Affichage des articles dont le libellé est performance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est performance. Afficher tous les articles

jeudi 14 mai 2026

Vingt ans après, des artistes réinventent le trésor de Preuschdorf - Une exposition à la Case, une galerie atypique à Preuschdorf

À La Case, à Preuschdorf, plusieurs artistes explorent l’idée du trésor à travers installations, performances, objets, lectures et œuvres plastiques, en résonance avec une histoire locale bien réelle : celle du Trésor de Preuschdorf découvert il y a vingt ans. 

Qui n'a, dans son enfance, rêvé de découvrir un trésor ?

Depuis le trésor L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson jusqu'au Trésor de Rackham le Rouge d'Hergé, publié en feuilleton dans le Quotidien Le Soir en 1943, quand le rédacteur en chef s'appelait Raymond de Becker (je ne l'invente pas), puis sous forme d'album en couleurs en novembre 1945, après la Libération.

Qui n'a pas, dans la même veine, rêvé de trouver une pièce d'or - à défaut d'un coffre ou d'une veine ou d'une mine d'or ? Il y a 20 ans, à Preuschdorf, un habitant du village a trouvé un trésor dans son jardin en voulant planter un prunier. Ce n'est donc pas pour des prunes qu'il a creusé. Ce Trésor de Preuschdorf, riche de 7327 pièces, racheté par le Conseil Général du Bas-Rhin (maintenant CEA - Communauté Européenne d'Alsace, et qui va peut-être encore changer de nom) est maintenant présenté au musée d'Art et d'Histoire de Haguenau.


Trésor de l'Autre-Forêt - Photo: Robert Becker


Pour célébrer l'anniversaire de cette découverte (en archéologie on appelle cela une "invention") Miriam Schwamm a conçu l'exposition Trésor de l'Autre Forêt en invitant quelques artistes à proposer des oeuvres sur cette cette notion de trésor — matériel, symbolique, intime, archéologique ou imaginaire. 

Joignant le geste à la parole, Miriam Schwamm a elle-même entrepris des fouilles dans son jardin avec l’aide du jeune Kilian Groll et de son détecteur de métaux. Plus de cinquante vestiges ont ainsi été exhumés : pièces de monnaie, capsules de bouteilles, clous, fer à cheval et autres fragments du quotidien composent ce « troisième Trésor de Preuschdorf », à la fois modeste, poétique et archéologique (le premier, qui date du début du XXème siècle a "disparu" entre temps).


Performance de Geneviève Charras dans les oeuvres de Miriam Schwamm - Photo: Robert Becker


Dans la Stub de La Case, le duo Julie Gonce et Roman Dörholt présente un remarquable travail à quatre mains mêlant bois tourné et verre soufflé. Ces objets précieux et délicats prolongent l’idée du trésor par le geste artisanal, la matière et la transformation. Julie Gonce a récemment reçu la Médaille d’Or – section sculpture – du Salon des Beaux-Arts de Paris 2025.

  

Julie Gonce - Roman Dönrholt


L'artiste Makis Yalenios, artiste originaire de Grèce et vivant maintenant à Strasbourg, qui avait exposé l'année dernière à Wissembourg dans le cadre des Chemins d'Art Sacré, montre ses trésors artistiques, des créations sur ardoises et une installation dans la cour (également avec des ardoises et de blocs de verre colorés) qui illustre une sorte de retour d'Ithaque, inspiré de l'art traditionnel japonais Kintsugi et du poème " Ithaque " du poète grec égyptien Constantin Cavafy. 


Performance de Geneviève Charras devant Ithaque de Makis Yalenios - Photo: Robert Becker


Une autre installation, fait référence à la destruction de l’ancienne bibliothèque de Strasbourg lors du bombardement de 1870, qui entraîna notamment la disparition du célèbre Hortus Deliciarum. Tubes de verre, fragments de bois et pages partiellement brûlées d'un dictionnaire de l'année 1870 composent une installation où la mémoire elle-même devient trésor fragile


Performance de Geneviève Charras devant l'oeuvre de Makis Yalenios - Photo: Robert Becker


Le long des murs sont également présentées plusieurs œuvres de Robert Becker autour de l’argent, de la monnaie et de la valeur symbolique des objets.


Trésor - Robert Becker


L’œuvre Trésor, une lithographie ancienne intégrée dans un cadre “kintsugisé”, associe une image pieuse à un assemblage de pièces de un et deux centimes formant le mot « TRESOR ». L’œuvre joue à la fois sur la valeur matérielle de la petite monnaie, son accumulation, mais aussi sur la notion de trésor spirituel ou familial. La présentation se matérialise sous forme de "pléonasme", les pièces formant ensemble le mot qui les définit "Trésor" qui résonnent en écho aux pièces de (petite) monnaie du "Trésor de Preuschdorf", lui aussi accumulation de "petite monnaie". 


Performance de Geneviève Charras devant Trésor - 20 Rouge - 20 Blanc -  Photo: Robert Becker


L’oeuvre interroge ainsi la valeur de l’argent (que vaut une masse – relative – de petite monnaie) et de l’art: que vaut une oeuvre d’art constituée de pièces qui ont une valeur marchande, même si elle est ridicule ? Cette valeur est-elle celle de la "présentation" (la mise en forme) ou celle du "concept" - un ready-made qui cherche autant du côté de Marcel Duchamp que des artiste conceptuels américains (Joseph Kosuth, Robert Barry, Laurence Wiener,…) ou, tout comme les Schlusselpfeninge, prendront ils de la valeur dans le futur ? L’oeuvre "Trésor" pose aussi la question du trésor "caché" et de son dévoilement par sa nomination dans un même mouvement. 

