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mercredi 8 février 2023

L'aventure d'EVE de Voix de Stras: Donner de la voix sans entrave et sans frontière

Le concert donné au Munsterhof à Strasbourg par l'ensemble Voix de Stras sous la direction de Catherine Bolzinger avec des femmes, membre du chœur de l’Asian University for Women de Chittagong est le résultat d'un projet très intéressant et très symbolique d'ouverture des frontières et de collaboration internationale.
Par le truchement de la musique vocale, Catherine Bolzinger avait déjà fait un travail de collecte de musiques populaires auprès d'une population cosmopolite à Schiltigheim pour valoriser ces populations étrangères par leur culture, projet qui a abouti à un concert et un disque*. 

Voix de Stras - Catherine Bolzinger - Projet EVE - Photo: Robert Becker


Elle a initié ce projet avec l'Université de Chittagong qui accueille des femmes du continent asiatique pour leur permettre de faire des études et de développer leur émancipation et leur autonomisation. Un séjour d'échange et de formation en juillet 2022 a abouti à la venue de quelques-unes de ces étudiantes qui font partie du Choeur de L'Université. Ainsi Merci Kikon originaire du Nagaland, Azii Hrizzini du Manipur en Inde et Easha Asma Ulfath du Bangladesh sont venues à Strasbourg pour travailler un répertoire, dont une création du compositeur Lionel Ginoux Visages, s'appuyant sur des chansons et airs traditionnels d'Asie, un Sanctus de la Messe à trois voix d'André Caplan, Raison Labiale de Pascal Zavaro et des compositions de Catherine Bolzinger.


Voix de Stras - Catherine Bolzinger - Projet EVE - Photo: Robert Becker


Ce sont quatre de ces chansons qui introduisent le concert: Bela (tribu Tripura du Bengladesh), Novita (Timor Oriental), Manjana (Bengladesh) et Roshani (Népal). Les compositions valorisent les variations du choeur en laissant aussi l'expression des accents traditionnels - Easha par exemple qui pour certains chants retrouve un son plus "ethnique". Certaines sont plus douces, d'autres plus entraînantes, avec des voix qui s'élèvent dans les aigus ou des murmures qui nous bercent.
Pour le Sanctus d'André Caplan nous avons donc trois voix qui de temps en temps se retrouvent à l'unisson et le parallèle avec les Visages de Lionel Ginoux nous font écouter cette "prière" avec une oreille nouvelle. Et cela d'autant plus avec les deux pièces suivantes Yumunai attrile arrangée par Catherine Bolzinger à partir d'un chant du Sri Lanka, combinant voix se promenant dans les airs, murmures et caquètements et chanson de marche, le tout servi avec un bel humour. Ou encore, tout aussi humoristique, si l'on veut - on en saisira toute la saveur lors du bis où le choeur se lâche dans la légèreté d'interprétation joyeuse - avec Raison Labiale, une composition mixant onomatopées, cris rythmés énergiques, sifflements, inspirs et expirs, claquements de langue et des doigts, soupirs dans une belle cacophonie bien ordonnée.

Voix de Stras - Catherine Bolzinger - Projet EVE - Photo: Robert Becker


Kharnaphuly de Catherine Bolzinger s'oriente plus vers une mélopée intériorisée avec frappe des mains sur la corps et belles variations du choeur.
Soma de Lionel Ginoux, débute par un chant patriotique de Rabindraha Tagore déclamé par Easha et pour clore, la pièce Marjana (tribu Chakma du Bengladesh) est un petit bijou de virtuosité avec des accords vocaux presque dissonants et des glissandos surprenants.
Zingarella de Catherine Bolzinger nous offre un beau collage d'airs, de Verdi à Bizet en passant par Abba, Ennio Morricone et des tangos où les interprètes s'éclatent et s'en donnent à "choeur joie".


Voix de Stras - Catherine Bolzinger - Projet EVE - Photo: Robert Becker


Sophorn (Visages) débute par une prière et continue par des discours de liberté dits par chacune des choristes dans sa propre langue (on y entend par exemple le discours de Martin Luther King du 28 août 1963 "I have a dream").
La dernière pièce est ausi une transcription par Catherine Bolzinger de la chanson du chanteur catalan Lluis Llach l'Estaca (le pieu), chanson symbolique de lutte contre le franquisme qui dit bien qu'il faut lutter ensemble pour se libérer:
"Si estirem tots, ella caurà, 
si jo estiro fort per aquí 
i tu l'estires fort per allà, 
segur que tomba, tomba, tomba, 
i ens podrem alliberar"

 "Si nous tirons tous, il va tomber, 
si je tire fort vers ici, et que tu tires fort par là,
 il est certain qu'il tombe, tombe, tombe, 
et nous pourrons nous libérer"

Un peu à l'image de ce concert où, en faisant corps et choeur ensemble, de tous ces pays réunis, nous, et surtout les chanteuses, font avancer la liberté et l'émancipation des femmes ici et chez elles.

