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lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

mercredi 29 avril 2026

Alarm Clocks... de Robyn Orlin, Camille et Phuphuma Love Minus: A l'eau, à l'eau - Eau secours !

On dit que le hasard n'existe pas, qu'il n'y a que des rencontres. 
Mais des fois, il faut forcer le hasard, parce que les rencontres auront été difficile à mettre en oeuvre. C'est le cas de ce spectacle Alarm Clocks, créé à La Filature de Mulhouse en partenariat avec La Coupole de Saint Louis, et coproduit avec la Philharmonie de Paris où elle sera jouée du 4 au 7 mai. Il réunit trois noms, trois entités de la danse, de la chanson et de la chorégraphie qui se sont déjà rencontrées précédemment, entre autres pour le spectacle Walking next to our shoes… dans les années 2010 en ce qui concerne Phuphuma Love Minus, la chorale masculine sud-africaine et Robyn Orlin. Cette dernière  a également collaboré dans ces années-là avec Camille sur son disque Ilo Veyou. Ce trio devait monter le spectacle en 2020, mais le Covid est passé par là et une première version "light" a été montrée à Lyon, non pour la Fête des Lumières mais pour les nuits de Fourvière en mai 2024 avec le choeur en vidéo. Et puis il y a eu Emilia Perez... Et la pluie de récompenses, à Cannes, aux Césars, aux Golden Globes et aux Oscars - une grosse année bien chargée pour Camille. 


Alarm Clocks - Camille - (c) Mehdi Benkler


Et enfin cette production reprend grâce à la Filature et ses partenaires avec une semaine de résidence pour peaufiner la collaboration entre les parties. Le véritable titre en est (comme on peut s'y attendre avec Robyn Orlin) en entier: 

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

ce qui signifie en français "... les réveils ont été remplacés par des inondations et nous nous réveillons avec, dans nos mains, les yeux pas lavés ..... une pièce sur l'eau sans eau" et nous rend attentif à ce que nous ne voulons pas (encore) voir...

Pour essayer de nous avertir et surtout nous "ouvrir les yeux", Robyn Orlin, creuse donc, non un puit, mais l'idée était de catte rencontre autour de l'eau avec la chanteuse Camille dont on connait le rapport original au son et ce choeur d'hommes sud-africain dont le répertoire rassemble autant des chansons traditionnelles que des chansons engagées. Car les Phuphuma Love Minus cultivent la tradition de l’isicathamiya, ces chants a cappella sur lesquels ils dansent en rythme, réactivations de la tradition des ouvriers zoulous des faubourgs de Durban et Johannesburg. Leur arrivée sur scène sera surprenante car Camille commence seule, enfilant une robe colorée dont les bords font tout un cercle autour d'elle sur la scène dans un patchwork tout en nuances bleues et vertes - le costume est fait de toute une série de "plastiques": nylon, lycra, élasthanne,... dont elle liste poétiquement les noms - et qui fait une flaque, un lac, synecdoque et métaphore de l'eau, de la mer, que ces déchets polluent. Camille va interpréter, également à capella, puis avec les choeurs de Phuphuma Love Minus, des chansons traditionnelles "A la claire fontaine", comme une chanson du groupe punk Garbage (clin d'oeil appuyé aux déchets) où elle arrive à imiter les riffs et les distortions de la guitare, et bien sûr aussi quelques-uns de ses tubes dont Allez allez allez... ou encore une chanson en mémoire des grandes inondations en Louisiane dans un très beau blues. Ses chansons se tissent en alternance ou finement imbriquées dans les choeurs masculins. Et ceux-ci alternent leurs chants qui parlent aussi, entre autres, de l'eau - qui manque dans le désert - de leurs magnifiques variations à voix multiples et de leurs chorégraphies tellement naturelles que Camille se sent presqu'obligée de faire une démonstration de danse classique - ce qui n'est pas évident avec son costume. Mais elle n'a pas de souci à se faire, le groupe qui l'entoure de ses rythmes et mouvements, chants, bruitages divers (vent, pluie, mer) est en totale symbiose et en fait véritable un groupe "augmenté". Saluons au passage les effets spéciaux en vidéo d'Eric Perroys très bien sentis et variés qui nous plongent littéralement dans une mer de mouvements, au risque de s'y noyer, sans oublier Birgit Neppl qui a conçu ce "costume-décor" magique et transformable  en mer émouvante. 


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


De temps en temps Camille, elle, plonge sur la scène dans la caméra fixée au sol pour faire quelques confidences et communier avec le public. On lui sent une très belle complicité, qu'elle va pousser jusqu'à démolir le mur de l'enceinte pour le transformer en un agréable liquide amniotique qui nous berce de bonheur. Mais elle n'en est pas dupe pour autant et reste critique, tout autant que Robyn Orlin et ses compatriotes et elle rappelle à Emmanuel Macron que l'eau - et l'Océan ("Emmanuel, l'Océan c'est nous") - est en danger et qu'il ne faut pas oublier de s'engager (ce qu'il n'a pas fait lors de la conférence de l'UNOC - Conférence des Nations Unies sur l’Océan) en le lui rappelant, pour conclure le concert sur une note salée: "Emmanuel, as-tu oublié l’océan salé où tu es né ?"


