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samedi 21 mars 2026

Les démocraties ne sont pas un jeu au Maillon: en débat ou en danse, tous impliqués

 Du 5 au 22 mars, pendant son "Temps Fort", le Maillon a vécu en vrai un débat sur la démocratie et ses enjeux. Cela a commencé par l'ingérence politique de la Chine sur la programmation, l'ambassadeur demandant le retrait de la pièce Ceci n'est pas une ambassade de Stephan Kaegi - Rimini Protokoll dont on connait le regard lucide sur les mécanisme de fonctionnement de la société moderne. La direction de Maillon, justifiant la liberté d'expression artistique et soutenue par le monde politique n'a pas cédé, alors que l'Ambassade mettait en balance des investissements chinois en Alsace - Cela montre bien les moyens que met en oeuvre la politique internationale aujourd'hui, belle démonstration.  Il y a eu ensuite le "théâtre immersif" du Summit Strasbourg de Oeterend Goed - à ne pas confondre avec le Sommet de Christophe Marhaler, et le Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon, relecture sous forme de cadavre exquis des débats d'entre deux tours des présidentielles. Et ce samedi, un "débat immersif" avec la philosophe Barbara Stiegler et l'historien Christophe Pébarthe, dans leur Acte 62: Histoire et actualité de l'apathie en démocratie. Démarrant, comme à la fois démonstration et mise en pratique de l'acte démocratique, ce sont les "spectateurs" qui deviennent acteurs et moteur de cette "conférence - rencontre" qui nourrit concrètement les interrogations de la salle. Les intervenants définissent ainsi ce qu'on appelle la démocratie et ses multiples variantes - démocratie participative, démocratie directe, vraie démocratie - en remontant à l'origine du mot et du concept dans Athènes au VIème siècle avant JC pour remonter à son émergence actuelle en 1789. Et sont analysés les mutations de ce concept et et des structures politiques, essentiellement en France pour étudier ce que l'on nomme couramment l'apathie et qui découle de ce que Walther Lippmann définissait comme la "manufacture du consentement" et que l'organisation actuelle de ce qu'on nomme "démocratie" cultive en communicant sur le désengagement du peuple - ou plutôt de la "masse" que de l'éducation "engagée" de celle-ci. 


The Goldberg Variations


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

C'est justement ce que Michiel Vandevelde engage dans son spectacle The Goldberg Variations, dont la programmation ce samedi 21 mars se justifie doublement. D'une part dans son objectif d'engagement et de réflexion sociale qui résonne en écho de la conférence qui a précédé, et en ce 21 mars Journée mondiale de la trisomie 21. Car, cette pièce qui fait référence à Steve Paxton (que l'on verra dansant cette pièce dans les années 80) qui a popularisé la danse en bousculant le vocabulaire classique contraignant et intégrant des gestes de la vie quotidienne et bousculant se veut totalement engagée et revendicative. Ainsi, des images de manifestations mais aussi de défilés militaires sont projetés sur une grande toile en avant-scène. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Pour introduire le spectacle, les trois interprètes: Amanda Barrio Charmelo,  une danseuse née à Lima et basée à Bruxelles, Oskar Stalpaert, "avec un K", un danseur de la Platform K - une compagnie qui forme à la danse contemporaine des artistes en situation de handicap et collabore avec des chorégraphes pour développer des créations - doté du chromosome 21, et Michiel Vandevelde danseur - qui n'a plus "dansé depuis 5 ans" - et chorégraphe à l'origine de ce projet, se présentent. Philippe Thuriot, le musicien qui a transcrit ces Variations Goldberg pour l'accordéon s'exprimera derrière le rideau avec son instrument pour faire parler la musique. Les images projetées, belles variations de reflets lumineux mouvants, flous accompagnent les notes qui glissent agiles. Le procédé, d'un flou "artistique" qui souvent se transforme en des images engagées socialement ou politiquement, datant des grands révoltes passées semblent nous inviter à nous laisser focaliser notre attention sur le message aussi. Comme c'est aussi le cas de l'extrait d'entretien d'Anna Arendt dans son rapport avec Karl Jaspers et de l'engagement au risque de la révélation. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Tout cela fait partie du sous-texte de cette volonté à la fois d'équité, d'égalité, de liberté et d'engagement qui motive les protagonistes de cette chorégraphie. Mais le plus visible, et c'est une réelle réussite, c'est la cohérence et la juste participation des quatre protagonistes dans ce dialogue entre la musique et les corps. Ainsi la présence de l'instrument populaire qu'est l'accordéon qui s'empare de la musique savante de Bach apporte un souffle nouveau (ce n'est pas un jeu de mots) et une très belle dynamique. Et même occulté par les voiles sur l'écran desquelles le monde s'immisce dans la salle de spectacle ou le noir qui nous permet d'apprécier cette pause de vision, l'esprit est porté dans une dynamique joyeuse et heureuse. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Mais c'est dans le superbe équilibre des trois corps qui incarnent d'une énergie vivante toute en fusion que se fait la véritable démonstration d'une humanité inclusive. Chaque interprète a sa place et sa dynamique, les solos, duos ou trios s'emparent du plateau dans une joyeuse liberté.  Amanda Barrio Charmelo, Oskar Stalpaert, ou Michiel Vandevelde nous offrent un feu d'artifice de figures et d'enchaînements, Amanda Barrio Charmelo dans ses agiles mouvements des mains et ses ondulations serpentines, Oskar Stalpaert qui nous éblouit de ses sauts et acrobaties souples et alertes que l'on n'oserait pas exécuter et Michiel Vandevelde dans sa gestuelle qui se rapproche plus de son référent Steve Paxton. Les différents tableaux et mouvements à deux ou trois interprètes, habilement distribués dans des complexités graphiques sont totalement maîtrisés et d'un bel ensemble. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

La preuve que la "nouvelle danse" n'est pas élitaire mais agrandit son impact public. Les effets de lumière et les changements d'éclairage qui lorgnent du côté du music-hall et la bonne énergie des mouvements circulaires ou des allers-retours face au public avec de multiples variations nous enchantent et nous séduisent. Ce spectacle, dont la volonté d'implique et d'engagement n'est pas pesante touche son but sans discours inutile est une réussite plaisante.


La Fleur du Dimanche


The Goldberg Variations


Au Maillon - Strasbourg, le 21 et 22 mars 2026

Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Costumes : Tutia Schaad
Assistance costumes : Camil Krings
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Scénographie : Michiel Vandevelde, avec le soutien de Tom Callemin
Conseils lumière : Tom Bruwier
Technique : Maxim Van Meerhaeghe, Maarten Snoeck
Diffusion : GOOD COMPANY
Production : Platform K
Coproduction : VIERNULVIER / KAAP
Avec le soutien : Gouvernement flamand / Loterie Nationale / Ville de Gand / Konekt / Fondation Roi Baudouin


samedi 19 février 2022

Le problème Lapin aux Metallos: Le lapin pose un problème et le problème est là, peint par Ferrer

 De ses études de géographie (il en est agrégé en 1991) Frédéric Ferrer a dû garder une tendance à une rigueur plus ou moins scientifique et l'amour des cartes. Son spectacle Le problème lapin est d'ailleurs le septième opus de sa série de l'Atlas de l'anthropocène, série où il interroge les effets de l'humain sur la nature et le monde qui nous entoure en général. Par exemple la fonte des glaces polaires avec À la recherche des canards perdus, cartographie 1 (les canards sont des canards en plastiques perdus dans la banquise par la NASA) ou avec De la morue, cartographie 6, cette histoire de morue dont on attend le retour comme Pénélope, ou encore l'invasion du moustique tigre au rythme des autoroutes dans Les Déterritorialisations du vecteur, cartographie 3. Ce moustique, vecteur de maladies tropicales arrivé chez nous en France et qui a un point commun avec le lapin, c'est qu'il se déplace par lui-même que dans un rayon limité, mais il se voyage en camion, alors que le lapin prend le bateau. Mais ça c'est une autre histoire, que nous conte d'ailleurs Frédéric Ferrer avec sa - nouvelle - complice Hélène Schwartz. Parce que pour circonscrire le lapin, et son problème, il fallait bien être deux. Comme pour essayer de résoudre le problème lapin, il faut adopter la stratégie "terrier": de multiples points d'entrée pour traiter de ce vaste sujet aux 164 questions.