Ainsi, l’oeuvre répond aussi aux deux définitions du mot selon le dictionnaire du CNRTL – Centre National des Ressources Textuelles et Lexicale :

1. Somme d'argent considérée parfois comme importante parce qu'elle est le fruit d'économies, voire de privations (c’est relatif ! mais ça fait grossir le « cochon ») 

2. Collection d'œuvres considérées comme précieuses dans le domaine artistique


A côté sont exposées deux oeuvres "anciennes" (2010) les deux oeuvres 20 rouge et 20 blanc, une réflexion complémentaire sur l’argent, la monnaie et sa matérialité, ainsi que son sens premier et sa "transformation". Réalisées avec 20 billets neufs, respectivement de 20 Francs suisses et de 20 Euros sur lesquels a été tamponné le texte "ROUGE" ou "BLANC" derrière le 20, la date de l’action et numérotés de 1 à 20. Le chiffre 20 remplace le texte manquant et joue sur l’homonymie entre 20 et "VIN". L’action de recouvrir un billet de traces ou de signes peut, dans certains pays être considéré comme un délit, mais ce n'est pas la cas en Europe où le délit ne concerne que dans la contrefaçon ou la falsification. L’impression d’un texte sur un billet de banque n'est qu'un acte "iconoclaste"», la contestation du "sacré" du "Trésor National". Cette action peut se voir comme une "dévalorisation" du billet, tout comme elle peut rajouter une valeur artistique, donc financière, indépendante de la valeur "faciale" du billet. 


Trésor - 20 Rouge - 20 Blanc - Robert Becker


Ces modifications mettent le regardeur, éventuellement l’acheteur, devant l’interrogation de la valeur (ajoutée) de l’objet - que ce soit chaque billet individuel ou cette présentation d’exposition en assemblage de 20 et sa réalité. Le jeu sur le texte, qui lui renvoie vers un autre objet et concept, le vin, apporte à l’objet (oeuvre d’art, à la limite du Ready-made) une échappée vers l’imaginaire et d’autres sens: le goût, l’odeur et la vue. Ainsi perturbé, l’objet lui-même, sa perception, sa couleur et la métaphore qu’induit cette couleur, le message rajouté sur le billet, si minimal soit-il, incite ainsi considérer ce billet comme autre chose qu’un simple billet de banque: vecteur d’un message ou d’une interrogation (quel rouge, ou blanc, quel vin, vingt, vain, vainc ?). 

Une autre oeuvre, imposante (2 mètres 50 su 1 mètre 50), collage de divers billets, articles ou publicités qui se servent de l'argent sous la forme de billets plus ou moins transformés ou de pièces d'argent ou d'or, questionne également la matérialité et la réalité de l'argent et de son accumulation.


Papier Monnaie - Robert Becker


Quelques billets (imitations ou interprétations) donnent un dernier éclairage sur les transformation que l'objet "billet de banque" peut initier.

Et pour conclure dans la démesure, la pièce "Le milliard de la Bégum" présenté sous forme de devinette:


Le milliard de la Begum - Robert Becker


L’exposition se déploie ainsi comme une exploration multiple du trésor : trésor archéologique, trésor intime, trésor artistique, mémoire collective, objet de désir ou simple fragment du quotidien soudain réinvesti de sens.

Plusieurs rendez-vous ponctuent également l’exposition.

Le samedi 16 mai vers 16h00, Makis Yalenios et Michel Volmer proposeront une lecture du poème Ithaque.

Geneviève Charras, la « charivarieuse », interviendra également lors de plusieurs performances les 16, 17, 23 et 24 mai à 16h00 autour de variations personnelles sur le thème du trésor : Mon trésor est Publi, Mon trésor et République ou encore Cash-cash aux trésors.

Enfin, une édition spéciale intitulée TRESOR sera proposée autour de billets de cinq, dix et vingt euros transformés en objets artistiques, disponibles prochainement à la souscription.


La Fleur du Dimanche


P.S. Si vous voulez être informés des prochaines exposition ou actualités artistiques (3-4 mails par an) je vous invite à vous inscrire via le formulaire sous le lien ici à ma lettre d'information - et n'oubliez pas de confirmer cette inscription en renvoyant le mail qui vous sera envoyé par la plateforme Brevo - attention il peut se cacher dans les spams.

P.P.S. : Si vous souhaitez participer à une bourse de covoiturage (Strasbourg Preuschdorf), merci de m'envoyer un message avec les dates et le statut : passager et/ou conducteur ou les 2...


Informations pratiques

La Case
Exposition : Les Trésors de l’Autre-Forêt
Horaires
16 et 17 mai : 14h00 – 19h00
23 et 24 mai (Ateliers Ouverts) : 10h00 – 18h00
30 et 31 mai : 14h00 – 19h00
Entrée libre
Performances de Geneviève Charras
16h00 les 16, 17, 23 et 24 mai
Lecture d’Ithaque
samedi 16 mai vers 16h00 par Makis Yalenios et Michel Volmer



Horaires des performances de Geneviève Charras









samedi 21 mars 2026

Les démocraties ne sont pas un jeu au Maillon: en débat ou en danse, tous impliqués

 Du 5 au 22 mars, pendant son "Temps Fort", le Maillon a vécu en vrai un débat sur la démocratie et ses enjeux. Cela a commencé par l'ingérence politique de la Chine sur la programmation, l'ambassadeur demandant le retrait de la pièce Ceci n'est pas une ambassade de Stephan Kaegi - Rimini Protokoll dont on connait le regard lucide sur les mécanisme de fonctionnement de la société moderne. La direction de Maillon, justifiant la liberté d'expression artistique et soutenue par le monde politique n'a pas cédé, alors que l'Ambassade mettait en balance des investissements chinois en Alsace - Cela montre bien les moyens que met en oeuvre la politique internationale aujourd'hui, belle démonstration.  Il y a eu ensuite le "théâtre immersif" du Summit Strasbourg de Oeterend Goed - à ne pas confondre avec le Sommet de Christophe Marhaler, et le Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon, relecture sous forme de cadavre exquis des débats d'entre deux tours des présidentielles. Et ce samedi, un "débat immersif" avec la philosophe Barbara Stiegler et l'historien Christophe Pébarthe, dans leur Acte 62: Histoire et actualité de l'apathie en démocratie. Démarrant, comme à la fois démonstration et mise en pratique de l'acte démocratique, ce sont les "spectateurs" qui deviennent acteurs et moteur de cette "conférence - rencontre" qui nourrit concrètement les interrogations de la salle. Les intervenants définissent ainsi ce qu'on appelle la démocratie et ses multiples variantes - démocratie participative, démocratie directe, vraie démocratie - en remontant à l'origine du mot et du concept dans Athènes au VIème siècle avant JC pour remonter à son émergence actuelle en 1789. Et sont analysés les mutations de ce concept et et des structures politiques, essentiellement en France pour étudier ce que l'on nomme couramment l'apathie et qui découle de ce que Walther Lippmann définissait comme la "manufacture du consentement" et que l'organisation actuelle de ce qu'on nomme "démocratie" cultive en communicant sur le désengagement du peuple - ou plutôt de la "masse" que de l'éducation "engagée" de celle-ci. 


