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lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

jeudi 19 juin 2025

Sweeney Todd à l'Opéra National du Rhin: La vengeance du barbier de Fleet Street se déguste chaud avec délice

 Comment peut-on qualifier Sweeney Todd, l'oeuvre de Stephen Sondheim présentée actuellement à l'Opéra National du Rhin à Strasbourg ? On peut parler d'opéra, d'opérette, de comédie musicale, et de théâtre musical. De théâtre dans le théâtre même puisque la scène encadre une autre scène comme décor, représentant ce qui pourrait être un théâtre élisabéthain avec rideau rouge qui se lève. C'est d'ailleurs un peu de cela parce que la pièce commence curieusement par des sonorités d'orgue qui impulsent un ton gothique à l'ouverture, suivi d'une sonnerie un peu grêle de vieille salle de théâtre ou de sifflet d'usine. Et le rideau s'ouvre sur un choeur puissant, qui, comme dans une tragédie antique, nous conte l'histoire du retour du héros après une longue absence, sur fond de vengeance longuement murie.

 

Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Cela continue comme une pièce de Shakespeare pleine de bruit et de fureur, puis s'engage dans une comédie musicale avec chanteurs sonorisés qui nous donnent une réelle impression de spectacle de Brodway - où la pièce a d'ailleurs été créée en 1979. Et tout au long, nous allons balancer entre une très belle variété de modes de jeu, avec grand orchestre, chansons populaires, récitatifs, leitmotivs, chants et duos, textes parlés et airs qui, lancés par un ou plusieurs interprètes sont repris en puissance par le choeur au complet. Qualifiant Sweeney Todd d'"opérette noire", Stephen Sondheim dit même que c'est un film conçu pour la scène. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Et cela en prend effectivement la forme, avec cette mise en scène qui fait penser à un studio de cinéma avec les "fonds de décors" qui sont des photographies "d'époque" et qui nous projettent dans une ville qui oscille entre le film noir et blanc et l'expressionisme de la ville des "temps modernes", avènement du capitalisme. Les autres éléments de décor - en l'occurrence la boutique de Mrs. Lovett et le salon de barbier qui la surplombe - procèdent de la même intention, réduits à l'essentiel et dont les déplacements (simulations de travelling et champs-contrechamps induits par ces déplacements sur roulette) apportent une dynamique de points de vue que les éclairages surlignent en intensité ou en concentration sur les détails et les focales. La musique d'une certaine manière prend cette même fonction, dynamique ou d'emphase, soulignant ou accompagnant, ou renforçant les sentiments ou les actions pendant le déroulé de la pièce.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Elle peut-être très changeante, laissant s'étirer des airs ou les chansons, valorisant le personnage de Adolfo Pirelli et son numéro de bonimenteur de foire (Paul Curievici ténor vif et expressif, prenant), ou le bedeau Bamford (Glen Cunningham ténor bien posé) dans son catalogue de chansons populaires un peu naïves, ou le couple Sweeney Todd et Mrs. Lovett dans leur longue litanie gastronomique et comique sur le qualité gustatives des métiers à la fois critique et comique. Cormac Diamond, dans le rôle de Tobias Ragg, en plus de la très belle qualité de son jeu qui bascule d'une exubérance extravertie à une angoisse rentrée, nous offre également un très beau moment d'émotion presque surnaturel dans la scène de la cuisine où il est enfermé. Zachary Altman assure avec sa voix de baryton-basse en Juge Turpin et nous ne pouvons que regretter que le personnage de Marie Oppert qui incarne la fille de Sweeney Todd n'apparaisse pas plus souvent tant sa voix est pleine de grâce et son timbre de soprano clair et lumineux éclaire cette sombre histoire. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


N'oublions pas Jasmine Roy qui incarne avec fougue et engagement le rôle énigmatique de la mendiante. Scott Hendricks dans le rôle titre impose sa forte présence scénique et porte le rôle de ce vengeur en série avec toute les nuances et la détermination qui conviennent à ce personnage. Et Nathalie Dessay, très à l'aise dans le personnage apparemment un peu allumé de la cuisinière, parvient à incarner ce personnage à double faces (voir la transformation, pas seulement dans le passage du noir et blanc à la couleur dans le deuxième acte) pas si simple qu'elle n'en a l'air. Elle assure pleinement un rôle assez conséquent avec brio et ses fans le lui signifient avec éclat.