Voix de Stras - Catherine Bolzinger - Projet EVE - Photo: Robert Becker


Et comme ce récital est aussi un plaisir, et que le plaisir ne s'arrête pas d'un coup, nous avons droit à un bis, avec la reprise de Yumunai attrile, toujours bien entraînant, suivi par Raison Labiale, pour prouver que la musique contemporaine n'est pas triste - et les interprètes le prouvent - puis, pour ne pas oublier les motivations profondes quand même, on reprend l'émouvant Estaca. Et on se donne rendez-vous ce vendredi à l'église de Breitenbach dans le Val de Villé, prochaine étape de ce périple qui passant par Paris s'achèvera (provisoirement) à Chittagong en Inde aprsè être passe par Ay, Kehl, Paris, Marseille, Genève, .... et continuer après à Dacca et Ukhia dans un camp de réfugiés rohingyas...

Bon vent aux EVE (Empower Vocal Emancipation) et aux Voix de Stras.


La Fleur du Dimanche 


Catherine Bolzinger, la chef alsacienne
Lilia Dornhof, soprano sibérienne
Haelim Lee, soprano sud-coréenne
Rebecca Lohnes, soprano américaine 
Gayané Movsisyan, mezzo arménienne 
Mathilde Mertz, mezzo alsacienne 
Manuela Rovira, alto uruguayenne

* Et le disque c'est "Nos chansons dans les rues"

samedi 25 août 2018

Au Festival de la Chaise-Dieu à Chamalières, la voix envoûte….

Le Festival de la Chaise-Dieu, chaque année se décentralise à Chamalières-sur-Loire dans la magnifique abbatiale Saint Gilles et ce choix est un choix judicieux et gagnant pour le Festival et ses fidèles spectateurs.

Il se trouve que cette église a une acoustique* particulière et l’ensemble vocal Sequenza 9.3** sous la direction de Catherine Simonpietri a su en tirer l’essentielle substance de sa nature pour magnifier les voix qui composent cet ensemble grâce à un programme méticuleusement choisi et intelligemment construit.

Sous l’intitulé "Voix sacrées en bord de Loire", les pièces sélectionnées offrent un cheminement dans la liturgie et une voie vers la rédemption, à tout le moins vers une élévation glorieuse et jubilatoire.


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Photo: lfdd


Alors que l’année précédente (voir le billet du 25 août 2017) le choix programmatique fut un parcours de la source de la Loire à son embouchure, en suivant les compositeurs, cette année, Catherine Simonpietri a emmené les participants de ce concert à une découverte – quelquefois déconcertante – de la musique polyphonique de la Renaissance à des compositeurs plus contemporains, pour ne pas dire jeunes puisque nés dans les années 70, en tissant une trame de liturgie entrelacée mais très orthodoxe dans la succession des pièces, toutes a capella.

C’est Eric Tanguy (né en 1968) avec un Salve Regina grégorien revisité pour trois voix d’hommes, au centre du choeur  qui ouvre la cérémonie, sobre et calme, mais déjà avec quelques élévations. 
Il est suivi d’un Kyrie de la Missa Mille Regretz, messe-parodique sur la base de la chanson polyphonique de Josquin des Prés composé par Christobal de Morales (1500 – 1553). Le choeur de six voix mixtes interprète ces variations complexes enrichies de contrechants et leurs voix s’entremêlent et glissent les unes sur les autres.
Le pur poème Abendlied qui suit, a été composé par Josef Rheinberger (1839-1901) à 15 ans à la cour du roi Louis II de Bavière.

Bleib bei uns, denn es will Abend werden
Und der Tag hat sich geneiget.   Luc 27, 29
Reste avec nous, car le soir approche
Et déjà le jour baisse.   


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd

Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd


Un autre Kyrie, celui de Ralph Vaughan Williams (1872 – 1958), de la Messe en sol mineur va voir les huit chanteurs quitter le choeur pour "encercler" d’une certaine manière les spectateurs, mais pour mieux les envoûter.
Le Plebs Angelica (1943) de Michael Tippett (1905 – 1998) également sous la forme d’un double chœur, cette fois séparé à droite et à l’avant, revisite l’hymne médiévale latine avec force et puissance.
Le norvégien Ola Gjeilo (1978) avec Northern Lights pour huit voix mixtes va nous proposer un poème du Cantique des Cantiques suave et doux, onctueux qui va révéler toute l’acoustique particulière du choeur de cette église Saint-Gilles. Et la magnifique interprétation de l’ensemble vocal Sequenaza 9.3 va nous faire entendre des sons qui durent et durent... alors que les chanteurs se sont tus.

