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mercredi 29 avril 2026

Alarm Clocks... de Robyn Orlin, Camille et Phuphuma Love Minus: A l'eau, à l'eau - Eau secours !

On dit que le hasard n'existe pas, qu'il n'y a que des rencontres. 
Mais des fois, il faut forcer le hasard, parce que les rencontres auront été difficile à mettre en oeuvre. C'est le cas de ce spectacle Alarm Clocks, créé à La Filature de Mulhouse en partenariat avec La Coupole de Saint Louis, et coproduit avec la Philharmonie de Paris où elle sera jouée du 4 au 7 mai. Il réunit trois noms, trois entités de la danse, de la chanson et de la chorégraphie qui se sont déjà rencontrées précédemment, entre autres pour le spectacle Walking next to our shoes… dans les années 2010 en ce qui concerne Phuphuma Love Minus, la chorale masculine sud-africaine et Robyn Orlin. Cette dernière  a également collaboré dans ces années-là avec Camille sur son disque Ilo Veyou. Ce trio devait monter le spectacle en 2020, mais le Covid est passé par là et une première version "light" a été montrée à Lyon, non pour la Fête des Lumières mais pour les nuits de Fourvière en mai 2024 avec le choeur en vidéo. Et puis il y a eu Emilia Perez... Et la pluie de récompenses, à Cannes, aux Césars, aux Golden Globes et aux Oscars - une grosse année bien chargée pour Camille. 


Alarm Clocks - Camille - (c) Mehdi Benkler


Et enfin cette production reprend grâce à la Filature et ses partenaires avec une semaine de résidence pour peaufiner la collaboration entre les parties. Le véritable titre en est (comme on peut s'y attendre avec Robyn Orlin) en entier: 

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

ce qui signifie en français "... les réveils ont été remplacés par des inondations et nous nous réveillons avec, dans nos mains, les yeux pas lavés ..... une pièce sur l'eau sans eau" et nous rend attentif à ce que nous ne voulons pas (encore) voir...

Pour essayer de nous avertir et surtout nous "ouvrir les yeux", Robyn Orlin, creuse donc, non un puit, mais l'idée était de catte rencontre autour de l'eau avec la chanteuse Camille dont on connait le rapport original au son et ce choeur d'hommes sud-africain dont le répertoire rassemble autant des chansons traditionnelles que des chansons engagées. Car les Phuphuma Love Minus cultivent la tradition de l’isicathamiya, ces chants a cappella sur lesquels ils dansent en rythme, réactivations de la tradition des ouvriers zoulous des faubourgs de Durban et Johannesburg. Leur arrivée sur scène sera surprenante car Camille commence seule, enfilant une robe colorée dont les bords font tout un cercle autour d'elle sur la scène dans un patchwork tout en nuances bleues et vertes - le costume est fait de toute une série de "plastiques": nylon, lycra, élasthanne,... dont elle liste poétiquement les noms - et qui fait une flaque, un lac, synecdoque et métaphore de l'eau, de la mer, que ces déchets polluent. Camille va interpréter, également à capella, puis avec les choeurs de Phuphuma Love Minus, des chansons traditionnelles "A la claire fontaine", comme une chanson du groupe punk Garbage (clin d'oeil appuyé aux déchets) où elle arrive à imiter les riffs et les distortions de la guitare, et bien sûr aussi quelques-uns de ses tubes dont Allez allez allez... ou encore une chanson en mémoire des grandes inondations en Louisiane dans un très beau blues. Ses chansons se tissent en alternance ou finement imbriquées dans les choeurs masculins. Et ceux-ci alternent leurs chants qui parlent aussi, entre autres, de l'eau - qui manque dans le désert - de leurs magnifiques variations à voix multiples et de leurs chorégraphies tellement naturelles que Camille se sent presqu'obligée de faire une démonstration de danse classique - ce qui n'est pas évident avec son costume. Mais elle n'a pas de souci à se faire, le groupe qui l'entoure de ses rythmes et mouvements, chants, bruitages divers (vent, pluie, mer) est en totale symbiose et en fait véritable un groupe "augmenté". Saluons au passage les effets spéciaux en vidéo d'Eric Perroys très bien sentis et variés qui nous plongent littéralement dans une mer de mouvements, au risque de s'y noyer, sans oublier Birgit Neppl qui a conçu ce "costume-décor" magique et transformable  en mer émouvante. 


