerrisi, Solal Forte
Assistance à la mise en scène : Remi Cosijn
Scénographie : ONBETAALBAAR
Graphisme : Emma Raymaekers, Nick Mattan
Lumière : Dennis Diels
Musique : Joris Blanckaert
Costumes : Charlotte Goethals
Photographie : Michiel Devijver
Dramaturgie : Britt Bakker, Miguel Melgares, Samir Veen
Technique : Nick De Keyser, Frederik Vanslembrouck, Diederik De Cock, Ine Van Bortel, Lucas Van de Voorde

Production : NTGent / Ontroerend Goed
Coproduction : Stadttheater Schaffhausen (CH)
Avec le soutien de : Communauté flamande, Ville de Gand

jeudi 12 février 2026

Le Sommet de Christoph Marthaler au Maillon: Une ciné-cure au chalet, là haut sur la montagne

 Christoph Marthaler est entré au théâtre par la porte de la musique - il a joué du hautbois dans un orchestre - et en même temps il a suivi des cours avec Jacques Lecoq où il a baigné dans l'univers du clown et du mime. Il n'est pas inconnu à Strasbourg où sa renommé a traversé les frontières suisses et allemandes. Et pour les plus "anciens" certains se souviennent de sa venue au TNS en 1966 avec la pièce qui a fait sa renommée, crée en 1993 à la Volksbühne à Berlin en 1993, Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! Et nous l'avions aussi revu au TNS en 2015 avec King Size, créée à Avignon. Je disais à l'époque "Marthaler fils de Beckett, de Dada et des Surréalistes" et ce qualificatif lui sied toujours. Avec Le Sommet, une coproduction du Maillon, présenté avec le Festival Musica, nous nous attendons à une excursion en musique et nous ne sommes pas déçus.


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Bien sûr, et nous nous y attendions, d'excursion, il n'y en a pas. Mais nous étions prévenus, la pièce se passe dans le huis clos d'un chalet dont la seule issue (et la seule porte d'entrée) est un monte-charge qui ne  sert qu'à faire venir les six personnages - un seul en ressortira, très brièvement et en pure perte, et la deuxième échappée de cette claustrophobie sera tout aussi vaine, un tourniquet ne laissant passer personne. Mais Christoph Marthaler fait fi de ces contraintes en "enchantant" à la fois le lieu et le monte charge. Les objets qui s'y révèlent et les "arrivées" des personnages sont à la fois magiques et surprenantes. Inattendues, tout comme les autres "ouvertures" surprenantes et surréalistes, quelquefois graves, ou irruption de moments décalés - comme ce micro dans un placard qui permet à un personnage d'asséner un discours répété, ou l'armoire à pharmacie qui joue de la musique. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn

La musique et le son sont bien sûr traités avec humour et originalité. Le son délicat et ténu du monte charge apportant un suspense, tout comme le bruit assourdissant de l'hélicoptère, répété et dont on essaie de deviner l'issue possible, ou pour la musique, dans toutes les acceptions du terme. Cela va d'une chorale rythmée et tournante de sons monosyllabiques: "oui, ja, yes, no, five, qui, non, but..." à une chanson pop super bien balancée, l'occasion pour nos six interprètes de se lancer dans une chorégraphie enfiévrée dans de magnifiques costumes de fêtes. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn

Les costumes sont un des moteurs (ou conséquence) de la dramaturgie, avec cette arrivée de "montagnard.e.s" dont on guette les entrées surprenantes (dont la dernière avec un harnachement indescriptible qui disparaîtra très vite) et leur transformation en "saunistes" alors que le "sommet" de la montagne - celui du titre et qui soutient le chalet - est transformé en pierre brûlante. Les costumes sont aussi le moyen de nous projeter dans des univers divers (et pas juste dans la neige en survêtements avec bâtons de skis, source d'un autre ballet grotesque) et de caractériser ces six personnages dont les langues multiples et liées nous content des récits décalés et désorientant. Marrants ou poétiques, philosophiques ou pragmatiques, quelquefois absurdes ou cadavres exquis, avec une certaine dose de comique froid et de répétition.


