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vendredi 21 novembre 2025

Souad Asla et Omar Sosa pour la clôture du Festival Jazzdor: La musique et le rythme par delà les frontières et les siècles

 Le Festival Jazzdor clôt sa 40ème édition à la Briqueterie à Schiltigheim avec un concert rempli de chaleur et de rythme. L'occasion pour Vincent Bessière de saluer le travail de programmation de Philippe Ochem et l'engagement de toute l'équipe de Jazzdor et de tous les intermittents et des 53 bénévoles, et d'annoncer à la fois des changements, de nouveaux projets à venir et des fidélités à cultiver. L'occasion aussi pour Nathalie Jampoc Bertrand, l'adjointe à la Culture de Schiltigheim en délégation de la Maire Danielle Dambach, de célébrer la culture et la musique qui contribuent à l'ouverture sur le monde et à la rencontre. 




C'est d'ailleurs lors d'une rencontre, il y a quelques quinze ans lors du Festival Panafricain à Alger, quand Omar Sosa, le célèbre pianiste cubain, a rencontré Souad Asla, qu'est née l'idée de ce concert, Sahravane, un rencontre entre la musique cubaine et jazz dont l'origine remonte aussi en Afrique et ce groupe de femmes Lemma, qu'a rassemblé Souad Asla, la chanteuse du désert. Tout cela a débouché l'année dernière sur ce concert, Sahravane avec le groupe complété par le guitariste hongrois Czaba Palotaï et le percussionniste vénézuélien Gustavo Ovalles, un groupe on ne peut plus cosmopolite.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Pour commencer, ce sont d'abord les quatre femmes, Aziza Tahri, Mebrouka Brik, Rabia Boughazi et Sabrina Cheddad, encadrant Souad Asla qui vont nous offrir une chanson traditionnelle du désert, suivie d'une autre où les percussions rythment les pulsations presque chamaniques. Des mélodies alternant solo et choeurs reprenant la mélodie de leurs voix profondes, sur des tonalités plus basses.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Arrive Omar Sosa qui fait une introduction légère et virtuose au piano puis qui fusionne avec un air plus sentimental chanté par l'ensemble Lemma (assemblée). Le répertoire de Souad Asla va de ces chansons traditionnelles qu'elle sauve de l'oubli, recollectée dans le désert dans le sud-ouest de l'Algérie, dans la région de la Saoura, et d'autres chansons qu'elle adapte, ainsi que du raï, dont des hommages à Cheikha Rimitti (Mama Raï) et à son répertoire et d'autres qu'elle écrit et qu'elle nous propose tout au long de la soirée.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Ce sont des musiques qui nous bercent et nous emportent dans des moments de méditation, presque de transe, ou qui incitent à la danse, ce dont une partie du public ne se prive pas, montant même sur scène à l'exemple d'Omar Sosa qui esquisse quelques figures avec Souad Asla puis avec une spectatrice.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Les chansons, quelques-unes volées aux hommes (les femmes n'ayant pas le droit de chanter en public), d'autres qui parlent de la famille ou du destin, gagnent une touche de modernité par ce brassage avec le jazz, la guitare flexible et versatile de Csaba Palotaï qui peut sonner comme un oud ou une guitare classique, et qui quelquefois devient électrique ou romantique.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Gustavo Ovalles, lui passe sans souci des maracas à la batterie, jongle avec les baguette, les tambours et les djembés ou un grand tambour avec une dextérité inégalée. Il se hasarde même à faire des percussions aquatiques et ruisselantes et à nous conter une petite histoire dans sa langue.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

De son côté, tel une araignée à six pattes, avec sa barbiche de petit djin diabolique et taquin, Omar Sosa balance entre son piano, son clavier électronique et son synthétiseur. Il enchante les touches, virevolte et s'amuse comme un fou, dialoguant avec Souad et les chanteuses et ses musiciens avec lesquels le courant passe à merveille. Une fusion positive et énergique inonde la  scène et submerge la salle, conquise. 


