Affichage des articles dont le libellé est OPS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est OPS. Afficher tous les articles

dimanche 25 janvier 2026

Le Miracle d'Héliane à l'ONR à Strasbourg, une première: L'amour sublimé par le chant et la musique

 C'est une première en France: Erich Wolfgang Korngold, appelé "Wunderkind" (jeune prodige) pour ainsi dire le Mozart du XXème siècle - qui présentait son premier ballet à Vienne à 13 ans, deux opéras à 16 ans et qui a eu un énorme succès à 23 ans avec son opéra La Ville Morte (qui avait été joué dans plus de 80 théâtres dans le monde entier - même à New-York en 1920) - voit le suivant, Le Miracle d'Héliane (créé en 1927) enfin repris et joué à Strasbourg pour la première fois depuis sa création. C'est Jakob Peters-Messer, qui avait monté La Ville Morte en 2016 à Magdebourg, qui ressuscite Le Miracle d'Héliane en 2023 et nous le présente dans une nouvelle mise en scène ici à Strasbourg. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Un événement qui rend hommage à ce musicien dont le destin a tourné peu après la création de cet opéra en 1927. D'obscures raisons ont fait que la pièce n'est plus programmée en 1932 et l'arrivée au pouvoir des nazis oblige Korngold à émigrer définitivement aux Etats-Unis avec son épouse Louise von Sonnenthal, leurs enfants et ses parents - il était déjà parti travailler à Hollywood à partir de 1933. Ces circonstances ont totalement fait disparaître l'oeuvre classique de Korngold en Europe, et l'escamoter derrière sa production de musique de films. Cette production qui l'a rendu célèbre et reconnu, (plus de 5 films ont été primés aux Oscars). Il a également eu une très forte influence sur de nombreux compositeurs de musique de films hollywoodienne dont par exemple John Williams. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La musique de la pièce Le Miracle d'Héliane, bien qu'écrite à un moment où arrive l'expressionnisme, le dodécaphonisme et tous les nouveaux courants musicaux du début du XXème siècle, reste très post-romantique avec comme références Wagner, Mahler et Strauss - il écrit d'ailleurs des arrangements de quelques oeuvres de Johann Strauss et d'Offenbach. Sa musique est ample et colorée en grandes nappes, ses ouvertures d'acte sont généreuses et ses développements exubérants. Les vents, trompettes et trombones, apportent un air de solennité tandis que les apparitions du célesta nous emmènent vers un univers magique et mystérieux. L'histoire, découpée en trois longs actes plonge à la fois dans l'univers mystérieux et moyenâgeux d'un royaume dont le souverain soumet le peuple à un état de soumission et à la découverte du destin d'une reine empreinte d'un idéal de bonté et d'amour, de compassion charitable. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La mise en scène de Jakob Peters-Messer, très épurée et le décor et la scénographie de Guido Petzlod, d'un modernisme design à la fois froid et sujet à des transformations presque magiques (par exemple le plafond en miroir ondulé qui transforme la cellule froide et aseptisée en un environnement foisonnant, irréel et magique) donne à cette fable une force intemporelle et universelle. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


L'histoire est simple mais pas simpliste, elle traite à la fois du pouvoir et de l'amour. Le pouvoir du despote sur son peuple mais aussi sa volonté de forcer son épouse à l'aimer, tout comme son pouvoir de vie et de mort envers celui qui s'oppose à lui, l'Etranger devenue prisonnier et accusé devant le tribunal. Et du côté de l'amour, ce mystère qu'il veut forcer sans y arriver alors que, par ailleurs, par on ne sait quelle raison, il s'abat sur la Reine qui est, face à l'Etranger emprisonné, on ne sait pourquoi, subjuguée et ensorcelée. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Cet amour, platonique (mais la mise en scène, avec ces chaussures qui sont abandonnées au sol soutient une tension sensuelle qui croît au long des trois actes) et célébrant un amour universel et rédempteur (agapé) joue sur toutes les variations de ce sentiment jusqu'à le lier avec la puissance de son opposé thanatos lorsque l'on assiste aux multiples résurrections qui ponctuent la pièce. Pour résumer, dans le premier acte, la Reine offre son corps nu à la vue de l'étranger prisonnier (parce qu'il a apporté la joie et la révolte au royaume) qui était condamné. Mais le Souverain lui offre la grâce s'il arrive à lui donner l'amour de la Reine. Notons la présence fantomatique de l'Ange, sorte d'ange gardien, comme un double bienveillant d'Héliane sortie des chromos populaires accroché autrefois dans le salon ou la chambre d'enfant, interprété ici par la danseuse et chorégraphe Nicole van den Berg qui nous offre une danse déliée, souple et enveloppante, protectrice autour des deux amants.