Northern Lights
Tu es belle, mon amie, fille de Jérusalem douce et fraîche,
Redoutable comme des troupes déployées.
Détourne de moi tes yeux
Car ils m’ont déjà vaincu.


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd


Le Laudate Pueri de Guillaume Connesson (1970 - ) pour six voix mixtes va également nous permettre d’entendre de magnifiques voix avec des accumulations, répétitions et une montée en tension merveilleuse.
Ces figures se continuent avec le retour de Christobal de Morales et le Sanctus de la Missa Mille Regretz, puis le Crucifixius (1718) pour huit voix mixtes du vénitien Antonio Lotti (1667 – 1740). La pièce est sombre et courte mais très belle : 
Crucifié pour nous / sous Ponce Pilate / Il fut mis au tombeau.

Le Grand Pater Noster (2012) de Chistopher Looten, compositeur Français né en 1958, l’oeuvre la plus récente du répertoire fut aussi une de celles qui a le plus impressionné le public. Après une attaque par les aigus avec les voix sopranes, les basses rejoignent la prière qui tourne et se répète, comme des voix qui seraient  reprises en choeur par des anges au sommet du cul-de-four de la coupole dans une élévation mystique. Le mystère – et la communion oeucuménique - de cette prière sont renforcés par les multiples langues dans lesquelles les interprètes chantent ces paroles: Le texte latin de la pièce est entrecoupé d’éléments, mots ou phrases en grec, swahili, japonais et maori.
Mais le sommet – ou summum - de ce cheminement est atteint avec Christus vincit de James McMillan (1959 -) pour huit voix mixtes où les paroles, reprises en décalage glissent de gauche à droite du choeur, des sopranos vers les basses, dans des chevauchements et des dissonances. C’est une pièce où l’on aura pu admirer la qualité et la puissance des voix des chanteurs et des chanteuses, avec une magnifique prestation de la soprano Claudine Margely.
Ces envolées vers les aigus et la tension qui s’installe, de même que quelques passages de basse ont donné des frissons à plus d’un spectateur. 
Cette pièce virtuose a réussi à donner le meilleur des interprètes en tirant profit de l’acoustique unique de cette église exceptionnelle pour un résultat comme on l’a rarement entendu ici.

Christus vincit
Christus vincit
Christus regnat
Christus imperat
Alleluia ! 


Festival de la Chaise-Dieu - Chamalières-sur-Loire - Ensemble vocal Sequenza 9.3 - Photo: lfdd

Les saluts, enthousiastes et chaleureux, ont démontré que cette belle énergie, celle du lieu et des huit interprètes, toutes et tous impeccables et magnifiquement dirigés par Catherine Simonpietri ont su faire vibrer le coeur et le corps du public qui a eu droit à un Crucifixius en bis. L’occasion d’en apprécier à la réécoute la profondeur et la densité.

Ce fut encore un très beau concert dans le cadre de ce Festival de la Chaise-Dieu 2018, cette année, très ouvert sur des oeuvres contmporaines et dont les points forts étaient de hommages à Debussy et Couperin et dédié à Jean-Claude Malgoire décédé le 14 avril dernier et qui fut pendant quarante ans un compagnon actif et fidèle.

La Fleur du Dimanche


L'ensemble Sequenza 9.3 sous la direction de Catherine Simonpietri est composé pour ce concert de:
lène Richer et Claudine Margely - sopranos, 
Sarah Breton et Marie-Georges Monet - altos, 
Steve Zheng et Pascale Bourgeois - ténors 
Cyrille Gautreau et Xavier Margueritat - basses.



* une trentaine d'échéas - vases en terre à fond cônique ou plat - fixés dans la coupole du choeur font effet de caisse de résonnance, ce qui donne à cette église son acoustique très particulière.

** L'ensemble Sequenza 9.3 présentera à Reims, en plein air le 31 août à Caen et le 17 octobre au Manège de Reims un spectacle mixte opéra-cirque-théatre "Kafka dans les villes" sur une musique de Philippe Hersant
Texte de Franz Kafka : Premier Chagrin et extraits du
Journal, Le Jeûneur, La Métamorphose, Derniers Cahiers
Traductions de Jean-François Peyret,
Robert Kahn, Claude David, Marthe Robert, Catherine Billman
Composition musicale : Philippe Hersant
Conception et mise en scène :
Elise Vigier et Frédérique Loliée
Mise en corps et en cirque : Gaëtan Levêque
Direction musicale : Catherine Simonpietri
Dramaturgie : Leslie Kaplan