The Goldberg Variations


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

C'est justement ce que Michiel Vandevelde engage dans son spectacle The Goldberg Variations, dont la programmation ce samedi 21 mars se justifie doublement. D'une part dans son objectif d'engagement et de réflexion sociale qui résonne en écho de la conférence qui a précédé, et en ce 21 mars Journée mondiale de la trisomie 21. Car, cette pièce qui fait référence à Steve Paxton (que l'on verra dansant cette pièce dans les années 80) qui a popularisé la danse en bousculant le vocabulaire classique contraignant et intégrant des gestes de la vie quotidienne et bousculant se veut totalement engagée et revendicative. Ainsi, des images de manifestations mais aussi de défilés militaires sont projetés sur une grande toile en avant-scène. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Pour introduire le spectacle, les trois interprètes: Amanda Barrio Charmelo,  une danseuse née à Lima et basée à Bruxelles, Oskar Stalpaert, "avec un K", un danseur de la Platform K - une compagnie qui forme à la danse contemporaine des artistes en situation de handicap et collabore avec des chorégraphes pour développer des créations - doté du chromosome 21, et Michiel Vandevelde danseur - qui n'a plus "dansé depuis 5 ans" - et chorégraphe à l'origine de ce projet, se présentent. Philippe Thuriot, le musicien qui a transcrit ces Variations Goldberg pour l'accordéon s'exprimera derrière le rideau avec son instrument pour faire parler la musique. Les images projetées, belles variations de reflets lumineux mouvants, flous accompagnent les notes qui glissent agiles. Le procédé, d'un flou "artistique" qui souvent se transforme en des images engagées socialement ou politiquement, datant des grands révoltes passées semblent nous inviter à nous laisser focaliser notre attention sur le message aussi. Comme c'est aussi le cas de l'extrait d'entretien d'Anna Arendt dans son rapport avec Karl Jaspers et de l'engagement au risque de la révélation. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Tout cela fait partie du sous-texte de cette volonté à la fois d'équité, d'égalité, de liberté et d'engagement qui motive les protagonistes de cette chorégraphie. Mais le plus visible, et c'est une réelle réussite, c'est la cohérence et la juste participation des quatre protagonistes dans ce dialogue entre la musique et les corps. Ainsi la présence de l'instrument populaire qu'est l'accordéon qui s'empare de la musique savante de Bach apporte un souffle nouveau (ce n'est pas un jeu de mots) et une très belle dynamique. Et même occulté par les voiles sur l'écran desquelles le monde s'immisce dans la salle de spectacle ou le noir qui nous permet d'apprécier cette pause de vision, l'esprit est porté dans une dynamique joyeuse et heureuse. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Mais c'est dans le superbe équilibre des trois corps qui incarnent d'une énergie vivante toute en fusion que se fait la véritable démonstration d'une humanité inclusive. Chaque interprète a sa place et sa dynamique, les solos, duos ou trios s'emparent du plateau dans une joyeuse liberté.  Amanda Barrio Charmelo, Oskar Stalpaert, ou Michiel Vandevelde nous offrent un feu d'artifice de figures et d'enchaînements, Amanda Barrio Charmelo dans ses agiles mouvements des mains et ses ondulations serpentines, Oskar Stalpaert qui nous éblouit de ses sauts et acrobaties souples et alertes que l'on n'oserait pas exécuter et Michiel Vandevelde dans sa gestuelle qui se rapproche plus de son référent Steve Paxton. Les différents tableaux et mouvements à deux ou trois interprètes, habilement distribués dans des complexités graphiques sont totalement maîtrisés et d'un bel ensemble. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

La preuve que la "nouvelle danse" n'est pas élitaire mais agrandit son impact public. Les effets de lumière et les changements d'éclairage qui lorgnent du côté du music-hall et la bonne énergie des mouvements circulaires ou des allers-retours face au public avec de multiples variations nous enchantent et nous séduisent. Ce spectacle, dont la volonté d'implique et d'engagement n'est pas pesante touche son but sans discours inutile est une réussite plaisante.


La Fleur du Dimanche


The Goldberg Variations


Au Maillon - Strasbourg, le 21 et 22 mars 2026

Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Costumes : Tutia Schaad
Assistance costumes : Camil Krings
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Scénographie : Michiel Vandevelde, avec le soutien de Tom Callemin
Conseils lumière : Tom Bruwier
Technique : Maxim Van Meerhaeghe, Maarten Snoeck
Diffusion : GOOD COMPANY
Production : Platform K
Coproduction : VIERNULVIER / KAAP
Avec le soutien : Gouvernement flamand / Loterie Nationale / Ville de Gand / Konekt / Fondation Roi Baudouin


lundi 16 mars 2026

Rituel 4: Le Grand Débat au Maillon: Du face à face politique au dos à dos - Le débat en forme de cadavre exquis

