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mercredi 17 décembre 2025

Circus Remake au Maillon: une troisième oeil pour s'émerveiller, une piste trois étoiles

 Noël est le temps des fêtes, de l'émerveillement et le spectacle de cirque à cette période est très apprécié, et pas seulement par les enfants. Avec Circus Remake de Maroussia Diaz Verbèke, présenté au Maillon en ces temps où l'on se laisse facilement éblouir, un savant mélange de magie, de poésie, d'acrobatie et d'humour est bienvenu. Surtout si la proposition sort des sentiers battus des superproductions du cirque traditionnel.


Circus Remake - Theresa Kuhn - Nin Khelifa - Photo: Studio Cui Cui - Aude Boissaye

Le projet de l'artiste qui se dit "Circographe" (c'est à dire qu'elle fait la mise en scène et la chorégraphie du spectacle de cirque - avec l'assistance d'Elodie Royer) s'inscrit sous la bannière du "Troisième Cirque" et nous remue à la fois les méninges et les sens. On pourrait presque le qualifier de "Cirque de dialogue" tant il nous parle. En tout cas ce n'est pas un cirque muet - même si les deux protagonistes ne pipent mot (juste quelques-uns), concentrées sur leur prestation.


Circus Remake - Theresa Kuhn - Photo: Studio Cui Cui - Aude Boissaye

Parce que des mots, il y en a ! Déjà dans le programme circulaire qui nous est offert à l'entrée et qui annoncent le titre des différents tableau, dont le deuxième (après Le Corps - qui est constituant d'un spectacle de cirque) s'appelle Les Mots - et les mots volent aussi sur des feuilles qui défilent comme des cartons de films "muets",  puis sur des oriflammes qui ponctuent certains thèmes ou idées soutenues par le récit. Des mots il y en a aussi par centaines dans la magnifique bande son, savant mélange de musique et de paroles (formidable travail de Thomas Roussel, également à la régie) - véritable troisième personnage qui caracole à toute vitesse et nous éblouit en nous enivrant de mots et de sens. Ce fil conducteur, assemblage surréaliste d'une centaine de locuteurs, nous guide et nous éclaire pendant deux heures de spectacle sur les chemins multiples du cirque. De son histoire (l'origine du cirque moderne avec Philip Astley en 1768 vient de sa reconversion de cavalier de l'armée en créateur de spectacle équestre - le costume traditionnel de cirque en fait foi), mais aussi des personnages (clowns, acrobates jongleurs,...) qui vont occuper de manière poétique ou caustique - par exemple la "jongleuse de fumée" ou le "je suis un autre" de Rimbaud devenant "je suis un lion" - qui traverse le cerceau en feu - non pas le "plateau" mais la "piste", en hommage à nos âmes d'enfant (le spectacle est dédié "à l'enfant que j'étais"). 


Circus Remake - Nin Khelifa - Photo: Studio Cui Cui - Aude Boissaye

Les deux artistes déploient avec audace des défis dans différents registres: acrobatie, sauts périlleux, équilibriste, marche au plafond, clown, jonglage, saut de la mort, transformation et magie - quelquefois en simulant leur maladresse ou en nous prenant en contrepied. Ou, aussi, cassant le rythme, laissant place à l'hésitation, au ratage, à la pause, à l'ennui ("l'ennui fait grandir" - "devant la mer, il n'y a rien à voir"), favorisant la réflexion, dynamitant ou détournant les codes, s'habillant de noir - au lieu des costumes clinquants et multicolores pour nous amener ailleurs. Le corps est réinterrogé, en premier celui des deux femmes interprètes, agiles et "sensuelles", qui cependant nous prouvent leurs capacités et leur versatilité. Interrogés aussi, l'ethnologie et les mythes (où la femme "appartient à l'homme"), l'évolution et la transformation - le "soldat", combattant qui devient "acteur" non pas de théâtre mais de cirque, et reste muet (le cirque était "interdit de parole". 


Circus Remake - Maroussia Diaz Verbèke - Matali Crasset 

Et c'est aussi ce mutisme qui va être contourné dans le spectacle, où l'on explore le sens - la perception autant que la signification - qui est chamboulé, explosé avec vigueur et humour. Ainsi les interprètes prennent en main le rythme de l'histoire, n'hésitant pas à "rembobiner" telles des DJ le disque qui "joue" le récit ou à se "jouer" du micro devenant aussi corde d'acrobate. Jeu aussi avec les mots qui de sens devient objet ou l'inverse (par exemple l'échelle qui a la forme du mot "ECHELLE" ou le "MOT" jonglé qui se transforme en "MORT" en équilibre - ou le "plateau" de la piste du cirque qui devient plateau de tourne-disque et disque (création de la designer Matali Crasset) autour duquel scintillent les étoiles et brillent les couleurs franches.


Circus Remake - Maroussia Diaz Verbèke

Plaisir des yeux, plaisir des numéros variés, plaisir de l'écoute vibrionnante de ce récit foisonnant qui chatouille nos neurones, nous amène à penser ailleurs et apporte un nouvel air qui nous emporte encore plus loin que le "cirque moderne", titillant tous nos sens et nous basculant sens-dessus dessous, la parade nous épate et nous y participons de tout coeur, totalement impliqués. Un spectacle qui réchauffe le coeur et chauffe le cerveau. Une piste réussie, qui vaut bien trois étoiles au moins.