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le deuxième acte voit le procès de la Reine accusée d'adultère sous la direction de la messagère ancienne amante du Souverain. L'Etranger appelé comme témoin embrasse la Reine et se suicide. La Reine en ressuscitant l'Etranger gagne son innocence. Dans cet acte, le décor du tribunal, avec ses chaises oranges et les tables avec des micros au longs pieds filiformes se réfèrent au design des années 70 dans une atmosphère lourde, avec les hommes en long manteaux noirs qui nous projettent dans une ambiance des années de plomb en Allemagne. C'est le choeur de l'Opéra National du Rhin, sous la direction du chef de choeur Hendrik Haas, qui va, pour ces multiples scènes de foule, sous des costumes variés et originaux mais adaptés aux circonstances (les costumes sont de Tanja Liebermann), incarner les apparitions successives avec un jeu très convaincant et de superbes prestations vocales. Pour le troisième acte justement ils sont, au départ une foule grouillante et informe, inquiétante, dans un monde interlope et embrumé. Cette foule se transforme en un sorte peuple mystique qui va suivre son émissaire, tel Moïse - ou le Christ, vers leur destinée. Dans cet acte Héliane doit se défendre et se sauver mais échoue et meurt sous les coups de poignard du Souverain avant que tout le monde ne resuscite et part dans un paradis éblouissant qui s'ouvre sur la scène. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le livret, basé sur une pièce du poète Hans Kaltneker - dont la conception de l'amour convenait à l'idée Korngold - et qu'il a fait développer et adapter par Hans Muller pour arriver à un texte lumineux et poétique d'une subtile beauté. L'interprétation des rôles principaux est de première qualité. Le Souverain, Joseph Wagner, assure autant par sa présence que par sa belle voix de basse. Le ténor Eric Furman, l'Etranger a la stature d'un émissaire très convaincant, une diction personnelle mais assurée, et une voix, stable, durable et ni trop aigue ni trop grave mais chaleureuse. La messagère qu'interprète Kai Rüütel-Pajula a un timbre clair et lumineux. Et surtout la soprano Camille Schnorr dans le rôle la Reine Héliane, claire et lumineuse, elle emplit de sa beauté l'ensemble de l'opéra et émeut au plus profond. Saluons aussi l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé avec doigté par le chef Robert Houssart qui arrive à équilibrer ce flot symphonique dense pour laisser de l'air et un espace d'expression aux voix des interprètes. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Nous ne pouvons que remercier Jakob Peters-Messer d'avoir ressuscité cette oeuvre d'Erich Wolfgang Korngold tombée dans l'oubli en lui redonnant des habits neufs, dont on a ôté la poussière moyenâgeuse parce que les sujets qu'elle traite sont toujours d'actualité (rappelons qu'à l'époque le sujet avait été considéré par certains comme blasphématoire). Et la découverte de la partition ici remarquablement interprétée par l'OPS sous la direction de Robert Houssart et les superbes voix des chanteuses et des chanteur est un vrai bonheur par sa richesse, sa finesse et sa délicatesse. Un long moment de bonheur qu'on ne voit presque pas passer. Une belle réussite et une initiative heureuse que l'Opéra National du Rhin nous a proposé avec raison.


La Fleur du Dimanche


Le Miracle d'Héliane


A Strasbourg à l'Opéra NAtional du Rhin, du 21 janvier au 1er février 2026


Distribution

Direction musicale
Robert Houssart
Mise en scène
Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo
Guido Petzold
Costumes
Tanja Liebermann
Chorégraphie
Nicole van den Berg
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Héliane
Camille Schnoor
Le Souverain
Josef Wagner
L'Étranger
Ric Furman
La Messagère
Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier
Damien Pass
Le Juge aveugle
Paul McNamara
Le jeune Homme
Massimo Frigato
Les six Juges
Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L'Ange
Nicole van den Berg

jeudi 22 mai 2025

Symphonie N°2 de Mahler à l'OPS: Une symphonie "hénaurme" revit

 Pour clore les concerts de la saison 2024/2025 - avant la présentation de saison prochaine, le 4 juin et le Concert des Deux Rives, le 28 juin - l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et son chef Aziz Shokhakimov nous offrent la Symphonie N° 2 en do mineur de Gustav Mahler, appelée aussi "Resurrection". Cette symphonie marque un tournant, sinon une rupture stylistique et métaphysique dans l'oeuvre du musicien. Sa composition s'est étalée sur quelques années à partir de 1888 et ce n'est qu'en 1994, aux obsèques du musicien et chef d'orchestre Hans von Bülow, où il entend le choral  de Friedrich Gottlieb Klopstock Aufersteh’n (Ressusciter), qu'il conçoit la forme définitive de la symphonie dont il n'avait que écrit le premier mouvement, sous forme d'un poème symphonique intitulé Todtenfeier (Cérémonie funéraire), d’après un poème épique d'Adam Mickiewiczt, et une ébauche des deux courts mouvements suivants.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


La symphonie appelle un effectif assez impressionnant, plus de cent musiciens sur scène et les choeurs à la fois de l'Opéra National du Rhin et du Choeur Philharmonique de Strasbourg ainsi que la mezzo-soprano Anna Kissjudit et la soprano Valentina Farcas pour la partie chantée du quatrième mouvement pour la première et des deux pour le dernier mouvement. 

Le premier mouvement, Allegro maestoso démarre sur une tonalité grave, avec les contrebasses et les violoncelles qui attaquent dans un rythme lancinant, suivis des cors et des vents qui montent en gamme. L'orchestre prend de la puissance et nous prend et nous bouscule. Une tension s'installe et nous saisit. Les cuivres se font éclatants et alternent avec des ambiances plus funèbres. Les deux harpes instillent un semblant de douceur tout comme les flûtes, mais le mouvement passe alternativement de moments plus calmes mais sombres, comme une marche funèbre, à des passages impétueux, pour s'éteindre doucement avant de finir dans un dernier sursaut.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Avec le deuxième mouvement, précédé d'une pause, l'Andante modérato - Sehr gemächlich (très modéré), est une forme de danse paysanne, assez lente qui se suspend et repart plus sautillante encore. Comme un air de boite à musique un peu nostalgique, qui se diffuse, suivi de quelques dissonances et ruptures harmoniques.  

