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mercredi 26 février 2025

Alexandre Kantorow avec l'OPS: l'âme de la musique au bout des doigts

 Alexandre Kantorow est une musicien prodige, et célèbre, un musicien des sommets. Après avoir joué pour l'ouverture des Jeux Olympiques 2024 Jeux d'eau de Ravel sous la pluie, il "monte" à Verbier pour jouer dans ce célébrissime festival des cimes. Non seulement pianiste concertiste précoce - il a donné ses premiers concerts à 16 ans - il a aussi été le seul Français a remporter le Concours Tchaïkovski (à 22 ans) à Moscou en 2019. C'est dire que ce concert de l'OPS est attendu et que les deux soirées sont demandées (il était déjà venu en 2022 pour jouer Saint-Saëns et en 2023 pour Tchaïkovski).  


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Le programme, conçu par Aziz Shokakimov et qu'il dirige ce soir, prouve sa volonté d'ouverture et c'est avec une pièce très contemporaine de Nina Senk, Shadows of Stillness crée en 2021 et dont l'orchestre avait déjà joué des extraits dans le programme pour jeune public "Silences" en 2021. L'OPS avait aussi créé la pièce Eléments, pour grand orchestre en 2023 de la jeune compositrice slovène. Le public ne s'attendait peut-être pas à une entrée en matière autant en douceur, avec un délicat son de cor comme un murmure et une suite très délicate et en retenue, variations de vents discrets qui se répondent, surgissent et repartent. Les masses sonores quelquefois en dissonance émergent et meurent comme des fils qui se tressent et se nouent, laissant une grande place à la sérénité et au calme. La musique très intériorisée crée une tension et demande une grande concentration. La pièce est courte, dans les cinq minutes, et s'achève dans la même délicatesse avec laquelle elle a commencé, portée par les vents légèrement soutenus par les cordes.


Alexandre Kantorov - Photo: Sasha Gusov


Le programme continue avec le Concerto pour Piano et Orchestre N° 4 en sol majeur opus 58 de Ludwig van Beethoven et c'est les doigts agiles d'Alexandre Kantorow qui de son toucher enchanteur lance au piano et avec douceur, la mélodie de l'Allegro non troppo, reprise par l'orchestre avec joie et énergie. Puis, dans une partie plus allègre et lyrique qui fait revenir le piano et introduit une dialogue complice. Kantorow aligne ave délice des gammes montantes et descendantes dans une liaison incroyablement liées en glissades folles. Les passages sont charmeurs après une dernière phrase très inspirée au piano l'orchestre clôt le mouvement et le public, conquis ne peut qu'applaudir pour saluer la performance. Pour le deuxième mouvement, l'Andante con moto, l'orchestre impose une tension grave que la piano reprend, s'ensuit un dialogue entre l'orchestre, surtout les cordes majestueuses et le piano qui calme le jeu et ce sont de magnifiques alternances entre le piano qui prend sa liberté, et quelquefois se permet des pauses, pour mettre en lumière les accords, et les mélodies qui surgissent ainsi en pleine conscience, magnifiques. L'équilibre entre le pianiste que l'on sent très libre dans son élan et le chef Aziz Shokakimov qui mène avec précision les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg au meilleur de sa forme se fait en toute complicité. 


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Après un dernier souffle qui s'éteint, s'enchaîne sans pause le Rondo vivace nerveux et virevoltant, plein d'énergie ou le dialogue entre piano et orchestre se fait plus serré, plus nerveux. Le jeu se fait plus rapide, une vraie course se met en place et l'atmosphère se fait plus altière, avec des ruptures et des syncopes, jusqu'à l'accord final. 


OPS - Alexandre Kantorow - Photo Teona Goreci


Le public jubile et bisse deux fois le jeune prodige qui joue d'abord une transcription pour piano d'une pièce de Richard Wagner puis une pièce une peu plus romantique, comme une rêverie. Et l'on s'étonne de la grande décontraction de ses longs bras quand il salue le public.