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Souad Asla s'accompagne d'un guembri (un instrument interdit aux femmes qu'elle a appris à jouer en cachette) et lance un dialogue joyeux avec Omar Sosa qui s'éclate entre son piano, et les nappes de son synthé, arrivant même à faire émerger un air de flûte et, continuant à inscrire dans les corps, avec les percussions diverses jouées par les quatre femmes de Lemma, de belles pulsations.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Ainsi, entre lentes mélopées langoureuses ou rythmes dansants, la soirée s'installe dans une ambiance dépaysante et festive, amenant les percussionnistes à occuper la scène sur laquelle Souad Asla va effectuer une sorte de longue danse de résurrection, émergeant de son voile noir brodé dont elle s'était couvert la tête.


Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker

Souad Asla & Omar Sosa - Sahravane - Jazzdor - La Briqueterie - Photo: Robert Becker


Ainsi s'achève ce voyage entre les chants du désert qui ont rencontré les vagues dansantes du jazz métissé d'Omar Sosa, une rencontre riche et généreuse. La virtuosité du jazzman et de ses compagnons apportant un souffle nouveau à cette culture ancestrale et méditative, les deux styles s'enrichissant dans un dialogue ouvert et fructueux. Et le public est conquis. Un succès mérité.


La Fleur du Dimanche

dimanche 20 juillet 2025

Hayet Ayad aux Sacrés Vendredis de la Klose: La Voix et la musique dans le berceau de l'âme

 Le festival Summerlied qui avait lieu dans la forêt à Ohlungen et qui reste dans la mémoire de nombreux Alsaciens a vécu. La manifestation, créée en 1997 par Jacques Schleef avec des centaines de bénévoles pour célébrer en été la culture et la chanson en Alsace mais aussi en proposant un programmation internationale, s'est terminé en beauté en 2018 avec, entre autres Grupo Compay Segundo et Thomas Dutronc en guest stars et une très belle programmation (voir mon billet Summerlied, la forêt alsacienne chante, danse et devient rock Gispy). 


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


Ne pouvant rester inactif, le créateur du festival, avec Les amis du festival Summerlied a relancé une animation en 2024: les Sacrés Vendredis de la Klose où, au lieu de la scène de 1500 places de la clairière, c'est l'intérieur presqu'intimiste de la chapelle de la Klose, dans les champs à l'entrée du village, avec sa centaine de places, qui accueille des concerts, conférences et visites théâtralisées. Outre des concerts de musique tzigane, klezmer et un savant mélange de musique de cour et de poésie, il y a eu le concert au chandelles de Rodolphe Burger dans la grande nef de la chapelle, concert bien entendu complet avec ses cent dix entrées. Et le concert de Hayet Ayad le dimanche après-midi a eu tout autant de succès. 


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


C'est sûr que depuis des années, cette musicienne née à Strasbourg à la voix magique a charmé, étonné et surpris de centaines voire des milliers d'auditeurs avec ses airs arabo-andalous et la musique sacrée qu'elle a découverts dans le Sud de l'Espagne. Le concert qu'elle nous offre ici dans cette chapelle suit une nouvelle direction qu'elle a développée depuis quelques années et qui est centrée sur la musique de l'âme.


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


Alors qu'au loin de gros nuages d'orage s'accumulent à l'horizon et que le tonnerre gronde, elle arrive avec une bougie dans le silence qui s'est installé dans la chapelle et nous promet quelques lueurs de douceur. Se servant très peu du seul micro posé dans le choeur, elle fait entendre sa voix prenante en des mélopées tournantes qu'elle accompagne du son d'un kalimba dont elle tire une mélodie légère et reposante. 


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


L'envoutement fait son effet et un calme serein s'installe dans la chapelle. La voix semble emplir tout l'espace de la chapelle et les improvisation vocales se suivent tout en harmonie. 


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker

Quelquefois Hayet Ayad change d'instrument, que ce soit avec une version moderne de l'oud qu'elle joue toujours debout, l'instrument calé devant elle, avec toujours des mélodies calmes et lancinantes, ou encore du goni traditionnel. Les accompagnements sont toujours mesurés, calmes tout comme la voix dans ses multiples variations, graves et reposantes. Sauf à un moment lorsqu'elle émet ces cris de joie en faisant vibrer sa langue pour sortir ces sons de bouche aigus, ces tzaghârîd ou you-yous.


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


Elle abandonne aussi un moment sa position dans le choeur pour aller au fond de la chapelle et dialoguer avec les ancêtres et l'orage qui gronde et dont la pluie arrose bien l'extérieur de notre espace bien protégé. Elle nous rappelle le sens mystique et énergétique de ce concert, et le cheminement qui l'a mené jusque là dans sa vie, après un retour aux sources de sa culture kabyle et son travail sur les énergies de chacun.


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker

Elle nous offre aussi une chanson qui semble être un air plus traditionnel en s'accompagnant d'un bendir dont elle frappe discrètement et le cadre en bois et la peau et continue sur ses mélopés dont on ne se lasse pas, l'acoustique de la chapelle nous mettant au plus proche du son de sa voix.


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker

Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker


Dans le genre minimaliste, elle nous chante une autre mélodie ne s'accompagnant que d'une main avec un mini-harmonium tenant dans une sorte de valise dont un côté fait soufflet, ce qui lui permet de jouer une base continue comme soutien de ses mélopées. 


Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker

Hayet Ayad - Les Sacrés Vendredis de la Klose - Photo: Robert Becker

Et au bout d'une bonne heure de ce bonheur, alors que nous avons l'impression d'avoir fait un voyage hors du temps, et qu'il semble être temps de nous séparer - ce qui semble difficile pour tout le monde - deux dernières mélodies nous donnent l'énergie de refaire notre route chacun de notre côté, en gardant au fond du coeur un peu de lueur de cette douceur.


La Fleur du Dimanche


Note: Les Sacrés Vendredis de la Klose ne sont pas terminés, il reste le concert de Ispolin Trio le vendredi 25 juillet à 20h30 avec des chants d'inspiration et de tradition bulgares. 

dimanche 26 mai 2024

Le Chant du Père et Koudour de Hatice Özer au TNS - La musique parle au coeur

 Hatice Özer est une conteuse. C'est une comédienne, bien sûr, elle a suivi les cours du Conservatoire de Toulouse et elle est même passée au TNS dans le cadre du programme 1er Acte lancé par Stanislas Nordey en 2017. Elle faisait partie de l'équipe de jeunes de la saison 3 en 2017 de ce programme qui permettait d'amener une plus grande diversité sur le plateau. Rien ne la destinait à faire du théâtre, mais elle a découvert très jeune cet univers qui l'a fascinée et elle ne l'a plus lâché, pour notre plus grand plaisir.


Le chant du père - Hatice Özer  - Photo: Arnaud Bertereau


Ainsi, tout au début de sa pièce Le Chant du père, elle se plante devant nous et nous raconte son rêve, presqu'un cauchemar - récurent et fondateur: "Ca commence toujours comme ça: je suis dans l'eau..... entourée de corps qui flottent..." Et c'est parti... pour ses souvenirs d'enfance, de bistrot de quartier, mais de quartier turc dans la France profonde, au fin fond du Périgord où son père puis sa mère et les enfants sont arrivés quand le pays avait besoin d'une nouvelle main d'oeuvre; les Turcs, après les Italiens, puis les Algériens. Pour ne pas oublier ses racines, racines qu'elle n'a pas vraiment mais qu'elle essaie de cultiver via son père, elle imagine cet asik, amant, amoureux, sorte de poète, troubadour qui chantait l'amour de village en village et qui, lui aussi raconte des histoires. 