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Les interprètes - et leurs personnages - participent pleinement à cet humour mixte, autant par leurs attitudes particulières que par leur expression, leur langue et leur accent. L'écossais Graham F. Valentine, le grand roux avec ses chaussures de montagne et son humour pince sans rire, à l'aise autant en anglais qu'en allemand, l'autrichien Lukas Metzenbauer dont la langue virevolte au point que le traducteur abandonne (volontairement) la partie - cela devient une "langue étrangère" sur cette arche de Noël - le comédien chanteur suisse allemand de Bâle, Raphael Clamer, autant à l'aise dans le texte qu'il débite sans accroc et d'une voix grave et posée que pour les chansons qui nous feraient danser, la française Charlotte Clamens qui fait sa bande à part avec assurance, Federica Fracassi, l'italienne qui chante et danse et Liliana Benini l'autre italienne qui ne craint ni les lourdes charges ni l'acrobatie à ski sans skis mais avec bâtons. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Ces différents parlers et accents nous plongent dans un bain linguistique et nous dépaysent tout en titillant notre attention. Et pour nous laisser repartir sans regret et avec douceur (une douceur relative, vu la chute), ce petit groupe avec lequel on aura passé un très bon moment dans ce chalet (Là haut sur la montagne) nous offre en berceuse d'au revoir une très belle version a capella magnifiquement interprétée de la chanson des Beatles "Good night" tandis que les comédiens chanteurs couvrent la montagne (le rocher apparent) de couvertures et d'habits en toute douceur. C'était une très belle soirée.


La Fleur du Dimanche


Le Sommet


Le 12 et 13 février 2026 au Maillon - Strasbourg

Conception et mise en scène : Christoph Marthaler
Avec : Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine
Dramaturgie : Malte Ubenauf
Scénographie : Duri Bischoff
Costumes : Sara Kittelmann
Maquillage et perruques : Pia Norberg
Lumière : Laurent Junod
Son : Charlotte Constant
Collaboration à la dramaturgie : Éric Vautrin
Assistanat à la mise en scène : Giulia Rumasuglia
Répétition musicale : Bendix Dethleffsen, Dominique Tille
Stage à la mise en scène : Louis Rebetez
Production : Marion Caillaud, Tristan Pannatier
Accessoires et construction du décor : Théâtre Vidy-Lausanne
Confection de costumes : Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa
Régie générale : Véronique Kespi
Régie lumière : Jean-Luc Mutrux
Régie son : Charlotte Constant
Régie plateau : Fabio Gaggetta
Habillage : Cécilé Delanoë
Production : Théâtre Vidy-Lausanne / Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa / MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Ruhrfestspiele Recklinghausen / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg / Festival d’Automne à Paris / Théâtre National Populaire de Villeurbanne / Festival d’Avignon / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne / Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie / Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon / tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine / International Summer Festival Kampnagel
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Remerciements : Isabelle Faust
Le Sommet comprend des textes de Christoph Marthaler, Malte Ubenauf et les interprètes, ainsi que des extraits et citations d’Elisa Biagini, Olivier Cadiot, Patrizia Cavalli, Bodo Hell, Norbert Hinterberger, Gert Jonke, Antonio Moresco, Aldo Nove, Pier Paolo Pasolini, Werner Schwab, Christophe Tarkos, Dylan Thomas, Giuseppe Ungaretti et Patrizia Valduga, ainsi que des musiques inspirées des Beatles, l’Abbé Bovet, Adriano Celentano, Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Schubert ainsi que des mélodies populaires suisses et autrichiennes.

          

samedi 7 février 2026

Au Festival Premières au Maillon: Chara Kotsali It's the end of the amusement phase: On achève bien les chevaux hellènes - Fini de jouer !