Le troisième mouvement, un Scherzo, In Ruhig fliessender Bewegung (En un mouvement tranquille et coulant) est une réécriture de son Lied Des Antonius von Padua Fischpredig - le Sermon aux poissons de Saint Antoine de Padoue. C'est une série de mouvements tournoyants, comme une valse, les vents apportant des éclats colorés et qui culminent dans un fougueux et puissant éclat final, soutenus par les cymbales et le gong.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Le quatrième mouvement Uhrlicht (Lumière primaire) - Sehr Feierlich, aber schlicht (Très solennel, mais modeste) démarre très doucement avec la voix posée et presque d'outre-tombe d'Anna Kissjudit qui, accompagnée tout doucement par l'orchestre, chante le récit populaire de Des Knaben Wunderhorn, cet enfant qui souhaite accéder aux cieux: Ich bin von Gott und will wieder zu Gott - Je viens de Dieu et je retournerai à Dieu. Cette prière, très simple, fait la bascule vers le dernier mouvement, le Finale.

Ce dernier mouvement, de plus d'une demi-heure, est une vaste fresque musicale, appelant choeurs, orgue et tout l'orchestre, dont une partie (les vents, trompettes, cors et bassons) va jouer à l'extérieur de la salle, ce qui apporte une impression étrange d'au-delà à l'écoute. Quelques vents jouent également avec des sourdines. Le mouvement commence dans un éclat total, un jaillissement puissant, pour poser tous les éléments et amener dans une tension croissante à l'arrivée des choeurs mystérieux, surprenants au bout de plus de vingt minutes après le début, après une tension des flûtes et des cymbales tenue et ténue. C'est comme une apparition, une lente émergence, mystérieuse, comme venue d'ailleurs: "Lève-toi, oui, tu te lèvera à nouveau, Ma poussière, après un court repos ! La vie éternelle, celui qui t'a appelé va te la donner à nouveau.". Il prend une valeur presque métaphysique, s'élargissant vers le cosmique. C'est une lente montée vers la lumière que l'orchestre, avec les cuivres éclatants, accompagne de fortes frappes de cloches brutes. Et la mezzo et la soprano, de concert, chantent la délivrance de la douleur et de la mort tandis que le choeur lance en puissance son message "Bereite dich zu leben - Prépare-toi à vivre" dans un puissant élan final.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


C'est une incroyable prestation, saluée comme il se doit par le public qui applaudit longuement le chef, Aziz Shokhakimov pour sa performance de direction à la fois de l'orchestre et des choeurs, magnifiquement entraînés par Hendrik Haas et Catherine Bolzinger et des deux solistes, toutes les deux magnifiques et sans excès, Anna Kissjudit et Valentina Farkas. Et bien sûr tous les membres de l'orchestre et les solistes qui sont très sollicités, que ce soient les violoncelles au début, et les contrebasses, les timbales et les percussions (les petits coups de clochettes et les gros coups de marteau sur les cloches plates), les clarinettes et hautbois ou les bassons, le trombone, les flûtes et l'orgue en final et bien sûr, j'en ai déjà parlé, les deux harpistes. Car il est vrai que dans cette symphonie, Gustav Mahler arrive à passer d'une puissance d'ensemble à des coups de projecteur et des détails musicaux d'une extrême précision. Cette symphonie faisant un pont entre Beethoven, Wagner et la modernité de la musique du XXème siècle. Et ce concert nous en a donné toutes les sensations, de la plus infime à la plus puissante.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


 

samedi 22 mars 2025

Amérique un concert de l'OPS: du lyrisme romantique aux musiques dansantes

 Avec le programme Amérique, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction d'Aziz Shokhakimov fait le grand écart. Rien à voir bien sûr avec Amériques, l'oeuvre une peu plus radicale d'Edgar Varèse qu'il a créé en 1926 avec percussions et bruit de sirènes.

L'Adagio pour cordes Op.11 (1936) de Samuel Barber qui ouvre le concert est pourtant une oeuvre mondialement connue, au point d'éclipser les autres pièces du compositeur. Elle est souvent jouée aux Etats-Unis pour des cérémonies commémoratives, comme des enterrements de chef d'état et a été utilisée dans de nombreux films (dans Amélie Poulain par exemple, en citation ironique, elle accompagne l'enterrement rêvé de l'héroïne qu'elle suit sur un écran de télé noir & blanc). Elle commence donc très doucement, lentement, comme un long fleuve tranquille qui glisse et s'étale, mélancolique, dans de vastes horizons, prenant quelquefois des respirations. La directions d'Aziz Shokhakimov se fait enveloppante et tout en délicatesse pendant ce voyage intérieur de presque dix minutes qui finit tout en retenue, et s'évanouit.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Le style ne change pas vraiment avec le début du Concerto pour clarinette et orchestre d'Aaron Coplan puisque nous démarrons aussi dans la douceur. Une harpe et un piano accompagnent la clarinette de Sébastien Koebel qui prend la suite de Benny Goodman à qui la pièce était dédié et qui l'a crée en 1950, car il était autant musicien de jazz que de musique classique. Cette pièce est emblématique pour Sébastien Koebel, l'ayant entendu jouer par son professeur au Conservatoire de Paris, Richard Vieille et il la jouera même pour son diplôme en 1999 qui lui vaudra le premier Prix à l'unanimité. Après une première partie assez intériorisée et douce, un peu moins triste pourtant que Barber, les cordes font un beau tapis sonore à la clarinette, accompagnés de temps en temps par la harpe et le piano.