Le chant du père - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Elle va ainsi, après avoir préparé le terrain, mis de la terre sur la scène, préparé le thé - "du noir, le thé à la menthe, ça n'existe pas" - qu'elle offre à quelques privilégiés qui parlent la langue du père, le convier sur scène et lui offrir le beau rôle: celui qui charme par les histoires que lui aussi raconte - mais toujours avec une part de mystère. Mais il va surtout nous charmer en chantant des poèmes en s'accompagnant de son saz qui fait monter les pensées au ciel. Il soigne ainsi les coeurs et nous installe dans cette nostalgie du pays, transportant par la pensée cet espace dans son Anatolie natale. Une douce ambiance, une sérénité contagieuse, on en oublie le travail. Les liens se (re)tissent entre père et fille, une complicité, dans une dualité de langue, celle du père, le turc et celle de la fille, de l'exil et du pays adoptif, le Français, chacun gardant sa langue, n'osant pas parler celle de l'autre - ils en sont restés au niveau d'expression des six ans. 


 Le chant du père - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Et, comme il se doit, au bout de la nuit, quand la magie a fleuri le décor, la transmission se fait, la fille reprend le chant du père, qui lui, placide, sourit avec bienveillance. "Et, sur son visage, il garde le sourire des étrangers". Il n'est plus là, il est dans ses montagnes.

Avec Koudour, nous passons sur l'autre versant de cette tradition, cette culture dans laquelle la musique est fortement intriquée. Ainsi d'une fête ou célébration plutôt de l'ordre du quotidien et du social, le bistrot du quartier ou du village, un peu cabaret et divertissement avec Le Chant du père, nous arrivons à quelques chose de plus cérémoniel, presqu'une célébration avec pompe et solennité, tout en restant très festif, avec la fête de mariage traditionnels  de Koudour. Mais Hatice Özer ne perdant pas sa verve, son ironie et son esprit libre, autant elle jouait sur l'espièglerie et la malice dans la première pièce, autant elle casse les règles et devient frondeuse et rebelle dans cette cérémonie-là.


Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Elle élargit le champ, quittant le cocon du bistrot et embrassant le quartier (turc), s'installant dans un gymnase détourné qui devient salle de fête et, après avoir planté et le décor et le contexte - des mariages (les cérémonies et les fêtes surtout) à la chaine, elle invite le public à partager cette expérience. C'est à la fois une immersion dans la fête et une expérience sociologique, comme une excursion anthropologique dans une culture autre. Les spectatrices et les spectateurs deviennent les invités, les convives d'une méga-fête, participant des célébrations, dansant parmi tous ces figurants acteurs et spectateurs de la cérémonie.


 Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Cette cérémonie étant un faux mariage sans marié, mais presqu'un concert où Hatice Özer balaye le répertoire des chansons traditionnelles du bassin méditerranéen avec une belle maîtrise, accompagnée de ses trois musiciens, Matteo Bortone à la contrebasse, Benjamin Colin aux percussions, et Antonin-Tri Hoang aux claviers, saxophone, clarinette. Elle pousse son esprit contestataire, voire révolutionnaire - un mariage rien que pour elle ne lui suffit pas - jusqu'à jouer elle-même du davul, ce tambour qui mène la danse, que l'on suit en procession et que donne le rythme de toute la soirée, jusqu'au petit matin. Elle en profite aussi pour pousser son esprit facétieux jusqu'au comique (de répétition) dans la scène de la leçon de davul en banlieue parisienne. 


Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau

Prouvant ainsi, mais nous le savions déjà qu'elle a gardé son esprit d'enfant - esprit qui d'ailleurs ne quitte jamais le corps, même après quand le corps de l'enfant prend une allure d'adulte. Et tout comme elle prêche l'esprit mutin, elle prône l'amour, le désir (koudour) pour ne pas se retrouver perdu dans l'autre monde. Koudour porte en lui beaucoup moins de nostalgie et transpire la joie de vivre, l'humour et la musique vivante, qu'elle soit traditionnelle, adaptée à notre culture moderne ou jazz dans une parenthèse plus calme et sereine nous portent et nous transportent dans cet élan de joie et de plaisir.


La Fleur du Dimanche

samedi 7 mai 2022

Le chant du père au Festival Passages Transfestival à Metz: deux pays, deux langues, deux générations et la musique

 Passages Transfestival renait, à peine après huit mois d'une édition consacrée au Brésil en septembre 2021. Ce festival créé en 1996 par Charles Tordjman à Nancy, devenu Passages Transfestival en 2020 sous la direction de Benoît Bradel essaime entre Nancy et Metz et même en transnational au Luxembourg du 5 mai au 22 mai. D'abord à Metz avec la complicité de l'Arsenal où il débute avec Lamenta de Koen Augustinen et Rosalba Torres Guerrerro (voir mon billet du 13 octobre 2021) et investit l'Esplanade et quelques salles, plus le Centre Pompidou-Metz (voir mon billet - à venir) ainsi que le Magic Mirror installé au pied des escaliers.


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Arnaud Bertereau


C'est là, dans un endroit tout à fait approprié que se déroule la pièce "Le chant du père" de Hatice Özer et Yavuz Özer, puisque le spectacle prend une forme mixte entre théâtre et concert, du "cabaret", en quelque sorte, et ce terme, originaire du mot arabe "Khâmmerât" signifie le lieu où l'on chante et l'on boit. Et l'on boit du thé - la pièce commence par une préparation de thé, noir: "le thé à la menthe n'existe pas chez nous,... et le café, pour mon père est un mot qui lui aussi n'existe pas"  nous dit Hatice Özer qui démarre son récit par la description d'une sorte de rêve, entre cauchemar d'émigrant et angoisse de la perte de son père: "Dans l'eau de la mer Egée, autour de moi, des corps le visage tourné dans la mer.... et quand je les retournes, toujours le même visage qui s'efface... celui de mon père". 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert


Et pour lutter contre cet effacement, la perte de la filiation, la perte de la culture, de la langue, elle reconvoque les souvenirs, de là-bas, du bistrot, ce lieu de sauvegarde du social et de la relation, avec la richesse des expressions, des histoires drôles, pas toujours transmissibles, des esprits, que l'on ne doit pas nommer, (un "i" au milieu, cela commence par un "d" et finit par un "n" ) et le saz, suspendu pour permettre aux pensées d'arriver au ciel. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Ce saz, partie centrale d'un cérémonial, où le joueur de saz récite aussi des poèmes et les chante, va constituer la rencontre de la fille avec son père avec lequel elle va dialoguer. Celui-ci, débonnaire et serein, un sage presque, qui va confirmer ou contredire ses souvenirs, témoigner de sa vie et de ses amours, de sa douleur d'avoir perdu sa femme ("ce n'est pas la cigarette qui me tue, c'est ton absence"). Et qui va, dans un dialogue bilingue où la langue maternelle de l'un (le turc) répond à la langue apprise de l'autre (le français), avec des décalages, des courts-circuits et des chevauchements, mais, quoiqu'ils fassent, ils n'arriveront jamais plus loin qu'au stade de l'enfance avec la langue de l'autre. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Et ce n'est qu'avec le chant qu'ils seront à l'unisson, et que la fille reprendra le flambeau en finissant seule le chant du pays ("Je te rends ton pays mais je garde tes chants"). C'est un spectacle plein d'émotion et de complicité, de liens et d'ouverture que nous propose ce touchant couple père-fille avec une simplicité porteuse de rêves.


La Fleur du Dimanche


Le chant du père


Samedi 7 mai 2022 - 21h30 Magic Mirror - Metz

Conception, texte, mise en scène et scénographie
Hatice Özer
Musicien-interprète
Yavuz Özer
Hatice Özer
Collaboration artistique
Lucie Digout
Régie générale et création lumière
Jérôme Hardouin
Régie son
Matthieu Leclère
Regards extérieurs
Anis Mustapha
Antonin Tri Hoang
La compagnie remercie
Mariette Navarro, Marion Siéfert et Anthony Thibault