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


Pour nous, l'océan, même en danger, a été surtout une belle rencontre, rencontre de culture, découverte d'une personnalité attachante et empathique, d'une voix magnifique, intensifiée par cette rencontre de ces extraordinaires voix d'Afrique du Sud et de ces dix interprètes qui joignent le geste aux beaux chants pour littéralement nous enchanter.  Une très belle traversée en chanson, un voyage sur et sous l'eau, dont nous gardons quelques précieuses gouttes en mémoire.

En prime, pour vous montrer la magie de la rencontre, même si vous n'êtes pas dans la salle en proximité, je vous offre ces quelques extrait filmés par Arte ici:



Bon spectacle

La Fleur du Dimanche


Alarm Clocks

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

Création - 29 avril à 20h00 à la Filature - Mulhouse

Tournée

Paris - La Philharmonie - du 4 au 7 mai 2026 - 20h00
Luxembourg - La Philharmonie Luxembourg -  dimanche 10 mai 2026  - 19h30
Anglet - Théâtre Quintaou (grande salle) - mercredi 13 mai  - 20h00

Distribution

Robyn Orlin , conception, mise en scène, costumes, décor
Camille , chant, danse
Phuphuma Love Minus
Mlungiseleni Majozi , chant
Saziso Mvelase , chant
Lucky Khumalo , chant
Mqapheleni Ngidi , chant
Jabulani Mcunu , chant
Amos Bhengu , chant
Siphesihle Ngidi , chant
Mbongeleni Ngidi , chant
Mbuyiseleni Myeza , chant
S'Yabonga Majozi , chant
Marie Sigal , cheffe de choeur
Birgit Neppl , costumes, décor
Jean-Marc L’Hostis , régisseur général
Vito Walter , conception lumière
Eric Perroys , vidéo
Zak Cammoun , son

dimanche 8 février 2026

Hamlet par Bryan Arias avec le Ballet de l'ONR: Etre ou ne pas être dans le crâne d'Ophélie et danser avec Shakespeare

 Bruno Bouché porte particulièrement à coeur de constituer un répertoire chorégraphique du XXIéme avec la volonté de confronter le regard historique sur le patrimoine en l'ancrant dans le monde actuel. Outre la revisitation de la musique classique, Bach, Mahler, Schubert,... avec un regard d'aujourd'hui avec "Danser...", il se frotte autant à la littérature (Yours Virginia, On achève bien les chevaux), au cinéma (Chaplin, Les Ailes du Désir) ou aux contes et aux mythes (Alice). Pour Hamlet, il confie à Bryan Arias l'adaptations de cette pièce emblématique de William Shakespeare. De cette histoire remplie de spectres et de morts, avec huit personnages masculins pour deux femmes, Bryan Arias va en faire une lecture féminine, privilégiant le personnage d'Ophélie, qui d'ordinaire subit son sort en la faisant témoin et actrice du destin, lui laissant même le rôle assumé du spectre puis une présence post-mortem qui la fait trôner au royaume des morts. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Pour finaliser sa chorégraphie, Bryan Arias a travaillé dans deux directions, d'une part un travail d'improvisation avec les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, ce qui a abouti à une adaptation des styles, expressions et gestes des danseuses et des danseur et donc une très belle qualité d'interprétation. D'autre part, il a confié au pianiste et chef d'orchestre Tanguy de Williencourt le choix de la structure musicale en lui indiquant le synopsis et les atmosphères des différents tableaux. Ce dernier a principalement choisi des oeuvres de Jean Sibelius, dont les climats nordiques convenaient parfaitement pour l'ambiance générale. Il a complété avec Tchaïkovski, Chostakovitch et Grieg. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Ayant fait le choix d'assembler des mouvements complets, la partition garde une belle homogénéité et rien de mieux que de la diriger lui-même avec l'Orchestre Symphonique de Mulhouse qui en fait une très belle et limpide lecture. Cela commence par une ouverture grave, annonciatrice du malheur à venir, en particulier, très vite la mort du roi. Cela devient plus joyeux pour la suite, à savoir le mariage de Claudius avec la reine Gertrude. Une mention spéciale à ce couple de danseurs, Miguel Lopes et surtout Emmy Stoeri pour les quelques duos aériens énergiques et envolées joyeuses qu'il nous offrent. Les deux amis d'Hamlet Rosencrantz et Guildenstern interprétés par Nirina Olivier et Jasper Arran ont aussi un style comique assez particulier. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Il faut noter que Bryan Arias qui a débuté dans les danses urbaines en distille un peu dans le spectacle, même si ce n'est pas forcément le style inné du Ballet du Rhin. L'épisode "spectacle dans le spectacle" va mieux pour les interprètes qui peuvent faire des déboulés, des traversées et des diagonales, des pirouettes et des tours en l'air. La chorégraphie, où l'on sent une certaine influence dans les mouvements de Jiri Kylian et dans la dramaturgie de Crystal Pite est cependant variée et bien construite. L'écueil de la pantomime que l'on pourrait attendre pour un tel sujet est heureusement évitée et les multiples et surprenants rebondissements sont bien lisibles, de même que les errements des personnages - même si l'on n'a pas leurs monologues shakespeariens - transparaissent dans leurs interprétations. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