 

Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Puis la clarinettiste se lance dans un solo qui accélère et l'on peut apprécier toute la virtuosité de Sébastien Koebel qui se laisse aller à des mouvements de danse - rappelons qu'Aaron Coplan a créé quelques partitions pour des ballets en plus de ses compositions de musique de film pour lesquels il est un peu plus connu. Là-dessus le piano et le reste de l'orchestre nous emmènent dans un rythme sautillant et primesautier où la clarinette entre dans un dialogue entraînant avec le piano en écho et le reste de l'orchestre qui deviennent bien joyeux. Une composition bien imagée qui s'enflamme et part au pas de course dans un élan final qui s'envole.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Le public ravi en redemande et Sébastien Koebel nous offre un duo piano clarinette avec le début de la transcription de la Rhapsody in Blue de Gershwin.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Suit la composition du poème symphonique Un Américain à Paris qui verra l'adaptation cinématographique - et chorégraphique de Vincent Minnelli. Elle a été créée à New York en 1928 et inspirée par un voyage à Paris. Elle décrit bien les aspects énergiques dynamiques et foisonnants de la grande ville. En plus des klaxons de voitures, les percussions, glockenspiel et timbales, mais aussi une célesta, des saxophone, un tuba et une trompette bouchée nous font voyager dans les bruits de la ville et ses changements de décor, ses moments plus calmes ou langoureux et des parties dansantes bien sûr - Ils ont le rythme ! La direction du chef Aziz Shokhakimov est précise et le jeu de l'orchestre est bien clair et détaillé. Après l'entracte, nous restons avec Gershwin et des musiques "dansantes". Et c'est son Ouverture Cubaine, dont le premier titre Rumba donne bien l'idée du ton rythmé de cette ouverture symphonique créée en 1932. C'est énergique, foisonnant. Le chef dirige en dansant et on passe très vite d'un air à un autre, on n'a pas le temps de s'ennuyer. On part dans de grandes envolées et des solos, dont la clarinette, puis à des moments plus graves et cela redevient entraînant et frais et les airs s'enchaînent, puisant dans des mélodies populaires cubaines. Un petit coup de fouet qui donne envie de se lever de son siège.


Et l'on termine avec Leonard Bernstein et la version des Danses symphoniques de West Side Story, créé en 1960 à partir du matériau de la comédie musicale qui avait été créée en 1957 avec Jerome Robbins - Le film réalisé avec succès par Robert Wise sortira lui en 1961. Leonard Bernstein s'appuie sur le matériau de la comédie musicale et après un prologue qui plante le décor de la rivalité des Sharks et des Jets, sept tableaux s'enchainent avant le finale tragique. Les airs (Somewhere) et les danses (Mambo, Cha-Cha) bien expressives qui voient Stephan Fougeroux bien actif et les musiciens donner de la voix ! Sandrine François a également droit à un superbe solo rejointe doucement par les cordes et les cors pour le finale, poignant.

Une bis énergique avec trombone et flûte clôt cette soirée où l'on se rêve dans une Amérique un peu nostalgique. 


La Fleur du Dimanche

mercredi 26 février 2025

Alexandre Kantorow avec l'OPS: l'âme de la musique au bout des doigts

 Alexandre Kantorow est une musicien prodige, et célèbre, un musicien des sommets. Après avoir joué pour l'ouverture des Jeux Olympiques 2024 Jeux d'eau de Ravel sous la pluie, il "monte" à Verbier pour jouer dans ce célébrissime festival des cimes. Non seulement pianiste concertiste précoce - il a donné ses premiers concerts à 16 ans - il a aussi été le seul Français a remporter le Concours Tchaïkovski (à 22 ans) à Moscou en 2019. C'est dire que ce concert de l'OPS est attendu et que les deux soirées sont demandées (il était déjà venu en 2022 pour jouer Saint-Saëns et en 2023 pour Tchaïkovski).  


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Le programme, conçu par Aziz Shokakimov et qu'il dirige ce soir, prouve sa volonté d'ouverture et c'est avec une pièce très contemporaine de Nina Senk, Shadows of Stillness crée en 2021 et dont l'orchestre avait déjà joué des extraits dans le programme pour jeune public "Silences" en 2021. L'OPS avait aussi créé la pièce Eléments, pour grand orchestre en 2023 de la jeune compositrice slovène. Le public ne s'attendait peut-être pas à une entrée en matière autant en douceur, avec un délicat son de cor comme un murmure et une suite très délicate et en retenue, variations de vents discrets qui se répondent, surgissent et repartent. Les masses sonores quelquefois en dissonance émergent et meurent comme des fils qui se tressent et se nouent, laissant une grande place à la sérénité et au calme. La musique très intériorisée crée une tension et demande une grande concentration. La pièce est courte, dans les cinq minutes, et s'achève dans la même délicatesse avec laquelle elle a commencé, portée par les vents légèrement soutenus par les cordes.