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


De temps en temps Camille, elle, plonge sur la scène dans la caméra fixée au sol pour faire quelques confidences et communier avec le public. On lui sent une très belle complicité, qu'elle va pousser jusqu'à démolir le mur de l'enceinte pour le transformer en un agréable liquide amniotique qui nous berce de bonheur. Mais elle n'en est pas dupe pour autant et reste critique, tout autant que Robyn Orlin et ses compatriotes et elle rappelle à Emmanuel Macron que l'eau - et l'Océan ("Emmanuel, l'Océan c'est nous") - est en danger et qu'il ne faut pas oublier de s'engager (ce qu'il n'a pas fait lors de la conférence de l'UNOC - Conférence des Nations Unies sur l’Océan) en le lui rappelant, pour conclure le concert sur une note salée: "Emmanuel, as-tu oublié l’océan salé où tu es né ?"


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


Pour nous, l'océan, même en danger, a été surtout une belle rencontre, rencontre de culture, découverte d'une personnalité attachante et empathique, d'une voix magnifique, intensifiée par cette rencontre de ces extraordinaires voix d'Afrique du Sud et de ces dix interprètes qui joignent le geste aux beaux chants pour littéralement nous enchanter.  Une très belle traversée en chanson, un voyage sur et sous l'eau, dont nous gardons quelques précieuses gouttes en mémoire.

En prime, pour vous montrer la magie de la rencontre, même si vous n'êtes pas dans la salle en proximité, je vous offre ces quelques extrait filmés par Arte ici:



Bon spectacle

La Fleur du Dimanche


Alarm Clocks

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

Création - 29 avril à 20h00 à la Filature - Mulhouse

Tournée

Paris - La Philharmonie - du 4 au 7 mai 2026 - 20h00
Luxembourg - La Philharmonie Luxembourg -  dimanche 10 mai 2026  - 19h30
Anglet - Théâtre Quintaou (grande salle) - mercredi 13 mai  - 20h00

Distribution

Robyn Orlin , conception, mise en scène, costumes, décor
Camille , chant, danse
Phuphuma Love Minus
Mlungiseleni Majozi , chant
Saziso Mvelase , chant
Lucky Khumalo , chant
Mqapheleni Ngidi , chant
Jabulani Mcunu , chant
Amos Bhengu , chant
Siphesihle Ngidi , chant
Mbongeleni Ngidi , chant
Mbuyiseleni Myeza , chant
S'Yabonga Majozi , chant
Marie Sigal , cheffe de choeur
Birgit Neppl , costumes, décor
Jean-Marc L’Hostis , régisseur général
Vito Walter , conception lumière
Eric Perroys , vidéo
Zak Cammoun , son

jeudi 19 juin 2025

Sweeney Todd à l'Opéra National du Rhin: La vengeance du barbier de Fleet Street se déguste chaud avec délice

 Comment peut-on qualifier Sweeney Todd, l'oeuvre de Stephen Sondheim présentée actuellement à l'Opéra National du Rhin à Strasbourg ? On peut parler d'opéra, d'opérette, de comédie musicale, et de théâtre musical. De théâtre dans le théâtre même puisque la scène encadre une autre scène comme décor, représentant ce qui pourrait être un théâtre élisabéthain avec rideau rouge qui se lève. C'est d'ailleurs un peu de cela parce que la pièce commence curieusement par des sonorités d'orgue qui impulsent un ton gothique à l'ouverture, suivi d'une sonnerie un peu grêle de vieille salle de théâtre ou de sifflet d'usine. Et le rideau s'ouvre sur un choeur puissant, qui, comme dans une tragédie antique, nous conte l'histoire du retour du héros après une longue absence, sur fond de vengeance longuement murie.