La scénographie, le décor et les lumières de Lukas Marian rendent bien la désolation de la situation. Et le premier épisode d'apparition du spectre, tel un fantôme double, où l'on ne sait plus qui est véritablement enfermé derrière les grilles, est révélateur. Tout comme la métaphore du corps de Claudius sous le tissu qui annonce le cimetière et le cercueil d'Ophélie, tout comme le mélange des vivants et des morts que sont Ophélie et Yorick, nous font nous interroger sur l'authenticité de la réalité. Peut-être que la vie n'est qu'un songe. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Mais une chose est sûre, Hamlet est une magnifique pièce très bien interprétée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et par les musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse.


La Fleur du Dimanche


Hamlet


A la Filature - Mulhouse - 30 janvier - 1er février 2026

A l'Opéra National du Rhin - Strasbourg - du 8 au 13 février 2026


Chorégraphie: Bryan Arias
Direction et dramaturgie musicale: Tanguy de Williencourt
Musiques: Jean Sibelius - Piotr Ilitch Tchaïkovski - Dmitri Chostakovitch - Edvard Grieg
Dramaturgie: Gregor Acuña-Pohl
Costumes: Bregje Van Balen
Décors, lumières: Lukas Marian
Mise en répétition: Claude Agrafeil
Assistante à la chorégraphie: Alba Castillo
Assistante aux costumes: Carlijn Petermeijer
Pièce pour l’ensemble de la compagnie.
Avec le soutien de Fidelio et de la Caisse des Dépôts.
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Ophélie: Lara Wolter
Prince Hamlet: Marin Delavaud
Reine Gertrude: Emmy Stoeri
Roi Claudius: Miguel Lopes
Roi Hamlet: Cauê Frias
Polonius: Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio: Alice Pernão
Laërte: Afonso Nunes
Danseurs de ballet: Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano
Rosencrantz et Guildenstern: Nirina Olivier et Jasper Arran
Yorick: Marc Comellas
Deux fossoyeurs: Di He et Leonora Nummi
Un prêtre: Jesse Lyon
Courtisans: Marc Comellas (acte 1) et Afonso Nunes
Courtisanes: Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Julia Juillard, Orania Varvaris et Leonora Nummi
Soldats: Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson et Alexandre Plesis
Orchestre national de Mulhouse

mercredi 14 janvier 2026

A la Filature, la rencontre de Moondog et de Bl!ndman: Point contre point, la musique nous fait voyager dans les hautes sphères

 Moondog est un musicien singulier, rare et précieux. Il n'a pas eu le succès que son talent aurait mérité. Bien qu'il ait étudié la musique jeune à Memphis, il l'a pratiqué en autodidacte et sa vocation de compositeur lui a été inspirée par la lecture par sa soeur de la vie d'un compositeur européen. Il faut dire que, né Luis Thomas Hardin en 1916 dans le Kansas et tributaire de la vie de son père prédicateur nomade, il voyage beaucoup et il a été rendu aveugle par accident à 16 ans, à cause d'un bâton de dynamite qu'il a ramassé entre deux rails. Il est fasciné au départ par les tribus amérindiennes - l'expérience, jeune, d'une danse du soleil, avec ses percussions, le marque fortement et la civilisation viking également, son père venant de Scandinavie et sa mère d'Allemagne.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker

 

Il part s'installer à New-York en 1943 et y rencontre des compositeurs et chefs d'orchestre comme Leonard Bernstein et Arturo Toscanini, mais sa façon de se vêtir et son apparence de wiking le marginalisent et il s'installe à sur la 6ème avenue avec son chien partir de 1947. Il se fait d'ailleurs appeler Moondog en hommage à ce dernier. Il chante, invente des instruments avec lesquels il s'accompagne et compose. Il enregistre des disque et fréquente Philip Glass (qui dit de lui qu'il est à l'origine de la musique minimaliste). Son influence, vient outre les musiques des amérindiens et traditionnelles, des musiques polyphoniques, Monteverdi, Bach, mais il fréquente aussi le milieu du jazz en enregistre avec Charlie Parker (Bird). 


