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samedi 20 mai 2023

Dernier jour de Musique Action à Nancy: A suivre ....

 Journée spéciale à Nancy, ce samedi 20 mai 2023, dans divers lieux, pour clore définitivement l'aventure Musique Action à Nancy. Ce festival, créé en 1984 au Centre Culturel André-Malraux (maintenant Scène Nationale) de Vandœuvre-lès-Nancy, est un des rares festivals en France qui propose de la musique contemporaine lors d'une manifestation qui lui est dédiée (un autre Festival, Musica de Strasbourg y avait clôturé le sien en octobre 2022). 

Cela commence par une Rencontre Sonore animée par Guillaume Kosmicki avec le compositeur Jean-Philippe Gross à 11h00 à la MJC Lillebonne à Nancy. Elle est suivie d'une Carte Blanche à Barbara Dang qui propose une randonnée musicale autour d'une demi-douzaine de très courtes pièces minimalistes dont des pièces de Tom Johnson, Jurg Frey, Barbara Monk Feldman, Linda Catlin Smith, Cornelius Cardew, Henry Cowell, Alvin Lucier et une improvisation personnelle. 


Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd

Barbara Dang qui avait déjà présenté le jeudi 18 mai une soirée consacrée au compositeur Tom Johnson nous emmène dans diverses explorations de jeu pianistique, soit avec des accords minimalistes, des boucles de notes qui tournent, un jeu avec les cordes légèrement grattées ou pincées.

Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd

Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd

La pièce d'Alvin Lucier est l'occasion de continuer avec une longue improvisation sur une base de vibrations continues où elle fait résonner quelques notes ou accords puis, en implantant des baguettes entre les cordes, en fait un instrument percussif et mélodique avant de les frotter plus ou moins délicatement avec deux galets en alternant avec le frottements de ces baguettes avec un chiffon mouillé au point d'en tirer des résonnances. 


Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd


Le résultat de cette improvisation qui s'installe dans une ambiance intériorisée est une série de sons tenus et ténus qui nous embarquent dans un voyage hypnotique et relaxant .


Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd

Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd

Musique Action - Barbara Dang - Photo: lfdd


 Un autre voyage, tout aussi hypnotique, mais en pleine conscience, c'est le parcours sensoriel et d'écoute né de la rencontre d'Elsa Biston et ses machines vibrantes et l'Ensemble Hanatsu Miroir lors la création de leur expérience Attentifs ensemble à la Ferme du Charmois. Les spectateurs, partagés en deux groupes se font face, de part et d'autre d'un espace occupé par les musiciens de Hanatsu Miroir, Ayako Okubo à la flûte contrebasse, Olivier Maurel aux percussions et Louis Siracusa-Schneider à la contrebasse. 


Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Dans le coin opposé, Elsa Biston pilote ses "machines" et la conscience d'écoute des spectateurs à qui elle projette sur une écran au-dessus de cet espace des réflexions, consignes et remarques sur le déroulé et les états de cette expérience de "partage de l'écoute",  lors de laquelle nous somme attentifs à la fois à ce que nous entendons.


Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Mais aussi à comment nous l'entendons nous-mêmes et également les autres, les voisins ou voisines, proches ou lointains dans une démarche à la fois intériorisée et surplombante. La pénombre est gérée par Raphaël Siefert et Léa Kreutzer. 


Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Nous y entendons des feuilles de platane devenant instruments de percussion, la flûte jouant comme une contrebasse, du papier kaft être à l'origine de tremblements de terre. 


Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Une plaque de métal est à la fois haut-parleur et cloche, vibrante et sonnante et les instruments jouent à se copier ou à se répondre alors que la main de la flûtiste est emballée dans un sachet de plastique qui est également mise à contribution dans la partition. 


Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Musique Action - Hanatsu Miroir- Elsa Biston - Photo: lfdd

Tous ces objets, instruments par définition ou par destination nous interrogent sur ce que nous entendons et comment nous l'entendons et nous racontent une histoire parallèle dans une narration imagée et circulaire - la fin nous fait revenir au début pour nous permettre de réentendre, autrement, l'expérience sonore dans laquelle nous étions plongés sans repères, et nous en mesurons le delta. Et nous en sortons avec une conscience un peu plus aiguë de notre statut d'auditeur.



