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lundi 22 juin 2026

Cinq jours au Soleil d'Emanuel Gat à Montpellier Danse: La musique de la cinquième de Mahler sous la lumière

 Pour vraiment débuter la 46ème édition du Festival Montpellier Danse, il ne fallait pas moins que la compagnie Emanuel Gat Dance qui magnifie la Symphonie N° 5 de Gustav Mahler pour nous emporter dans une oeuvre d'art complète. Le chorégraphe, fidèle habitué du festival, qui signe aussi les lumières et quelques composition sonores complémentaires nous propose une lecture émouvante de cette pièce musicale majeure avec une troupe renouvelée composée de danseuses et de danseur relativement jeunes, né(e)s autour de l'an 2000.


Cinq jours au Soleil - Emanuel Gat - Photo: Julia Gat


La pièce Cinq jours au Soleil démarre bien sûr par cette énergique fanfare de trompette en faisant émerger progressivement d'une brume un peu surnaturelle les différentes figures de danseuses et de danseurs, dans de très grands voiles en soie faisant penser à la danse expressionniste de Mary Wigman. D'abord une, en robe rouge, la tête masquée, puis deux qui se transmettant par geste et attitudes des mouvements réduits. Puis quatre, six et plus qui, espacé.e.s sur le plateau, instaurent ce dialogue gestuel. Mais très rapidement, les douze danseurs, flottant presque sur la scène, volant dans leurs voiles, ondulant avec frénésie et vibrations agitent le plateau de leurs frémissements.


Cinq jours au Soleil - Emanuel Gat - Photo: Julia Gat


  En palpitations, flux et reflux, disparaissant et réapparaissant à nouveau du fin fond de la scène, Le rideau se baisse doucement en pleine lumière puis se relève et apparaissent des costumes plus contemporains, coloré, sport et confortables, qui donnent une autre présence aux corps des danseurs et des danseuses, renforcée par la présence de quelques interprètes restés vêtus de leurs robes de voiles - les costumes ont été créés par la  styliste polonaise Inez Vicher. Ainsi vêtus, les différents interprètes se lancent avec virtuosité dans des démonstration de leur maîtrise corporelle, allant du post-classique à des performances plus acrobatiques    S'accordant sur la musique, qui alterne des mouvements furieux et des moments d'apaisement, la chorégraphie balance entre des solos, duos ou trios avec des ensembles plus vastes où les interprètes remplissent le vaste plateau nu de l'Opéra Berlioz au Corum.


Cinq jours au Soleil - Emanuel Gat - Photo: Julia Gat


Une nouvelle mue des corps s'annonce, une des danseuse apparaît en maillot deux pièce, le bikini de plage et danse un solo alors que tout s'est vidé et même qui le silence s'est fait, silence qui peu à peu se meuble semble-t-il de cris d'oiseaux ou d'enfants et de ce qu'on pourrait interpréter comme des détonations lointaines. Puis nous arrivons, lorsque toute la troupe après s'être déshabillée se retrouve dans une sorte de "scène de plage" avec toujours cette incertitude sur l'interprétation de l'ambiance. Est-elle joyeuse ou inquiétante, le doute existe, persiste jusqu'à ce que la musique revienne, arrive à un rythme très enjoué et presque sautillant où toute la petite troupe batifole à loisir avec entrain.


Cinq jours au Soleil - Emanuel Gat - Photo: Julia Gat


Reviennent dans la partie finale, dans une lumière expressionniste, les danseuses et les danseurs en costumes et l'on fait vraiment dans ces rapports au corps, aux habits et à la lumière l'expérience d'un espace habité par la musique dans laquelle les trajectoires, les mouvements, les trajectoires déterminent une histoire très forte qui procède étrangement de ces différentes conjonctions avec une liberté et une fraîcheur incomparable. Et l'on ne peut que féliciter Emanuel Gat d'avoir osé recruter cette nouvelle équipe par laquelle rien de ce que personne ne pouvait prédire est arrivé dans confrontation. 


Cinq jours au Soleil - Emanuel Gat - Photo: Julia Gat


Car, comme Emanuel Gat le dit lui-même de son travail, il écrit la partition lumière avant la chorégraphie, il fait les répétitions et l'écriture chorégraphique sans la partition. D'avoir choisi des interprètes qui ne se connaissaient pas ni ne connaissaient Mahler, ni la 5ème, cette confrontation heureuse donnent à la pièce une vie, une fraicheur, un élan, une vigueur sans limite et ne rend que plus poignant le mouvement final, à la fois crépuscule des Dieux et résurrection éternelle dans un autre monde. Une sublime conclusion pour cette magnifique construction où les gestes, les mouvements, les directions et la partition sonore et les éclairages convergent vers le sublime.