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Suite à un concert en 1974 en Allemagne à Francfort, il décide de s'y installer. Grâce à sa rencontre avec une étudiante qui le découvre en 1977, celle-ci l'héberge chez ses parent et s'en occupe. Elle lui transcrit ses partitions du braille et le soutient dans ses productions et ses tournées - dont un retour triomphal à New York en 1889, invité par Phil Glass pour l'ouverture du New Music Festival de New York. Il vivra jusqu'à 83 ans chez eux à Münster en Westphalie tout en continuant à composer. On recense plus de 800 oeuvres et plus de 80 "symphonies" - pièces pour orchestre - dans tous les styles et il a collaboré avec des nombreux musiciens contemporains, de jazz et, entre autre Stephan Eicher. 


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Curieusement, le nom du collectif collectif flamand Bl!ndman n'a rien à voir avec Moondog (que l'on pourrait croire chien d'aveugle) mais leur nom vient de la revue Dada de Marcel Duchamp The Blind Man. Mais c'est un heureux hazard que cette rencontre et ce hommage que les sept musiciens rendent à cet artiste mythique. Effectivement le collectif fondé par Eric Schleichin (après son groupe Maximalist!) oeuvre également dans la musique de film, pour la danse et la musique contemporaine. Ce quartet e saxophone augmenté à sept s'emparent de la très originale musique du compositeur éclectique et s'en sortent à merveille avec ces petits bijoux contrapunctiques que des morceaux qui frisent avec les fanfares ou encore avec le rock ou les boucles répétitives. Très curieusement, alors que souvent dans le jazz l'on est confronté à des morceaux fleuves, avec reprises temps d'improvisation pour les solistes, ici, rien de cela, ce sont de petites pépites (écrites) où chacun, chaque instrument a sa place et se positionne en regard des autres pour arriver à ce qui serait un diamant poli dont chacune des face est taillée pour renforcer la lumière des autres. Elles sont minimalistes et surtout pas bavardes, déroulant leur construction jusqu'à leur forme parfaite, souvent très courtes, deux à trois minutes en général. Ce qui, pour ce concert de presqu'une heure et demi en fait une belle liste.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Les morceaux, dans de multiples variations s'appuient sur la puissance et les variations des multiples saxophones, du soprano au baryton, complété par le tuba, se combinent et s'entrelacent, déroulant quelquefois des anneaux de Moebius musicaux, quelquefois des ensembles ressemblant à des fanfares de rues, parfois déroulant de légères mélodies baroques ou des choeurs d'église. Certaines pièces partent dans des montée en puissance impitoyables, nous emportant dans leur tourbillon impitoyable. D'autres nous suspendent dans de douces mélopées, ou, au contraire nous font cavaler sur un rythme effréné. De temps en temps, les voix se mêlent, comme dans des oratorios baroques, ou des mélodies de dessins animés.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Des chansons, quelquefois drôles ou romantiques à souhait viennent transformer l'atmosphère. Un hymne majestueux enfle et grossit ou un moment de douceur et de songe attendrit l'atmosphère. La batterie rythme de manière implacable les compositions ou alors ce sont des tambours et djembé qui apportent un toucher plus doux. Des clochettes apportent un souffle léger ou la guitare acoustique dessine une légère ligne mélodique alors que celle, électrique, introduit une mélodie que les voix vont développer. Multi-instrumentistes, même s'ils jouent essentiellement du saxophone et de la clarinette (et bien sûr le tuba), la flûte et le duduk et même une sorte d'accordéon à main apparaissent sur scène. Un piano, synthé accompagne également certaines compositions, c'est dire la richesse et la variété de ces compositions dont on ne se lasse pas. L'éventail se déploie et le concert, très apprécié parvient à donner la mesure (presque démesurée) des facettes du talent de ce compositeur prolixe.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker

Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Et en cerise sur le gâteau, Bl!ndman nous offre l'hommage à Bird que Moondog lui avait composé peu avant sa mort à Charlie Parker Bird's Lamment.


La Fleur du Dimanche


Distribution

direction artistique, tubax, saxophone alto, flûte, guitare électrique, basse électrique, voix Eric Sleichim BL!NDMAN [sax] : saxophones, voix Pieter Pellens, Hendrik Pellens, Piet Rebel, Sebastiaan Cooman BLINDMAN [drums] : percussions, tuba Gideon Van Canneyt percussions, guitare électrique, arrangements  Ward De Ketelaere.