Alexandre Kantorov - Photo: Sasha Gusov


Le programme continue avec le Concerto pour Piano et Orchestre N° 4 en sol majeur opus 58 de Ludwig van Beethoven et c'est les doigts agiles d'Alexandre Kantorow qui de son toucher enchanteur lance au piano et avec douceur, la mélodie de l'Allegro non troppo, reprise par l'orchestre avec joie et énergie. Puis, dans une partie plus allègre et lyrique qui fait revenir le piano et introduit une dialogue complice. Kantorow aligne ave délice des gammes montantes et descendantes dans une liaison incroyablement liées en glissades folles. Les passages sont charmeurs après une dernière phrase très inspirée au piano l'orchestre clôt le mouvement et le public, conquis ne peut qu'applaudir pour saluer la performance. Pour le deuxième mouvement, l'Andante con moto, l'orchestre impose une tension grave que la piano reprend, s'ensuit un dialogue entre l'orchestre, surtout les cordes majestueuses et le piano qui calme le jeu et ce sont de magnifiques alternances entre le piano qui prend sa liberté, et quelquefois se permet des pauses, pour mettre en lumière les accords, et les mélodies qui surgissent ainsi en pleine conscience, magnifiques. L'équilibre entre le pianiste que l'on sent très libre dans son élan et le chef Aziz Shokakimov qui mène avec précision les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg au meilleur de sa forme se fait en toute complicité. 


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Après un dernier souffle qui s'éteint, s'enchaîne sans pause le Rondo vivace nerveux et virevoltant, plein d'énergie ou le dialogue entre piano et orchestre se fait plus serré, plus nerveux. Le jeu se fait plus rapide, une vraie course se met en place et l'atmosphère se fait plus altière, avec des ruptures et des syncopes, jusqu'à l'accord final. 


OPS - Alexandre Kantorow - Photo Teona Goreci


Le public jubile et bisse deux fois le jeune prodige qui joue d'abord une transcription pour piano d'une pièce de Richard Wagner puis une pièce une peu plus romantique, comme une rêverie. Et l'on s'étonne de la grande décontraction de ses longs bras quand il salue le public.


OPS - Aziz Shokhakimov 


Après l'entracte, place à la Symphonie N°4 en mi mineur op.98 de Johannes Brahms, cette dernière symphonie du maître, son chef-d'oeuvre en quelque sorte, va chercher du côté de Beethoven pour la forme et de Bach pour le dernier mouvement avec la repris d'un thème repris à de très nombreuses reprises. Elle démarre doucement en Allegro non troppo en une mélodie chantante que viennent bousculer vivement les vents. Dans le deuxième mouvement, Andante moderato, ce sont alternativement les cors, qui démarrent, puis les bassons et hautbois puis les flûtes qui nous emmènent dans la mélodie. Puis ce sont les cordes qui nous apaisent et qui teintent de nostalgie la narration. L'Allegro giocoso éclate en sonneries de corps et coups de timbales - et frappe du triangle, alternant ces mouvements puissants et des passages beaucoup plus doux, contrastant entre force et légèreté. Et terminant avec entrain et puissance.  Tout cela finit donc avec ce mouvement puissant et chantant de l'Allegro energico e passionato avec ce thème énoncé et repris en variations à de multiples reprises, alternant les ambiances et avec ce solo de flûte qui lui-même joue ces variations et effectivement pour finir, ces reprises avec les cymbales qui ponctuent la fin du mouvement et pour finir, cette coda finale  pathétique.

OPS - Aziz Shokhakimov - Alexandre Kantorow - Photo: Robert Becker 


Une magnifique soirée offerte par un chef et un orchestre au sommet, sans oublier la guest star du moment, Alexandre Kantorow.


La Fleur du Dimanche. 

vendredi 8 novembre 2024

Wayne Marshall, Paul Lay Trio et l'OPS pour le 39ème JAZZDOR : Rythme et danse

 Pour le lancement de la 39ème édition du Festival JAZZDOR, qui est aussi sa dernière saison à la direction du festival, Philippe Ochem réalise un coup de maître: Rassembler au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction de Wayne Marshall, le pianiste et chef anglais spécialisé dans la musique des Etats-Unis du XXème siècle et le Paul Lay trio. Le pianiste Paul Lay, considéré comme un des plus grands pianistes de sa génération, a orchestré avec Philippe Maniez les pièces de Gershwin, jouées en première partie, en particulier la célébrissime Rhapsody in Blue dans la version de 1942 (la troisième version pour grand orchestre). Le programme est alléchant: outre Gershwin, nous trouvons aussi Kurt Weill et Leonard Bernstein et tout cela attire du monde. La salle Erasme est pleine, un succès, et le public attend avec impatience le début du concert.