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Barrie Kosky nous offre ici une mise en scène dynamique, arrivant à nous faire tenir en haleine parmi les multiples rebondissement de l'action et les surprises - autant dans la mise en scène que dans le décor - et s'appuyant sur une scénographie mobile qui nous permet de plonger au coeur de l'action et au plus près des sentiments de personnages et de leur trajectoire. Il nous emmène entre observation pointue et traits d'humour à nous interroger sur le caractère humain et les travers de la société tout en gardant la tension qui monte ou rebondit dans la succession des événements bien amenés. Il nous prend par les sentiments tout en nous laissant juge de la conclusion qu'il laisse ouverte. 


Sweeney Todd - Stephen Sondheim - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Il faut bien sûr saluer la maîtrise du chef, Bassem Akiki avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et les Choeurs de l'Opéra National du Rhin ainsi que les artists de l'Opéra Studio de l'Opéra National du Rhin, pour la qualité d'interprétation de la musique et la cohérence et l'accompagnement musical presque constant des interprètes et au plus près de leur écoute. Et ce d'autant plus que des airs s'entrechoquent et s'opposent et que la plus douce des chansons accompagne le plus violent des actes. En somme une superbe performance, réunion des extrêmes que ce soient les sentiments ou les personnages, les événements et leurs conclusions. Un opéra qui se transforme en film d'horreur.


La Fleur du Dimanche


Sweeney Todd


Du 17 au 24 juin à l'Opéra du Rhin à Strasbourg

Le 5 et 6 juillet à la Filature à Mulhouse


Distribution
Direction musicale
Bassem Akiki
Mise en scène
Barrie Kosky
Reprise de la mise en scène
Martha Jurowski
Décors, costumes
Katrin Lea Tag
Lumières
Olaf Freese
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin
Hendrik Haas
Les Artistes
Sweeney Todd
Scott Hendricks
Mrs. Nellie Lovett
Natalie Dessay
Anthony Hope
Noah Harrison
Johanna Barker
Marie Oppert de la Comédie-Française
La Mendiante
Jasmine Roy
Tobias Ragg
Cormac Diamond
Judge Turpin
Zachary Altman
Adolfo Pirelli
Paul Curievici
Beadle Bamford
Glen Cunningham
Solistes de l’ensemble
Camille Bauer, Dominic Burns, Sangbae Choï, Alysia Hanshaw, Bernadette Johns, Michał Karski, Pierre Romainville
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg


dimanche 30 juin 2024

Spectres d'Europe au Ballet du Rhin: Trois univers de jeunes chorégraphes à découvrir

 Lancé en 2018 par Bruno Bouché, le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin, le programme Spectres d'Europe continue de présenter des création confiées à de jeunes chorégraphes destinées à interroger et transformer la pratique de la danse académique du Ballet pour la confronter au présent. Et à permettre à la danse de questionner l'histoire proche, de jeter un regard sur le monde et de s'interroger sur nos valeurs. Le programme présenté prend forme d'un triptyque très varié, passionnant et inventif.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


La première pièce, Sous les jupes du danseur-chorégraphe du Ballet de l'ONR Pierre-Emile Lemieux-Verne, qui nous avait déjà offert une chorégraphie dans le cadre du programme Danser Schubert au XXIème Siècle, se présente comme un bonbon rétro acidulé. Enveloppée dans des teintes fraiches et gaies, que ce soient les costumes frais et légers ou les étoffes accrochées en fond de scène, dans un arc-en-ciel pastel et discret. Des tableaux sémillants et guilleret se suivent, allègrement emportés par des tubes nostalgiques, playlist à la fois éclectique et large, qui vont autant chercher du côté de Céline Dion ou de Françoise Hardy que de Muse ou des Pet shop boys. Il y a aussi le très romantique Andréa Bocelli et l'antédiluvien Mike Brant. Arrive aussi, et on peut le comprendre, une chanson podorythmique canadienne (Pierre-Emile Lemieux-Verne l'est, canadien) et plus curieusement la chanson de Juliane Werdind Am Tag, als Conny Kramer starb version allemande (adaptée) du tube des années 70 de Joan Baez The Night They Drove Old Dixie Down, crée originellement par The Band. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