 Dans le cadre du Temps Fort: Démocratie en jeu au Maillon, la pièce Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon au Maillon rejoue en version "flash" moderne ce qui, juste avant l'éclatement de l'ORTF est devenu un rituel de la vie républicaine en France: Le Grand Débat entre les deux tours des élections présidentielles. De Louise Hémon, nous connaissions déjà la précédente pièce "documentaire" présentée lors du précédent "Temps Fort" au Maillon en 2024: Reconstitution: Le procès de Bobigny, crée déjà en 2019, sur le procès de Marie-Claire Chevalier et de sa mère pour l’avortement de la jeune fille suite à un viol, défendue par Gisèle Halimi. Elle s'est associée avec Louise Hémond, dont le premier film, l'Engloutie vient de sortir au cinéma et qui a déjà travaillé avec elle sur d'autres Rituels, dont La Mort


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman


Le dispositif est spécial, puisque nous assistons "en direct" à la réalisation d'un débat télévisé entre deux personnages, interprété l'un par Laurent Poitrenaux et l'autre par Emmanuelle Laffon, qui a participé à L'Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste. Nous sommes donc installé (un peu en surplomb) face à un studio télé et voyons sur l'écran au-dessus d'eux, le résultat ce ce qui est filmé par les trois caméras, une fixe en plongée et les deux autres qui vont, au fil du temps et de la pièce, bouger et changer de position. Ces déplacements font d'ailleurs totalement partie de la dramaturgie, comme on le verra plus tard. En introduction et pour poser ce décor, la voix de Leïla Kaddour Boudali nous explique les règles très strictes - entre le légal et les négociations des deux candidats - les conditions matérielles de ce rituel formalisé: longueur de la table, température de la pièce, règles des prises de vues et de la parole. Par exemple, le fait de ne filmer - à l'origine - que la personne qui parle. Les temps de paroles - chronométrées - et les interruptions doivent aussi être régulés par une autorité de surveillance.  


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Pour le texte de la pièce, ce sont des extraits des vraies paroles qui ont été échangées par les deux candidat(e)s. Et ce qui à la fois dynamise le déroulé de la pièce et introduit une étrange impression de texte un peu "hors du temps", c'est que très rapidement, le texte se heurte, s'entrechoque, un collage en quelque sorte, sous forme de cadavre exquis. Cela, combiné au fait que, sans prévenir, les deux interprètes changent régulièrement de personnage de référence et les candidats, qui se répondent bien sûr, peuvent tout à coup ne plus être les mêmes. Nous passons ainsi du "couple" Mitterand-Giscard en 1974 et 1981, au couple Mitterand-Giscard,  Mitterand-Chirac, Chirac-Jospin, Chirac-Le Pen, Sarkozy-Royal, Sarkozy-Hollande, et les deux Macron-Marine Le Pen. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Des phrases "punchline" mémorables apparaissent, comme "Vous n'avez pas le monopole du coeur" ou "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre" ainsi que des épisodes drolatiques comme l'argumentation sur l'augmentation de la TVA sur les croquettes pour chien (tout en se félicitant chacun d'en avoir aussi - des chiens). Des mots-emblèmes surgissent, qui devraient nous permettre d'identifier de quel bord (droite, centre, gauche, ou extrême droite) vient le discours: rassemblement, travailleurs, politique planétaire, mutations technologiques, authenticité, apaiser le conflit, changement, égalité, destin, "Blablacar", Licorne, et même des "c’est faux", "vous mentez" ou "mensonge" répétés ad nauseam, procédé surprenant pour un débat de deuxième tour d'élections présidentielles... Cette construction permet de comprendre les stratégies mises en place dans ces échanges, et quelquefois l'image (qui s'est affranchie de la règle "c'est celui qui parle qui est à l'écran" révèle aussi des stratégies de déstabilisation ou de mépris de la part de l'interlocuteur muet. D'autres fois le ressort dramatique est plus orienté vers la distraction voire le gag. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

L'évolution de la scénographie et du jeu évolue vers la fin de la pièce pour faire apparaitre métaphoriquement la distance qui se creuse vis à vis du discours politique et qui se fait soporifique. Et l'on présente le désintérêt pour la chose débattue dans un clin d'oeil assassin. La performance des comédiens Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Laffon, qui réagissent au quart de tour aux textes qui leur sont envoyés dans leur oreillette, est époustouflante. Du côté du choix des textes, les deux co-conceptrices et metteuses en scène trouvent un bel équilibre entre des passages où l'on analyse les discours, formatés ou convenus, les quelques saillies ou bon mots, et les parties plus loufoques, à la limite, pour varier les ambiances. Au final, une très bonne alternance entre pédagogie citoyenne et ironie critique.


La Fleur du Dimanche


Rituel 4: Le Grand Débat


Au Maillon - Strasbourg du 7 au 14 mars 2026

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
Et la voix de : Leïla Kaddour Boudadi
Création lumière et image : Marine Atlan
Cheffe opératrice / caméra : Alexandra de Saint Blanquat
Caméra : Mathieu Gaudet
Montage vidéo : Carole Borne
Musique : Émile Sornin
Maquillage : Amanda Silaen
Régie vidéo et son : Romain Vuillet et Jérôme Tuncer
Régie générale et plateau : Jérémie Sananes
Régie lumière et régie générale : Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Production pour la reprise : CDNO – Centre Dramatique National d’Orléans
Production pour la création : Cie John Corporation
en association avec Agathe Berman Studio
Avec le soutien de : Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings / DICRéAM, Hors-Pistes / Centre Pompidou
Action financée par la Région Île-de-France.
Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la reprise de la DRAC Île-de-France.
Coproduction : Festival d’Automne à Paris


vendredi 13 mars 2026

C'est le Summit Strasbourg au Maillon: C'est du théâtre et c'est vrai, mais on peut en douter

 Au départ il y a méprise, double méprise (ou peut-être plus)... Mais où est la vérité ? 
Le spectacle Summit Strasbourg présenté au Maillon dans le Temps Fort "Démocratie en Jeu" arrive pour moi chargé d'une double attente.
La première tient à la précédente pièce de la troupe Ontroerend Goed, la "très joueuse compagnie de Gand" dont le nom mêle l’idée de bien et d’émotion et qui peut se traduire par "émobilier" (comme émouvoir ?) Cette pièce a été programmée au Maillon en 2019. Dans cette pièce £¥€$, où "le public est invité à se mettre dans la peau du “1 %”, c’est-à-dire les super-riches qui contrôlent l’économie mondiale" on mettait le public "aux commandes" pour apprendre et comprendre réellement les mécanismes économiques en les expérimentant. Ne l'ayant pas vue, je l'imaginais (selon les échos recueillis) comme une expérience pédagogique au sens noble. Mais chacun arrive au théâtre avec ses projections, et ses interprétations. D'ailleurs, prenez le titre £¥€$, que lisez-vous ? Eyes, les yeux pour voir ? Ou Lies - les mensonges qu'on vous cache ? 
Et voilà... C'est déjà vous qui décidez. 