 It's the end of the amusement phase de Chara Kotsali démarre sur les chapeaux de roues sur un flot - flow de paroles moitié anglais, moitié grec. Le son est premier, la voix, les voix multiples qui se mêlent dans une bande son faite de collages sur un rythme effréné, mélange aussi, rapidement de musiques, toutes sortes de musique aussi. Des réminiscences de musique du pays (Chara Kotsali est grecque) qui émergent après ce premier solo introductif où il est question de "problèmes">", de "bazard'", d'"extinction", d'"accélération supersonique, gin tonic", de "choc du futur". Et sur cette musique plus ou moins en sourdine, démarre aussi cette danse ancrée dans le souvenir, que les trois interprètes, Chara Kotsali, Sofia Pouchtou et Christina Skoutela vont faire naître, d'abord tout en intériorité, mimant les gestes, les esquissant comme pour une répétition pour les faire advenir et les faire surgir et exploser sur le plateau.


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou


Et c'est parti pour une folle cavalcade sans fin pour ces trois danseuses habillées léger dans de gracieux et confortables habits sport. Elles vont sans s'arrêter, alterner toutes sortes de genres de danse, de celles folkloriques à celles populaires ou de cabaret, du disco aux raves, des danses américaines à la macarena, tournoyant dans une incroyable unité et synchronicité. Sans faiblir et sans s'essouffler, elles enchainent fête d'anniversaire, défilé de majorettes, de carnaval avec confetti - ou avec poupée ou révolver - défilé au drapeau ou à la grosse caisse, manifestation et revendication tout en continuant à parler ou à marquer les changements de rythme et de danse. 


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou


Elles mêlent le privé et l'universel, tandis que la bande son déroule ce poème épique multilingue qui unit l'expression brute, le collage de mots et d'évènements, marquant des dates des anniversaires. Ce peut être ceux d'une naissance (celle des pères et peut-être aussi celle des trois interprètes) tout comme une révolution (1789) ou d'un massacre ou d'un bombardement ou d'une guerre (1936 - Espagne, 1951 - Grèce, 1959 - Cuba, 1968 - mai, 1975 - Vietnam, 2008 - Grèce,...). 


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou

Leur danse magnifique, leur énergie transcende le temps. Elles se projettent avec grâce et détermination dans un rituel incantatoire, hymne de révolte et surgissement de vitalité. La beauté de leur danse conjure la violence de monde. Et elles nous transmettent cette beauté et cette énergie. Sauvons le monde ! 


La Fleur du Dimanche


 It's the end of the amusement phase


Au Maillon le 6 et 7 février 2026

Conception, chorégraphie, texte : Chara Kotsali
Co-création de la performance : Sofia Pouchtou, Christina Skoutela, Chara Kotsali
Assistante chorégraphe : Vassia Zorbali
2ème assistante chorégraphe : Clara Aguilar
Création sonore et musique : Anna Maria Rammou, Chara Kotsali
Décor et costumes : Periklis Pravitas
Création des lumières : Eliza Alexandropoulou
Consultante en dramaturgie : Dimitra Mitropoulou
Regard extérieur : Κοnstantina Georgelou
Production en ligne : TooFarEast & Chara Kotsali
Traduction et surtitrage : Lisa Trahard
La recherche pour IT’S THE END OF THE AMUSEMENT PHASE a été soutenue par Onassis AiR et le Réseau Grand Luxe. Chara Kotsali remercie tout particulièrement TROIS C-L Luxembourg, CAMPUS Paulo Cunha e Silva (Porto), Grand Studio Bruxelles et L’Abri Genève.

vendredi 30 janvier 2026

Au Festival Premières au Maillon: Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Il fait - enfin - beau à la maison... Mais où est ma maison?

 La météo est le sujet idéal pour lancer une conversation. Est-ce la raison pour laquelle la télévision russe a intitulé l'émission Pogoda doma - Le temps qu'il fait à la maison - pour interviewer des artistes chez eux? En tout cas c'est sur cette émission qui interroge l'âme slave des deux artistes que sont ses parents - et par ricochet lui-même enfant et sa grande soeur, qu'Aleksander Kapeliush se base pour illustrer - et justifier son parcours de danseur qui a viré en metteur en scène qu'il nous présente dans sa pièce Das Wetter Zuhause. Ein Wohnzimmerballet - La météo à la maison, un ballet de salon dans le cadre du Festival Premières du Maillon, accueilli à la HEAR


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


Le récit d'Aleksander Kapeliush est ponctué par ses multiples voyages, symbolisés par cette valise qu'il transporte et d'où il sort les objets fétiches qu'il dépose lors de ses différentes étapes: une photo de lui avec sa mère, un cygne (hautement symbolique) et une grenade rouge en céramique, une sorte de chez-soi portatif. Ces voyages dans les différents pays où il a habité après avoir quitté la Russie et Saint Pétersbourg après l'invasion de l'Ukraine, Israël et l'Allemagne, Berlin et Ludwigsburg sont matérialisé par ses entrées et sorties du plateau, qui se structurent en 4 actes avec une "Ouverture" et une fin "Happy End" où à priori tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et la météo du foyer est au beau fixe: "Zuhause ist es gutes Wetter".


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


La révélation dans cette émission de vouloir devenir danseur et aussi de "construire une maison", un "théâtre" prouvent sa constance et sa ténacité. La présence continue de l'archétype du Lac des Cygnes, autant jeu d'enfant, thème musical, symbole de la Nation Russe et de la liberté et de la Perestroika (comme le 19 août 1991 jour du Putsch de Moscou) et oeuvre éminemment symbolique de son orientation sexuelle sous-tend et balance aussi continuellement son histoire. Directement dans son parcours de vie et également dans le déroulé de ce drame musical de Tchaïkovski en quatre actes qui rythme la narration.

Ainsi, de ce parcours forcé, qui lui permet d'avoir appris quatre langues (russe, allemand, hébreux, anglais), bientôt cinq, d'avoir deux passeports (des deux pays en occident en guerre, la Russie et Israël), qui lui fait se rendre compte qu'il est plutôt calme et effacé et plus proche de Rothbat que d'Odette, il nous livre une chronique équilibré, entre confidence et questions-réponses à un simili interrogatoire administratif, non dénué d'un humour aigre-doux. Et il entrecoupe cela de courts apartés artistiques dans un coin, voyage dans le temps, ou de musique et chansons, qu'il a écrite, s'accompagnant à la guitare ou au piano pour une chanson de son idole Taylor Swift.  


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


La scénographie et le décor minimaliste nous projettent dans les différentes périodes et lieux dans lesquels il nous mène en distillant de temps en temps quelques notations politiques ou sentimentales, aidé par les effets de lumière minimalistes sur le plateau et les scènes parallèles. Les effets de mise en scène, en particulier cette "grande chaise" qui avait servi à le montrer enfant et qui montre sa fragilité ou le plateau qui lui devient inaccessible sont plus parlants que mille explications tout comme les "entremets" dansés ou les "cartons" du ballet en référence, dont il prouve bien que même une histoire écrite peut évoluer et finir autrement que la fin - qui n'est jamais définitive. 

Avec Das Wetter zuhause. ein Wohnzimmerballett, Aleksander Kapeliush, en nous plongeant dans une partie de sa vie intime nous montre que le privé et l'intime ne se réduit pas à ce qui se passe entre quatre murs d'une chambre et que le climat politique a aussi une influence sur le destin de chaque individu.


La Fleur du Dimanche


A voir aussi lors du Festival Premières au Maillon du 29 au 31 janvier 2026:

Language: No Problem de Marah Haj Hussein

Bidibibodibidoo de Francesco Alberici

Et le 6 et 7 février:

It’s the end of the amusement phase de Chara Kotsali 

Qui a peur  de Davide-Christelle Sanvee


Das Wetter Zuhause. Ein Wohnzimmerballet

Avec le Maillon à la HEAR du 29 au 31 janvier 2026

De : Aleksandr Kapeliush
Avec : Aleksandr Kapeliush et Amin Zariouh
Textes et chansons : Aleksandr Kapeliush
Conseils chorégraphiques : Leonid Leontev
Son : Dmitry Klenin
Invitée spéciale : M. Amin Zariouh
Voix : Germaine Sollberger
Pour, avec et sur : Marina Solopchenko, Emil Kapeliush, Vera Latysheva
Production: Akademie für Darstellende Kunst Baden-Württemberg GmbH
© ADK Baden-Württemberg (première en novembre 2024, ADK)
Direction artistique : Prof. Ludger Engels
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistique