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dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy

mardi 13 mai 2025

Giuditta de Lehár à l'Opéra du Rhin: L'Amour, cette inaccessible étoile

 A l'Opéra du Rhin, c'est une première: la présentation de la version française de Giuditta de Franz Lehár, cette comédie en musique qui, présentée à l'Opéra de Vienne le 20 janvier 1934 a été un énorme succès. Dirigée par Franz Lehár lui-même avec son chanteur fétiche, le ténor star Clementz Krauss et Jamila Novotnà dans le rôle titre, la pièce a été jouée 44 fois à sa création et - c'était une nouveauté à l'époque - retransmise par radio dans cent-vingt pays. Le texte allemand écrit par deux librettistes qui avaient déjà travaillé avec Lehár, Fritz Löhner-Beda et Paul Knepler - est parti du sujet du film de Joseph von Sternberg, Morroco (Coeurs brûlés) tourné au Etats-Unis avec Marlène Dietrich que von Sternberg avait rendu célèbre grâce à l'Ange Bleu (1930) et qui raconte une histoire d'amour entre un beau légionnaire interprété par Gary Cooper et une chanteuse de cabaret. La version française du livret a été traduite par André Mauprey qui avait traduit l'Opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill mais aussi l'opérette de Franz Lehár Le Pays du sourire.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck

 

Giuditta n'est à proprement parler pas un opérette mais une "comédie en musique" - et non une comédie musicale telle que l'on pourrait l'entendre de ce genre paru aux Etats-Unis au début du XXème siècle. Elle se rapproche donc plutôt de l'opéra, alternant des parties musicales - c'est quand même un grand orchestre, l'Orchestre National de Mulhouse, dirigé par Thomas Rösner - très à l'aise avec ce format - qui interprète la partition qui, quelquefois lorgne du côté de Wagner - ou des opéras de Puccini (Lehár et Puccini étaient amis), avec des parties de mélodrame (texte soutenu par la musique), et des parties théâtrales- certains personnages n'ont que des rôles théâtraux, en particulier dans les derniers actes. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Giuditta en contient cinq, dans des décors différents et dure bien plus longtemps qu'une opérette légère. De plus le sujet est grave et la fin, comme pour certaine autres pièces de Lehár, n'est pas un "happy end" mais est plutôt amère, même si ce n'est pas forcément triste. D'ailleurs le dernier air d'Octavio de par sa brièveté et son message serait plutôt drôle:

La plus aimée !
C'est une chanson brève
Ce soir , elle s'achève ...
C'était un rêve....


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais commençons par le début où après une belle introduction orchestrale, et des joueurs de mandoline et une danseuse qui nous font respirer le parfum des villes du sud, nous arrivons dans une agitation de fête et de cirque avec attractions et acrobates qui nous fait basculer dans un monde de joie et de gaîté et où nous découvrons les personnages d'Anita et de Séraphin, des amoureux qui veulent chercher leur bonheur de l'autre côté de la mer. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Ce duo à l'image de Papageno et Papagena de la Flûte enchantée, apportent le contrepoint de Giuditta et de ses amoureux, dont le premier, Manuel, éleveur d'oiseau, qui l'a mariée - et la tient en cage d'une certaine manière, de même qu'il veut lui offrir un collier pour l'attacher encore mieux - à noter les différents "ballets" (et destinées) de colliers tout au long de la pièce. Mais Giuditta, qui ne tient pas à se laisser enfermer va profiter de la rencontre avec un légionnaire qui l'invite à le suivre de l'autre côté de la mer, pour prendre le large. A la grand surprise - et déception - de Manuel qui pense - et chante que "Vivre me grise et me rend joyeux". Qu'à cela ne tienne, nous nous le sommes à cet air enchanteur, mais prévenus quand même.


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Pour la suite des tableaux, nous allons, après avoir été emmenés en bateau - une énorme peinture de paquebot sur la largeur de la scène, qui deviendra plus tard une très belle maquette nous mettant en face de la magie en train de se faire quand les "manoeuvres" qui le tirent disparaissent derrière une frise qui les cache - partir de l'autre côté de la mer pour suivre Giuditta et Octavio dans leur nid d'amour. Et cela  avant que leur relation ne se brise quand ce dernier a failli devenir  "déserteur" par amour. Puis nous nous retrouvons dans le cabaret l'Alcazar où Giuditta, devenue célèbre, se fait à nouveau, via un collier, attacher par un Lord (Barrymore) tandis qu'Octavio perd tout espoir. Et pour finir dans un hôtel de luxe où lors d'une ultime rencontre, Giuditta retrouve par hasard Octavio devenu pianiste et qu'elle lui demande de revenir. Mais pour lui, son "coeur ne saura plus aimer". 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


La soprano Melody Louledjian dans le rôle titre assure avec aisance la partition et sa voix brille particulièrement dans les aigus. Elle arrive à se détacher de l'orchestre quand c'est nécessaire et il faut lui reconnaître une très belle facilité dans les parties dansées. Parce que dans cette mise en scène de Pierre-André Weitz, il y a de nombreuses parties dansées, chorégraphiées par Yvo Bauchiero, non seulement pour la partie cabaret, mais déjà dans le premier acte pour la partie cirque, ou pour la scène de Neptune. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Il y a également de beaux duos, dont le duo Charlotte Dambach et Yvanka Moizan (qui faisaient les siamoises du cirque) et un magnifique duo entre une danseuse et un danseur, et la magnifique silhouette ombre dansée dans la Lune où Melody Louledjian a des très gracieux mouvements des mains. Le couple Anita et Séraphin (Sandrine Buendia et Sahy Ratia) bouge très bien aussi et la voix de Sandrine Ratia est aussi de fort belle tenue, surtout dans les aigus. Thomas Bettinger pour Octavio a une très belle et posée voix de ténor et le reste de la distribution est excellente. Le baryton Nicolas Rivenq qui chante Manuel interprète également uniquement en voix parlée Lord Barrymore et "Son Altesse" et Christophe Gay se coule dans le peau de plusieurs personnages, dont le travesti Ibrahim. A noter aussi Sisi Duparc, à la fois femme Mappemonde et chasseur à l'Alcazar. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Effectivement Giuditta est un personnage à au caractère complexe, mystérieux, dont on ignore le passé mais qui traverse des statuts très variés, de femme mariée, éprise de liberté, amoureuse passionnée mais aussi versatile, allant jusqu'à se retrouver femme légère - et c'est un euphémisme - dans un cabaret, mais aussi maitresse femme avec une très grande aura et un fort pouvoir de séduction. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Mais à la fin aussi, nostalgique d'un ancien amour, hélas, sans retour. Et tous ces rebondissement nous valent autant de très beaux moments chantés, des variations autant de musique viennoise qu'exotique, d'airs qui, quelquefois répétés et transformés deviennent de vrais tubes et nous emmènent dans un voyage autant dans la passion amoureuse ou sensuelle que dans un exotisme touristique et musical de grande qualité. 


Giuditta- Franz Lehár - Pierre-André Weitz - Photo: Klara Beck


Loin de la musique légère à laquelle nous sous serions attendue. Tout cela proposé par Pierre-André Weitz à la fois metteur en scène, concepteur des décors et des costumes et dont nous avions déjà pu apprécier la "touche" quand il travaillait avec Olivier Py sur quelques pièces, d'ailleurs avec une bonne partie de l'équipe de cette production qui est également une belle surprise. 


La Fleur du Dimanche


Giuditta


A l'Opéra du Rhin - Strasbourg - du 11 au 20 mai 2025

A la Filature - Mulhouse - le 1er et 3 juin 2025

Direction musicale
Thomas Rösner
Mise en scène, décors, costumes
Pierre-André Weitz
Chorégraphie
Ivo Bauchiero
Lumières
Bertrand Killy
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Giuditta
Melody Louledjian
Anita
Sandrine Buendia
Octavio
Thomas Bettinger
Manuel, Sir Barrymore, son Altesse
Nicolas Rivenq
Séraphin
Sahy Ratia
Marcelin, l’Attaché, Ibrahim, un chanteur de rue
Christophe Gay
Jean Cévenol
Jacques Verzier
L’Hôtelier, le Maître d’hôtel
Rodolphe Briand
Lollita, le Chasseur de l’Alcazar
Sissi Duparc
Le Garçon de restaurant, un chanteur de rue, un sous-officier, un pêcheur
Pierre Lebon
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse

mardi 11 juin 2024

Norma de Bellini à l'ONR : De superbes voix dans une pièce montée qui tournoie

 Monter la Norma peut s'avérer un vrai challenge quand on pense à l'histoire de cet opéra. Bien sûr ce n'est pas Carmen, ni la Traviata de Verdi, mais dans le domaine des airs le plus célèbres, outre l'air de La Reine de la Nuit de la Flûte enchantée de Mozart, Casta Diva chanté par la Callas est un mythe et une référence universelle en terme de succès. L'opéra Norma  est présenté à Strasbourg mis en scène par Eve-Marie Signeyrole dans une très belle distribution.


Norma - Bellini - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Clara Beck


Son choix de commencer son opéra par le concert catastrophique de la Callas à la Scala de Milan le 2 janvier 1958, quand elle interrompt l'opéra, aphone, après le premier acte, alors que le Président de la République d'Italie est venu pour l'écouter - ce qui lui vaudra les ires d'une grosse partie du public - est à tout le moins déconcertant. Ca l'est d'ailleurs doublement. D'une part dans la mise en parallèle ouvertement exhibée de cette voix que beaucoup ont mythifiée, face à la mezzo-soprano Karine Deshayes qui assume le rôle de Norma - La Callas étant interprétée par Maria Buhler dans un rôle muet et essentiellement spectatrice rétrospective de son destin. Et d'autre part dans la narration de l'histoire de la Callas, illustrée de ses écrits et de documents d'époque, en particulier ses amours mouvementées avec Aristote Onassis qui l'abandonne pour Jackie Kennedy, projetés sur un grand écran et qui ponctue le déroulé de l'opéra. Ce qui ne simplifie pas la découverte de l'oeuvre représentée. 


Norma - Bellini - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Clara Beck


Heureusement l'orchestre symphonique de Mulhouse, dirigé avec brio et clarté par Andrea Sanguineti nous interprète la musique de Vincenzo Bellini avec chaleur et enthousiasme. Et les interprètes sont impeccables chacune et chacun dans son rôle. Karine Deshayes, magnifique mezzo-soprano à la voix chaude et ample maîtrise parfaitement les montées en gamme et les variations et son interprétation de l'air attendu, sans référence à la Diva, enchante à sa manière dans un merveilleux va et viens avec les choeurs. Onay Köse, le père de Norma, qui ici a la fonction de directeur d'un opéra, a également une magnifique et puissante voix de basse. La "concurrente" de Norma, Adalgisa, interprétée par la soprano Benedetta Torre a une voix très claire et qui passe très bien dans les aigus. Elle est lumineuse et cristalline, émouvante. Les quelques duos - ou trios - dont le livret les gratifie sont superbes. Elles sont à l'unisson, se répondant et se complétant à merveille. De beaux échange  complices et des moments de pur bonheur. Norman Reinhardt en Pollione, chef de l'armée d'occupation et amant volage, de sa voix de ténor colorée est tout à fait crédible dans son rôle de chef des armées et d'amant instable. Il faut saluer les Choeurs de l'Opéra National du Rhin qui assurent à la fois une part importante de la partition mais qui en même temps sont de vrais comédiens, dans cette narration très cinématographique passant de plateau en plateau et dans de nombreuses séquence soit de foule, soit guerrières, soit de réception ou de public d'un concert muet concurrent que l'on voit - idée originale mais dont on s'interroge sur l'objectif dramatique - en arrière de la scène.


Norma - Bellini - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Clara Beck


Ce qui est plus problématique, c'est le millefeuille de références auquel fait appel en les entassant couche par couche dans le récit, Eve-Marie Signeyrole. Non contente de transposer l'épisode gallo-romain dans un monde uchronique, elle mélange les conflits et les événements en références à travers les ans, du bombardement de l'opéra de Strasbourg en 1870 ou celui de Kiev en 2022, les autodafés de livres de 1933 et Fahrenheit 451, ou des massacres de masse, les collisions temporelles nous font un peu tourner la tête. De même que les mouvements de la scène circulaire, découpée en - au moins - quatre espaces différents qui se multiplient de par les mouvements opposés du centre de scène et du bord - sans compter les cercles interne qui font tourner certaines tables individuelle, nous emmènent dans un ballet de toupies et de manège enchanté qui n'est pas fait pour trouver l'élu de son coeur, ni pour se laisser tranquillement bercer par les histoires ainsi contées. Et que certains personnages - immobiles deviennent les spectateurs muets et invisibles (au moins pour les protagonistes) de ce qui se trame sur la scène par la grâce de miroirs sans tain - encore que cela peut échapper à certains spectateurs placés du côté gauche du fait de la position de ces personnes.


Norma - Bellini - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Clara Beck


Le double, l'ombre portée est effectivement aussi une figure de style apprécié de la metteuse en scène, pas forcément dans le sens de lecture du récit. Les rebondissements de l'action, les relations entre les trois personnages principaux et les coups de théâtre qui figurent dans le livret apportant d'ailleurs pas mal de tension dans le déroulement du récit. Nous apprécions particulièrement la tension qui monte dans l'épisode final avec la surprise sans cesse repoussée de la décision de Norma qui amène un climax dramatique insoutenable. 


Norma - Bellini - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Clara Beck


Finalement, c'est bien Norma et l'opéra qui gagne et le public salue longuement et chaleureusement les superbes prestations des interprètes, choeurs et solistes et orchestre, sans oublier les techniciens, nombreux (presqu'une trentaine sans qui tout cela n'aurait pas pu être montré) que l'on découvre saluant en introduction. Et également l'équipe de création, lumière, costumes, vidéo, dramaturgie.


La Fleur du Dimanche 

mardi 30 avril 2024

Guercoeur d'Alberic Magnard à l'Opéra: Le temps étendu et réversible

 A la faveur du Festival Arsmondo Utopie à l'Opéra National du Rhin  à Strasbourg* nous avons le bonheur d'assister à la présentation de Guercoeur d'Alberic Magnard qui n'avait plus été joué en France depuis 1932. La pièce, une tragédie lyrique en trois actes avait pris son temps pour arriver à la scène. Alberic Magnard a commencé à écrire lui-même le livret en 1894, puis l'orchestration entre 1897 et 1901.  Il n'en sera créée qu'une version orchestrale grâce à son ami Guy Roparts, le 10 février 1908 à la Salle Poirel de Nancy. Au début de la première guerre mondiale,  le 3 septembre 1914, à la suite d'une riposte de soldats allemands contre lesquels il s'était défendu, Alberic Magnard meurt dans l'incendie de son manoir de Baron dans l'Oise où il s'était installé l'été 1904 pour fuir la vie parisienne. La partition du premier et du troisième acte ayant brûlé dans la maison, c'est Guy Roparts qui la réécrit de mémoire. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


L'oeuvre au complet ne sera créée qu'en 1931 à l'Opéra de Paris, dans une période qui permet de faire un parallèle avec la prise de pouvoir d'Hitler en Allemagne. C'est d'ailleurs en Allemagne, à Osnabrück en 2019 qu'elle sera à nouveau remontée pour une première allemande, n'ayant entre temps bénéficié que de deux enregistrements discographiques en 1951 par Tony Aubin et en 1986 par Michel Plasson. Et on se dit que c'est le destin, et peut-être aussi le personnage de Magnard qui ont vraiment joué en défaveur de la reconnaissance de cette très belle oeuvre qu'il nous est permis de découvrir ici.


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


Le sujet est lui-même assez original; Un homme politique idéaliste, Guercoeur, qui avait réussi avec son ami Heurtal à sortir son pays de la dictature et qui est mort trop tôt, sollicite les muses au Paradis pour revenir sur terre auprès de sa femme (Acte I). Les Muses, Vérité, Bonté, Beauté et Souffrance, après de longs débats, acceptent, surtout Souffrance qui regrette qu'il n'ait connu que le Bonheur sur Terre et l'y renvoient. Cette dernière l'y accompagne. Dans le deuxième acte, découpé en trois tableaux, il s'y retrouve deux ans après. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


Il se réveille dans un paysage idyllique, puis rencontre sa veuve Giselle qui, ayant rompu son voeux de fidélité, est maintenant l'amante de son ami Heurtal. Au loin gronde la révolte, cette révolte et cette violence qui va surgir sur le plateau, le tuant à nouveau. Et ainsi il retourne au Paradis (Acte III) en ayant gagné en lucidité et en humilité. Les Muses lui prédisant, pour la Terre un avenir meilleur et la pièce se terminant sur le mot "Espoir".


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


La pièce n'est pas véritablement un opéra, elle est bien sous-titrée "tragédie lyrique" et ne comporte pas des "airs" mais des dialogues chantés, intégrés dans la composition orchestrale, qui de temps en temps s'efface pour laisser place au texte. Il y a des belles compositions symphoniques, en introduction, en prélude ou en liaison, des motifs qui parsèment la pièce, comme par exemple le motif du renoncement, doux et agréable, pris en charge par la clarinette solo. Les personnages et leurs interprètes ont du caractère. Le baryton Stéphane Degout pousse la voix avec puissance et conviction. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


Le ténor Julien Henric campe un Heurtal plein de force et même de violence (presque trop en cette ère post #MeToo). La mezzo-soprano Antoinette Dennefeld incarne à merveille une Giselle pleine de vie et d'énergie. Catherine Hunold et sa très belle et claire voix de soprano fait une divine "Mère" Vérité, Gabrielle Philiponet, mystérieuse présence en Beauté avec son bouquet nous offre un geste final touchant. La mezzo-soprano Eugénie Joneau est dans un rôle plein de caractère et sa voix est touchante.  Le choeur de l'Opéra National du Rhin sous la direction de Hendrik Haas a un rôle plus que double. Il est en partie, comme un choeur qui viendrait de nulle part, les voix arrivent des limbes à différents moment de la pièce - ce qui en fait un moment étrange - et à d'autres moments de derrière le décor. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


Et ils sont intégralement partie prenante, chanteur.euse.s et acteur.trice.s totalement dans l'action, que ce soit pour une présence presque fantomatique, traversant ou occupant la scène comme des êtres errants, sans fin et - pour le deuxième acte, incarnant la foule violente. La mise en scène de Christof Loy nous installe dans un univers étrange qui va chercher autant du côté surréaliste à la Magritte ou Bunuel, ou par rapport à la qualité des mouvements et des déplacements entre Bob Wilson, Steve Reich et Pina Bausch, en particulier pour le ballet des chaises et les (très beaux) costumes (d'Ursula Renzenbrink) presqu'intemporels campent un univers hors du temps. Le décor de Johannes Leiacker, réduit à l'essentiel est bigrement efficace. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck


Une longue paroi - noire pour le Paradis, où les corps semblent flotter dans l'espace, et blanche pour la terre qui multiplie les ombres et où la lumière (d'Olaf Winter) vient modeler les ambiances, d'un jaune chaleureux pour les scènes intimes à un blanc multipliant les ombres et les présences. Et, virgule bienheureuse entre ces deux univers antagonistes, cette "encoche" bucolique de paysage pré-romantique avec de dos, une femme en blanc qui semble s'y perdre. Le temps et sa durée étirée, autant musicalement que dramatiquement dans le jeu et les mouvements sur le plateau nous installent, avec cette très belle musique fine et bien tissée dans une bulle hors du temps. 


Guercoeur - Albéric Magnard - ONR - Photo: Clara Beck
 

Non pas dans un univers idéalisé mais une capsule spatio-temporelle, sorte de récit fondateur où le héros est confronté au principe de réalité. En quelque sorte et avant l'heure, un rêve révélateur où dans une lenteur hypnotique, nous serions confrontés avec le héros à la volonté de puissance et d'orgueil, de désir et apprenons à être humble sans perdre espoir. Saluons pour finir la précise et intelligente direction de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg par Ingo Metzmacher qui a su révéler cette partition contenant de belles touches de modernité et réjouissons nous de la résurrection de cette oeuvre qui mérite largement d'être - enfin - découverte.


La Fleur du Dimanche


Guercoeur


*A Strasbourg - Opéra National du Rhin - du 28 avril au 7 mai 2024

A Mulhouse - La Filature - le 26 et 28 mai 2024 


Distribution
Direction musicale
Ingo Metzmacher à Strasbourg, Anthony Fournier à Mulhouse
Mise en scène
Christof Loy
Décors
Johannes Leiacker
Costumes
Ursula Renzenbrink
Lumières
Olaf Winter
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Guercoeur
Stéphane Degout
Vérité
Catherine Hunold
Giselle
Antoinette Dennefeld
Heurtal
Julien Henric
Bonté
Eugénie Joneau
Beauté
Gabrielle Philiponet
Souffrance
Adriana Bignagni Lesca
L’Ombre d’une femme
Marie Lenormand
L’Ombre d’une vierge
Alysia Hanshaw
L’Ombre d’un poète
Glen Cunningham

samedi 22 avril 2023

La saison slave d'Arsmondo est lancée: expositions, musique, conférences et le Jazz ukrainien de Fuz4tet

 La manifestation Arsmondo, coordonnée par l'Opéra National du Rhin, avec de nombreux partenaires, cette année autour des pays slaves a débuté avec une exposition au Patio de l'Université de Strasbourg autour des livres: Livres interdits. Livres impossibles. Livres évadésDes livres, publiés en langue russe mais interdits à l'époque par le pouvoir. A voir ! 

Puis, la grande fête de lancement du Festival à l'Espace Apollonia avec l'exposition de photographies A l'image et à la dissemblance avec une vingtaine de photographes qui ont déjà régulièrement collaboré et ont été montrés par cette association. Un concert de chansons slaves a déjà donné le ton de départ.


Arsmondo - Fuz4tet - Photo: Klara Beck


Le concert du quartet de jazz Fuz4tet, créé par Yuliia Vydovska, une chanteuse ukrainienne arrivée à Strasbourg en 2019 (elle ne parlait pas un mot de français) avec ses collègues du Conservatoire de Strasbourg, Lucas Habe,  Nello Dronne et Maxime Epp continue ce parcours. Leur style ce sont des chansons traditionnelles ukrainiennes interprétées dans un jazz contemporain. Yuliia introduit la première chanson Tchetche voda (L'eau coule) au violon puis chante cet air populaire bien rythmé. La chanson Yo na Yvana (le fête de l'eau) qui suit conte une traditions du pays où les jeunes filles tressent des couronnes de fleurs pour les confier à la rivière et l'homme qui récupère la couronne est promis à la belle. Yuliia Vydovska avec sa veste et son pantalon sombre, et ses lunettes rondes qui lui donnent un air de d'étudiante d'un collège britannique, passe du chant traditionnel à des vocalises jazz sans effort. Suit une pièce de Wayne Shorter Infant Eyes que le groupe joue en son hommage (il vient de mourir ce 2 mars 2023). Avec Ritchen'ka (petite rivière), nous partons sur un morceau plein d'énergie où Yuliia enchaine les airs slaves et des improvisations vocales originales. Te daryu (pardonne-moi) est une composition du pianiste Nello Dronne qui raconte comment on peut éconduire un amoureux sans lui dire brutalement non: 

"Va-t'en où tu veux, 
Ne pense plus à moi,
Souris sans douleur.
Je vais prendre ton aster
Comme un écho d'amour.
Pardonne-moi, pardonne-moi
Pardonne-moi d'avoir refusé."  

Pour Plyve katcha (Hommage), c'est Maxime Epp qui introduit le morceau à la batterie, suivi par Lucas Habe qui frotte son archet à la contrebasse tandis que le piano distille quelques notes, avant cette chanson grave et émouvante qui fut l'hymne de la place Maïdan.


Arsmondo - Fuz4tet - Photo: lfdd


Son Outro (Sommeil) verra deux versions, la première, plus traditionnelle, introduite au violon, douce et triste que tous les musiciens vont chanter avec Yuliia. Après, Oy u gayu pry Dounayu (Dans une clairière) nous conte le chant du rossignol et monte en énergie avec un refrain entêtant. L'air s'accélère au fur et à mesure pour se calmer à nouveau. La deuxième version de Son Outro est presque rock, Yuliia Vydovska tombant sa veste pour découvrir un bustier noir et le groupe libère son énergie. Et ce encore plus avec Oy garna ya garna (Je suis jolie) interprétée comme une salsa, où Yuliia se déhanche et le public est invité à danser et à reprendre le refrain pour faire monter la chaleur dans cette salle Ponnelle.


Arsmondo - Fuz4tet - Photo: lfdd


Un bis avec A gnaly hurale ovtse permet de compléter avec le dernier morceau de leur disque Potitchok qui vient de sortir en janvier 2023. On leur souhaite bon vent et encore de beaux voyages.

Pour partir avec eux sur les rives du Danube, je vous offre leur chanson Oy u gayu




Et au Festival Arsmondo une belle édition à venir


La Fleur du Dimanche 


Fuz4tet jouera le vendredi 28 avril à 20h00 à la Maison des œuvres à Sainte-Croix-aux-Mines 

Et le 17 mai à 19h30 au Sunset à Paris 

mercredi 15 mars 2023

Candide au Palais U: Un voyage en terre d'optimisme avec humour et Bernstein

 Faire de la philosophie avec humour, Voltaire l'a fait avec Candide. Le faire en chantant, et dansant - le tango, entre autres - c'est grâce à Léonard Bernstein que c'est possible. Celui-ci a bondi sur la proposition de Lillian Hellman qui lui a soufflé le sujet et écrit le premier livret sur lequel Bernstein a travaillé en même temps que West Side Story. West Side Story a eu plus de succès, mais l'Ouverture de Candide en a eu aussi. Et les versions suivantes (avec le livret réécrit) ont été plus appréciées. 

Candide - Lambert Wilson Photo: Igor Shabalin


La version de Candide présentée au Palais Universitaire de Strasbourg pour cette première* réservée aux étudiants, est une version de concert avec le livret (plus fidèle au texte de Voltaire) de 1994. Il y a un récitant, rôle qu'assume avec brio Lambert Wilson qui incarne aussi les deux rôles de Pangloss et Martin, qu'il chante avec tout son talent. Rappelons qu'il a fait une école de théâtre à Londres et qu'il est aussi, en plus d'acteur de cinéma et comédien de théâtre, chanteur - Il a enregistré le disque Musicals avec des standards de la comédie musicale mais il chante aussi du classique et du baroque. C'est d'ailleurs un vrai plaisir de le voir - et de l'entendre - raconter cette histoire un peu surréaliste de Candide, partant d'un château du Wurtemberg après une guerre qui a exterminé la famille Thunder-Ten-Tronck et les amis, pour arriver au Portugal où il subit une éruption de volcan et un tremblement de terre ainsi que la perte de son maître Panglos. Suite à cela il embarque pour l'Amérique du Sud et Buenos Aires où il retrouve le baron Thunder-Ten-Tronck puis découvre l'Eldorado, dont il s'enfuit en emportant des moutons dorés dont les survivants lui permettent de retourner en Europe, Paris, Venise et Constantinople aux environs de laquelle il finit par marier Cunégonde après moultes péripéties et où il cultive modestement son jardin. L'opérette se déroule en deux actes ponctués de rebondissements tous plus incroyables les uns que les autres. Et l'on rit allègrement. 