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Eh bien, c'est la même chose pour Summit Strasbourg où l'on projette une attente, voire un contenu alors qu'il faudrait être totalement à l'écoute. Or à Strasbourg, ce mot Summit, n’est jamais tout à fait neutre. On y a connu quelques sommets — dont celui de 2009, que certains n’ont sans doute pas oublié. De plus cette pièce s’inscrit dans ce temps fort consacré à « la culture du débat à l’épreuve du présent », et il est assez naturel d’imaginer une expérience interactive, participative, peut-être même une sorte d’expérimentation du débat - sinon politique, du moins démocratique. Le contexte actuel n’y est évidemment pas pour rien. Les élections locales réveillant aussi l’appétit de discussion publique.

Car il ne faut pas se méprendre : la troupe Ontroerend Goed ne nous méprise pas. La règle du jeu est annoncée dès notre arrivée : « Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »
Tout est dit....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Et même répété. La seule ironie serait peut-être de répéter cette phrase. Encore et encore... Au risque de tomber dans le comique de répétition. Mais "un homme averti en vaut deux".  Ainsi, lorsque l’on nous parle de « la scène » alors même que le plateau est vide - ou qu’il n’est traversé que fugitivement - il faut rester vigilant. De même lorsqu’on vous affirme que vous êtes ici, ou que vous n’y êtes pas. Que vous êtes au théâtre - ou que vous n’y êtes pas. Plus troublant encore lorsque l’on nous explique que ce mot, théâtre, possède même une existence juridique. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas signer n’importe quoi. Et faire attention quand on vote à main levée....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Dire que quelque chose est du théâtre parce qu’un comédien prononce un "texte qui a été écrit": voilà peut-être déjà une épreuve de discernement. 
Car c’est bien là le cœur du dispositif de Summit: nous amener à interroger sans cesse ce qui relève du réel et ce qui relève du jeu. Et surtout à mesurer dans quelle mesure nos propres réactions - face aux injonctions des comédiens - restent celles de spectateurs assis dans l’ombre… ou deviennent, volontairement ou non, une part du dispositif prévu par la mise en scène.

Ainsi, pour revenir à cette question simple: qu’est-ce qui fait théâtre ?
Prenons un exemple simple.
Un comédien traverse le plateau. Est-ce du théâtre ?
Ou simplement une traversée ?
Et si c’est un spectateur qui traverse ?
Et si ce spectateur se met à regarder le public de la scène ?
Sommes-nous toujours dans le théâtre ?


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


La question devient plus troublante encore lorsqu’une scène d’abattage de poulet est évoquée — mais non montrée, puisque la décapitation se produit en coulisses.
Était-ce réel ?
Était-ce simulé ?
Ou bien simplement imaginé ?
Le doute, ici, devient une matière dramaturgique.
C’est le cas par exemple dans cette séquence où une torture nous est imposée… mais une torture imaginaire. Rien n’est montré. Tout repose sur ce que le spectateur accepte - ou refuse -  de produire par son imagination. Avec en prime un spectateur "exemple" et "cobaye" de cette torture. 
Superbe leçon.
Leçon de discernement, d’abord.
Leçon d’analyse ensuite.
Mais aussi leçon de responsabilité.


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Car la question devient alors très simple: jusqu’où suivons-nous les conventions de la représentation théâtrale ? Et à quel moment décidons-nous de ne plus les suivre — ou d’y contrevenir ?
Jusqu’où acceptons-nous le discours qui nous est proposé ?
Et à quel moment décidons-nous d’en douter ?
Prenons un exemple presque enfantin : la poule.
À quel moment acceptons-nous de voir une poule dans une cage… alors qu’il n’y en a pas ?
Simplement parce qu’on nous affirme qu’elle est là.
Suivons-nous l’injonction à imaginer ?
Et jusqu’à quel point croyons-nous qu’une poule enfermée dans un cercle… n’en sortira pas* ?

Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


 
C'est donc sur toutes ces interrogations, l'interrogation du réel et la part d'imagination acceptée, de la liberté de choisir, de la confiance ou du doute, de l'engagement ou de l'opposition, de l'échelle de vérité et de fantaisie, de sérieux et d'humour que "joue" la troupe de via de nombreux angles d'approche et des séquences variées et révélatrices. Et si nous en sortons un peu déstabilisé et le cerveau qui mouline encore, le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche  


* La poule dans un cercle de craie 
Dans le documentaire de Werner Herzog Au pays du silence et de l'obscurité (1971), de Werner Herzog il nous montre une scène où une poule est placée dans un cercle tracé à la craie. La poule reste immobile à l’intérieur et n’ose pas franchir la ligne, alors que rien ne l’empêche physiquement de sortir. Herzog utilise cette image comme métaphore de limites psychologiques ou sociales: une barrière imaginaire peut suffire à immobiliser un être vivant.
Au XIXᵉ siècle, le physiologiste allemand Wilhelm Preyer avait déjà fait ce type d'expérience.
Mais ce n'est pas forcément un cercle qui fait cet effet, une simple ligne tracée devant le bec de la poule fait le même effet. J'ai moi-même expérimenté cela enfant. Mais tout dépend de la poule (il y en a qui ne réagissent pas ainsi - tout comme cela peut être expérimenté avec d'autres oiseaux.



Au Maillon, du 12 au 14 mars 2026  

Mise en scène : Alexander Devriendt
Avec et par : Mourad Baaiz, Karolien De Bleser, Leonore Spee, Charlotte De Bruyne, Aaron J. Gordon, Aurélie Lannoy, Hervé Guerrisi, Solal Forte
Assistance à la mise en scène : Remi Cosijn
Scénographie : ONBETAALBAAR
Graphisme : Emma Raymaekers, Nick Mattan
Lumière : Dennis Diels
Musique : Joris Blanckaert
Costumes : Charlotte Goethals
Photographie : Michiel Devijver
Dramaturgie : Britt Bakker, Miguel Melgares, Samir Veen
Technique : Nick De Keyser, Frederik Vanslembrouck, Diederik De Cock, Ine Van Bortel, Lucas Van de Voorde

Production : NTGent / Ontroerend Goed
Coproduction : Stadttheater Schaffhausen (CH)
Avec le soutien de : Communauté flamande, Ville de Gand

jeudi 12 mars 2026

Métropole de Volmir Cordeiro au TJP: Chasser le brouillard de la ville

 Créée au sortir de la crise sanitaire en 2021, Métropole de Volmir Cordeiro présenté au TJP - CDN est une pièce où l'énergie a besoin d'exploser. Au départ, un batteur sur son ring au centre de la scène se lance dans un solo qui ne n'achèvera qu'après que le danseur-chorégraphe aura quitté la salle. Magnifique performance de Philippe Foch qui maintient la tension qui court tout au long du spectacle, même si, au niveau de la danse il y a une trajectoire vers plus de générosité et d'empathie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Sur la scène plongée dans le noir et couverte d'une lourde nappe de nuage de fumigène, des poteaux de guidage enferment la scène d'une barrière identique à celle qui ceinture le podium du batteur. Une silhouette sombre sous sa capuche pointue, à peine discernable, fait le tour de cet enclos, en des aller-retours furtifs, rapides et nerveux, intermittents. Ce courant d'air humain, conjugué à de larges battements des bras - l'envergure du danseur est impressionnante - dissipe peu à peu cette chape tandis que la lumière monte progressivement, laissant transparaître des éclats de rouge sous le noir du manteau. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Les frappes du tambour font des éclats répétés et scintillants, tandis que les allées et venues du danseur, ses apparitions et disparitions se font plus régulières. Alors que le batteur frappe sa batterie en sourdine, la silhouette se distingue de plus en plus, et on découvre ses longs cheveux, on devine un masque, on entr'aperçoit une jambe d'un rouge éclatant. Puis ce sombre personnage, caché derrière une sorte de tour sur laquelle sont disposés des journaux, psalmodie des termes accusateurs en français et en brésilien (affreux, minable, menteur, misérable,...). Il commence à faire sauter les barrières et manipule la foule, fait se lever les spectateurs, les fait applaudir. Le danseur ôte le manteau, enlève son masque, sa danse se fait plus enjôleuse, festive, carnavalesque.


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Ses gestes se font moins sauvages, plus graciles. Il déploie ses bras, allonge ses grandes jambes, adopte une démarche souple et féline. Le batteur, maintenant pleinement éclairé avec son habit scintillant dans la lumière, fend l'air d'un balai, et le souffle du vent marque une pause relaxante dans cette agitation moléculaire. Les spectateurs - "citoyens" se font héler, solliciter, supplier par le personnage qui s'est presque mis à nu dans son habit rouge-violet. La danse devient parade séductrice, mouvements charmeurs et ensorcelants. Mais l'essai de mise en place d'un pacte via la promesse d'une fleur débouche sur le déplacement de l'arène vers un ailleurs inconnu. Seul le batteur maintient la tension de ses frappes jusqu'à ce qu'une chanson nostalgique, tel un générique de film, signe la fin de la partie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Dans ce formidable duo débordant d'énergie, Volmir Cordeiro nous offre l'impressionnante métamorphose d'un sinistre personnage en un séducteur gracile. Sa performance lumineuse et pleine de fougue, tenue à bras le corps sur la durée; est époustouflante. Et son agilité ajoutée à sa gestuelle majestueuse nous ont subjugué durant tout le processus de cette transformation.


La Fleur du Dimanche 


Métropole


Au TJP - Grande scène - du 12 au 14 mars 2026

Au TJP Steven Cohen nous transmet son énergie, sa révolte et sa toute sa vie

 Il est des moments rares que l'on ne revivra jamais. La venue de Steven Cohen au TJP - CDN avec sa pièce People will people you est l'un de ces évènements dont on ne peut que se souvenir pendant longtemps. L'artiste sud-africain, maintenant installé en France qui a réalisé ses performances engagées et ses spectacles dans des villes et des festival dans le monde entier, était déjà venu à quelques reprises à Strasbourg, entre autres grâce à la Hear et Pôle Sud pour des performances fortes.


People will People You - Steven Cohen - Photo: Luke Pallett

Dans le cadre des micro Giboulées, c'est une spectacle exceptionnel qui nous attend dans la petite salle du Pont Saint Martin qui nous offre une intimité rare avec le performeur. Il apparait, juché sur ses chaussures à plateau, énormes sculptures d'au moins trente centimètres, coiffé d'une couronne également surélevée. Une chanson belle et triste chantée d'une magnifique voix féminine accompagne son entrée. Il est, comme à son habitude, habillé d'un costume superbe, dont une blouse toute en couleur et son visage est maquillé et dessiné de toute beauté. Des ailes de papillons parsèment son crâne rasé et sont posées sur son nez et font des ailes à ses oreilles. Avançant jusqu'au milieu de la scène, il enflamme les fontaines lumineuses de la couronne sur sa tête avant de s'installer sur une chaise haute, mouvante, de sa création. Après avoir troqué ses superbes croquenots sculptés pour une paire plus épurée en acier, mais pas moins haute, il nous offre en diaporama commenté et extraits vidéos son parcours de vie et nous montre sa "première performance" à six ans, quand il s'est habillé d'un tutu de danse. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Il explique sa création et son engagement personnel très critique par son histoire familiale (ses parents, des juifs européens aisés, obligés de s'exiler en Afrique du Sud, où ils deviennent les oppresseur des autochtones noirs). Mais cette présentation ne se fait pas par un exposé froid et distant, Steven Cohen ouvre très vite son coeur et sa vie et invite le public au dialogue en demandant la lumière dans la salle. Il glisse quelques jeux de mots sur sa production, liant au passage les chaussures (Shoes) avec les juifs (Jews) et précisant que sa mauvaise conscience de juif étant passé du statut d'oppressé à celui d'oppresseur dans son pays d'adoption, l'Afrique du Sud, a nourri sa réflexion et construit son statut décalé de "mâle blanc blond queer et juif" - il se définit d'ailleurs plus queer qu'homosexuel, et sa performance Chandelier (dont il passe, comme pour d'autres, les images) qu'il réalise dans un quartier de Soweto en démolition, habillé d'un chandelier allumé en tutu, montre sa manière de mettre en lumière les contradictions de notre société. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Contradictions qu'il cultive en exhibant son corps et en lui faisant subir de nombreuses violences. Mettant le doigt sur ce qui ne fonctionne pas, cultivant le choc des oppositions et des antagonismes. Ne craignant pas de choquer (même sa mère à qui il demande d'allumer un cierge magique qu'il a mis dans son derrière), coiffant son sexe d'un chausson de danse, ou dansant nu en tutu devant les bourgeois d'un restaurant qui mangent sur une terrasse - ce qui lui fait dire: "Les dominants dînent tandis que les dominés travaillent (le gardien noir qui le chasse)". Il pousse l'ironie à qualifier le policier qui l'emmène au poste lors de sa performance sous la tour Eiffel de "co-costumier, co-chorégraphe et co-auteur des textes" quand celui-ci s'interpose lors de Coq, cock (coq, bite), une performance au pied de la tour Eiffel lorsqu'il s'attache un coq à sa queue. Il y a des performances plus douloureuses comme quand il en sort avec de graves brûlures et d'autres non moins douloureuses mais plus belles lorsqu'il se couche nu, au soleil couchant, sur la tombe de sa mère. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz

 Il affirme cependant qu'il n'est pas performeur mais "artiste", et qu'il fait des sculptures - dont des créations de chaussures, une paire d'entre-elles, où il intègre deux crânes à 2.000 $ issus d'un magasin "branché" à New-York, lui permettent d'interroger la "valeur" et la moralité de l'argent, et de la vie humaine, chaussures qui lui ont inspirées des performances à Wall Street, Time Square et Ground Zero, de même que le film Money. Il rappelle d'ailleurs que l'essentiel de son travail artistique (en dehors de ses créations) se fait dans la rue, interrogeant le rapport à l'autre et à la normalité des corps et des relations sociales. Et de préciser que ce spectacle a ceci de particulier que, pour une fois, il n'est pas, d'une certain manière, dans sa "bulle" (comme il l'est totalement lors sa performance à la Hear Free Jew is Cheap at Twice the Price  (Un Juif libre vaut deux fois son prix) qui a donné iBall en 2020 après le Covid. Il avoue d'ailleurs que ce rapport frontal avec les spectateurs de ce soir l'intimide particulièrement et il nous dit "Si vous êtes mal à l'aise, c'est aussi le cas pour moi". 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Mais sa bienveillance et aussi celle de la salle, ainsi que les échanges libres et sans interdit avec le public et les questions venant de la salle auxquelles il répond de manière très modeste et simple, mais forte, dénouent cette ambiance et construisent une belle complicité. Une complicité qu'il creuse jusqu'à transporter sa loge sur scène. Et ainsi il nous faire participer à son "démaquillage", acte intime de mise à nu qui est aussi une action de création artistique. Il décolle littéralement son maquillage en une quinzaines de bandes qu'il assemble dans un tableau qui représente à la fois la fragilité et l'éphémère singularité du moment que nous venons de vivre avec lui. Ce temps qu'il semble apprécier puisqu'après une dernière vidéo, il repart dans un nouvel échange et nous dit finalement adieu avec une émotion bien visible. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Robert Becker


De notre côté aussi l'émotion est à son comble et nous sommes conscient de la force et la puissance de ce que cet artiste immense a partagé avec nous et nous lui en sommes très reconnaissants. Reconnaissants aussi de son courage et de sa lucidité, et de la considération et du respect pour son jeune public, à qui il avoue que lui et les hommes ont cassé le monde et que les jeunes vont le réparer.


La Fleur du Dimanche 


People will people you

Au TJP - Petite Scène, du 12 au 14 mars 2016


Performance Steven Cohen

Lumière Yvan Labasse
Production & management Samuel Mateu
Crédit photos Luke Pallett
Production Compagnie Steven Cohen
Coproduction Théâtre National de Bretagne (Rennes), Festival Euro-scene (Leipzig)

jeudi 12 février 2026

Le Sommet de Christoph Marthaler au Maillon: Une ciné-cure au chalet, là haut sur la montagne

 Christoph Marthaler est entré au théâtre par la porte de la musique - il a joué du hautbois dans un orchestre - et en même temps il a suivi des cours avec Jacques Lecoq où il a baigné dans l'univers du clown et du mime. Il n'est pas inconnu à Strasbourg où sa renommé a traversé les frontières suisses et allemandes. Et pour les plus "anciens" certains se souviennent de sa venue au TNS en 1966 avec la pièce qui a fait sa renommée, crée en 1993 à la Volksbühne à Berlin en 1993, Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! Et nous l'avions aussi revu au TNS en 2015 avec King Size, créée à Avignon. Je disais à l'époque "Marthaler fils de Beckett, de Dada et des Surréalistes" et ce qualificatif lui sied toujours. Avec Le Sommet, une coproduction du Maillon, présenté avec le Festival Musica, nous nous attendons à une excursion en musique et nous ne sommes pas déçus.