 

JAZZDOR - OPS - Paul Lay - Photo: Teona Goreci

 

Ce n'est pas le célèbre glissando à la clarinette qui introduit Rhapsody in Blue (qui n'était d'ailleurs pas dans la partition originelle de Gershwin) qui ouvre la soirée, mais deux standards de Gershwin, Nice work if you can get it et It ain't necessarily so, également orchestrés par Paul Lay qui donnent au trio l'honneur de lancer la bal - et le rythme. C'est donc sur une belle dynamique et une énergie entraînante que le trio composé autour de Paul Lay par Donald Kontomanou à la batterie, précis et discret et Clemens van  de Feen à la contrebasse subtil et énergique se lance. 

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Paul Lay Tr io- Photo: Teona Goreci

Paul Lay au piano, dans son habit scintillant, a un jeu vraiment virtuose et énergique, et ils partent sur un rythme entrainant repris avec fougue par l'orchestre. Le deuxième standard, extrait de Porgy and Bess, est plus lent et plus bluesy. Avec Rhapsody in Blue, l'orchestre et les solistes, en particulier la clarinette et les deux saxophones peuvent exprimer tous leurs talents de jeu jazzistique et d'improvisation. 

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Paul Lay - Photo: Teona Goreci

Wayne Marshall apporte toute sa grâce à diriger avec empathie et précision,, mais aussi une grande sensibilité ce chef-d'oeuvre qui fait le pont entre la musique savante et la musique populaire. 

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Photo: Teona Goreci

Il laisse la bride sur le cou du pianiste et du trio qui insuffle un esprit de liberté à cette partition dynamique et dansante. Il y a de la puissance, de l'emphase, des changements de rythme et un subtil et intelligent dialogue entre le trio et l'orchestre. Le chef Wayne Marshall y amène toute sa sensibilité et son sens de l'équilibre, laissant et l'orchestre et les solistes ou le trio prendre les rênes de cette pièce vivante, pleine d'entrain et d'allant, de rythme et d'énergie. 

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Paul Lay - Photo: Teona Goreci

Un vrai plaisir. Le public ne s'y trompe pas qui gratifie les musiciens d'applaudissements nourris. Ceux-ci en retour offrent un magnifique Summertime tout en douceur où le chef se permet une incursion au piano et tous deux nous offrent une très belle improvisation à deux puis à quatre mais avant de redonner la main à l'orchestre. Un second bis de Paul Lay nous prouve si c'était encore nécessaire qu'il  maîtrise cette Rhapsodie dont il nous interprète une variation piano jazz solo décalée.

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Photo: Teona Goreci

Pour la deuxième partie, nous avons droit à une pièce de Kurt Weill qui a été créée à New York en 1949 à partir de sa comédie Musicale Woman in the Dark présentée à Brodway en 1941. Elle est constituée de six mouvements variés, très divers, passant de moments calmes et sereins ponctués de quelques coups d'éclats à des passages dignes de fanfares ou de musique festive ou martiale et même un discret boléro ou une danse sautillante et encore des airs qui pourraient être une musique de film. L'orchestre, qui joue maintenant sans le trio jazz amène toute sa vie et son énergie sous la direction du chef qui module en finesse le jeu des musiciens.

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Photo: Teona Goreci


Et pour finir, la suite de Ballet Fancy Free de Leonard Bernstein pour un ballet de Jerome Robbins (celui de West Side Story) créé en 1944. L'argument est la rencontre dans un bar (à marins) de trois marins et de deux filles et une battle de danse (déjà à l'époque) pour conquérir le coeur des filles (celui qui perd devra se retirer). Nous avons donc ici une pièce enjouée, dansante (avec les trois variations - le Galop, la Valse et Danzon) avec une série de changements de rythme, d'ambiance, du suspense, des envolées, des collisions et des collages mais surtout une très belle dynamique et un piano bastringue presque rétro très présent. Une très belle pièce qui conclut cette soirée qui voit avec succès se répondre la tradition et la modernité, le jazz et le classique par delà les ans et les océans. 

 

JAZZDOR - OPS - Wayne Marshall - Photo: Teona Goreci

En tout cas une très belle ouverture de festival et un beau succès.


La Fleur du Dimanche

jeudi 10 octobre 2024

Nemanja Radulovic à l'OPS: Le violon sur le coeur

 Le violoniste serbe presque quarantenaire Nemanja Radulovic, à l'occasion de sa résidence à l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg nous fait le magnifique cadeau de ce concert dédié au violon. Cet artiste mondialement connu qui a déjà sorti de nombreux disques et qui enchaine presque cent concerts par an dans le monde entier (dont l'ouverture des BBC Proms cette année) a commencé le violon à 7 ans. A douze il a le prix de la Ville de Belgrade et l'année d'après le prix Talent de l'année de la République Serbe. L'année suivante il part à Sarrebruck pour y étudier au conservatoire. A quatorze ans il arrive en France, au Conservatoire de Paris pour y étudier avec Patrick Fontanarosa. En plus d'être soliste, il est fidèle à ses partenaires du groupe Double Sens (avec des musiciens de son pays) et l'ensemble Les trilles du Diable. Le nom du groupe n'étonne pas trop parce que lorsqu'il joue, il ressemble à un gentil petit diable. Il jouait avec un violon de Jean-Baptiste Vuillaume de 1943 mais il l'a abandonné pour un autre, anonyme.