Le problème Lapin - Frédéric Ferrer - Hélène Schwartz- Vertical Détour - Maison des Métallos


Rassurez-vous, les 164 questions ne seront pas traitées dans ce spectacle d'un peu plus d'une heure, rythmé comme un jeu télévisé et qui passe avec agilité - comme le lapin - du coq à l'âne ou plutôt de lapin au lapin, sous toutes ses formes: sauvage, en élevage, et en fourrure pour nos petits chéris,... mais qui se transforme en micro-plastiques dans nos machines à laver pour nous retomber dessus sous forme de pluie pour boucler le circuit (une très belle chute qui nous rappelle à la réalité concrète). La fausse-vraie conférence, powerpoint et illustrations - et vidéos - à l'appui, sur le lapin - ici en l'occurrence le problème, c'est uniquement le lapin de garenne, ou lapin européen (qui ne le reste bien sûr pas, sinon ce ne serait pas un problème) nous fait voyager dans l'histoire, l'archéologie, l'étymologie, l'agriculture, la géographie, la conquête spatiale, la sexualité, les sciences naturelles (SVT), les mathématiques et bien d'autres domaines.

Oryctolagus cuniculus - Lapin de garenne, Lapin commun, Lapin d'Europe


Du Sud de l'Espagne où est apparue cette espèce de mammifère - Oryctolagus cuniculus - au Sud de la France où est prouvée sa domestication (225 squelettes de lapins datant de 70.000 ans trouvés dans la grotte de Tourrettes-sur-Loup), en passant par les garennes (chasses) des seigneurs du Moyen-Âge, jusque dans les lointaines îles lointaines Kerguelen ou encore le continent-île Australie qui se sont vues colonisées par ce prédateurs sans prédateur indigène, au point de déséquilibrer totalement les équilibres naturels, nous suivons cet animal à la trace - mais il faut courir vite, il peut faire du 40 km/h. Et nous assistons à des grands écarts de l'homme censé remettre un peu d'équilibre dans cette nature qu'il a modifiée, au risque de bouleverser encore plus ce fragile écosystème (quand il joue à l'apprenti sorcier avec des maladies importées - la myxomatose dans les années 1950, en Australie quand le pays comptait 600 millions de lapins...) et nous rendons compte que le lapin est effectivement un marqueur phare de l'anthropocène. Le lapin, tout comme l'homme bouleverse les règles et  peut-être en l'étudiant un peu mieux serons-nous capable de mieux gérer les futurs bouleversements climatiques, géographiques, sociaux, politiques, auxquels nous allons être confrontés.  Mais, à l'instar de Fibonacci  qui a inventé sa "Suite" en s'appuyant sur le cycle de reproduction du lapin, sachons prendre de la distance et  ne pas toujours prendre exemple sur lui. D'autant plus qu'il vaut mieux prendre du recul pour plus de beauté, la suite de Fibonacci le prouve aussi en accouchant du Nombre d'Or (le rapport entre deux termes successifs de la suite tend vers 1.6180339887...).

Le problème Lapin - Frédéric Ferrer - Hélène Schwartz - Vertical Détour - Maison des Métallos

Tous ces mystères et bien d'autres faits bien réels sont donc présentées avec beaucoup d'à propos et de docte sagesse, et de pince-sans-rire pour notre plus grande joie et notre plus grand bonheur, et également une peu de connaissance, si nous arrivons à le retenir.... Il nous faut donc remercier notre duo de conférenciers au terme du temps imparti de nous avoir éclairé et rendu attentifs aux limites de notre monde, même si aucune réponse ne pourra nous rassurer bien longtemps. Il faut aussi remercier la Maison des Métallos qui a favorisé la gestation de ce spectacle.


La Fleur du Dimanche 


Le problème lapin
Cartographie 7 de l’Atlas de l’anthropocène

03 > 19 février 2022

de Frédéric Ferrer avec la complicité d’Hélène Schwartz pour mener l’enquête et penser lapin
avec Frédéric Ferrer et Hélène Schwartz
régie générale et construction Paco Galan
accessoires - scénographies Margaux Folléa
costumes Anne Buguet

production Vertical Détour
co-production La Maison des métallos, Paris
avec le soutien du Département de la Seine et Marne
partenaires Le Vaisseau – fabrique artistique au Centre de Réadaptation de Coubert (77)

compagnie Vertical Détour est conventionnée par la Région Île-de-France et la DRAC Île-de-France – Ministère de la Culture et de la Communication. Elle est accueillie en résidence au Centre de Réadaptation de Coubert – établissement de l’UGECAM Île-de-France.