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Bien sûr, et nous nous y attendions, d'excursion, il n'y en a pas. Mais nous étions prévenus, la pièce se passe dans le huis clos d'un chalet dont la seule issue (et la seule porte d'entrée) est un monte-charge qui ne  sert qu'à faire venir les six personnages - un seul en ressortira, très brièvement et en pure perte, et la deuxième échappée de cette claustrophobie sera tout aussi vaine, un tourniquet ne laissant passer personne. Mais Christoph Marthaler fait fi de ces contraintes en "enchantant" à la fois le lieu et le monte charge. Les objets qui s'y révèlent et les "arrivées" des personnages sont à la fois magiques et surprenantes. Inattendues, tout comme les autres "ouvertures" surprenantes et surréalistes, quelquefois graves, ou irruption de moments décalés - comme ce micro dans un placard qui permet à un personnage d'asséner un discours répété, ou l'armoire à pharmacie qui joue de la musique. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn

La musique et le son sont bien sûr traités avec humour et originalité. Le son délicat et ténu du monte charge apportant un suspense, tout comme le bruit assourdissant de l'hélicoptère, répété et dont on essaie de deviner l'issue possible, ou pour la musique, dans toutes les acceptions du terme. Cela va d'une chorale rythmée et tournante de sons monosyllabiques: "oui, ja, yes, no, five, qui, non, but..." à une chanson pop super bien balancée, l'occasion pour nos six interprètes de se lancer dans une chorégraphie enfiévrée dans de magnifiques costumes de fêtes. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn

Les costumes sont un des moteurs (ou conséquence) de la dramaturgie, avec cette arrivée de "montagnard.e.s" dont on guette les entrées surprenantes (dont la dernière avec un harnachement indescriptible qui disparaîtra très vite) et leur transformation en "saunistes" alors que le "sommet" de la montagne - celui du titre et qui soutient le chalet - est transformé en pierre brûlante. Les costumes sont aussi le moyen de nous projeter dans des univers divers (et pas juste dans la neige en survêtements avec bâtons de skis, source d'un autre ballet grotesque) et de caractériser ces six personnages dont les langues multiples et liées nous content des récits décalés et désorientant. Marrants ou poétiques, philosophiques ou pragmatiques, quelquefois absurdes ou cadavres exquis, avec une certaine dose de comique froid et de répétition.


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Les interprètes - et leurs personnages - participent pleinement à cet humour mixte, autant par leurs attitudes particulières que par leur expression, leur langue et leur accent. L'écossais Graham F. Valentine, le grand roux avec ses chaussures de montagne et son humour pince sans rire, à l'aise autant en anglais qu'en allemand, l'autrichien Lukas Metzenbauer dont la langue virevolte au point que le traducteur abandonne (volontairement) la partie - cela devient une "langue étrangère" sur cette arche de Noël - le comédien chanteur suisse allemand de Bâle, Raphael Clamer, autant à l'aise dans le texte qu'il débite sans accroc et d'une voix grave et posée que pour les chansons qui nous feraient danser, la française Charlotte Clamens qui fait sa bande à part avec assurance, Federica Fracassi, l'italienne qui chante et danse et Liliana Benini l'autre italienne qui ne craint ni les lourdes charges ni l'acrobatie à ski sans skis mais avec bâtons. 


Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn


Ces différents parlers et accents nous plongent dans un bain linguistique et nous dépaysent tout en titillant notre attention. Et pour nous laisser repartir sans regret et avec douceur (une douceur relative, vu la chute), ce petit groupe avec lequel on aura passé un très bon moment dans ce chalet (Là haut sur la montagne) nous offre en berceuse d'au revoir une très belle version a capella magnifiquement interprétée de la chanson des Beatles "Good night" tandis que les comédiens chanteurs couvrent la montagne (le rocher apparent) de couvertures et d'habits en toute douceur. C'était une très belle soirée.


La Fleur du Dimanche


Le Sommet


Le 12 et 13 février 2026 au Maillon - Strasbourg

Conception et mise en scène : Christoph Marthaler
Avec : Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine
Dramaturgie : Malte Ubenauf
Scénographie : Duri Bischoff
Costumes : Sara Kittelmann
Maquillage et perruques : Pia Norberg
Lumière : Laurent Junod
Son : Charlotte Constant
Collaboration à la dramaturgie : Éric Vautrin
Assistanat à la mise en scène : Giulia Rumasuglia
Répétition musicale : Bendix Dethleffsen, Dominique Tille
Stage à la mise en scène : Louis Rebetez
Production : Marion Caillaud, Tristan Pannatier
Accessoires et construction du décor : Théâtre Vidy-Lausanne
Confection de costumes : Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa
Régie générale : Véronique Kespi
Régie lumière : Jean-Luc Mutrux
Régie son : Charlotte Constant
Régie plateau : Fabio Gaggetta
Habillage : Cécilé Delanoë
Production : Théâtre Vidy-Lausanne / Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa / MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Ruhrfestspiele Recklinghausen / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg / Festival d’Automne à Paris / Théâtre National Populaire de Villeurbanne / Festival d’Avignon / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne / Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie / Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon / tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine / International Summer Festival Kampnagel
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Remerciements : Isabelle Faust
Le Sommet comprend des textes de Christoph Marthaler, Malte Ubenauf et les interprètes, ainsi que des extraits et citations d’Elisa Biagini, Olivier Cadiot, Patrizia Cavalli, Bodo Hell, Norbert Hinterberger, Gert Jonke, Antonio Moresco, Aldo Nove, Pier Paolo Pasolini, Werner Schwab, Christophe Tarkos, Dylan Thomas, Giuseppe Ungaretti et Patrizia Valduga, ainsi que des musiques inspirées des Beatles, l’Abbé Bovet, Adriano Celentano, Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Schubert ainsi que des mélodies populaires suisses et autrichiennes.