Musique Action - Archipel Nocturne - Violaine Gestalter - Christelle Sery - Louis-Michel Marion - Photo: lfdd

La journée s'achève au CCAM avec la création de la pièce Blanc de neige écrite spécialement par Carol Robinson pour l'ensemble Archipel Nocturne  fondé par Louis-Michel Marion dans le cycle The Weather Pieces. C'est Le fond de l'air II du même cycle, interprété au saxophone soprano par Violaine Gestalder qui débute la soirée. Une lente mélopée dans les aigus est reprise par l'électronique, en dissonances. Les sons se chevauchent, lancinants, lointaines réminiscences d'airs anciens, des paroles semblent émerger, flottent, questionnent, "est-ce qu'il y a vraiment un fond de l'air?" et la musique mystérieuse, orientaliste, a un côté magique. La deuxième pièce, Black on Green pour contrebasse, démarre par des frottements sans sons des cordes par Louis-Michel Marion. Peu à peu un son se révèle, relayé par l'électronique, les basses construisent un univers mystérieux, une voix chuchote des bouts de phrases et l'on entend une respirations de machines souterraines. La troisième pièce, Nacarat pour guitare électrique, composée au départ pour Serge Teyssot-Gay est interprétée avec fougue et classe par Christelle Sery. Toute en variations, saturations, éclats, grondements, distorsions, frappe des cordes et du corp de la guitare, la pièce triture le son et en expérimente les limites. celle de la patience de l'auditeur aussi qui, aurait apprécié plus de concentration. Pour la dernière pièce, la création de Blanc de neige, ce sont donc les trois interprètes avec le dispositif d'informatique musicale qui vont conjuguer saxophone, guitare et contrebasse pour construire un paysage de neige avec des sons cristallins, de bris de glaçons et des clochettes, le souffle du vent, du saxo, du blizzard et  la diffusion singulière. 

Clap de fin pour Musique Action ! Rendez-vous en septembre pour une autre saison à Vandoeuvre ... Et fin août pour à Mulhouse pour les 40 ans du Festival Météo ?


La Fleur du Dimanche

vendredi 19 mai 2023

Elisabeth gets her way avec Jan Martens: La musique de Chojnacka, la maîtresse-femme, incarnée

 C'est à la fois un portrait, un hommage et une lecture de l'interprétation de la musique (toute les musiques) au clavecin par Elisabeth Chojnacka, une maîtresse femme qui n'a pas craint de ruer dans les brancards que nous propose Jan Martens, un autre trublion de la scène* pour cette soirée du Festival Musique Action au Théâtre de la Manufacture de Nancy. Pour Elisabeth gets her way, les différentes pièces que va danser lui-même le chorégraphe belge sont ponctuées d'un montage vidéo très intelligent de Sabine Groenewegen à partir d'archives et d'entretiens, qui nous dévoile la pensée les paroles et les actes de la musicienne. Ainsi, en alternance, nous avons au fur et à mesure les différents aspects et interprétations de sa musique et des bribes de sa vie, de ses réflexions ou de ses prises de position assez révolutionnaire qui complètent très judicieusement les interprétations chorégraphiques des différentes pièces qu'elle joue.


Elisabeth gets her way - Jan Martens


C'est dans un costume - créations de Cédric Charlier - renvoyant au baroque, chemise bouffante à volets et collant "panthère" que Jan Martens nous interprète le Concerto pour clavecin et cinq instruments de Manuel de Falla dans une gestuelle, elle aussi tendant vers le baroque mais qui suit toutes les variations musicales de l'instrument avec une qualité exceptionnelle de transposition gestuelle qui nous rend la musique "visible".


Elisabeth gets her way - Jan Martens


Après un autre extrait vidéo qui laisse à Jan Martens le temps de souffler un peu et de se changer, nous le découvrons en slip pailleté doré dans une danse où l'essentiel du mouvement se passe dans les mains et les bras. Pour "Profil Sonore" pour clavecin et harpe, de Graciane Finzi, il va glisser doucement sur les pieds. Avec Commencement" de Zygmunt Krauze ce sera un style entre le Taï Chi et la boxe.  Au passage, nous assistons aussi à une démonstration d'Elisabeth Chojnacka qui nous prouve toute la virtuosité que Yannis Xenakis lui a demandé de prouver en jouant sur deux claviers avec des séries de notes différentes pour chaque doigt. Elle n'était pas un phénomène du clavier pour rien. 