L'ambiance est festive, légère, enjouée, la chorégraphie joyeuse et sémillante, un peu extravagante et bien emportée. On y célèbre la fraternité, la fête, le partage, la découverte de l'autre, les émois et les rencontres quelquefois en dehors des règles classiques. Les costumes (crées également par Pierre-Emile Lemieux-Verne), sont à l'identique, décalés et transgressifs. Une parenthèse de feel-good et de peps qui nous fait aimer la vie.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney



La chorégraphie de Lucas Valente, avec Rex se projette dans le mythe d'Oedipe, mais plus sous un aspect de sensations, de performance même, la pièce interrogeant à la fois la question de la vérité, de la réalité, de la vision même. La scène plongée dans le noir appelle la lumière sur les corps mais celle-ci les isole, les découpe, les circonscrit dans l'espace. Le summum étant atteint lorsque les six danseurs sont sur scène et dansent en s'éclairant eux-mêmes, ce qui est un sacré challenge. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney


Chalenge réussi à la fois pour le chorégraphe metteur en scène que pour les danseurs qui doivent à la fois maitriser leur corps et la lumière très ciblée pour faire voir leurs mouvements. Et il faut les féliciter car le résultat est bluffant. La musique est particulièrement adaptée, partant de choeurs orthodoxes pour se fondre dans des musiques expérimentales ou électroniques. Les costumes plutôt amples sobres et sombres, pantalons ou jupes longues et gilets, variations de rouge bordeaux avec des pièces planches (créations de Cauê Frias) participent de l'ambiance et souvent les danseurs dansent de dos ou de profil, gardant une distance avec le public, devenant quelquefois juste des ombres chinoises. Une chorégraphie surprenante que l'on n'aurait pas attendue à priori d'un jeune chorégraphe brésilien né en 1990. Mais justement, nous sommes ouvert à la surprise et Rex nous l'offre.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Troisième chorégraphie, la pièce d'Alba Castillo Poussière de Terre, une pièce pour quinze danseurs qui a été créée au temps du Covid et qui est ici reprise pour notre plus grand bonheur. On y assiste à l'inexorable passage du temps, un sablier géant étant accroché à droite sur la scène, le sable s'en échappant commençant à faire un petit cône qui grandit tout au long de la pièce jusqu'à l'écoulement complet de ce sable. Cela modifie aussi l'espace et la présence des danseurs sur le plateau. Ceux-ci participant d'ailleurs participant à la dispersion du sable sur le tapis de danse, mais pas seulement, certains vont en profiter pour prendre un baptême de sable ou au moins en rechercher le contact. Ce qui est assez surprenant - on ne s'attend pas à priori à ce genre d'attitude, et non plus de la part d'un danseur. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Mais il semble qu'elle soit bénéfique puisque nous assistons au début de la pièce à un individu presque nu (en justaucorps chair) par une communauté en habits de ville plutôt sport, ils vont vers la fin quitter leurs vêtements pour une sorte de retour à la nature. D'une danse d'hésitation et de chutes, ils vont au fur et à mesure construire des groupes humains des ensembles, faire société. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Les mouvements sont originaux, les attitudes surprenantes, la chorégraphie est originale, sorte de mélange entre le reptilien et les crustacés, crabes et autres anthropoïde se regroupant en ensembles mouvants. Ils se forment et se défont, glissent et se déplacent sur une bande son très hypnotique, avec une musique plutôt "ambient" et nordique, rarement interrompue par une danse énergique. Et pour ne pas nous perdre en chemin, une fois que le temps est passé, la chorégraphe nous ramène au début de notre voyage. A nous de le refaire nous-même.