OPS - Aziz Shokhakimov 


Après l'entracte, place à la Symphonie N°4 en mi mineur op.98 de Johannes Brahms, cette dernière symphonie du maître, son chef-d'oeuvre en quelque sorte, va chercher du côté de Beethoven pour la forme et de Bach pour le dernier mouvement avec la repris d'un thème repris à de très nombreuses reprises. Elle démarre doucement en Allegro non troppo en une mélodie chantante que viennent bousculer vivement les vents. Dans le deuxième mouvement, Andante moderato, ce sont alternativement les cors, qui démarrent, puis les bassons et hautbois puis les flûtes qui nous emmènent dans la mélodie. Puis ce sont les cordes qui nous apaisent et qui teintent de nostalgie la narration. L'Allegro giocoso éclate en sonneries de corps et coups de timbales - et frappe du triangle, alternant ces mouvements puissants et des passages beaucoup plus doux, contrastant entre force et légèreté. Et terminant avec entrain et puissance.  Tout cela finit donc avec ce mouvement puissant et chantant de l'Allegro energico e passionato avec ce thème énoncé et repris en variations à de multiples reprises, alternant les ambiances et avec ce solo de flûte qui lui-même joue ces variations et effectivement pour finir, ces reprises avec les cymbales qui ponctuent la fin du mouvement et pour finir, cette coda finale  pathétique.

OPS - Aziz Shokhakimov - Alexandre Kantorow - Photo: Robert Becker 


Une magnifique soirée offerte par un chef et un orchestre au sommet, sans oublier la guest star du moment, Alexandre Kantorow.


La Fleur du Dimanche. 

vendredi 14 avril 2023

La 9ème de Beethoven pour les 60 ans du Traité de l'Elysée: Une soirée d'émotion et de partage

 Quelle belle et juste initiative de Rainer Wüstenhagen de l'Orchesterverein de Stuttgart et de Catherine Bolzinger du Choeur Philhamonique de Strasbourg d'avoir concrétisé ce projet commun de concert à Strasbourg et à Stuttgart pour célébrer les soixante ans de la signature du Traité de L'Elysée en 1963. Signé par Konrad Adenauer - à l'origine de l'idée - et le Général de Gaulle, il a marqué le début d'une collaboration active entre nos deux pays frères. Le concert se place aussi dans la lignée des 70 ans de la création du Parlement Européen par Robert Schuman et du jumelage entre Stuttgart et Strasbourg en 1962.  C'est dire que cet événement a beaucoup de parrains et de marraines qui veillent sur sa destinée. Et un public nombreux qui remplit l'église Saint Paul à Strasbourg pour assister à cet événement mémorable. Et magnifique.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - Dona Nobis Pacem - Peteris Vasks - Photo: lfdd


Le concert commence avec le  Dona Nobis Pacem pour chœur mixte et cordes (1996) du compositeur letton Pēteris Vasks, dirigé avec brio par Catherine Bolzinger. Les cordes jouent une mélodie grave et lente puis se font plus aiguës, plaintives, alors que le choeur composé de plus de soixante choristes emplit de sa puissance tout l'église Saint Paul. Les chanteuses et les chanteurs sont placés au fond du choeur, derrière l'Orchesterverein de Stuttgart qui regroupe des musiciens amateurs (dans tous les sens du terme), et des professionnels qui leur prêtent main forte. 


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - Dona Nobis Pacem - Peteris Vasks - Photo: lfdd


La puissance monte encore, complétée par les cordes. Tout comme le ton monte en gamme. Et on arrive à une apothéose quand les violons crient leur dissonance. Et tout s'achève par la phrase, répétée Dona nobis Pacem. (Donnez nous la paix). Cette prière, réitérée par Pēteris Vasks lui-même dans le programme où il dédie ce chant en particulier aux Ukrainiens, disant "Je souhaite que le Dona Nobis Pacem retentisse avec chaleur et ferveur - plein d'espoir et de d'amour. La lumière l'emporte toujours sur les ténèbres." Le message est passé avec force.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd


Nous arrivons à la pièce en majesté de Ludwig Van Beethoven, dont l'Ode à la Joie bien connue est devenu l'hymne européen. 