Elisabeth gets her way - Jan Martens


Disparue en 2017, elle fêterait ses cinquante ans de concert, lors desquels elle a joué autant les classiques - à sa manière - et les compositeurs contemporains qui ont été nombreux, comme Xenakis à lui dédier des créations. Dans une des interviews elle précise qu'elle se changeait entre la première et la deuxième partie, la robe pour le classique et le pantalon (pas très courant à l'époque) pour la deuxième. D'ailleurs et c'est surprenant, la pièce anonyme Uppon La Mi Re” du 16ème siècle commence comme une pièce de minimalistes américains du XXème. 


Elisabeth gets her way - Jan Martens


Pour le reste des pièces chorégraphiques, nous allons à chaque fois découvrir un nouveau costume un autre style de chorégraphie, ou carrément nu comme un ver. Chaque costume et chaque pièce chorégraphique est adapté à chaque composition - il y a encore, entre autres Phrygian Tucket, une pièce super-véloce de Stephen Montague et Continuum de György Ligeti) - de la danse de rue à d'une danse sinueuse et ondulante en passant par le hip hop, ou un tango moderne avec une robe rouge à volants ouverts - Tango for Tim de Michael Nyman). Les lumières d'Elke Verachtert,  spécifiques à chaque tableau, créent un univers particulier, d'une semi-obscurité à une ambiance de boite de nuit avec des stroboscopes qui remplissent l'espace et titillent notre perception.


La Fleur du Dimanche


* voir le billet sur le dernier spectacle de Jan Martens au Maillon à Strasbourg en mars 2022 :  "Any attempt will end in crushed bodies and shatterred bones"

dimanche 2 octobre 2022

Musica à Nancy - Etape 3: un dimanche entre le Musée des Beaux-Arts et l'Opéra

Le dernier jour du voyage à Nancy du Festival Musica marque aussi la fin du Festival. Et c'est une fin toute en beauté à laquelle nous assistons avec pour commencer le concert de matinée dan l'auditorium du Musée des Beaux-Arts - Musée que les connaisseurs ont profité de visiter avant ou après le concert, ou même la veille.


Black Angels et le Quatuor Diotima au Musée des Beaux-Arts


Nous retrouvons le Quatuor Diotima qui nous avait offert un beau Quatuor de Ligeti et Different Trains de Steve Reich au Centre Culturel André Malraux le vendredi soir dans la salle pas très orthogonale, mais cependant à la blondeur de la pierre agréable au sous-sol du Musée. L'oeuvre de George Crumb qui donne le titre à la matinée, Black Angels, le titre complet Black Angels (Thirteen Images from the Dark Land) (Anges noirs -13 images de la Terre Obscure) a été composé en 1970 ( datée du "vendredi 13 mars1970) en plein dans la guerre du Viêt Nam et en réaction à elle dans l'Amérique d'alors. Elle a été construite sur des signe numérologiques (le vendredi 13, les 13 "images" - en fait 13 parties - 13 étant associé au Diable et à la Mort, ainsi que le chiffre 7 représentant un nombre divin. La notation de Crumb "(in tempore belli)" renvoie à la Missa in tempore belli (Messe en temps de guerre) composée par Joseph Haydn pendant la guerre d'Autriche. Mais c'est surtout la référence au Quatuor de Schubert La Jeune Fille et la Mort directement cité dans la pièce - d'ailleurs jouée avec le violoncelle à l'envers. D'autres citations, des nombres dans différentes langues et même "chï fàn" (manger) en chinois ponctuent la composition qui voit également les instrumentistes jouer des percussions (gong) et de verres en cristal remplis d'eau qui vibrent. Et la composition retrouve ici une certaine actualité.


Musica 2022 - Quatuor Diotima- George Crumb - Black Angels - Photo: lfdd

Musica 2022 - Quatuor Diotima- George Crumb - Black Angels - Photo: lfdd


Un court entracte de changement de plateau précède la pièce Entr'acte de Caroline Shaw (Prix Pulitzer de la Musique en 2013 - déjà présentée à Musica en 2021). Elle aussi convoque Haydn, mais c'est le menuet de l'Opus 77 N°2 qu'elle réactive et transforme en modulations, comme trituré électroniquement. Quelquefois presqu'à l'identique, des fois avec des variations en pizzicato, elle rend un bel hommage et une restitution sensible au maître en le resituant totalement comme un air d'aujourd'hui. 