Production BL!NDMAN, commande de Brosella 2023.

mercredi 1 octobre 2025

Ultimo Helecho de François Chaignaud et Nina Laisné au Maillon: La musique sud-américaine prend une belle hauteur

 Est-ce un condor qui passa dans le noir, en battement d'ailes, au début du spectacle Ultimo Helecho de François Chaignaud, Nina Laisné et Nadia Larcher? En tout cas les bruissements d'ailes nous firent lever les yeux avec raison, puisque le trio de musiciens (Rémi Lécorché, Nicolas Vazquez et Joan Marin), habillés de noir et jouant de la saqueboute (et non du trombones, car c'est la version ancienne de cet instrument) nous apparut bien en hauteur, sur une sorte de terrasse pour lancer la soirée. 


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Nina Laisné - Photo: Nina Laisné


C'est avec loran las ramas del viento, du musicien argentin bien connu Atahualpa Yupanqui, un air qui fait pleurer le vent, que le souffle de la musique sudaméricaine s'est répandu sur la plateau du Maillon pour ce concert présenté par Musica avec les deux structures strasbourgeoises que sont le Maillon, accueillant et Pôle Sud.


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Nina Laisné - Photo: Nina Laisné


La tonalité était plutôt, pour commencer, dans la tristesse, la mélancolie et le chagrin, les chansons populaires et baroques d'Espagne et d'Amérique du Sud choisies par Nina Laisné pour constituer le programme de la soirée parlent de la mort et d'enterrements. Mais la belle voix de ténor de François Chaignaud, et surtout la voix puissante de la chanteuse populaire Nina Larcher apportent une belle énergie dans ce répertoire. L'arrivée de Jean-Baptiste Henry et son bandonéon et du tambour, puis des percussions de Vanessa Garcia, complètent le souffle plus vivifiant qui traverse la succession des tableaux, magnifiques, qui marquent l'enchaînement des airs.


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Nina Laisné - Nadia Larcher - Photo: Nina Laisné


Ainsi, alors que François Chaignaud démarre tout doucement en mille circonvolutions dans une danse du bâton toute en intériorité et en mouvements serpentins, lorsque les deux interprètes, danseur et danseuse, se rejoignent, ils prennent possession du plateau, soutenus par les airs qui deviennent plus énergiques. 


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Nina Laisné - Nadia Larcher - Photo: Nina Laisné


Leurs costumes sont merveilleux, tenant de la féérie, finement brodés de tissus avec mille détails, avec par exemple leur squelette qui se transforme en fleurs tressées. Et même les sombres tenues des musiciens sont agrémentés de plastrons multicolores (bravo à Sarah Duvert et Florence Bruchon pour la conception et la création des costumes et à l'atelier de confection de costumes de Liège pour la réalisation). Les transformations ultérieures avec cape, chapeau "pouf" (entre la coiffe alsacienne et la tranche de bois) sont tout aussi surréalistes. 


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Nadia Larcher -Photo: Heinrich Brinkmoller-Becker


La dramaturgie et le rythme donné à la pièce par Nina Laisné est impeccable. On se laisse emporter par le flot de la musique, par la magie du chant, varié, même si la tonalité est souvent à la saudade. Et même au "duende" quand, chaussant ses bottes à talon, François Chaignaud se lance dans une épique et vigoureuse démonstration de flamenco dont il se sort très bien (cela ne nous étonne pas, l'ayant vu à l'oeuvre l'an passé dans Mirlitons). 


Ultimo Helecho - François Chaignaud - Photo: Heinrich Brinkmoller-Becker


Et nous on s'en sort "par le haut", comme si on allait au ciel, avec tous les musiciens et les chanteurs, sur ce plateau-terrasse en forme de rocher surplombant ou reste de château en ruine auquel on arrive par un escalier en colimaçon, comme dans les contes de fées. Un conte auquel nous adhérons sans réticence et qui nous a transporté dans l'espace et le temps à travers danse, chants et musique pour un merveilleux voyage où la dernière fougère nous caresse la joue comme en un ultime battement d'aile. 


La Fleur du Dimanche

lundi 29 septembre 2025

En regard au Ballet du Rhin: Regards croisés ou Sharon Eyal en miroir Ici

 La création est une question de rencontres. Pour cette soirée En regard, proposée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin, elles sont multiples. D'abord, ou plutôt celle qui a tout déclenché, c'est la rencontre de Bruno Bouché avec la pièce précédente de Léo Lérus, Gounoj, en mars 2024 à la Filature de Mulhouse, (voir mon billet du 16 avril 2024). Mais cette pièce, déjà une coproduction du Ballet, avait pour source une première rencontre avec Léo lors de la présentation du spectacle The Brutal Journey of the Heart de Sharon Eyal, en 2021 où Léo Lérus dansait et était son assistant. Cependant la rencontre originelle remonte à la Batsheva Dance Company, en 2005, quand, après une formation au CNSD de Paris, et après avoir dansé dans de nombreuses compagnies en Europe, Léo Lérus arrive en Israël chez Ohad Naharin chez lequel se trouve aussi Sharon Eyal. Et il va la côtoyer quelques années, avant de repartir en Guadeloupe pour fonder sa compagnie Zimarèl. 


Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Pour Léo Lérus, sa première - et déterminante - rencontre, ce fut celle avec la danseuse, chorégraphe et pédagogue Léna Blou, à Pointe-à-Pitre, quand il avait quatre ans. C'est elle qui l'a initié à la danse du "pays", le Gwo-ka - et aussi à la danse contemporaine, et qui l'a, alors qu'il avait 14 ans, envoyé étudier, grâce à une bourse, à Paris.

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Sa création, Ici, très originale, commence par un solo, où une danseuse en short crème et maillot crème, blanc et brillant, danse une danse désarticulée sur fond de bruitages et de grincements, puis se fait rejoindre par un danseur qui lui donne la réplique, alors qu'en fond de scène on découvre des silhouettes noires qui défilent derrière un écran. Le couple ne va pas rester longuement seul car cette petite foule de treize danseurs et danseuses va vivre une aventure commune sur scène. Ce sera une joyeuse communauté dansante et mouvante d'où émergent de temps en temps des individus dialoguant dans des duos particuliers. 

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Les mouvements sont souples et les corps agiles traversent la foule, lui transmettant une formidable énergie. Puis le groupe, quittant ses trajectoires individuelles qui sillonnent le plateau se retrouve dans des mouvements d'ensemble coordonnés. Sur une composition sonore dynamique de Denis Guivarc'h les chorégraphies balancent entre des danses en relation avec les danses caribéennes, faites de déséquilibre et d'esquives, de désarticulation et de sauts de côté, inspirées par le Gwo-ka et puis par des ondulations et des frappes rythmiques festives, la dynamique joyeuse et corporellement engagée dans le groupe nous rappelle la danse Gaga. 

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Ce balancement entre ces deux univers, entre l'individu, le couple et la collectivité, tout comme la dichotomie entre la violence d'un cyclone passant sur l'île et la chaleur et la solidarité entre les personnes réfugiées dans une maison vécue par Léo Lérus qu'il a essayé de transposer dans cette pièce nous donne, dans ce spectacle une leçon d'être ensemble. Et nous transmet au final un grand moment de bonheur, la joie de la danse.


Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Changement d'ambiance et d'atmosphère pour la pièce de Sharon Eyal The Look où elle sollicite notre attention extrême. C'est presque dans un noir profond que démarre la pièce. On devine une masse compacte en rond, habillée de noir qui se serre, éclairée par un mince douche de lumière. Pendant que la musique envoie ses pulsations électro, d'abord sur des fréquences restreintes, qui s'élargissent vers les basses et les aigus et dont le volume augmente, les danseurs, immobiles vont, imperceptiblement se mettre à bouger, doucement, lentement, élargissant sans que l'on s'en rende compte le cercle.

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Nous baignons dans les pulsations de la musique et restons hypnotisés par l'observation de cette masse compacte dont nous ne voyons pas la croissance mais dont nous nous rendons compte à un moment qu'elle a pris du volume. Alors qu'elle est encore très concentré, un bras puis deux émerge de cet amas, puis une tête dépasse. Nous arrivons difficilement à comprendre comment cela est possible. Un troisième bras dépasse, semblant piloter l'émergence puis la disparition des premiers. La masse compacte s'est élargie au point de faire cercle autour du personnage qui est apparu en premier puis les autres membres prennent corps et entrent en mouvement, continuant à élargir le cercle, se déplaçant dans l'espace tandis que le cercle de lumière qui les éclaire d'en haut s'élargit pour au final éclairer la scène. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney


Les danseurs, dont on ne voyait, de dos, que le justaucorps noir et les cheveux, prennent visage, les mains apparaissent d'abord dans leur dos, puis bougent. Des chorégraphies de groupe se mettent en place, d'abord hiératiques, passant de l'un à l'autre puis traversant le plateau. Des mouvements de groupes, les gestes d'abord restreints, circonscrits prennent de l'ampleur, les bras se tendent, en avant ou dans des battements, essais d'atteindre le ciel, quelquefois comme des tentatives d'envol. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Puis, soudain, dans une sorte d'explosion, de jaillissement, ce qui n'était qu'un tout petit groupe concentré dans un coin, jaillit et envahit le plateau, au point de le submerger, de le déborder, sans que nous puissions comprendre comment cela est possible. Une forêt de bras et de  jambes qui remplit l'espace en mouvement, qui recouvre la scène, emplissant tout. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Dans une chorégraphie qui respire, les dix-sept danseurs habitent le plateau comme une murmuration qui se contracte et se répand, dans des palpitations et des vibrations, quelquefois des micro décalages qui sont une merveilleuse démonstration du "faire corps" tous ensemble. Une chorégraphie d'une infime précision qui est un bijou à regarder avec une extrême attention, pour notre plus grand plaisir.