OPS - Nemanja Radulovic - Jaime Martin - Khatchatourian - Photo: David Amiot

Le concert débute, sous la direction de Jaime Martin (avec qui il a d'ailleurs joué au BBC Proms en septembre), avec les Danses de Galanta (1933) de Zoltan Kodaly. C'est une pièce qu'il a créée en se basant sur des mélodies de musiciens tzigane de la petite ville de Galanta, des danses hongroises. La pièce est très dansante, avec une longue et lente introduction à la clarinette (impeccable Sébastien Koebel), les vents, flûtes, hautbois sont d'ailleurs à la fête pour l'ensemble du concert. Le début est un peu mélancolique, nostalgique, avec des moments d'emphase et des passages d'équipages (et le glockenspiel des chevaux). C'est bien dansant aussi, surtout dans la deuxième partie, plus orientalisante. Le chef Jaime Martin accompagne tout cela gaiement en dansant lui aussi. Le tempo s'accélère, des grondements s'élèvent et se font plus graves. Le chef, majestueusement distribue les interventions des instruments dans l'espace avec agilité et grâce. S'ensuit une très forte montée en puissance qu'il coupe net. Et la clarinette et le hautbois(formidable  Samuel Retaillaud) lancent leurs dernières mélodies avant la brève et rapide montée finale.


OPS - Nemanja Radulovic - Jaime Martin - Khatchatourian - Photo: David Amiot

Puis, avec le Concerto pour violon en ré mineur d'Aram Katchatourian entre en scène Nemanja Radulovic qui peut démontrer que lui et le violon ne font qu'un. Après une introduction orchestrale et la présentation rapide du thème, il dialogue avec l'orchestre puis execute quelques cadences endiablées. Suit une très beau dialogue entre le violon et la clarinette, toujours magistrale de Sébastien Koebel et d'une extrême finesse. L'orchestre reprend en rythme allègre puis calme le jeu pour un passage plus serein mais le violon s'enflamme à nouveau. 

Dans le deuxième mouvement, c'est le basson qui introduit, suivi du rythme lent des cordes et cela continue presque comme une valse triste. Le mouvement est calme et serein et les cordes basses appuient en pizzicato dans des airs où le violon et l'orchestre se répondent et se soutiennent. Le troisième mouvement, allegro vivace, après une introduction de l'orchestre voit un rapide dialogue entre le violon et l'orchestre et aussi les flûtes, clarinettes, hautbois et autres vents. Les échanges, très dansant sont rapides et la fin claque.


OPS - Nemanja Radulovic - Jaime Martin - Khatchatourian - Photo: Robert Becker

OPS - Nemanja Radulovic - Jaime Martin - Khatchatourian - Photo: Robert Becker


Pour répondre à l'enthousiasme du public, Nemanja Radulovic nous offre en bis, après avoir remercié tout le monde pour l'accueil lors de sa résidence à Strasbourg, un délicat et émouvant duo avec Charlotte Juillard, violon super solo de l'orchestre dans lequel on sent une réelle complicité.


OPS - Charlotte Juillard - Nemanja Radulovic - Photo: Robert Becker


Après l'entracte, la soirée s'achève avec la Symphonie N° 8 en sol majeur "Tchécoslovaque" d'Antonin Dvorak. Le premier  mouvement Allegro con brio est ample et vif tandis que le deuxième est plus grave. Un dialogue s'instaure entre la clarinette, la flûte, le hautbois puis l'orchestre. Et cela devient un peu plus dansant pour finir avec un nouveau dialogue. Dans le troisième mouvement, allegretto grazioso, l'air devient vraiment dansant et léger, simple et léger, toujours avec les vents délicats.

Ce seront les trompettes qui vont lancer le quatrième mouvement avec une sonnerie magistrale et des coups de tambour. Puis les violoncelles de l'orchestre prennent la relève pour une mélodie d'abord posée qui s'accélère et se répète plus ou moins lentement. A la flûte Sandrine François nous joue un solo virtuose et c'est parti pour le retour en variations de la mélodie. Le chef accompagne cela en amples  mouvements empathiques et pour finir, accélère en apothéose dans une bacchanale en éclat grandiose.


OPS - Jaime Martin - Antonin Dvorak - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


Concert OPS - Nemanja Radulovic

A Strasbourg, le 10 et le 11 octobre au Palais de la Musique et des Congrès.

  

dimanche 15 septembre 2024

Picture a day like this de George Benjamin à l'Opéra: Le Bonheur est dans la main, et dans la salle

 Strasbourg est une ville de musique - et de musiciens. La musique y vit au présent. La musique contemporaine, elle, y a installé ses quartiers à l'automne depuis la naissance du Festival Musica en 1983. Septembre voit la saison démarrer avec une large proposition de musiques d'aujourd'hui. L'Opéra National du Rhin y est aussi partie prenante avec déjà dans le passé des création avec le Festival Musica et, cette année, en préambule du Festival, c'est la dernière production de George Benjamin Picture a day like this qui fait l'ouverture de saison.