Musica 2022 - Quatuor Diotima- Caroline Shaw - Entr'acte - Photo: lfdd


La matinée se conclut avec la magnifique référence, le Quatuor La Jeune Fille et la Mort du maître Schubert. Ce quatuor en quatre mouvements, inspiré de son Lied éponyme nous fait ressentir au plus profond l'angoisse et l'inquiétude face au destin, surtout dans le deuxième mouvement lent, sombre et funèbre. Le quatuor Diotima, à l'aise autant dans le contemporain que le classique, insuffle une très belle sensibilité et une dynamique dans les derniers mouvements. Une très belle prestation où transparait l'engagement des quatre musiciens Yun-Peng Zhao et Léo Marillier aux violons, Pierre Morlet au violoncelle et Franck Chevalier à l'alto qui, en plus introduit avec ferveur et clarté les pièces du concert.


 Like Flesh à l'Opéra National de Lorraine


Pour clore l'escapade lorraine du Festival Musica, rendez-vous dans la belle salle à l'italienne de l'Opéra de Nancy, maintenant centenaire, pour une représentation on ne peut plus d'actualité. La pièce Like Flesh de Sivan Eldar, sur un livret de Cordelia Lynn et mis en scène par Sylvia Costa, trois femmes engagées dans la Culture d'aujourd'hui, se présente comme un conte de fées des temps modernes. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


C'est l'histoire d'un forestier, bucheron assassin d'arbres dans cette époque où l'on protège la forêt et la nature, dont la femme, à l'arrivée inopinée d 'une autre jeune femme - étudiante, curieuse de la nature et soucieuse de la protéger - va le quitter pour rejoindre la forêt et littéralement se transformer en arbre. Le texte est poétique et engagé, soutenu par une très belle composition et par des interprètes hors pair.


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


Le mari, William Dazeley,  imposant, sa femme, Helena Rasker, voix magnifique et l'étudiante, Juliette Allen qui a une très belle voix également. La forêt tient un rôle important et dialogue avec les autres personnages. Elle est comme un choeur antique: Sean Clayton, Hélène Fauchère, Emmanuelle Jakubek, Thill Mantero, Guilhem Terrial ainsi que Florent Baffi, soliste avec sa belle voix de basse. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


Le livret interroge à la fois les questions écologiques et les questions intimes d'amour, de fidélité, et de normalité avec délicatesse et tendresse. Les costumes et les décors, simples et colorés sont "augmentés" d'images projetées qui évoluent au fil de l'évolution de l'histoire, d'un univers très graphique et mouvant à un monde froid et hostile en passant par une explosion florale et végétale et toute une série de morphings et d'images insolites réalisées par Francesco d'Abbraccio. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


L'orchestre de l'Opéra National de Lorraine est sous la direction précise de Maxime Pascal. Et au final la pièce, tout en creusant des problèmatiques très actuelles et presque urgentes, arrive à les distiller dans une forme à la fois moderne mais tout à fait accessible et surtout sensible et qui nous touche au coeur. Une belle réussite. 



La Fleur du Dimanche




samedi 1 octobre 2022

Musica à Nancy - Etape 2: un samedi de toutes les musiques

 Suite de notre escapade nancéenne avec le Festival Musica (voir ce vendredi au CCAM à Vandoeuvre) pour un samedi culturel* et une offre musicale très variée.


A table avec Claire Diterzi


Musica à Nancy - la Manufacture - Claire Diterzi - Photo: lfdd


Il ne s'agit pas de manger, mais de partager un moment de proximité conviviale et très agréable pour un concert tout en finesse, en délicatesse et en tendresse avec Claire Diterzi et sa complice Lou Renaud-Bailly. La table, dressée au centre d'une petite salle du Théâtre de la Manufacture est entourée par un public où l'âge peut bien descendre sous les 8 ans. Un bric-à-brac d'instruments divers, cloches, sifflets, kalimbas, boites à musique, toupies, jouets sont très bien rangés devant les deux musiciennes qui se font face, Claire Diterzi prend sa guitare acoustique et chante sa première chanson "69 battements par minute" .. "Les claques se perdent/Y' a des portes qui claquent/Bienvenue dans mon cloaque " en toute simplicité. 


Musica à Nancy - la Manufacture - Claire Diterzi - Photo: lfdd


D'autres suivent, fleuries, un peu surréaliste et alertes. Elle, accompagnée de Lou, sur une piste très minimaliste: un son de ci, un son de là, de temps en temps un tremblement de clochette ou un piano à bouche, un miniscule synthétiseur, des verres en cristal tournés qui résonnent. les airs se suivent et varient, une chanson douce, une plus humoristique, l'autre plus dansante, un genre de toccata ou de sonatine, un duo en grégorien. Elle se promène derrière le public en faisant tourner une boite à musique minuscule puis reprend une autre chanson, des lambeaux de poésie s'envolent ou des dictons: "je hais les gens qui généralisent..., "on est le centre du monde...", "Connais-toi moi-même", "j'en ai marre des bras d'honneur..", "Si ma guitare sonne comme une casserole, c'est que je te cuisine le son de l'amour ..". 


Musica à Nancy - la Manufacture - Claire Diterzi - Photo: lfdd


Une petite heure de bonheur et de chaleur humaine se termine, en toute simplicité.  Cette manifestation a permis de faire se croiser le public de Musica avec celui du festival Micropolis, ouvert sur des paysages imaginaires et des territoires réels.


 Proverbs avec l'Ensemble Ictus à la Salle Poirel 


Le programme des réjouissances se poursuit dans la magnifique salle Poirel, près de la gare de Nancy, avec au plafond son extraordinaire vitrail de Louis-Charles-Marie Champigneulle. Cette belle salle de concert accueille l'Ensemble Ictus et les Synergy Vocals pour un programme intitulé Proverbs et qui voit de manière ininterrompue se succéder l'oeuvre de Charles Ives The Unanswered Question (1908) et deux oeuvres de Steve Reich Proverbs (1995) et Tehillim (1981) encadrant The Sinking of the Titanic (1972) de Gavin Bryars. La pièce de Charles Ives, écrite en 1908, révisée dans les années 1930 et créée en 1946 est curieusement moderne. Et surprenante de par son dispositif. Le chef, seul sur scène dirige et l'on entend, étouffé le son de l'orchestre de cordes qui joue ailleurs -.. en tout cas pas sur scène - une lente plainte informe qui s'étire et l'on imagine une bande son venue du passé quand soudain le trompettiste, en plein milieu du public dans la salle entonne une phrase musicale tout aussi lente, répétée plusieurs fois avant que la partie vent (flûte, etc.,..) du haut du balcon lance de stridentes volées de sons presque discordants et en décalage. Cela se répète plusieurs fois jusqu'à un dernier silence... Quelle était la question?

Musica à Nancy - Salle Poirel - Proverbs - Steve Reich - Photo: lfdd


S'enchaine sans nous laisser le répit d'y répondre la composition Proverbs de Steve Reich qui fait chanter trois sopranos, superbes voix et deux ténors qu'accompagnent bientôt deux orgues électriques très discrètes et deux vibraphones. Les airs, répétés et doux se tuilent et se succèdent dans une composition en canon qui croît, entrecoupés de solos de basses. Une superbe composition de Steve Reich magnifiquement interprétée par les Synergy Vocals. Pour la dernière pièce, Tehillim, leurs voix sont amplifiées et soutenues à la fois par les instruments, la clarinette, les cordes mais aussi des claquements de mains qui donnent un rythme à la pièce, ainsi que les tambourins. Elle commence par une seule voix qui chante ces Psaumes très rytmés, et l'effectif des voix s'accroit jusqu'à quatre voix de femmes et les deux ténors, avec des changements de phrasés et de rythmes. La pièce en cinq mouvements qui se complètent, le dernier reprenant les premiers nous offre presque une demi-heure de bonheur cathartique.

Musica à Nancy - Salle Poirel - The Sinking of the Titanic - Gavin Bryars - Photo: lfdd


La pièce de Gavin Bryars The Sinking of the Titanic voit quant à elle arriver sur scène les cordes de l'orchestre de l'Orchestre de l'Opéra National de Lorraine au moment où l'on entend des bruits de cloches rappelant les alertes au naufrage de ce bateau en 1912 ainsi que des bruits de moteurs et de craquements et autres bruits sous-marins. Les violons, très lents, jouent l'air que l'orchestre encore à la toute fin du naufrage, dans la nuit du 14 janvier, quand le bateau était à la verticale, jouaient sur le pont du navire. Des voix émergent dans ce lamento, celles des rescapés qui resurgissent pour cette commémoration. Les airs lents des violons se retrouvent en écho, comme sous l'eau pour l'éternité et finalement se dissolvent dans des derniers craquements.

Musica à Nancy - Salle Poirel - Tehillim - Steve Reich - Photo: lfdd


Rendez-vous près du feu


 NOX - Nancy Opera Xperience  nous donne ensuite Rendez-vous près du feu dans une proposition de Mathieu Corajod en lien avec le Jardin éphémère intallé sur la Place Stanislas sur la thématique du feu également. La représentation d’opéra descend dans la rue - ou au moins est visible de la place publique) avec cette création musicale interprétée par la soprano Viktoriia Vitrenko et les artistes du Chœur et les musiciens de l’Orchestre de l'Opéra de Nancy. Un mapping sur la façade, des projections d'images, une mise en scène des musiciens qui jouent derrière les fenêtres du bâtiment, mais dont le son est projeté sur la place: une forme qui se veut populaire et qui surprend et interpelle le public, nombreux ce samedi soir et qui passe ou s'arrête écouter les musiciens et la chanteuse ainsi que les mots du poète Dominique Quélen. un peu d'humour dans la mise en scène (un musicien cycliste au balcon ou un arrosoir qui descend du ciel) et des effets spectaculaires (la maisons brûle !) intriguent les badaux qui se laissent happer.


Rendez-vous... Encore


Le dernier rendez-vous de la soirée est à trois pas, dans les locaux de la MJC Lillebonne, un ensemble architectural historique avec ses couloirs, escaliers cours et recoins où c'est plutôt la ête qui devra rassembler les festivaliers et les visiteurs. Et c'est en même temps le lancement du festival Nancy Jazz Pulsation avec un set électro du duo strasbourgeois électro Encore qui occupe une salle à l'étage et la remplis de lasers et de beats lourds et de puisssantes pulsations qui remuent les entrailles. Le public jeune apprécie, les oreilles moins mais les portes sont ouvertes et les couloirs l'occasion d'explorer les recoins et de faire des rencontres sympathiques. Demain est un autre jour...  

A suivre ....


La Fleur du Dimanche


*Nancy en guise de bienvenue pour les festivaliers de Musica qui on fait le voyage offre les entrées gratuites dans les Musées de la Ville - l'occasion de voir ou revoir de belles choses et de refaire un tour autour de l'Art Nouveau et l'école de Nancy. De plus les transports en communs de Nancy sont gratuits le samedi et le dimanche... 

vendredi 30 septembre 2022

Musica voyage à Nancy avec Different Trains et Seb Brun au CCAM à Vandoeuvre

Le Festival Musica dès l'origine avait la bougeotte. La première année, le public et les musiciens sont allés à la rencontre du public et des musiciens amateurs des nombreux orchestres locaux, surtout les ensembles d'harmonie et les chorales, en prenant le train vers le nord et le sud de l'Alsace. Et le voyage et la découverte a toujours fait partie de l'ADN du Festival, en bateau, en bus ou en train, en Alsace, en Allemagne (la Lorelei, Karlsruhe ou Freiburg) et en Suisse (Bâle). Cette année, pour clôturer un festival renouvelé, c'est à Nancy que Musica prend ses quartiers d'automne avec un week-end équilibré entre tourisme et musique. Et il y a matière et variété: pas moins de sept lieux pour des propositions allant d'un "concert à table" à un opéra contemporain et écologique en passant par un concert performance en plein air, Place Stanislas avec mapping sur la façade de l'Opéra, ou un duo électro et bien sûr des concerts d'ensembles de musique contemporaine. 


Different Trains - Seb Brun


Le voyage commence à Vandoeuvre, la commune la plus peuplée de la Métropole du Grand Nancy, située au sud-ouest de Nancy et disposant de nombreuses infrastructures (Technopôle, université, remarquable Jardin Botanique Jean-Marie Pelt,,..) et d'un Centre Culturel, le CCAM, Scène Nationale depuis 2000 avec son festival Musique Action depuis 1984. Une raison valable de s'y faire rencontrer le Quatuor Diotima et le quatuor autour de Seb Brun qui nous prend par surprise avec Horns après un passage dans un étrange dédale souterrain. 


Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd


Le public patiente dans une salle austère et bétonnée au centre de laquelle trônent des instruments de percussions et des équipements électroniques, claviers, synthés, quelque bric-à-brac: couvercles avec fils électriques et avec des pièces de monnaie et une nuée d'enceintes. Les lumières sont au minimum et les tabourets des musiciens sont vides... Comme un bruit de pas tourne autour de la salle, les musiciens semblent s'être fondus dans la foule. On sent monter une certaine inquiétude et une femme se sent obligée d'applaudir pour conjurer l'attente. Hasard, synchronisation des pensées, c'était le moment que les musiciens avaient choisi pour retrouver leur place centrale et prendre en main leurs instruments. 


Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd


Les bruits de pas entendus se révèlent être des micromouvements des fils et objets sur les couvercles disposés au sol, et qui maintenant frissonnent, alors que les musiciens commencent à triturer leurs boutons et que des sont discrets se mélangent. Un souffle, des crépitements, des sons électroniques, un rythme qui sourd, l'espace se peuple d'une vie mystérieuse. 


Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd


Les quatre musiciens, disposés en rond se font face, chacun sur son petit établi, Clément Verceletto et Julien Baudart avec leurs synthétiseurs en modules, Seb  Brun derrière sa batterie qu'il commence à caresser et également ses appareils et Thimotée Quost, équipé d'une trompette avec laquelle il souffle alternativement avec ou sans embout dans un micro qu'il coiffe avec le pavillon et dont il frappe le corps au rythme d'un bruit de rail. 


Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd


Dans l'imaginaire de la nuit, des séquences de train de passage surgissent, des ambiances variées se projettent dans la pénombre, l'oeil et l'oreille écoute et invente les images suscitées par les quatre compères. Le rythme s'accélère, le son devient plus dense, plus touffu, les lumières clignotent et éblouissent, des ultra-basses nous prennent au corps, nous basculent à la limite de la sensation et nous emmènent dans une expédition étrange. Le bruit de roulement, les sifflements s'intensifient, Une montée en puissance s'opère, les machines respirent, ahanent, des sirènes dans la nuit, et le rythme s'accélère jusqu'à l'acmé finale. Le public libéré respire.... Il vient d'expérimenter une performance entre John Cage, la Bête Humaine et un voyage vers l'inconnu.


Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd

Musica 2022 - CCAM Vandoeuvre- Seb Brun - Photo: lfdd


Different Trains - Quatuor Diotima


Suite est donnée dans la salle de spectacle du Centre Culturel André Malraux avec le Quatuor Diotima pour un programme en deux volets, avec deux compositeurs György Ligeti et Steve Reich qui auront marqué avec ces deux pièces phares pour quatuor l'histoire de la musique de la fin du XXème siècle.


Musica 2022 - Quatuor Diotima- Ligeti - Photo: lfdd


Nous avons d'abord avec le Quatuor à corde N°2 de Ligetti ( 1968) une pièce qui bouscule l'écoute. Dès le départ, un silence marqué introduit un état de suspension pour l'auditeur. Et tout au long de la pièce, des pauses laissent le silence s'installer. La pièce commence par des moments joués très léger, une suspension, un souffle nous fait nous aiguiser les oreilles et retenir la respiration. Et puis un éclat, fort. Les modes de jeu varient, entre ces touchers délicats et des accélérations vigoureuses et rapides. Des pizzicatos - on dirait des métronomes qui s'emballent - alternent avec des moments calmes tout en douceur avant un nouveau déferlement d'énergie. Les modes de jeu alternent et s'opposent. Des vibrations rapides avec des archets qui tirent et tiennent la note. L'interprétation du Quatuor et précise et le geste habité. La concentration est impressionnante et nous fait entrer au coeur de cette oeuvre étrange et surprenante, d'une délicatesse extrême.


Musica 2022 - Quatuor Diotima- Steve Reich - Different Trains - Photo: lfdd


L'autre pièce de la soirée qui donne son nom au programme est l'oeuvre de Steve Reich Different trains (1988), une pièce qui intègre à la fois de la musique enregistrée - il sample la partition qui se retrouve en quatre couches superposées dans lesquelles il intègre également des bruitages divers, sifflets, sirènes, bruits de trains, et bouts d'enregistrements de voix qu'il a effectués lui-même (sa gouvernante, un porteur de bagages du train New-York-Los Angeles et des rescapés de la Shoah).  La pièce est en trois parties, America – Before the War, Europe – During the War et After the War et s'appuie sur ses souvenirs d'enfance quand il devait faire le voyage entre ses parents séparés, de New-York à Los Angeles. 


Musica 2022 - Quatuor Diotima- Steve Reich - Different Trains - Photo: lfdd


Ce voyage en train le fait se projeter pendant la guerre aux trains de la Shoah et rappelle cet épisode douloureux, constatant aussi que, selon où l'on vit et habite, le destin n'est pas le même. La composition est bien sûr répétitive et les cordes reprennent également les intonations des extraits de voix de la bande son pour les souligner ou les rappeler. Des paroles qui remettent en mémoire cet épisode et rappellent que si les trains sont plus rapides, "one of the fastest trains" - il y en a eu qui, alors que la guerre était finie "the war is over" - "are you sure?" n'en sont pas revenus "they are all gone". Une performance très émouvante.


La Fleur du Dimanche

samedi 7 mai 2022

Le chant du père au Festival Passages Transfestival à Metz: deux pays, deux langues, deux générations et la musique

 Passages Transfestival renait, à peine après huit mois d'une édition consacrée au Brésil en septembre 2021. Ce festival créé en 1996 par Charles Tordjman à Nancy, devenu Passages Transfestival en 2020 sous la direction de Benoît Bradel essaime entre Nancy et Metz et même en transnational au Luxembourg du 5 mai au 22 mai. D'abord à Metz avec la complicité de l'Arsenal où il débute avec Lamenta de Koen Augustinen et Rosalba Torres Guerrerro (voir mon billet du 13 octobre 2021) et investit l'Esplanade et quelques salles, plus le Centre Pompidou-Metz (voir mon billet - à venir) ainsi que le Magic Mirror installé au pied des escaliers.


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Arnaud Bertereau


C'est là, dans un endroit tout à fait approprié que se déroule la pièce "Le chant du père" de Hatice Özer et Yavuz Özer, puisque le spectacle prend une forme mixte entre théâtre et concert, du "cabaret", en quelque sorte, et ce terme, originaire du mot arabe "Khâmmerât" signifie le lieu où l'on chante et l'on boit. Et l'on boit du thé - la pièce commence par une préparation de thé, noir: "le thé à la menthe n'existe pas chez nous,... et le café, pour mon père est un mot qui lui aussi n'existe pas"  nous dit Hatice Özer qui démarre son récit par la description d'une sorte de rêve, entre cauchemar d'émigrant et angoisse de la perte de son père: "Dans l'eau de la mer Egée, autour de moi, des corps le visage tourné dans la mer.... et quand je les retournes, toujours le même visage qui s'efface... celui de mon père". 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert


Et pour lutter contre cet effacement, la perte de la filiation, la perte de la culture, de la langue, elle reconvoque les souvenirs, de là-bas, du bistrot, ce lieu de sauvegarde du social et de la relation, avec la richesse des expressions, des histoires drôles, pas toujours transmissibles, des esprits, que l'on ne doit pas nommer, (un "i" au milieu, cela commence par un "d" et finit par un "n" ) et le saz, suspendu pour permettre aux pensées d'arriver au ciel. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Ce saz, partie centrale d'un cérémonial, où le joueur de saz récite aussi des poèmes et les chante, va constituer la rencontre de la fille avec son père avec lequel elle va dialoguer. Celui-ci, débonnaire et serein, un sage presque, qui va confirmer ou contredire ses souvenirs, témoigner de sa vie et de ses amours, de sa douleur d'avoir perdu sa femme ("ce n'est pas la cigarette qui me tue, c'est ton absence"). Et qui va, dans un dialogue bilingue où la langue maternelle de l'un (le turc) répond à la langue apprise de l'autre (le français), avec des décalages, des courts-circuits et des chevauchements, mais, quoiqu'ils fassent, ils n'arriveront jamais plus loin qu'au stade de l'enfance avec la langue de l'autre. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Et ce n'est qu'avec le chant qu'ils seront à l'unisson, et que la fille reprendra le flambeau en finissant seule le chant du pays ("Je te rends ton pays mais je garde tes chants"). C'est un spectacle plein d'émotion et de complicité, de liens et d'ouverture que nous propose ce touchant couple père-fille avec une simplicité porteuse de rêves.


La Fleur du Dimanche


Le chant du père


Samedi 7 mai 2022 - 21h30 Magic Mirror - Metz

Conception, texte, mise en scène et scénographie
Hatice Özer
Musicien-interprète
Yavuz Özer
Hatice Özer
Collaboration artistique
Lucie Digout
Régie générale et création lumière
Jérôme Hardouin
Régie son
Matthieu Leclère
Regards extérieurs
Anis Mustapha
Antonin Tri Hoang
La compagnie remercie
Mariette Navarro, Marion Siéfert et Anthony Thibault