Candide - Lambert Wilson - Leonard Bernstein - Opéra National du Rhin


La partition de Bernstein est vive et sautillante, les airs de valse, polka, gavotte, et autres danses s'adaptent aux pays et aux différents épisodes. Le jeune chef Samy Rachid insuffle toute son énergie par sa direction précise à l'Orchestre Symphonique de Mulhouse, soutenu par les choeurs de l'Opéra National du Rhin. Les différents personnages, en dehors de Lambert Wilson, sont toutes et tous membres de l'Opéra Studio, la structure de formation complémentaire et d'insertion professionnelle de jeunes chanteuses et chanteurs. Damian Arnold, le ténor qui interprète avec talent le naïf Candide y est également passé. La soprane Floriane Derthe est une adorable Cunégonde,  malicieuse et pleine d'entrain. La mezzo-soprano Liying Yang qui nous vient de Chine est une imposante Vieille Dame, pleine d'énergie et ses danses espagnoles nous ravissent. Les autres chanteuses et chanteurs, la mezzo-soprano Brenda Poupard en Paquette, le baryton-basse Oleg Volkov dans le rôle de Maximilien, le baryton Andrei Maksimov pour Le Capitaine, le ténor Iannis Gaussin en Vanderlendur et le ténor Glen Cunningham en Gouverneur sont tous d'une grande qualité et arrivent à nous faire oublier que nous n'assistons qu'à une version concertante de cette opérette - comédie musicale menée de bon train. Et le public, ravi, salue la prestation de longs applaudissements.


Candide - Leonard Bernstein - Lambert Wilson - Opéra National du Rhin - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche


*C'est à l'occasion des trente ans du dispositif Carte Culture, un programme soutenu par l'université et de nombreux partenaires institutionnels en Alsace et qui permet aux étudiants un accès à prix réduit ou gratuit à des spectacles, films et expositions que les étudiants se sont vus offrir une place pour ce concert, une première qui voit l'Opéra National du Rhin proposer un spectacle au sein de l'Université, dans l'Aula du Palais Universitaire de Strasbourg

Une autre représentation (publique) a lieu le 17 mars à Strasbourg (complet à priori)

Et à Mulhouse à la Filature, le 19 mars à 15h00 (encore quelques places).


Candide

Direction musicale: Samy Rachid
Opéra Studio de l'Opéra national du Rhin, Chœur de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse
Les Artistes
Pangloss et Martin : Lambert Wilson
Candide : Damian Arnold
Cunégonde : Floriane Derthe
La Vieille Dame : Liying Yang
Maximilien : Oleg Volkov
Paquette : Brenda Poupard
Le Capitaine : Andrei Maksimov
Le Gouverneur : Glen Cunningham
Vanderdendur : Iannis Gaussin 

mardi 15 mars 2022

Arsmondo Tsigane: Le Journal d'un disparu - Amour Sorcier: Le miroir inversé de l'amour

 Après, entre autres pays le Japon et l'Argentine, le Festival Arsmondo suit cette année la piste des tsiganes et propose des films, des concerts de jazz manouche et de flamenco. Une installation également dans les jardins de la HEAR avec la caravane du plasticien Romuald Jandolo qui réactive son enfance nomade. Et surtout une très belle exposition de la photographe Jeannette Grégori qui partage depuis des années à Strasbourg et ailleurs (entre autres aux Saintes Maries de la Mer) la vie quotidienne des manouches et des tsiganes à voir au Lieu d'Europe au début de la Robertsau. C'est elle qui a réalisé cette très belle photo de la fille du vent qui illustre l'affiche du Festival. 

La fille du vent - Photo: Jeannette Grégori

Quelques-unes de ses photos illustrent également le programme de l'Opéra National du Rhin, et de cette première soirée consacrée à deux oeuvres en miroir que sont Le Journal d'un disparu de Leos Janacek et L'Amour sorcier de Manuel de Falla.

La soirée est à l'image du décor de Paul Steinberg,  avec ses deux pans de fond de scène qui se répondent dans un rouge qui n'est pas exactement le même, soit plus rosé, soit plus mauve ou violet. Ainsi les chorégraphies de Manuel Linan avec le souffle et les gestes du flamenco stylisé, intériorisés pour la pièce de Janacek et expressifs et exubérants, puissants pour Manuel de Falla.

Il est vrai que, même si les deux livrets parlent de tsiganes, celui basé sur les poèmes d'un paysan tchèque, tombant amoureux d'une tsigane qui rode autour de sa maison et quittant tout pour la suivre pour ne pas avoir à subir les foudres de sa famille et de son entourage ne raconte pas la même histoire que celui qui raconte les manoeuvres d'une gitane essayant d'envoûter son amour parti pour le faire revenir.

Musicalement aussi, la composition de Janacek puise ses racines dans la culture populaire et se présente plutôt comme une cantate - la première version était sous forme de Lieds avec piano - et pour cette représentation,  Arthur Lavandier l'a réorchestré pour en petit ensemble de chambre,  deux voix: Magnus Vigilius (ténor) et une mezzo-soprano (Josy Santos, très belle voix, très claire, à Strasbourg et Adriana Bignagni Lesca à Mulhouse) et un choeur. Un très bel équilibre entre les parties chantées et l'orchestre dirigé par le chef polonais Lucas Borowicz. A noter un interlude (le N° 13) uniquement musical qui décrit un épisode "érotique" (terme à replacer au début du 19ème siècle) dont la chorégraphie peut être comparée à la version "Amour Sorcier"... Soulignons à ce propos la haute qualité des sept danseurs qui ponctuent les deux pièces, avec une atmosphère différente, mais toujours avec les même costumes inventifs de Doey Luthy: pantalons collants noirs, dénudant des parties du corps, un tutu rose échappé, des robes noires à volants qui leur seyent à merveille et des hauts noirs, quelques rubans de tissus qui font plumes de coq noir et de grands châles noirs qui virevoltent, couvrent et découvrent les corps.

La fille qui rêve - Photo: Jeannette Grégori


Ce noir qui enflamme le coeur du pauvre paysan mais surtout qui brûle tout et tout le monde de son énergie pour L'Amour Sorcier de Manuel de Falla. La musique est puissante, bien que la version choisie est la première version, également pour petit orchestre de chambre et cantaora. Rocio Marquez souffrance ayant été remplacée "au pied levé" par Esperanza Fernandez qui a assumé à merveille cette prise de rôle. Elle enchaîne avec brio les airs  - "chanson du coeur brisé" ou "chanson du Pêcheur"  ou "chanson du feu follet" - ou les danses jusqu'à l'aube où retentissent les cloches pour célébrer l'amour revenu. Une soirée qui prouve que par delà les frontières et les pays, la question de l'amour peut unir, la musique aussi, et la danse avec leur langage commun.


La Fleur du Dimanche



Journal d'un disparu - L'Amour Sorcier


du 15 au 24 mars à Strasbourg

le 1er et 3 avril à Mulhouse 

Zápisník zmizelého
Cycle de 22 mélodies sur des poèmes anonymes (attribués à Josef Kalda).
Créé au Palais Reduta de Brno le 18 avril 1921.
Nouvelle orchestration d’Arthur Lavandier.

El amor brujo
Gitanerie musicale en 16 tableaux pour orchestre
de chambre et cantaora (première version).
Créée au Teatro Lara de Madrid le 15 avril 1915.

Distribution

Direction musicale: Łukasz Borowicz
Mise en scène: Daniel Fish
Chorégraphie: Manuel Liñan
Décors: Paul Steinberg
Costumes: Doey Lüthi
Lumières: Stacey Derosier
Vidéo: Joshua Higgason
Chef de chœur: Alessandro Zuppardo
Chœur de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse

JOURNAL D’UN DISPARU - Leoš Janáček

Nouvelle orchestration: Arthur Lavandier
Janik: Magnus Vigilius
Zefka pour les représentations à Strasbourg: Josy Santos
Zefka pour les représentations à Mulhouse: Adriana Bignagni Lesca

L'AMOUR SORCIER - Manuel de Falla

Candelas: Esperanza Fernandez
Les Artistes
Danseur - Chorégraphe: Manuel Liñan
Danseurs: Miguel Heredia, Hugo Lopez, Jonatan Miro, Daniel Ramos, Adrián Santana, Yoel Vargas