 

Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Cela continue comme une pièce de Shakespeare pleine de bruit et de fureur, puis s'engage dans une comédie musicale avec chanteurs sonorisés qui nous donnent une réelle impression de spectacle de Brodway - où la pièce a d'ailleurs été créée en 1979. Et tout au long, nous allons balancer entre une très belle variété de modes de jeu, avec grand orchestre, chansons populaires, récitatifs, leitmotivs, chants et duos, textes parlés et airs qui, lancés par un ou plusieurs interprètes sont repris en puissance par le choeur au complet. Qualifiant Sweeney Todd d'"opérette noire", Stephen Sondheim dit même que c'est un film conçu pour la scène. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Et cela en prend effectivement la forme, avec cette mise en scène qui fait penser à un studio de cinéma avec les "fonds de décors" qui sont des photographies "d'époque" et qui nous projettent dans une ville qui oscille entre le film noir et blanc et l'expressionisme de la ville des "temps modernes", avènement du capitalisme. Les autres éléments de décor - en l'occurrence la boutique de Mrs. Lovett et le salon de barbier qui la surplombe - procèdent de la même intention, réduits à l'essentiel et dont les déplacements (simulations de travelling et champs-contrechamps induits par ces déplacements sur roulette) apportent une dynamique de points de vue que les éclairages surlignent en intensité ou en concentration sur les détails et les focales. La musique d'une certaine manière prend cette même fonction, dynamique ou d'emphase, soulignant ou accompagnant, ou renforçant les sentiments ou les actions pendant le déroulé de la pièce.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Elle peut-être très changeante, laissant s'étirer des airs ou les chansons, valorisant le personnage de Adolfo Pirelli et son numéro de bonimenteur de foire (Paul Curievici ténor vif et expressif, prenant), ou le bedeau Bamford (Glen Cunningham ténor bien posé) dans son catalogue de chansons populaires un peu naïves, ou le couple Sweeney Todd et Mrs. Lovett dans leur longue litanie gastronomique et comique sur le qualité gustatives des métiers à la fois critique et comique. Cormac Diamond, dans le rôle de Tobias Ragg, en plus de la très belle qualité de son jeu qui bascule d'une exubérance extravertie à une angoisse rentrée, nous offre également un très beau moment d'émotion presque surnaturel dans la scène de la cuisine où il est enfermé. Zachary Altman assure avec sa voix de baryton-basse en Juge Turpin et nous ne pouvons que regretter que le personnage de Marie Oppert qui incarne la fille de Sweeney Todd n'apparaisse pas plus souvent tant sa voix est pleine de grâce et son timbre de soprano clair et lumineux éclaire cette sombre histoire. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


N'oublions pas Jasmine Roy qui incarne avec fougue et engagement le rôle énigmatique de la mendiante. Scott Hendricks dans le rôle titre impose sa forte présence scénique et porte le rôle de ce vengeur en série avec toute les nuances et la détermination qui conviennent à ce personnage. Et Nathalie Dessay, très à l'aise dans le personnage apparemment un peu allumé de la cuisinière, parvient à incarner ce personnage à double faces (voir la transformation, pas seulement dans le passage du noir et blanc à la couleur dans le deuxième acte) pas si simple qu'elle n'en a l'air. Elle assure pleinement un rôle assez conséquent avec brio et ses fans le lui signifient avec éclat.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Barrie Kosky nous offre ici une mise en scène dynamique, arrivant à nous faire tenir en haleine parmi les multiples rebondissement de l'action et les surprises - autant dans la mise en scène que dans le décor - et s'appuyant sur une scénographie mobile qui nous permet de plonger au coeur de l'action et au plus près des sentiments de personnages et de leur trajectoire. Il nous emmène entre observation pointue et traits d'humour à nous interroger sur le caractère humain et les travers de la société tout en gardant la tension qui monte ou rebondit dans la succession des événements bien amenés. Il nous prend par les sentiments tout en nous laissant juge de la conclusion qu'il laisse ouverte. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Il faut bien sûr saluer la maîtrise du chef, Bassem Akiki avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et les Choeurs de l'Opéra National du Rhin ainsi que les artists de l'Opéra Studio de l'Opéra National du Rhin, pour la qualité d'interprétation de la musique et la cohérence et l'accompagnement musical presque constant des interprètes et au plus près de leur écoute. Et ce d'autant plus que des airs s'entrechoquent et s'opposent et que la plus douce des chansons accompagne le plus violent des actes. En somme une superbe performance, réunion des extrêmes que ce soient les sentiments ou les personnages, les événements et leurs conclusions. Un opéra qui se transforme en film d'horreur.


La Fleur du Dimanche


Sweeney Todd


Du 17 au 24 juin à l'Opéra du Rhin à Strasbourg

Le 5 et 6 juillet à la Filature à Mulhouse


Distribution
Direction musicale
Bassem Akiki
Mise en scène
Barrie Kosky
Reprise de la mise en scène
Martha Jurowski
Décors, costumes
Katrin Lea Tag
Lumières
Olaf Freese
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Sweeney Todd
Scott Hendricks
Mrs. Nellie Lovett
Natalie Dessay
Anthony Hope
Noah Harrison
Johanna Barker
Marie Oppert de la Comédie-Française
La Mendiante
Jasmine Roy
Tobias Ragg
Cormac Diamond
Judge Turpin
Zachary Altman
Adolfo Pirelli
Paul Curievici
Beadle Bamford
Glen Cunningham
Solistes de l’ensemble
Camille Bauer, Dominic Burns, Sangbae Choï, Alysia Hanshaw, Bernadette Johns, Michał Karski, Pierre Romainville
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg


samedi 25 août 2018

Au Festival de la Chaise-Dieu à Chamalières, la voix envoûte….

Le Festival de la Chaise-Dieu, chaque année se décentralise à Chamalières-sur-Loire dans la magnifique abbatiale Saint Gilles et ce choix est un choix judicieux et gagnant pour le Festival et ses fidèles spectateurs.

Il se trouve que cette église a une acoustique* particulière et l’ensemble vocal Sequenza 9.3** sous la direction de Catherine Simonpietri a su en tirer l’essentielle substance de sa nature pour magnifier les voix qui composent cet ensemble grâce à un programme méticuleusement choisi et intelligemment construit.

Sous l’intitulé "Voix sacrées en bord de Loire", les pièces sélectionnées offrent un cheminement dans la liturgie et une voie vers la rédemption, à tout le moins vers une élévation glorieuse et jubilatoire.


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Photo: lfdd


Alors que l’année précédente (voir le billet du 25 août 2017) le choix programmatique fut un parcours de la source de la Loire à son embouchure, en suivant les compositeurs, cette année, Catherine Simonpietri a emmené les participants de ce concert à une découverte – quelquefois déconcertante – de la musique polyphonique de la Renaissance à des compositeurs plus contemporains, pour ne pas dire jeunes puisque nés dans les années 70, en tissant une trame de liturgie entrelacée mais très orthodoxe dans la succession des pièces, toutes a capella.

C’est Eric Tanguy (né en 1968) avec un Salve Regina grégorien revisité pour trois voix d’hommes, au centre du choeur  qui ouvre la cérémonie, sobre et calme, mais déjà avec quelques élévations. 
Il est suivi d’un Kyrie de la Missa Mille Regretz, messe-parodique sur la base de la chanson polyphonique de Josquin des Prés composé par Christobal de Morales (1500 – 1553). Le choeur de six voix mixtes interprète ces variations complexes enrichies de contrechants et leurs voix s’entremêlent et glissent les unes sur les autres.
Le pur poème Abendlied qui suit, a été composé par Josef Rheinberger (1839-1901) à 15 ans à la cour du roi Louis II de Bavière.

Bleib bei uns, denn es will Abend werden
Und der Tag hat sich geneiget.   Luc 27, 29
Reste avec nous, car le soir approche
Et déjà le jour baisse.   


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd

Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd


Un autre Kyrie, celui de Ralph Vaughan Williams (1872 – 1958), de la Messe en sol mineur va voir les huit chanteurs quitter le choeur pour "encercler" d’une certaine manière les spectateurs, mais pour mieux les envoûter.
Le Plebs Angelica (1943) de Michael Tippett (1905 – 1998) également sous la forme d’un double chœur, cette fois séparé à droite et à l’avant, revisite l’hymne médiévale latine avec force et puissance.
Le norvégien Ola Gjeilo (1978) avec Northern Lights pour huit voix mixtes va nous proposer un poème du Cantique des Cantiques suave et doux, onctueux qui va révéler toute l’acoustique particulière du choeur de cette église Saint-Gilles. Et la magnifique interprétation de l’ensemble vocal Sequenaza 9.3 va nous faire entendre des sons qui durent et durent... alors que les chanteurs se sont tus.

Northern Lights
Tu es belle, mon amie, fille de Jérusalem douce et fraîche,
Redoutable comme des troupes déployées.
Détourne de moi tes yeux
Car ils m’ont déjà vaincu.


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd


Le Laudate Pueri de Guillaume Connesson (1970 - ) pour six voix mixtes va également nous permettre d’entendre de magnifiques voix avec des accumulations, répétitions et une montée en tension merveilleuse.
Ces figures se continuent avec le retour de Christobal de Morales et le Sanctus de la Missa Mille Regretz, puis le Crucifixius (1718) pour huit voix mixtes du vénitien Antonio Lotti (1667 – 1740). La pièce est sombre et courte mais très belle : 
Crucifié pour nous / sous Ponce Pilate / Il fut mis au tombeau.

Le Grand Pater Noster (2012) de Chistopher Looten, compositeur Français né en 1958, l’oeuvre la plus récente du répertoire fut aussi une de celles qui a le plus impressionné le public. Après une attaque par les aigus avec les voix sopranes, les basses rejoignent la prière qui tourne et se répète, comme des voix qui seraient  reprises en choeur par des anges au sommet du cul-de-four de la coupole dans une élévation mystique. Le mystère – et la communion oeucuménique - de cette prière sont renforcés par les multiples langues dans lesquelles les interprètes chantent ces paroles: Le texte latin de la pièce est entrecoupé d’éléments, mots ou phrases en grec, swahili, japonais et maori.
Mais le sommet – ou summum - de ce cheminement est atteint avec Christus vincit de James McMillan (1959 -) pour huit voix mixtes où les paroles, reprises en décalage glissent de gauche à droite du choeur, des sopranos vers les basses, dans des chevauchements et des dissonances. C’est une pièce où l’on aura pu admirer la qualité et la puissance des voix des chanteurs et des chanteuses, avec une magnifique prestation de la soprano Claudine Margely.
Ces envolées vers les aigus et la tension qui s’installe, de même que quelques passages de basse ont donné des frissons à plus d’un spectateur. 
Cette pièce virtuose a réussi à donner le meilleur des interprètes en tirant profit de l’acoustique unique de cette église exceptionnelle pour un résultat comme on l’a rarement entendu ici.

Christus vincit
Christus vincit
Christus regnat
Christus imperat
Alleluia ! 


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd

Les saluts, enthousiastes et chaleureux, ont démontré que cette belle énergie, celle du lieu et des huit interprètes, toutes et tous impeccables et magnifiquement dirigés par Catherine Simonpietri ont su faire vibrer le coeur et le corps du public qui a eu droit à un Crucifixius en bis. L’occasion d’en apprécier à la réécoute la profondeur et la densité.

Ce fut encore un très beau concert dans le cadre de ce Festival de la Chaise-Dieu 2018, cette année, très ouvert sur des oeuvres contmporaines et dont les points forts étaient de hommages à Debussy et Couperin et dédié à Jean-Claude Malgoire décédé le 14 avril dernier et qui fut pendant quarante ans un compagnon actif et fidèle.

La Fleur du Dimanche


L'ensemble Sequenza 9.3 sous la direction de Catherine Simonpietri est composé pour ce concert de:
lène Richer et Claudine Margely - sopranos, 
Sarah Breton et Marie-Georges Monet - altos, 
Steve Zheng et Pascale Bourgeois - ténors 
Cyrille Gautreau et Xavier Margueritat - basses.



* une trentaine d'échéas - vases en terre à fond cônique ou plat - fixés dans la coupole du choeur font effet de caisse de résonnance, ce qui donne à cette église son acoustique très particulière.

** L'ensemble Sequenza 9.3 présentera à Reims, en plein air le 31 août à Caen et le 17 octobre au Manège de Reims un spectacle mixte opéra-cirque-théatre "Kafka dans les villes" sur une musique de Philippe Hersant
Texte de Franz Kafka : Premier Chagrin et extraits du
Journal, Le Jeûneur, La Métamorphose, Derniers Cahiers
Traductions de Jean-François Peyret,
Robert Kahn, Claude David, Marthe Robert, Catherine Billman
Composition musicale : Philippe Hersant
Conception et mise en scène :
Elise Vigier et Frédérique Loliée
Mise en corps et en cirque : Gaëtan Levêque
Direction musicale : Catherine Simonpietri
Dramaturgie : Leslie Kaplan

vendredi 29 septembre 2017

Zad Moultaka à Musica - De Caelis et La Passion selon Marie, Combatimenti: Le Silence monte au ciel

Zad Moultaka, mis à l'honneur de Musica 2017 pour trois concerts, le troisième ce mercredi 4 octobre à l'église Sainte Aurélie, est un compositeur qui interroge notre monde à travers la musique et la voix au-delà des frontières et du temps.

Pour le premier concert avec l'Ensemble De Caelis, ce sera un dialogue par-delà les siècles avec Hildegard von Bingen et les chants qu'elle a composé au bord du Rhin à Disibodenberg dans les années 1150. Chantées a capella par Estelle Nadau, Caroline Tarrit, Eugénie de May, Marie-George Monet et Laurence Brisset, sous la direction de cette dernière, nous entrons dans la beauté de ces perles de "Gemme" dans une ambiance propre à la méditation. 


Musica - Ensemble De Caelis -  Hildegard von Bingen - Photo:lfdd

"O gemme radieuse,
pur éclat du soleil
qui s’est répandu en toi
Source jaillissante du coeur du Père,
Lui qui est son unique parole
Par laquelle il a créé la première matière du monde
qu’Eve a bouleversée"

Musica 2017 - Ensemble De Caelis -  Zad Moutalka - Photo:lfdd


Pour les cinq derniers chants du répertoire, la discrète touche électronique de note portée de Zad Moutalka nous fait monter d'un cran dans la méditation spirituelle et pour Ubi es, qui encadre ces prières, les voix invisibles nous invitent à chercher à l'intérieur de nous-même où nous (en) sommes. Bonne question!


Musica 2017 - Ensemble De Caelis -  Zad Moutalka - Photo:lfdd



Changement de formule, mais pas de registre pour la deuxième soirée consacrée à "La Passion selon Marie" où dans une sobriété de moyens et de sons, Zad Moultaka relit à son tour les Passions (celle de Matthieu de Bach et d'autres textes) en se plaçant du côté de la Mère de Jésus et de sa souffrance humaine, et aussi de son amour maternel et profondément humain:
"Comme il me ressemble,
Celui dont le silence
Parle avec Dieu !"


Musica 2017 - La Passion selon Marie - Zad Moultaka - Choeur les Elements - Concerto Soave - Photo: lfdd


Les instruments baroques du Concerto Soave se marient avec le Choeur de chambre Les Eléments, dirigé par Joël Suhubiette dans une partition sobre mais expressive et le texte en syriaque (araméen), langue d'origine du temps de Jésus nous plonge à travers les siècles dans ce drame.   

Musica 2017 - La Passion selon Marie - Zad Moultaka - Choeur les Elements - Concerto Soave - Photo: lfdd

Maria Christina Kiehr, magnifique soprano qui interprète Marie nous en transmet toute la douceur et la douleur. Et le silence se fait après ses dernières paroles : "Dors mon fils et ne pleure pas".... "Alors on fera silence"


Musica 2017 - La Passion selon Marie - Maria Christina Kiehr - Zad Moultaka - Photo: lfdd



Pour le troisième concert de Zad Moultaka, c'est une soirée de rencontre entre le Nord et le Sud, entre l’Orient et l’Occident, entre le contemporain et le baroque. Une belle soirée de dialogue entre Monteverdi et Zad Moultaka, ou plutôt, un chemin qui, partant d’aujourd’hui, avec une lecture du passé y retourne pour se ressourcer.


Musica 2017 - Zad Moultaka - Le Parlement de Musique - Il Combatimento - Photo: lfdd


Le concert commence donc par la pièce de Zad Moultaka Combatimento II qui reprend le dispositif instrumental et textuel du madrigal de Monteverdi et de la même durée. Mais musicalement ce sera de la musique contemporaine, bien sûr avec le superbes voix de Francesca Sorteni, soprano (Clorinde), Jean-Gabriel Saint Martin, baryton (Tancrède), tous deux membres de l’Opéra Studio de l’Opéra National du Rhin, et Frenando Guimaraes, (Testo, le narrateur), magnifique ténor qui avait interprété Orphée pour le 400ème  anniversaire de Monterverdi en gagnant le concours "L’Orféo International Singing Competition".
La musique, sobre et sensible, met en valeur ces voix et prend quelquefois des accents orientaux, des mélodies arabes.
Puis un passage dans les ténèbres, "Il Sorgere" de Zad Moultaka, avec de la musique électronique, des voix, des échos, des bruits de déflagrations et de combats, qui nous préparent au réveil, à la lumière qui revient sur le combat de ces amoureux: 
"Ô nuit, dont les profondes ténèbres ont
Recouvert sous l’oubli un acte si illustre !
Dignes pourtant de la clarté du soleil, dignes d’un vaste théâtre,
Seraient les exploits si mémorables."


Musica 2017 - Zad Moultaka - Le Parlement de Musique - Il Combatimento - Photo: lfdd


Ils vont se battre, les amants, sans merci, en ignorant leur identité, Et ce combat exténuant mènera l’amante à la mort, et juste avant à la révélation de son identité et à sa demande de baptême. 
C’est l’orchestre Le Parlement de Musique sous la direction de Martin Gester qui assure les deux interprétations, la contemporaine et la baroque sur des instruments historiques: Viola de braccio, Sarah Gomez, Basse de viole, Filipa Meneses, Violone, Peter Pudil, violons, Gilone Gaubert et Florence Stroesser, Harpe, Maris Bournisien, orgue, Aline Zilbermajc et clavecin, Martin Gester. 
Un programme très convaincant.


La Fleur du Dimanche


Concerto Soave:
Clavecin, direction: Jean-Marc Aymes, 
Orgue : Adeline Cartier, 
Viole de gambe: Sylvie Moquet, Christine Plubeau
Archiluth: Matthias Spaeter
Cornet muet: Eva Godard
Sacqueboutes: Jean-Noël Gamet, Stefan Léger
Parcussions: Claudio Bettinelli

Choeur de chambre Les éléments
Direction musicale Joël Suhubiette
Solistes
Judas, contre-ténor: Frédéric Bétous
Marie-Madeleine, alto: Sophie Toussaint
Pierre, ténor: Hugues Primard
Jean, ténor: Olivier Coiffet
Sopranos: Céline Boucard, Cécile Dibon-Lafarge, Anne-Marie Jacquin, Cyprile Meier, Eliette Parmentier
Altos: Joëlle Gay, Caroline Marçot,
Ténors: Hervé Suhubiette, Guillaume Zabé

Baryon-basses: Jean-Bernard Arbeit, Didier Chevalier, Cyrille Gautreau, Christophe Sam, Xavier Sans