Le programme nous a ainsi permis de découvrir trois univers, trois approches différentes, de trois chorégraphes qui ont osé expérimenter des pistes originales, offrant des spectacles aboutis et convaincants.  Chacun et chacune a osé creuser son idée avec des angles d'approche personnels, tenir un propos soit grave ou engageant, ou ne craignant pas non plus d'aller du côté de la légèreté pour parler de sujets délicats.


La Fleur du Dimanche


Spectres d'Europe


SOUS LES JUPES

[ Création ]
Pièce pour 10 danseurs.
Chorégraphie et costumes
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Musique
Les Charbonniers de l’enfer, Muse, Pet Shop Boys, Andrea Bocelli, Mike Brant, Céline Dion, Lesley Gore, Françoise Hardy, Juliane Werding
Lumières
Tom Klefstad


REX
[ Création ]
Pièce pour 6 danseurs.
Chorégraphe
Lucas Valente
Musique
Emptyset, Rival Consoles, Luke Atencio, Chœur Byzantin de Grèce, Hildur Guðnadóttir
Costumes
Cauê Frias
Lumières
Tom Klefstad, Lucas Valente


POUSSIÈRE DE TERRE
[ Reprise ]
Pièce pour 15 danseurs.
Chorégraphie, costumes et scénographie
Alba Castillo
Musique
Goldmund, Lawrence English, Karin Borg, Bryce Dessner, Brian Eno, Nils Frahm, Jóhann Jóhannsson, Bruno Sanfilippo
Lumières et scénographie
Lukas Wiedmer


dimanche 26 mars 2023

Le couronnement de Poppée à l'Opéra National du Rhin: Ascension vers l'Enfer de l'Amour

 Un énorme cylindre bleuté occupe le centre de la scène de l'Opéra National du Rhin. Grande cuve industrielle qui va changer au gré des éclairages précis de Sebastian Alphons, d'un bleuté céleste quand il s'agit de faire descendre, par un escalier longeant ses parois, les Divinités sur terre, ou couleur rouille quand on passe de l'arrière à l'avant du décor, ou carrément sombre et noir quand il s'agit du repaire de presque clochard du philosophe Sénèque qui se niche à l'abri des marches. 


Le Couronnement de Poppée - Monteverdi - Opéra national du Rin - Photo: Clara Beck


Pendant le prologue, où l'on entend toute la richesse orchestrale du petit ensemble Pygmalion, seize musiciens sur instruments anciens, dont les trilles et variations du cornet à bouquin - l'ensemble est superbement dirigé par Raphaël Pichon - trois Déesses descendent ces escaliers, les deux premières dans des costumes argentés, la Vertu en veste et pantalon sobre, la Fortune dans une robe généreuse et ouverte et l'Amour dans un grand et rond tutu rose lui donnant des airs de barpapapa. Chacune vante son pouvoir, sachant que ce sera toujours l'Amour qui triomphe. Pour Le Couronnement de Poppée, c'est effectivement l'Amour qui mène le monde, même si le monde va à sa perte et les humain, à la mort: "Il n'est coeur humain ni coeur céleste qui ne puisse oser rivaliser avec l'Amour". 


Le Couronnement de Poppée - Monteverdi - Opéra national du Rin - Photo: Clara Beck


Ainsi nous assistons pendant presque trois heures aux incertitudes du coeur et aux errements qui vont faire de Poppée, l'ancienne amante d'Othon la favorite de Néron, qui lui va répudier son épouse Octavie. Octavie, qui, voulant se venger, cherchera à faire assassiner Poppée par son ancien amant. Et Poppée, voulant se frayer une voie libre vers le pouvoir n'hésitera pas à faire bannir l'ancienne épouse et condamner Sénèque, qui fut précepteur de Néron. Les personnages sont hauts en couleur et pour ce qui est un des premiers opéras, sont caractérisé par une compexité de sentiments qui surprend. La mise en scène d'Evgeni Titov est sobre, sans fioritures. Elle ne manque cependant pas d'humour  et de surprises et de rebondissements. Transposée dans un univers contemporain, et tout comme les superbes costumes créés par Emma Ryott, elle nous parle d'aujourd'hui dans cette histoire qui pourrait être intemporelle ne seraient-ce les multiples morts qui parsèment la pièce. 


Le Couronnement de Poppée - Monteverdi - Opéra national du Rin - Photo: Clara Beck


La distribution est impeccable et l'ensemble des interprètes sont de haute tenue vocale mais aussi en terme de jeu. Que ce soient les rôles de sbires, des divinités, du Valet (pittoresque Kacper Szelazek), de Drusilla, attirante à souhait (Lauranne Oliva), de la nourrice (Emiliano Gonzalez Toro, impeccable dans ce rôle fénimin avec une tessiture très large et qui campe admirablement cette "roturière"), la belle et puissante voix de basse de Nahuel Di Pierro, le contre-ténor convaincant Othon (Carlo Vistoli) et la superbe mezzo-soprano Katarina Bradic. Et surtout la soprano Giulia Semenzato, éblouissante et belle Poppée, et son alter-ego, le contre-ténor Kangmin Justin Kim qui joue de sa voix douce et aiguë et qui donne aussi de son corps. Car, la mise en scène, jouant bien sûr la passion et de l'humour, ne craint pas de montrer toute la tension érotique que recèle le livret de Giovanni Francesco Busenello mis en musique par Claudio Monteverdi. 


Le Couronnement de Poppée - Monteverdi - Opéra national du Rin - Photo: Clara Beck


Le décor de Gideon Davey, en plus de ce mur arrondi, contient de belles inventions avec, entre autre la "cage aux fauves du sexe", ou les intérieurs, tantôt devinés, tantôt mis en scène, comme ce "théâtre des dieux" où les Divinités assistent à la vie des humains du balcon, ou celle où les "voyeurs" entrent dans le "théâtre de l'amour" et y participent en partie. La mise en espace de la dernière scène est aussi annonciateur de la suite avec cette lente montée de l'escalier par Poppée vers son couronnement, dans une robe éclaboussée de sang qui, tout en chantant en duo avec Néron "je t'étreins, je t'enlace..." s'éloigne de lui pour se retrouver seule au balcon alors que Néron se tient en bas, dans un théâtre dévasté. Une autre belle idée de mise en scène est la symétrie entre Poppée et Octavie quand cette dernière, bannie par Néron se retrouve allongée par terre à gémir de douleur tandis que Popée le fait du plaisir que lui donne Néron. 


Le Couronnement de Poppée - Monteverdi - Opéra national du Rin - Photo: Clara Beck


Et au niveau dramatique et musical, notez les deux moments de tension dramatique qu'apportent les silences des chanteurs, et de la musique, à des moments-clés du déroulement de l'histoire. On sent pour cette mise en scène du Couronnement de Poppée un vrai travail d'équipe et le résultat est superbe, autant pour l'interprétation musicale ou vocale, dans les solos ou quelques magnifiques duos,  que dans le jeu des interprètes dans ce magnifique écrin. Une très belle réussite.


La Fleur du Dimanche  


Le Couronnement de Poppée


Strasbourg - Opéra National du Rhin - 24, 26, 28 et 30 mars 2023

Mulhouse - Théâtre de la Sinne - 16 et 18 avril 2023

Colmar - Théâtre Municipal - 30 avril 2023  


Distribution

Direction musicale: Raphaël Pichon
Mise en scène: Evgeny Titov
Décors: Gideon Davey
Costumes: Emma Ryott
Lumières: Sebastian Alphons
Dramaturgie: Ulrich Lenz

Ensemble Pygmalion

Les Artistes
Poppée: Giulia Semenzato
Néron: Kangmin Justin Kim
Octavie: Katarina Bradić
Othon: Carlo Vistoli
Sénèque: Nahuel Di Pierro
Arnalta: Emiliano Gonzalez Toro
Drusilla: Lauranne Oliva
Fortune: Rachel Redmond
Amour: Julie Roset
Vertu: Marielou Jacquard
Lucain: Rupert Charlesworth
Le Valet: Kacper Szelążek
Premier Sbire: Patrick Kilbride
Deuxième Sbire: Antonin Rondepierre
Troisième Sbire: Renaud Brès

jeudi 31 mars 2022

Duende ! par lovemusic: poèmes, chansons et création sous le signe de Lorca

 Le Festival Arsmondo suit son chemin sur la route des tsiganes et sous le signe de l'Espagne. La soirée Duende !  proposée par lovemusic à la salle Ponnelle de l'Opéra du Rhin est placée sous l'étoile (et la lune) de Federico Garcia Lorca, poète né en 1898 e assassiné en 1936 par les franquistes près de Grenade. Le poète était aussi musicien et il a, avec Manuel de Falla, rassemblé des chansons du flamenco traditionnel et développé le Cante Jondo (la chanson profonde) et composé des airs de flamenco, dont nous aurons un aperçu avec Marion Tassou, soprano, accompagnée par Christian Lozano à la guitare. 

Arsmondo tsigane - Duende! - lovemusic - Photo: lfdd

Le programme débute par une introduction au Duende, cet état d'esprit indéfinissable qui procède à la fois de l'intuition, du corps et du "son noir". Il est aussi question d' "ange". Le comédien de l'école du TNS Yannis Bouferrache nous lit ce texte et ponctuera le concert avec les poèmes de Lorca dont nous découvrons la poésie merveilleuse et profonde. Michelle Agnes Magalhaes a écrit en 1979 Lorca Fragments dont les cinq éléments Sonidos neros - justement des sons noirs "grattés" par les cinq interprètes de lovemusic: Emiliano Gavito à la flûte, Adam Starkie à la clarinette, Emily Yabe au violon, Lola Manique au violoncelle et Christian Lozano à la guitare.  L'ange justement,  aérien et tenu en longueur, Lyrique, tout en vibrations et glissandos, Masques pièce festive, et Prosodique, comme une langue" où la clarinette basse lance sa plainte alors que les autres instruments jouent des sons courts et la clarinette conclut avec sa petite mélodie.


Arsmondo tsigane - Duende! - lovemusic - Photo: lfdd

Pour les Canciones espanolas antiguas de Lorca, nous passons de La Tarara, un air enjoué, vieille chanson pour les enfants où Marion Tassou montre toute sa puissance mais finit toute en retenue. Suit Anda Jaleo, une chanson bien dansante et entraînante, l'histoire d'un chasseur qui cherche sa bien-aimée et ne veut pas tuer une colombe, chanson qui fut reprise par la résistance espagnole. El cafe de chinitas est une belle ritournelle qui virevolte et la Sevillanas del signo XVIII une séguedille castillane très dansante.


Arsmondo tsigane - Duende! - lovemusic - Photo: lfdd

Michelle Agnes Magalhaes avec 4 canciones espagnolas fait un arrangement cette fois-ci pour flûte, clarinette, violon, guitare et voix des chansons de Federico Garcia Lorca Las Morillas de Jaén pleine de sous-entendus, la courte pièce Nana, la sautillante Zorongo toute en pizzicatos et frappe des archets et pour finir la Nana de Sevilla, une berceuse tsigane comme une valse lente.


Arsmondo tsigane - Duende! - lovemusic - Photo: lfdd


Après Cancion de la muerte pequena, nous passons à  Canciones espanolas antiguas  de Manuel de Falla avec trois chants populaires, Jota et Asturiana, chansons du nord de l'Espagne et Polo, une chanson de vengeance, toujours magnifiquement interprétées par Marion Tassou accompagnée par Christian Lozano, presque gitan à la guitare.


Arsmondo tsigane - Duende! - lovemusic - Photo: lfdd


Suit un très beau poème Romancero Gitanol'histoire d'un enfant qui dialogue avec la lune, et d'un gitan et la soirée s'achève avec une création de Michele Abondano Ya no soy yo (Je ne suis plus moi), commande de lovemusic. La pièce s'inspire du poème de Federico Garcia Lorca Romance Sonambulo et montre l'arrachement au corps du personnage féminin, à force d'attendre son amour. Le dispositif musical voit les instruments à cordes (violon, violoncelle, guitare posées sur des tables et les cordes frotées ou triturées et les vents bouchés ou plongés dans un bocal d'eau pour émettre des glou-glous, tandis que les interprètes chuchottent des bouts du poème.  Une très belle réinterprétation de Lorca.


La Fleur du Dimanche.


lundi 21 mars 2022

Arsmondo Tsigane avec Accroche Note: Voyage en musique de Chambre de l'Est à l'Ouest

 Le Festival Arsmondo poursuit sa route en suivant la culture tsigane et c'est l'occasion pour l'ensemble Accroche Note de tisser des liens d'Est en Ouest dans une formation de duos et de trios, et même un solo de cymbalum, instrument traditionnel tsigane. 

Arsmondo Tsigane - Accroche Note - Cymbalum - Photo: lfdd


C'est la pièce La cules de cucuruz, un air folklorique roumain dans la version d'un des plus grand joueur de cymbalon Toni Iordache - il était surnommé le Dieu (ou le Paganini) du cimbalon. Sur un petit cymbalum, Aleksandra Dzenisenia nous offre une démonstration de sa virtuosité dans la frappe de ces cordes croisées avec ses mailloches, alternant avec un jeu de cordes pincées reprenant une mélodie dansante. Auparavant, c'était sur un cymbalum de concert dont la caisse est ornée de gravures en bas-relief qu'elle accompagnait  Françoise Kubler pour les Scènes de village de Béla Bartok. Entre énergie et nostalgie, la soprano nous chante ces quatre airs folkloriques recueillis dans la campagne slovaque dans les années 1920 par le musicien hongrois et qui finissent en cris stridents dans une danse échevelée. 

Arsmondo Tsigane - Accroche Note - Cymbalum - Photo: lfdd

Avec Sholem Aleikhem, Row Feideman, une pièce que Béla Kovacs a dédiée au clarinettiste israelien Giora Feidman,  Armand Angster, le deuxième pilier fondateur de l'ensemble Accroche Note nous fait une démonstration de sa qualité de clarinettiste virtuose. Et c'est Marie-Andrée Joerger qui accompagne ses trilles de son accordéon dansant. Cet air typiquement yidish apporte le bonheur, comme le titre (Que la paix soit avec vous) le promet.

Avec les Chansons populaires espagnoles de Manuel de Falla, dont nous avions vu et entendu l'Amour Sorcier, ce sont trois chansons populaires interprétées avec brio par Françoise Kubler et qui naviguent entre tristesse et énergie. L'accordéon de  Marie-Andrée Joerger remplace remarquablement la guitare, comme c'était le cas pour le petit ensemble de chambre de l'Amour Sorcier

Suit une pièce d'Olivier Urbano, Bethléem Dolores, composée à l'occasion du siège de la basilique de la Nativité à Bethléem en 2002. La pièce, pour clarinette et accordéon démarre par des lamentations et des plaintes, sourdes et lentes avant de monter en puissance et  de se développer en musique répétitive puis de s'éteindre dans un souffle ténu.

Pour les Airs bohémiens de Pablo de Sarasate,  nous avons un duo accordéon et cymbalum où la mélodie jouée au cymbalum résulte de frappes répétées et rapides qui tiennent les notes. 

Arsmondo Tsigane - Accroche Note - Opéra du Rhin - Photo: lfdd


Le concert s'achève avec cinq airs des Folk Songs de Luciano Bério pour lesquels un arrangement pour soprano, clarinette et accordéon a été réalisé par l'Accroche Note. Et de la France au pays méditérranéens, nous avons encore la démonstration de la palette de cet ensemble à géométrie variable dont la chanteuse a été l'élève de Cathy Berberian, l'épouse de Bério.


Arsmondo Tsigane - Accroche Note - Opéra du Rhin - Photo: lfdd 


Et tout finit par un rappel avec Les Yeux noirs, chanson tsigane qui conte la beauté de ces yeux de perdition:

Dans tes grands yeux noirs
Je me suis perdu
J'attends un regard
Le cœur suspendu
Je t'aime tellement fort
Toi qui me fais si peur
Est-ce un mauvais sort
Ou la mauvaise heure
Et autour de nous
Chantent les tziganes
Tout le monde s'en fout
S'enivre au champagne
Dans tes beaux yeux noirs
Je sombre, mon amour
Et mon désespoir


La Fleur du Dimanche