La Fleur du Dimanche


 Ici - Création 
Pièce pour 12 danseurs.
Chorégraphie: Léo Lérus
Composition sonore: Denis Guivarc’h
Costumes: Bénédicte Blaison
Lumières: Chloé Bouju

The Look - Entrée au répertoire
Pièce pour 18 danseurs.
Chorégraphie: Sharon Eyal
Musique: Ori Lichtik
Costumes: Rebecca Hytting
Lumières: Alon Cohen

Ballet de l’Opéra national du Rhin - Distribution 29 septembre 2025

Ici -  Danseurs et danseuses - 
Jasper Arran, Susie Buisson, Deia Cabalé, Marc Comellas, Marin Delavaud, Marta Dias, Ana Enriquez, Miquel Lozano, Rubén Julliard, Nirina Olivier, Hénoc Waysenson, Julia Weiss

The Look - Danseurs et danseuses
Christina Cecchini, Brett Fukuda, Di He, Erwan Jeammot, Julia Juillard, Pierre-Émile Lemieux Venne, Milla Loock, Miguel Lopes, Jesse Lyon, Jérémie Neveu, Leonora Nummi, 
Afonso Nunes, Alice Pernão, Alexandre Plesis, Emmy Stoeri, Lara Wolter

mardi 13 mai 2025

Giuditta de Lehár à l'Opéra du Rhin: L'Amour, cette inaccessible étoile

 A l'Opéra du Rhin, c'est une première: la présentation de la version française de Giuditta de Franz Lehár, cette comédie en musique qui, présentée à l'Opéra de Vienne le 20 janvier 1934 a été un énorme succès. Dirigée par Franz Lehár lui-même avec son chanteur fétiche, le ténor star Clementz Krauss et Jamila Novotnà dans le rôle titre, la pièce a été jouée 44 fois à sa création et - c'était une nouveauté à l'époque - retransmise par radio dans cent-vingt pays. Le texte allemand écrit par deux librettistes qui avaient déjà travaillé avec Lehár, Fritz Löhner-Beda et Paul Knepler - est parti du sujet du film de Joseph von Sternberg, Morroco (Coeurs brûlés) tourné au Etats-Unis avec Marlène Dietrich que von Sternberg avait rendu célèbre grâce à l'Ange Bleu (1930) et qui raconte une histoire d'amour entre un beau légionnaire interprété par Gary Cooper et une chanteuse de cabaret. La version française du livret a été traduite par André Mauprey qui avait traduit l'Opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill mais aussi l'opérette de Franz Lehár Le Pays du sourire.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck

 

Giuditta n'est à proprement parler pas un opérette mais une "comédie en musique" - et non une comédie musicale telle que l'on pourrait l'entendre de ce genre paru aux Etats-Unis au début du XXème siècle. Elle se rapproche donc plutôt de l'opéra, alternant des parties musicales - c'est quand même un grand orchestre, l'Orchestre National de Mulhouse, dirigé par Thomas Rösner - très à l'aise avec ce format - qui interprète la partition qui, quelquefois lorgne du côté de Wagner - ou des opéras de Puccini (Lehár et Puccini étaient amis), avec des parties de mélodrame (texte soutenu par la musique), et des parties théâtrales- certains personnages n'ont que des rôles théâtraux, en particulier dans les derniers actes. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Giuditta en contient cinq, dans des décors différents et dure bien plus longtemps qu'une opérette légère. De plus le sujet est grave et la fin, comme pour certaine autres pièces de Lehár, n'est pas un "happy end" mais est plutôt amère, même si ce n'est pas forcément triste. D'ailleurs le dernier air d'Octavio de par sa brièveté et son message serait plutôt drôle:

La plus aimée !
C'est une chanson brève
Ce soir , elle s'achève ...
C'était un rêve....