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


L'opéra est le quatrième d'une collaboration avec le dramaturge anglais Martin Crimp, son collaborateur attitré et préféré pour le livret. Cette pièce revient à des dimensions d'opéra de chambre et prend la forme d'un récit plus ou moins initiatique comme un conte moderne. Il s'agit d'une quête ou d'une réflexion sur le bonheur qui fait référence à des récits anciens, la mort d'Alexandre, un conte européen et une légende bouddhiste transposée dans le monde d'aujourd'hui. En l'occurrence, la quête d'un "bouton de manche" pour ressusciter son enfant mort alors qu'il commençait à faire des phrases complètes. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Le début a même un petit côté brechtien lorsque l'héroïne, le personnage principal, cette Femme simple et habillée sobrement commence à chanter, sans "ouverture", le récit de son histoire presqu'a capella, avec une petite touche de piano, l'orchestre arrivant doucement. Elle va quelquefois jeter un regard rétrospectif sur ce qu'elle a fait ou a vécu dans les différentes rencontres. Ema Nikolovska l'interprète avec toute la sobriété et toute la force de ce personnage qui traverse la pièce et ce que l'on pourrait appeler les épreuves initiatiques avec une très belle présence. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Le décor, la lumière et la mise en scène conjointe de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma apportent par contre une lecture plus moderne et presque psychanalytique de cette mini Odyssée. La boîte noire dans laquelle se trouvent littéralement enfermés les protagonistes, les silhouettes qui tournent autour de la Femme, comme des esprits, et les différents personnages que rencontre cette Femme apparaissant presque par magie en venant des différents côtés de cette boite laissent presque penser que cette histoire se passe dans la tête de la Femme. Hypothèse qui est renforcée par la réplique de l'ultime personnage rencontré, Zabelle qui dit: "I'm happy only because I don't exist - Je suis heureuse seulement parce que je n'existe pas". La page de livre (la liste) qui traverse toute la pièce pourrait aussi confirmer l'indice que cette histoire ne peut être qu'imaginaire, une mise en abyme de la pièce en quelque sorte.


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Mais cet imaginaire s'inscrit totalement dans un regard critique du présent, avec le vocabulaire utilisé par les protagonistes, les lieux et les oeuvres d'art citées et les problématiques soulevées dans la pièce: le transgenre, la polysexualité, la modernisation du travail et les robots remplaçant la main de l'homme et son emploi mais aussi la question de harcèlement et du consentement. L'humour n'est pas absent avec par exemple le remplacement de l'objet de la quête, un bouton, par une "zip" - une fermeture éclair, ou les amours diverses et variées (même une transgenre d'un coffee shop pour la première rencontre ou la remarque de l'artisan "je tuerai pour un couteau" ou encore la remarque de la compositrice à l'annonce de la mort de l'enfant. Mais aussi le désespoir vécu ou subit des protagonistes. Les interprètes sont excellents dans leurs doubles rôles: Cameron Shahbazi pour le Lover et l'assistant de la compositrice, joué par Beate Mordal (également l'Amante), bien débordée et stressée, ou John Brancy, l'Artisan et le Collectionneur dans deux rôles bien différents. Et bien sûr, cette créature mystérieuse et "intouchable" qu'est l'intemporelle Zabelle interprétée avec virtuosité et énergie par Nikola Hillebrand. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Pour cet épisode, un univers d'eau rempli de fleurs mystérieuses - en réalité des substances toxiques évolutives - de l'artiste Hicham Berrada créent un nouvel espace en contrepoint de cette boite noire industrielle qui ne s'illumine que quand il y a des reflets de personnages éclairés (les "ombres", elles se découpent en noir), ce qui circonscrit l'espace - qui change d'ailleurs avec le collectionneur et ses murs blancs dont on ne peut qu'imaginer les tableaux hors de prix qu'ils sont censés exposer (Warhol, Matisse, Basquiat, Degas, Franz Hals, Klee,...).


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


L'ensemble des décors des différents épisodes à la fois simples et signifiants, symbolisant les situations et les personnages est d'une belle facture et d'une belle efficacité, tout comme le livret. Les costumes de Marie La Rocca sont aussi très beaux et efficaces (le costume de l'artisan boutonnier-nacrier est un chef-d'oeuvre) Et la musique, qui laisse la place à la voix et au sens, l'accompagne dans les différentes situations et états d'esprit sans être redondante. Elle souligne les instants tragiques et de tensions et tout en laissant des moments de calme et de quiétude. Elle apporte la part de surnaturel, de magique et d'irréel qui nous fait nous embarquer dans ce voyage presqu'intérieur d'une rare beauté. Un très beau moment suspendu plein de charme et d'introspection. 

Et une belle réussite de cette équipe très créative et inventive servie par des interprètes magnifiques et un orchestre - cette version "légère" de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg - à la fois délicat mais sachant être puissant sous la direction éclairée d'Alphonse Cemin qui connait bien le monde de Benjamin et de Crimp. Une réussite. Un conte de fées d'aujourd'hui.


La Fleur du Dimanche


P.S. : Vous vous demandez peut-être le sens du titre. Vous le comprendrez à la fin de la pièce. En fait chacun de nous tient son bonheur dans sa main, il suffit de l'y voir et de l'y garder.


Distribution

Direction musicale : Alphonse Cemin

Mise en scène, décors, lumières, dramaturgie : Daniel Jeanneteau, Marie-Christine Soma

Costumes : Marie La Rocca

Vidéo : Hicham Berrada

Les Artistes

La Femme : Ema Nikolovska

Zabelle : Nikola Hillebrand

L’Amante, la Compositrice : Beate Mordal

L’Amant, l’Assistant : Cameron Shahbazi

L’Artisan, le Collectionneur : John Brancy


Orchestre philharmonique de Strasbourg