La Fleur du Dimanche 


 Cinq jours au Soleil


Festival Montpelier Danse - 21 et 22 juin 2026

Venise - 17 juillet 2026


Distribution / Production
Chorégraphie, scénographie et lumières : Emanuel Gat 
Musique : Gustav Mahler, Symphonie n° 5 en do dièse mineur (mouvements 1–4) Wiener Philharmoniker, Leonard Bernstein (1987)  
Création sonore additionnelle : Emanuel Gat  
Avec : Emma Bogerd, Théo Brassart, Geremia Cappagli, Léa Delaporte, Zohar Kotz, Itai Meir, Giulia Quacqueri, Johanne Skogstad, Katherina Solvang, Noah Oost, Anaïs Van Caekenberghe, Winter Wieringa
Costumes : VICHER
Direction technique : Guillaume Février
Son : Frédéric Duru
Production : Emanuel Gat Dance
Administration : Marie-Pierre Guiol
Chargée de production : Mélanie Bichot
Coproduction : Agora, Cité Internationale de la Danse Montpellier Danse + CCN Occitanie Danse, Biennale Danza di Venezia, American Dance Festival, Festival de danse de Cannes, Pôle arts de la scène – La Friche Belle de mai, Theater Freiburg.
Accueil en résidence : KLAP Maison pour la Danse, SCENE44 . n + n Corsino, Ecole nationale de danse de Marseille.
Emanuel Gat Dance bénéficie du soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DRA C Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la Région Sud – Provence-Alpes-Côte d’Azur et of du Conseil Départemental des Bouches du Rhône.
Avec le soutien de la Fondation BNP Paribas pour l’accueil en résidence à l’Agora

dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy

dimanche 25 janvier 2026

Le Miracle d'Héliane à l'ONR à Strasbourg, une première: L'amour sublimé par le chant et la musique

 C'est une première en France: Erich Wolfgang Korngold, appelé "Wunderkind" (jeune prodige) pour ainsi dire le Mozart du XXème siècle - qui présentait son premier ballet à Vienne à 13 ans, deux opéras à 16 ans et qui a eu un énorme succès à 23 ans avec son opéra La Ville Morte (qui avait été joué dans plus de 80 théâtres dans le monde entier - même à New-York en 1920) - voit le suivant, Le Miracle d'Héliane (créé en 1927) enfin repris et joué à Strasbourg pour la première fois depuis sa création. C'est Jakob Peters-Messer, qui avait monté La Ville Morte en 2016 à Magdebourg, qui ressuscite Le Miracle d'Héliane en 2023 et nous le présente dans une nouvelle mise en scène ici à Strasbourg. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Un événement qui rend hommage à ce musicien dont le destin a tourné peu après la création de cet opéra en 1927. D'obscures raisons ont fait que la pièce n'est plus programmée en 1932 et l'arrivée au pouvoir des nazis oblige Korngold à émigrer définitivement aux Etats-Unis avec son épouse Louise von Sonnenthal, leurs enfants et ses parents - il était déjà parti travailler à Hollywood à partir de 1933. Ces circonstances ont totalement fait disparaître l'oeuvre classique de Korngold en Europe, et l'escamoter derrière sa production de musique de films. Cette production qui l'a rendu célèbre et reconnu, (plus de 5 films ont été primés aux Oscars). Il a également eu une très forte influence sur de nombreux compositeurs de musique de films hollywoodienne dont par exemple John Williams. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La musique de la pièce Le Miracle d'Héliane, bien qu'écrite à un moment où arrive l'expressionnisme, le dodécaphonisme et tous les nouveaux courants musicaux du début du XXème siècle, reste très post-romantique avec comme références Wagner, Mahler et Strauss - il écrit d'ailleurs des arrangements de quelques oeuvres de Johann Strauss et d'Offenbach. Sa musique est ample et colorée en grandes nappes, ses ouvertures d'acte sont généreuses et ses développements exubérants. Les vents, trompettes et trombones, apportent un air de solennité tandis que les apparitions du célesta nous emmènent vers un univers magique et mystérieux. L'histoire, découpée en trois longs actes plonge à la fois dans l'univers mystérieux et moyenâgeux d'un royaume dont le souverain soumet le peuple à un état de soumission et à la découverte du destin d'une reine empreinte d'un idéal de bonté et d'amour, de compassion charitable. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La mise en scène de Jakob Peters-Messer, très épurée et le décor et la scénographie de Guido Petzlod, d'un modernisme design à la fois froid et sujet à des transformations presque magiques (par exemple le plafond en miroir ondulé qui transforme la cellule froide et aseptisée en un environnement foisonnant, irréel et magique) donne à cette fable une force intemporelle et universelle. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


L'histoire est simple mais pas simpliste, elle traite à la fois du pouvoir et de l'amour. Le pouvoir du despote sur son peuple mais aussi sa volonté de forcer son épouse à l'aimer, tout comme son pouvoir de vie et de mort envers celui qui s'oppose à lui, l'Etranger devenue prisonnier et accusé devant le tribunal. Et du côté de l'amour, ce mystère qu'il veut forcer sans y arriver alors que, par ailleurs, par on ne sait quelle raison, il s'abat sur la Reine qui est, face à l'Etranger emprisonné, on ne sait pourquoi, subjuguée et ensorcelée. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Cet amour, platonique (mais la mise en scène, avec ces chaussures qui sont abandonnées au sol soutient une tension sensuelle qui croît au long des trois actes) et célébrant un amour universel et rédempteur (agapé) joue sur toutes les variations de ce sentiment jusqu'à le lier avec la puissance de son opposé thanatos lorsque l'on assiste aux multiples résurrections qui ponctuent la pièce. Pour résumer, dans le premier acte, la Reine offre son corps nu à la vue de l'étranger prisonnier (parce qu'il a apporté la joie et la révolte au royaume) qui était condamné. Mais le Souverain lui offre la grâce s'il arrive à lui donner l'amour de la Reine. Notons la présence fantomatique de l'Ange, sorte d'ange gardien, comme un double bienveillant d'Héliane sortie des chromos populaires accroché autrefois dans le salon ou la chambre d'enfant, interprété ici par la danseuse et chorégraphe Nicole van den Berg qui nous offre une danse déliée, souple et enveloppante, protectrice autour des deux amants.


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le deuxième acte voit le procès de la Reine accusée d'adultère sous la direction de la messagère ancienne amante du Souverain. L'Etranger appelé comme témoin embrasse la Reine et se suicide. La Reine en ressuscitant l'Etranger gagne son innocence. Dans cet acte, le décor du tribunal, avec ses chaises oranges et les tables avec des micros au longs pieds filiformes se réfèrent au design des années 70 dans une atmosphère lourde, avec les hommes en long manteaux noirs qui nous projettent dans une ambiance des années de plomb en Allemagne. C'est le choeur de l'Opéra National du Rhin, sous la direction du chef de choeur Hendrik Haas, qui va, pour ces multiples scènes de foule, sous des costumes variés et originaux mais adaptés aux circonstances (les costumes sont de Tanja Liebermann), incarner les apparitions successives avec un jeu très convaincant et de superbes prestations vocales. Pour le troisième acte justement ils sont, au départ une foule grouillante et informe, inquiétante, dans un monde interlope et embrumé. Cette foule se transforme en un sorte peuple mystique qui va suivre son émissaire, tel Moïse - ou le Christ, vers leur destinée. Dans cet acte Héliane doit se défendre et se sauver mais échoue et meurt sous les coups de poignard du Souverain avant que tout le monde ne resuscite et part dans un paradis éblouissant qui s'ouvre sur la scène. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le livret, basé sur une pièce du poète Hans Kaltneker - dont la conception de l'amour convenait à l'idée Korngold - et qu'il a fait développer et adapter par Hans Muller pour arriver à un texte lumineux et poétique d'une subtile beauté. L'interprétation des rôles principaux est de première qualité. Le Souverain, Joseph Wagner, assure autant par sa présence que par sa belle voix de basse. Le ténor Eric Furman, l'Etranger a la stature d'un émissaire très convaincant, une diction personnelle mais assurée, et une voix, stable, durable et ni trop aigue ni trop grave mais chaleureuse. La messagère qu'interprète Kai Rüütel-Pajula a un timbre clair et lumineux. Et surtout la soprano Camille Schnorr dans le rôle la Reine Héliane, claire et lumineuse, elle emplit de sa beauté l'ensemble de l'opéra et émeut au plus profond. Saluons aussi l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé avec doigté par le chef Robert Houssart qui arrive à équilibrer ce flot symphonique dense pour laisser de l'air et un espace d'expression aux voix des interprètes. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Nous ne pouvons que remercier Jakob Peters-Messer d'avoir ressuscité cette oeuvre d'Erich Wolfgang Korngold tombée dans l'oubli en lui redonnant des habits neufs, dont on a ôté la poussière moyenâgeuse parce que les sujets qu'elle traite sont toujours d'actualité (rappelons qu'à l'époque le sujet avait été considéré par certains comme blasphématoire). Et la découverte de la partition ici remarquablement interprétée par l'OPS sous la direction de Robert Houssart et les superbes voix des chanteuses et des chanteur est un vrai bonheur par sa richesse, sa finesse et sa délicatesse. Un long moment de bonheur qu'on ne voit presque pas passer. Une belle réussite et une initiative heureuse que l'Opéra National du Rhin nous a proposé avec raison.


La Fleur du Dimanche


Le Miracle d'Héliane


A Strasbourg à l'Opéra NAtional du Rhin, du 21 janvier au 1er février 2026


Distribution

Direction musicale
Robert Houssart
Mise en scène
Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo
Guido Petzold
Costumes
Tanja Liebermann
Chorégraphie
Nicole van den Berg
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Héliane
Camille Schnoor
Le Souverain
Josef Wagner
L'Étranger
Ric Furman
La Messagère
Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier
Damien Pass
Le Juge aveugle
Paul McNamara
Le jeune Homme
Massimo Frigato
Les six Juges
Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L'Ange
Nicole van den Berg

jeudi 19 juin 2025

Sweeney Todd à l'Opéra National du Rhin: La vengeance du barbier de Fleet Street se déguste chaud avec délice

 Comment peut-on qualifier Sweeney Todd, l'oeuvre de Stephen Sondheim présentée actuellement à l'Opéra National du Rhin à Strasbourg ? On peut parler d'opéra, d'opérette, de comédie musicale, et de théâtre musical. De théâtre dans le théâtre même puisque la scène encadre une autre scène comme décor, représentant ce qui pourrait être un théâtre élisabéthain avec rideau rouge qui se lève. C'est d'ailleurs un peu de cela parce que la pièce commence curieusement par des sonorités d'orgue qui impulsent un ton gothique à l'ouverture, suivi d'une sonnerie un peu grêle de vieille salle de théâtre ou de sifflet d'usine. Et le rideau s'ouvre sur un choeur puissant, qui, comme dans une tragédie antique, nous conte l'histoire du retour du héros après une longue absence, sur fond de vengeance longuement murie.

 

Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Cela continue comme une pièce de Shakespeare pleine de bruit et de fureur, puis s'engage dans une comédie musicale avec chanteurs sonorisés qui nous donnent une réelle impression de spectacle de Brodway - où la pièce a d'ailleurs été créée en 1979. Et tout au long, nous allons balancer entre une très belle variété de modes de jeu, avec grand orchestre, chansons populaires, récitatifs, leitmotivs, chants et duos, textes parlés et airs qui, lancés par un ou plusieurs interprètes sont repris en puissance par le choeur au complet. Qualifiant Sweeney Todd d'"opérette noire", Stephen Sondheim dit même que c'est un film conçu pour la scène. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Et cela en prend effectivement la forme, avec cette mise en scène qui fait penser à un studio de cinéma avec les "fonds de décors" qui sont des photographies "d'époque" et qui nous projettent dans une ville qui oscille entre le film noir et blanc et l'expressionisme de la ville des "temps modernes", avènement du capitalisme. Les autres éléments de décor - en l'occurrence la boutique de Mrs. Lovett et le salon de barbier qui la surplombe - procèdent de la même intention, réduits à l'essentiel et dont les déplacements (simulations de travelling et champs-contrechamps induits par ces déplacements sur roulette) apportent une dynamique de points de vue que les éclairages surlignent en intensité ou en concentration sur les détails et les focales. La musique d'une certaine manière prend cette même fonction, dynamique ou d'emphase, soulignant ou accompagnant, ou renforçant les sentiments ou les actions pendant le déroulé de la pièce.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Elle peut-être très changeante, laissant s'étirer des airs ou les chansons, valorisant le personnage de Adolfo Pirelli et son numéro de bonimenteur de foire (Paul Curievici ténor vif et expressif, prenant), ou le bedeau Bamford (Glen Cunningham ténor bien posé) dans son catalogue de chansons populaires un peu naïves, ou le couple Sweeney Todd et Mrs. Lovett dans leur longue litanie gastronomique et comique sur le qualité gustatives des métiers à la fois critique et comique. Cormac Diamond, dans le rôle de Tobias Ragg, en plus de la très belle qualité de son jeu qui bascule d'une exubérance extravertie à une angoisse rentrée, nous offre également un très beau moment d'émotion presque surnaturel dans la scène de la cuisine où il est enfermé. Zachary Altman assure avec sa voix de baryton-basse en Juge Turpin et nous ne pouvons que regretter que le personnage de Marie Oppert qui incarne la fille de Sweeney Todd n'apparaisse pas plus souvent tant sa voix est pleine de grâce et son timbre de soprano clair et lumineux éclaire cette sombre histoire. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


N'oublions pas Jasmine Roy qui incarne avec fougue et engagement le rôle énigmatique de la mendiante. Scott Hendricks dans le rôle titre impose sa forte présence scénique et porte le rôle de ce vengeur en série avec toute les nuances et la détermination qui conviennent à ce personnage. Et Nathalie Dessay, très à l'aise dans le personnage apparemment un peu allumé de la cuisinière, parvient à incarner ce personnage à double faces (voir la transformation, pas seulement dans le passage du noir et blanc à la couleur dans le deuxième acte) pas si simple qu'elle n'en a l'air. Elle assure pleinement un rôle assez conséquent avec brio et ses fans le lui signifient avec éclat.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Barrie Kosky nous offre ici une mise en scène dynamique, arrivant à nous faire tenir en haleine parmi les multiples rebondissement de l'action et les surprises - autant dans la mise en scène que dans le décor - et s'appuyant sur une scénographie mobile qui nous permet de plonger au coeur de l'action et au plus près des sentiments de personnages et de leur trajectoire. Il nous emmène entre observation pointue et traits d'humour à nous interroger sur le caractère humain et les travers de la société tout en gardant la tension qui monte ou rebondit dans la succession des événements bien amenés. Il nous prend par les sentiments tout en nous laissant juge de la conclusion qu'il laisse ouverte. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Il faut bien sûr saluer la maîtrise du chef, Bassem Akiki avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et les Choeurs de l'Opéra National du Rhin ainsi que les artists de l'Opéra Studio de l'Opéra National du Rhin, pour la qualité d'interprétation de la musique et la cohérence et l'accompagnement musical presque constant des interprètes et au plus près de leur écoute. Et ce d'autant plus que des airs s'entrechoquent et s'opposent et que la plus douce des chansons accompagne le plus violent des actes. En somme une superbe performance, réunion des extrêmes que ce soient les sentiments ou les personnages, les événements et leurs conclusions. Un opéra qui se transforme en film d'horreur.


La Fleur du Dimanche


Sweeney Todd


Du 17 au 24 juin à l'Opéra du Rhin à Strasbourg

Le 5 et 6 juillet à la Filature à Mulhouse


Distribution
Direction musicale
Bassem Akiki
Mise en scène
Barrie Kosky
Reprise de la mise en scène
Martha Jurowski
Décors, costumes
Katrin Lea Tag
Lumières
Olaf Freese
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Sweeney Todd
Scott Hendricks
Mrs. Nellie Lovett
Natalie Dessay
Anthony Hope
Noah Harrison
Johanna Barker
Marie Oppert de la Comédie-Française
La Mendiante
Jasmine Roy
Tobias Ragg
Cormac Diamond
Judge Turpin
Zachary Altman
Adolfo Pirelli
Paul Curievici
Beadle Bamford
Glen Cunningham
Solistes de l’ensemble
Camille Bauer, Dominic Burns, Sangbae Choï, Alysia Hanshaw, Bernadette Johns, Michał Karski, Pierre Romainville
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg


mardi 13 mai 2025

Giuditta de Lehár à l'Opéra du Rhin: L'Amour, cette inaccessible étoile

 A l'Opéra du Rhin, c'est une première: la présentation de la version française de Giuditta de Franz Lehár, cette comédie en musique qui, présentée à l'Opéra de Vienne le 20 janvier 1934 a été un énorme succès. Dirigée par Franz Lehár lui-même avec son chanteur fétiche, le ténor star Clementz Krauss et Jamila Novotnà dans le rôle titre, la pièce a été jouée 44 fois à sa création et - c'était une nouveauté à l'époque - retransmise par radio dans cent-vingt pays. Le texte allemand écrit par deux librettistes qui avaient déjà travaillé avec Lehár, Fritz Löhner-Beda et Paul Knepler - est parti du sujet du film de Joseph von Sternberg, Morroco (Coeurs brûlés) tourné au Etats-Unis avec Marlène Dietrich que von Sternberg avait rendu célèbre grâce à l'Ange Bleu (1930) et qui raconte une histoire d'amour entre un beau légionnaire interprété par Gary Cooper et une chanteuse de cabaret. La version française du livret a été traduite par André Mauprey qui avait traduit l'Opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill mais aussi l'opérette de Franz Lehár Le Pays du sourire.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck

 

Giuditta n'est à proprement parler pas un opérette mais une "comédie en musique" - et non une comédie musicale telle que l'on pourrait l'entendre de ce genre paru aux Etats-Unis au début du XXème siècle. Elle se rapproche donc plutôt de l'opéra, alternant des parties musicales - c'est quand même un grand orchestre, l'Orchestre National de Mulhouse, dirigé par Thomas Rösner - très à l'aise avec ce format - qui interprète la partition qui, quelquefois lorgne du côté de Wagner - ou des opéras de Puccini (Lehár et Puccini étaient amis), avec des parties de mélodrame (texte soutenu par la musique), et des parties théâtrales- certains personnages n'ont que des rôles théâtraux, en particulier dans les derniers actes. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Giuditta en contient cinq, dans des décors différents et dure bien plus longtemps qu'une opérette légère. De plus le sujet est grave et la fin, comme pour certaine autres pièces de Lehár, n'est pas un "happy end" mais est plutôt amère, même si ce n'est pas forcément triste. D'ailleurs le dernier air d'Octavio de par sa brièveté et son message serait plutôt drôle:

La plus aimée !
C'est une chanson brève
Ce soir , elle s'achève ...
C'était un rêve....


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais commençons par le début où après une belle introduction orchestrale, et des joueurs de mandoline et une danseuse qui nous font respirer le parfum des villes du sud, nous arrivons dans une agitation de fête et de cirque avec attractions et acrobates qui nous fait basculer dans un monde de joie et de gaîté et où nous découvrons les personnages d'Anita et de Séraphin, des amoureux qui veulent chercher leur bonheur de l'autre côté de la mer. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Ce duo à l'image de Papageno et Papagena de la Flûte enchantée, apportent le contrepoint de Giuditta et de ses amoureux, dont le premier, Manuel, éleveur d'oiseau, qui l'a mariée - et la tient en cage d'une certaine manière, de même qu'il veut lui offrir un collier pour l'attacher encore mieux - à noter les différents "ballets" (et destinées) de colliers tout au long de la pièce. Mais Giuditta, qui ne tient pas à se laisser enfermer va profiter de la rencontre avec un légionnaire qui l'invite à le suivre de l'autre côté de la mer, pour prendre le large. A la grand surprise - et déception - de Manuel qui pense - et chante que "Vivre me grise et me rend joyeux". Qu'à cela ne tienne, nous nous le sommes à cet air enchanteur, mais prévenus quand même.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Pour la suite des tableaux, nous allons, après avoir été emmenés en bateau - une énorme peinture de paquebot sur la largeur de la scène, qui deviendra plus tard une très belle maquette nous mettant en face de la magie en train de se faire quand les "manoeuvres" qui le tirent disparaissent derrière une frise qui les cache - partir de l'autre côté de la mer pour suivre Giuditta et Octavio dans leur nid d'amour. Et cela  avant que leur relation ne se brise quand ce dernier a failli devenir  "déserteur" par amour. Puis nous nous retrouvons dans le cabaret l'Alcazar où Giuditta, devenue célèbre, se fait à nouveau, via un collier, attacher par un Lord (Barrymore) tandis qu'Octavio perd tout espoir. Et pour finir dans un hôtel de luxe où lors d'une ultime rencontre, Giuditta retrouve par hasard Octavio devenu pianiste et qu'elle lui demande de revenir. Mais pour lui, son "coeur ne saura plus aimer". 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


La soprano Melody Louledjian dans le rôle titre assure avec aisance la partition et sa voix brille particulièrement dans les aigus. Elle arrive à se détacher de l'orchestre quand c'est nécessaire et il faut lui reconnaître une très belle facilité dans les parties dansées. Parce que dans cette mise en scène de Pierre-André Weitz, il y a de nombreuses parties dansées, chorégraphiées par Yvo Bauchiero, non seulement pour la partie cabaret, mais déjà dans le premier acte pour la partie cirque, ou pour la scène de Neptune. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Il y a également de beaux duos, dont le duo Charlotte Dambach et Yvanka Moizan (qui faisaient les siamoises du cirque) et un magnifique duo entre une danseuse et un danseur, et la magnifique silhouette ombre dansée dans la Lune où Melody Louledjian a des très gracieux mouvements des mains. Le couple Anita et Séraphin (Sandrine Buendia et Sahy Ratia) bouge très bien aussi et la voix de Sandrine Ratia est aussi de fort belle tenue, surtout dans les aigus. Thomas Bettinger pour Octavio a une très belle et posée voix de ténor et le reste de la distribution est excellente. Le baryton Nicolas Rivenq qui chante Manuel interprète également uniquement en voix parlée Lord Barrymore et "Son Altesse" et Christophe Gay se coule dans le peau de plusieurs personnages, dont le travesti Ibrahim. A noter aussi Sisi Duparc, à la fois femme Mappemonde et chasseur à l'Alcazar. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Effectivement Giuditta est un personnage à au caractère complexe, mystérieux, dont on ignore le passé mais qui traverse des statuts très variés, de femme mariée, éprise de liberté, amoureuse passionnée mais aussi versatile, allant jusqu'à se retrouver femme légère - et c'est un euphémisme - dans un cabaret, mais aussi maitresse femme avec une très grande aura et un fort pouvoir de séduction. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais à la fin aussi, nostalgique d'un ancien amour, hélas, sans retour. Et tous ces rebondissement nous valent autant de très beaux moments chantés, des variations autant de musique viennoise qu'exotique, d'airs qui, quelquefois répétés et transformés deviennent de vrais tubes et nous emmènent dans un voyage autant dans la passion amoureuse ou sensuelle que dans un exotisme touristique et musical de grande qualité. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Loin de la musique légère à laquelle nous sous serions attendue. Tout cela proposé par Pierre-André Weitz à la fois metteur en scène, concepteur des décors et des costumes et dont nous avions déjà pu apprécier la "touche" quand il travaillait avec Olivier Py sur quelques pièces, d'ailleurs avec une bonne partie de l'équipe de cette production qui est également une belle surprise. 


La Fleur du Dimanche


Giuditta


A l'Opéra du Rhin - Strasbourg - du 11 au 20 mai 2025

A la Filature - Mulhouse - le 1er et 3 juin 2025

Direction musicale
Thomas Rösner
Mise en scène, décors, costumes
Pierre-André Weitz
Chorégraphie
Ivo Bauchiero
Lumières
Bertrand Killy
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Giuditta
Melody Louledjian
Anita
Sandrine Buendia
Octavio
Thomas Bettinger
Manuel, Sir Barrymore, son Altesse
Nicolas Rivenq
Séraphin
Sahy Ratia
Marcelin, l’Attaché, Ibrahim, un chanteur de rue
Christophe Gay
Jean Cévenol
Jacques Verzier
L’Hôtelier, le Maître d’hôtel
Rodolphe Briand
Lollita, le Chasseur de l’Alcazar
Sissi Duparc
Le Garçon de restaurant, un chanteur de rue, un sous-officier, un pêcheur
Pierre Lebon
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse

dimanche 26 janvier 2025

Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra du Rhin: L'expérience de la perte pour se retrouver

 Les Contes d'Hoffmann est le premier opéra (fantastique) de Jacques Offenbach qui a fait sa renommée dans le milieu lyrique. Il est aussi un des opéras le plus joués dans le monde et est parmi les cinq le plus représentés à l'Opéra de Strasbourg depuis la guerre. Mais cela fait vingt ans qu'il n'y a plus été montré. Curieusement, ou malheureusement, ce succès, pour Offenbach, est un succès posthume, qu'il espérait connaître mais en vain. Il est mort le 5 octobre 1880, quatre mois avant la première. Il n'avait pas fini d'écrire l'opéra en entier (il n'y avait pas l'orchestration) sur le livret de Jules Barbier et Michel Carré. C'est Ernest Guiraud aidé d'Auguste, le jeune fils d'Offenbach, qui l'ont fait. D'ailleurs, Offenbach étant réputé pour réorganiser et couper des parties dans les pièces jusqu'à la première, ce n'est qu'en 2005 qu'avec l'analyse de manuscrits divers qu'une version complète et critique a vu le jour. A partir de ces éléments, la metteuse en scène Lotte de Beer a également fait sa propre adaptation, dont par exemple le choix de présenter les échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse sous une forme théâtrale et non de récitatif, gardant ainsi une dynamique d'Opéra Bouffe. L'histoire se présente sous forme d'un long flash-back où l'Acte I, le prologue et l'Acte V, l'épilogue, deux scènes où l'on assiste aux échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse enserrent les récits sur les épisodes amoureux du personnage poète et amoureux. Il l'est successivement d'Olympia, d'Antonia et de Giulietta. Et pour commencer de Stella, la chanteuse qui joue Donna Anna dans un Dom Juan présenté à côté. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La pièce, et la mise en scène joue d'ailleurs beaucoup sur la dualité et le double, les deux maîtres de la narration passant de l'avant-scène (rideau tombé et même ouvert) à la scène, dont ils dirigent en démiurge d'une certaine manière l'action, mais dont ils ne sont pas toujours totalement maîtres. Hoffmann tombant toujours, et dans ses travers, et dans une certaine malédiction ou fatalité qui fait de chaque histoire d'amour un échec. Les trois sont traitées avec des thématiques diverses et des styles différents. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Pour Olympia, ce sera l'aveuglement (même avec les lunette magiques de Coppélius) d'Hoffmann devant un automate (ici sous la forme double à des échelles opposées d'une poupée). Pour Antonia, c'est dans une ambiance plutôt fantastique et magique, "fantasmagorique", que se déroule l'histoire de la chanteuse muette qui meurt de trop bien re-chanter jusqu'à l'extase, pour son amour. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Et avec Giulietta, nous tombons dans la malédiction de l'amour où l'amant se fait voler son âme - et son ombre, son image - par la mort dans un jeu dangereux d'Eros et de Thanatos où les morts s'accumulent, de même que les "reflets" dans très une belle mise en scène.  Les décors de Christophe Hetzer apportent dans leur étrangeté une touche de surnaturel dans les effets de perspective, de perte d'échelle, d'apparition et d'escamotage subtil, tout comme la poupée créée par Jorine van Beek, également créatrice des costumes qui naviguent entre atmosphère fin de siècle et milieux troubles et dont étincelle en beauté le costume de scène de Stella. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La partition musicale, très varié, montre tout le talent de compositeur et de créateur d'opéra d'Offenbach, qui reprend en citation quelques-uns des airs de ses autres pièces. On y trouve tout autant des airs à boire que la devenue célèbre Barcarolle (Belle nuit, O douce nuit d'amour) et les solos, duos, trios et choeur mettent en valeur les interprètes et le choeur de l'Opéra du Rhin sous la direction de Hendrik Haas. Le chef Pierre Dumoussaud, à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg arrive à naviguer entre les multiples climats de cette pièce et lui donne le bon rythme, sans s'essouffler.

 

Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Les interprètes, confrontés à des tableaux très différents, en particulier la soprano Lenneke Ruiten qui assure quatre rôles et les styles variés qu'elle doit interpréter, passant de la fougue au dramatique et à la virtuosité, est magistrale. De même le ténor Attilio Glaser en Hoffmann, avec toute la puissance de feu qu'il offre du début à la fin de cette pièce. La mezzo Floriane Hasler jongle entre ses airs chanté et ses parties théâtrale sans souci et les autres interprètes, le baryton Jean-Sébastien Bou (Lindorf, Coppélius, le docteur Miracle et Dapertutto), le ténor Raphaël Brémard (Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio) et le baryton Marc Barrard (Crespel, le tenancier Luther), Pierre Romainville (Nathanël, Spalanzani, le capitaine des sbires) et Pierre Gennaï (Hermann et Schlémil) troquent aussi aisément les rôles, les costumes et les personnages de cette distribution fourmillante. Et la mezzo-soprano Bernadette Johns fait une spectrale mère d'Antonia. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Ainsi, entre rebondissements, changements d'atmosphère et de style, successions ininterrompues d'événements en tout genre, mélodies entraînantes et pièces vocales captivantes, les aventures de ce poète désenchanté nous entraînent sur de multiples chemins mystérieux et les arcanes mouvantes de l'amour. Jusqu'à la morale finale, la voix de la raison de la Muse qui somme Hoffmann d'arrêter de s'apitoyer sur son sort et de ne s'aimer que soi-même mais de s'ouvrir à l'autre et de reconstruire avec génie à partir de sa douleur: 

"On est grand par l'amour 
Et plus grand par les pleurs."   

Tous ces ingrédients en font une représentation fort enlevée et agréable, d'une très belle tenue artistique - et de l'humour - et dont les performances des artistes et de l'orchestre sont justement saluées par le public ravi.


La Fleur du Dimanche


Les Contes d'Hoffmann


A Strasbourg - Opéra National du Rhin - du 20 au 30 janvier 2025

A Mulhouse - La Filature - les 7 et 9 février 2025

Distribution

Direction musicale: Pierre Dumoussaud
Mise en scène: Lotte de Beer
Décors: Christof Hetzer
Costumes: Jorine van Beek
Lumières: Alex Brok
Réécriture des dialogues et dramaturgie: Peter Te Nuyl
Dramaturgie: Christian Longchamp
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin: Hendrik Haas
Les Artistes
Hoffmann: Attilio Glaser
Olympia, Antonia, Giulietta, Stella: Lenneke Ruiten
Nicklausse, La Muse: Floriane Hasler
Lindorf, Coppélius, Miracle, Dapertutto: Jean-Sébastien Bou
Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio: Raphaël Brémard
Crespel, Luther: Marc Barrard
Nathanaël, Spalanzani: Pierre Romainville
Hermann, Schlémil: Pierre Gennaï
La Mère: Bernadette Johns
Orchestre philharmonique de Strasbourg, Chœur de l’Opéra national du Rhin