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais commençons par le début où après une belle introduction orchestrale, et des joueurs de mandoline et une danseuse qui nous font respirer le parfum des villes du sud, nous arrivons dans une agitation de fête et de cirque avec attractions et acrobates qui nous fait basculer dans un monde de joie et de gaîté et où nous découvrons les personnages d'Anita et de Séraphin, des amoureux qui veulent chercher leur bonheur de l'autre côté de la mer. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Ce duo à l'image de Papageno et Papagena de la Flûte enchantée, apportent le contrepoint de Giuditta et de ses amoureux, dont le premier, Manuel, éleveur d'oiseau, qui l'a mariée - et la tient en cage d'une certaine manière, de même qu'il veut lui offrir un collier pour l'attacher encore mieux - à noter les différents "ballets" (et destinées) de colliers tout au long de la pièce. Mais Giuditta, qui ne tient pas à se laisser enfermer va profiter de la rencontre avec un légionnaire qui l'invite à le suivre de l'autre côté de la mer, pour prendre le large. A la grand surprise - et déception - de Manuel qui pense - et chante que "Vivre me grise et me rend joyeux". Qu'à cela ne tienne, nous nous le sommes à cet air enchanteur, mais prévenus quand même.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Pour la suite des tableaux, nous allons, après avoir été emmenés en bateau - une énorme peinture de paquebot sur la largeur de la scène, qui deviendra plus tard une très belle maquette nous mettant en face de la magie en train de se faire quand les "manoeuvres" qui le tirent disparaissent derrière une frise qui les cache - partir de l'autre côté de la mer pour suivre Giuditta et Octavio dans leur nid d'amour. Et cela  avant que leur relation ne se brise quand ce dernier a failli devenir  "déserteur" par amour. Puis nous nous retrouvons dans le cabaret l'Alcazar où Giuditta, devenue célèbre, se fait à nouveau, via un collier, attacher par un Lord (Barrymore) tandis qu'Octavio perd tout espoir. Et pour finir dans un hôtel de luxe où lors d'une ultime rencontre, Giuditta retrouve par hasard Octavio devenu pianiste et qu'elle lui demande de revenir. Mais pour lui, son "coeur ne saura plus aimer". 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


La soprano Melody Louledjian dans le rôle titre assure avec aisance la partition et sa voix brille particulièrement dans les aigus. Elle arrive à se détacher de l'orchestre quand c'est nécessaire et il faut lui reconnaître une très belle facilité dans les parties dansées. Parce que dans cette mise en scène de Pierre-André Weitz, il y a de nombreuses parties dansées, chorégraphiées par Yvo Bauchiero, non seulement pour la partie cabaret, mais déjà dans le premier acte pour la partie cirque, ou pour la scène de Neptune. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Il y a également de beaux duos, dont le duo Charlotte Dambach et Yvanka Moizan (qui faisaient les siamoises du cirque) et un magnifique duo entre une danseuse et un danseur, et la magnifique silhouette ombre dansée dans la Lune où Melody Louledjian a des très gracieux mouvements des mains. Le couple Anita et Séraphin (Sandrine Buendia et Sahy Ratia) bouge très bien aussi et la voix de Sandrine Ratia est aussi de fort belle tenue, surtout dans les aigus. Thomas Bettinger pour Octavio a une très belle et posée voix de ténor et le reste de la distribution est excellente. Le baryton Nicolas Rivenq qui chante Manuel interprète également uniquement en voix parlée Lord Barrymore et "Son Altesse" et Christophe Gay se coule dans le peau de plusieurs personnages, dont le travesti Ibrahim. A noter aussi Sisi Duparc, à la fois femme Mappemonde et chasseur à l'Alcazar. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Effectivement Giuditta est un personnage à au caractère complexe, mystérieux, dont on ignore le passé mais qui traverse des statuts très variés, de femme mariée, éprise de liberté, amoureuse passionnée mais aussi versatile, allant jusqu'à se retrouver femme légère - et c'est un euphémisme - dans un cabaret, mais aussi maitresse femme avec une très grande aura et un fort pouvoir de séduction. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais à la fin aussi, nostalgique d'un ancien amour, hélas, sans retour. Et tous ces rebondissement nous valent autant de très beaux moments chantés, des variations autant de musique viennoise qu'exotique, d'airs qui, quelquefois répétés et transformés deviennent de vrais tubes et nous emmènent dans un voyage autant dans la passion amoureuse ou sensuelle que dans un exotisme touristique et musical de grande qualité. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Loin de la musique légère à laquelle nous sous serions attendue. Tout cela proposé par Pierre-André Weitz à la fois metteur en scène, concepteur des décors et des costumes et dont nous avions déjà pu apprécier la "touche" quand il travaillait avec Olivier Py sur quelques pièces, d'ailleurs avec une bonne partie de l'équipe de cette production qui est également une belle surprise. 


La Fleur du Dimanche


Giuditta


A l'Opéra du Rhin - Strasbourg - du 11 au 20 mai 2025

A la Filature - Mulhouse - le 1er et 3 juin 2025

Direction musicale
Thomas Rösner
Mise en scène, décors, costumes
Pierre-André Weitz
Chorégraphie
Ivo Bauchiero
Lumières
Bertrand Killy
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Giuditta
Melody Louledjian
Anita
Sandrine Buendia
Octavio
Thomas Bettinger
Manuel, Sir Barrymore, son Altesse
Nicolas Rivenq
Séraphin
Sahy Ratia
Marcelin, l’Attaché, Ibrahim, un chanteur de rue
Christophe Gay
Jean Cévenol
Jacques Verzier
L’Hôtelier, le Maître d’hôtel
Rodolphe Briand
Lollita, le Chasseur de l’Alcazar
Sissi Duparc
Le Garçon de restaurant, un chanteur de rue, un sous-officier, un pêcheur
Pierre Lebon
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse