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samedi 18 mai 2024

Passages Transfestival - Archipelago - Happy Island ou le bonheur d'une île

Et si le Paradis était une île, une île heureuse, Happy Island. C'est en partie le message que nous fait passer la chorégraphe, danseuse, performeuse, La Ribot avec ce spectacle. Elle l'a créé en 2018 avec la troupe Dançando com a Diferença qui, sous la direction artistique de Henrique Amoedo, travaille avec des personnes handicapées pour les intégrer dans des spectacles de danse professionnels. Ce spectacle, Happy Island, produit à Funchal sur l'île de Madère a déjà fait une tournée mondiale et est de nouveau présenté dans quelques pays européens*. Le spectacle est tout à fait bienvenu dans cette édition 2024 du Festival Passages Transfestival - Archipelago qui explore l'insularité.


Happy Island -  La Ribot - Dançando com a Diferença - Photo: Caroline Morel Fontaine


Pour se mettre dans l'ambiance, sur scène et plein écran, un film de Raquel Freire nous offre la paysage du versant nord de l'île de Madère avec ses arbres torturé, centenaires sinon millénaires, baignés dans le brouillard. Le vent en secoue les feuilles et les branches tandis qu'à droite de l'écran, une danseuse, le crâne rasé (Barbara Matos), agite une couronne faite de plumes colorées. Une femme léopard sur un fauteuil roulant arrive sur scène et se positionne exactement au milieu. Ses yeux noirs sous la frange de ses long cheveux noirs nous toisent.

 

Happy Island -  La Ribot - Dançando com a Diferença


On découvre que ses gestes sont saccadés et peu maîtrisés. Mais elle arrive cependant se mettre la coiffe que l'autre danseuse lui a apportée puis à descendre à terre, même si c'est difficile. Là, elle va même arriver à marquer de multiples traits de feutre noir le corps d'une autre danseuse dans un duo joyeux et ludique dans lequel cette deuxième danseuse exécute sur la scène toute une série de positions acrobatiques qui lui laissent le temps de se faire marquer le corps. La première danseuse, elle, marque l'espace de la scène en désignant des points de chute ou de repère, tandis qu'une autre (Sofia Marote) vêtue d'une robe rouge à volants traverse cette scène de temps en temps en poussant un grand cri. 


Happy Island -  La Ribot - Dançando com a Diferença


Un jeune homme (Telmo Ferreira) portant des ronds comme des lunes, ponctue le ciel et apporte la lumière sur scène, et, pour la dernière partie du spectacle, carrément le soleil dans la salle, pour souligner et magnifier l'exploration du public  (avec quelques câlins) et de la salle par la première danseuse.


Happy Island -  La Ribot - Dançando com a Diferença


Entre temps, sur l'écran cette forêt brumeuse s'est un peu ouverte, et toute une joyeuse tribu s'agglomère et se disperse, jouant quelques moments de tendresse et de complicité. Ils se retrouvent et se séparent à nouveau. Tout ces épisodes, sur l'écran et sur la scène, décalés mais non moins appliqués, nous plongent dans une sorte de rêve éveillé où, dans les brouillards d'un entre-deux, nous lévitons et naviguons entre rêve et réalité. Nous sommes presque dans un monde idéalisé, sous le soleil d'un paradis merveilleux et idéal. Nous ne nous posons plus la question de la normalité ou de la différence, pris, embarqués que nous sommes dans ces rituels qui nous happent et nous hypnotisent presque. 


Happy Island -  La Ribot - Dançando com a Diferença


Une démarche de fraternité humaine que La Ribot a réussi a faire assumer à chacun(e) des protagonistes dans ses capacités, en totale réussite. Une belle démonstration par la chorégraphe qu'être à l'écoute de chacun dans sa différence lui permet de s'exprimer totalement avec plaisir et satisfaction et nous implique également dans cette ouverture et cette inclusion de manière très concrète.


La Fleur du Dimanche


* Après le Festival Passages Transfestival - Archipelago à Metz, Happy Island est présenté au Théâtre de Vidy - Lausanne les 21 et 22 mais 2024 et une autre pièce Ôss une création de la troupe Dançando com Diferença avec la chorégraphe Marlene Monteiro Freitas sera présentée le 25 et 26 mai 2024.

Passages Transfestival à Metz avec Megastructrure: interactions entrelacées, entrelacements interagissants

 C'est tout en bas de la salle de l'Arsenal à Metz que le duo Sarah Baltzinger et Wilchaan Roy Cantu nous convient à assister au spectacle Megastructure dans le cadre du Festival Passages Transfestival.


Megastructure - Sarah Balzinger


Pas de décor, pas d'accessoires, l'espace est délimité par les chaises des spectateurs qui forment un rectangle et entourent la scène sur laquelle le duo va, pendant quarante minutes enchainer des interactions de corps à corps, en variations multiples, interagissant sans répit, s'entrelaçant, se déliant, se retrouvant et se séparant dans une partition allant du mécanique de la marionette à la flexibilité et la malléabilité du pantin. Le dialogue est parfait, les réponses de l'un(e) à l'autre en terme de gestes en écho ou de réponses sont stupéfiant de précisions et impeccables dans la coordination. Le geste, lui peut être plus acrobatique, surtout de la part de Wilchaan Roy Cantu (qui remplace au pied levé Isaiah Wilson qui vient de se blesser) tandis que Sarah Baltzinger surprend par la souplesse et la décontraction de ses geste, la flexibilité de ses articulations - ses chevilles et ses genoux semblent ne pas être retenus par des muscles et peuvent être soumis à des désarticulations extrêmes et totalement libres. 


Megastructure - Isaiah Wilson - Sarah Balzinger



On a l'impression aussi à certains moments que c'est un de leur membre qui fait bouger le corps tellement les mouvements sont surprenants. A d'autres moments, leurs corps s'entremêlent, glissent l'un avec l'autre dans des interactions où bras et pieds se désarticulent puis se mettent en opposition ou en ondulations en phase. C'est une organisme duel dont le devenir est une symbiose de quatre membres qui se complètent, dans un déplacement incessant dont aucune geste n'est prévisible. En tout cas cette géométrie des deux corps qui n'arrêtent pas de se répondre, de se dynamiser l'un l'autre, de pousser les appuis ou les impulsions qui permettent de rebondir ou de transmettre l'énergie amène une cinématique originale sur la plateau. 


Megastructure - Isaiah Wilson - Sarah Balzinger


La synchronicité de Sarah Baltzinger et Wilchaan Roy Cantu dans leur interactions est impressionnante, tout comme les multiples surprises qu'ils nous réservent en terme de mouvements comme par exemple la marche à trois pieds et toutes ces attitudes, positions, figures étranges et insolites par lesquelles ils passent tout au long de leur parcours chorégraphique. Un vrai bonheur et une belle surprise que cette magnifique prestation.


La Fleur du Dimanche

Passages Transfestival à Metz avec Chiara Marchese - Wonderwoman: S'armer contre les blessures de l'âme

 La violence faite aux femmes ne date pas d'aujourd'hui, elle peut venir de très loin, dans l'enfance déjà et elle s'inscrit dans le corps. Aujourd'hui, en ces temps de #metoo, la parole se libère, jaillit. Pour Chiara Marchese, ce qui la rend forte, dans son spectacle Wonderwoman, c'est le masque, le travestissement, le clown, mais aussi le combat et le travail sur la mémoire, la construction d'une carapace et la levée d'une armée d'enfance pour se préparer à la violence du monde et de s'armer pour l'avenir. 


Chiara Marchese - Wonderwoman - Photo: Sébastien Rousseau


Tout commence par ce maquillage exagéré, passage au personnage grotesque, coloré, qui va lui permettre d'exprimer un vécu douloureux au temps de ses vingt ans et des copains, en la projetant ailleurs et en se protégeant derrière ce masque. Parce que cette image, de même qu'une beauté académique, comparable à une Olympia de toute beauté, ne tient pas la route. La figure est fragile, cassée, la super nana a besoin de se réparer. Elle va ainsi faire ce voyage vers l'enfance via un boyau noir, noir comme ses vêtements et l'atmosphère de clair-obscur sur la scène. Et, se faisant littéralement avaler par ce boyau, elle va se retrouver petite fille de cinq ans protégée par ses jouets, une armée de perroquets multicolores qui l'entourent et lui permettent d'avancer dans la vie.


Chiara Marchese - Wonderwoman - Photo: Lilia Zanetti


Et elle avance, forte de cette armée pour se retrouver à se recomposer sur des balançoires symboliques. Ces pièces de métal suspendues, à la fois symbole de l'enfance mais cependant aussi faites de métal contondant, vont lui permettre de rassembler à nouveau les différents morceaux de son corps, et de la faire flotter dans un espace hors de la pesanteur, la balancer, la bercer. On ne peut être superwoman que si on prend des risques.


Chiara Marchese - Wonderwoman


Le spectacle, plein de poésie et de mystère révèle tout en le transmutant un vécu et construit une démarche qui aide à grandir et à se surpasser, à surpasser ses peurs. A se retrouver, entier et serein dans le monde. Saluons, en plus des lumières de Bernard Revel, la création sonore de Geoffrey Dugas - bruitages et musique - qui accompagne et souligne les différentes atmosphères. Et souhaitons à toutes les femmes, à l'image de Wonderwoman, de vaincre leurs démons d'enfance ou de grandes personnes pour devenir des femmes libres à défaut de femme merveilleuse.


La Fleur du Dimanche.

samedi 7 mai 2022

Le chant du père au Festival Passages Transfestival à Metz: deux pays, deux langues, deux générations et la musique

 Passages Transfestival renait, à peine après huit mois d'une édition consacrée au Brésil en septembre 2021. Ce festival créé en 1996 par Charles Tordjman à Nancy, devenu Passages Transfestival en 2020 sous la direction de Benoît Bradel essaime entre Nancy et Metz et même en transnational au Luxembourg du 5 mai au 22 mai. D'abord à Metz avec la complicité de l'Arsenal où il débute avec Lamenta de Koen Augustinen et Rosalba Torres Guerrerro (voir mon billet du 13 octobre 2021) et investit l'Esplanade et quelques salles, plus le Centre Pompidou-Metz (voir mon billet - à venir) ainsi que le Magic Mirror installé au pied des escaliers.


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Arnaud Bertereau


C'est là, dans un endroit tout à fait approprié que se déroule la pièce "Le chant du père" de Hatice Özer et Yavuz Özer, puisque le spectacle prend une forme mixte entre théâtre et concert, du "cabaret", en quelque sorte, et ce terme, originaire du mot arabe "Khâmmerât" signifie le lieu où l'on chante et l'on boit. Et l'on boit du thé - la pièce commence par une préparation de thé, noir: "le thé à la menthe n'existe pas chez nous,... et le café, pour mon père est un mot qui lui aussi n'existe pas"  nous dit Hatice Özer qui démarre son récit par la description d'une sorte de rêve, entre cauchemar d'émigrant et angoisse de la perte de son père: "Dans l'eau de la mer Egée, autour de moi, des corps le visage tourné dans la mer.... et quand je les retournes, toujours le même visage qui s'efface... celui de mon père". 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert


Et pour lutter contre cet effacement, la perte de la filiation, la perte de la culture, de la langue, elle reconvoque les souvenirs, de là-bas, du bistrot, ce lieu de sauvegarde du social et de la relation, avec la richesse des expressions, des histoires drôles, pas toujours transmissibles, des esprits, que l'on ne doit pas nommer, (un "i" au milieu, cela commence par un "d" et finit par un "n" ) et le saz, suspendu pour permettre aux pensées d'arriver au ciel. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Ce saz, partie centrale d'un cérémonial, où le joueur de saz récite aussi des poèmes et les chante, va constituer la rencontre de la fille avec son père avec lequel elle va dialoguer. Celui-ci, débonnaire et serein, un sage presque, qui va confirmer ou contredire ses souvenirs, témoigner de sa vie et de ses amours, de sa douleur d'avoir perdu sa femme ("ce n'est pas la cigarette qui me tue, c'est ton absence"). Et qui va, dans un dialogue bilingue où la langue maternelle de l'un (le turc) répond à la langue apprise de l'autre (le français), avec des décalages, des courts-circuits et des chevauchements, mais, quoiqu'ils fassent, ils n'arriveront jamais plus loin qu'au stade de l'enfance avec la langue de l'autre. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Et ce n'est qu'avec le chant qu'ils seront à l'unisson, et que la fille reprendra le flambeau en finissant seule le chant du pays ("Je te rends ton pays mais je garde tes chants"). C'est un spectacle plein d'émotion et de complicité, de liens et d'ouverture que nous propose ce touchant couple père-fille avec une simplicité porteuse de rêves.


La Fleur du Dimanche


Le chant du père


Samedi 7 mai 2022 - 21h30 Magic Mirror - Metz

Conception, texte, mise en scène et scénographie
Hatice Özer
Musicien-interprète
Yavuz Özer
Hatice Özer
Collaboration artistique
Lucie Digout
Régie générale et création lumière
Jérôme Hardouin
Régie son
Matthieu Leclère
Regards extérieurs
Anis Mustapha
Antonin Tri Hoang
La compagnie remercie
Mariette Navarro, Marion Siéfert et Anthony Thibault