C'est le chef d'origine philippine basé à Stuttgart et qui est à la direction artistique de l'Orchesterverein depuis 2012, Alexander G. Adiarte qui prend en main la direction de l'orchestre et des choeurs pour ce monument de la musique symphonique.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd


L'allegro ma non troppo, un poco maestroso démarre effectivement majestueusement, avec l'air léger des flûtes, qui s'y intercale. Le mouvement monte en ondoiements avec une puissance qu'insuffle le chef très expressif dans sa direction. Il fait corps avec la musique. Les cors, puis les hautbois reprennent l'air précédent.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd


Le deuxième mouvement molto vivace démarre avec fracas par sa célèbre entrée et son rythme rapide et entraînant qui caracole et s'envole.

Puis l'adagio molto e cantabile - Andante moderato continue en douceur et langueur, comme un air dansé. Puis résonnent les trompettes, l'heure devient grave, et la suite est annoncée.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd


Cette suite, le célèbre quatrième mouvement où interviennent les solistes et les choeurs avec l'Ode à la joie de Schiller.  D'abord les contrebasses dialoguent avec les trompettes et la timbale, puis ce sont les violoncelles et l'ensemble des vents qui annoncent les choeurs. L'air, émouvant émerge doucement, d'abord les contrebasses, puis les altos et les violoncelles s'étend à toutes les cordes, repris à l'unisson. Enfin la magnifique voix de baryton de Damien Gastl entonne l'air magnifique avec un "O Freude" puissant. Il emplit l'église et un frisson parcourt le public. Le choeur reprend la strophe, ainsi que les trois autres solistes, la soprano Andreea Soare, l'alto Belinda Kunz et le ténor Glen Cunningham. Toute la puissance du magnifique Choeur du Philharmonique éclate à la reprise de la strophe. Suit la célèbre marche Allegro assai vivace (alle marica) popularisé par Stanley Kubrick dans Orange Mécanique dans la version de Wendy Carlos, ici interprété avec fouge par le ténor Glen Cunningham:

Freude, schöner Götterfunken,
Tochter aus Elysium,
Wir betreten feuertrunken,
Himmlische, dein Heiligthum!
Deine Zauber binden wieder
Was die Mode streng geteilt;
Alle Menschen werden Brüder,
Wo dein sanfter Flügel weilt.

Joie, belle étincelle divine,
Fille de l'assemblée des dieux,
Nous pénétrons, ivres de feu,
Céleste, ton royaume !
Tes magies renouent
Ce que les coutumes avec rigueur divisent;
Tous les humains deviennent frères,
Là où ta douce aile s'étend.


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd


La suite des mouvements s'enchaînent dans un tourbillon entre l'orchestre, le choeur et les solistes, dont les très belles voix de la soprano Andreea Soare et de l'alto Belinda Kunz qui s'entrelacent en canon. Le chef Alexander G. Adiarte est complètement immergé dans la monumentale partition de Beethoven qu'il partage avec une fougue sans égale avec son orchestre, les chanteuses et les chanteurs. 


Choeur du Philhamonique - OVStuttgart - 9ème Symphonie - Beethoven - Photo: lfdd 


Partage qui touche au plus profond le public présent qui éclate en applaudissements à la note finale et ne lâche pas son enthousiasme au point que le chef reprend en bis une strophe de l'Ode à la Joie, invitant l'ensemble du public à se joindre aux musiciens, chanteurs et choristes pour un dernier élan partagé et émouvant. Ce que font toutes et tous en se levant pour communier dans cette paix désirée, cette joie, belle étincelle des dieux.


La Fleur du Dimanche