La Fleur du Dimanche


Circus Remake


Au Maillon - Strasbourg - du 17 au 20 décembre

Circographie : Maroussia Diaz Verbèke
Assistante à la circographie : Élodie Royer
Avec : Niń Khelifa, Theresa Kuhn
Régie générale et sonore : Thomas Roussel
Création lumière, conception technologique : Bruno Trachsler
Recherche scénographie : matali crasset
Techniciens en tournée : Hugo Delahaye, Quentin Gohier
Technique costumes : Emma Assaud
Graphisme : Lisa Sturacci
Stagiaires design et graphisme : MK – Enchoix Studio
Administrateur de production : Brice Di Gennaro
Direction du Troisième Cirque : Maroussia Diaz Verbèke, Élodie Royer
Production : Le Troisième Cirque
Coproduction : L’Agora, Pôle national cirque, Boulazac, Nouvelle Aquitaine / L’Azimut, Antony Châtenay-Malabry, Pôle national cirque, Île-de-France / Le Prato, Pôle national cirque, Lille / Le Tandem, Scène nationale, Arras Douai / Cirque Jules Verne, Pôle national cirque et arts de la rue, Amiens / Espace 1789, Scène conventionnée danse, Saint-Ouen / La Ferme du Buisson, Scène nationale, centre d'art et cinéma / Le Carré Magique, Pôle national cirque, Bretagne / Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine / Fonds Transfabrik – fonds franco-allemand pour le spectacle vivant / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Résidence : Théâtre Monfort, Paris / La Chaufferie, Saint Denis
Soutien : Aide nationale à la création, DGCA / Action financée par la Région Île-de-France / Aide à la résidence et à la diffusion, Ville de Paris / Aide à la création, Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Île-de-France
Le Troisième Cirque est conventionné par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France.
Le spectacle est en partenariat avec l’INA (Institut National de l’Audiovisuel).


dimanche 26 mai 2024

Le Chant du Père et Koudour de Hatice Özer au TNS - La musique parle au coeur

 Hatice Özer est une conteuse. C'est une comédienne, bien sûr, elle a suivi les cours du Conservatoire de Toulouse et elle est même passée au TNS dans le cadre du programme 1er Acte lancé par Stanislas Nordey en 2017. Elle faisait partie de l'équipe de jeunes de la saison 3 en 2017 de ce programme qui permettait d'amener une plus grande diversité sur le plateau. Rien ne la destinait à faire du théâtre, mais elle a découvert très jeune cet univers qui l'a fascinée et elle ne l'a plus lâché, pour notre plus grand plaisir.


Le chant du père - Hatice Özer  - Photo: Arnaud Bertereau


Ainsi, tout au début de sa pièce Le Chant du père, elle se plante devant nous et nous raconte son rêve, presqu'un cauchemar - récurent et fondateur: "Ca commence toujours comme ça: je suis dans l'eau..... entourée de corps qui flottent..." Et c'est parti... pour ses souvenirs d'enfance, de bistrot de quartier, mais de quartier turc dans la France profonde, au fin fond du Périgord où son père puis sa mère et les enfants sont arrivés quand le pays avait besoin d'une nouvelle main d'oeuvre; les Turcs, après les Italiens, puis les Algériens. Pour ne pas oublier ses racines, racines qu'elle n'a pas vraiment mais qu'elle essaie de cultiver via son père, elle imagine cet asik, amant, amoureux, sorte de poète, troubadour qui chantait l'amour de village en village et qui, lui aussi raconte des histoires. 


Le chant du père - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Elle va ainsi, après avoir préparé le terrain, mis de la terre sur la scène, préparé le thé - "du noir, le thé à la menthe, ça n'existe pas" - qu'elle offre à quelques privilégiés qui parlent la langue du père, le convier sur scène et lui offrir le beau rôle: celui qui charme par les histoires que lui aussi raconte - mais toujours avec une part de mystère. Mais il va surtout nous charmer en chantant des poèmes en s'accompagnant de son saz qui fait monter les pensées au ciel. Il soigne ainsi les coeurs et nous installe dans cette nostalgie du pays, transportant par la pensée cet espace dans son Anatolie natale. Une douce ambiance, une sérénité contagieuse, on en oublie le travail. Les liens se (re)tissent entre père et fille, une complicité, dans une dualité de langue, celle du père, le turc et celle de la fille, de l'exil et du pays adoptif, le Français, chacun gardant sa langue, n'osant pas parler celle de l'autre - ils en sont restés au niveau d'expression des six ans. 


 Le chant du père - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Et, comme il se doit, au bout de la nuit, quand la magie a fleuri le décor, la transmission se fait, la fille reprend le chant du père, qui lui, placide, sourit avec bienveillance. "Et, sur son visage, il garde le sourire des étrangers". Il n'est plus là, il est dans ses montagnes.

Avec Koudour, nous passons sur l'autre versant de cette tradition, cette culture dans laquelle la musique est fortement intriquée. Ainsi d'une fête ou célébration plutôt de l'ordre du quotidien et du social, le bistrot du quartier ou du village, un peu cabaret et divertissement avec Le Chant du père, nous arrivons à quelques chose de plus cérémoniel, presqu'une célébration avec pompe et solennité, tout en restant très festif, avec la fête de mariage traditionnels  de Koudour. Mais Hatice Özer ne perdant pas sa verve, son ironie et son esprit libre, autant elle jouait sur l'espièglerie et la malice dans la première pièce, autant elle casse les règles et devient frondeuse et rebelle dans cette cérémonie-là.


Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Elle élargit le champ, quittant le cocon du bistrot et embrassant le quartier (turc), s'installant dans un gymnase détourné qui devient salle de fête et, après avoir planté et le décor et le contexte - des mariages (les cérémonies et les fêtes surtout) à la chaine, elle invite le public à partager cette expérience. C'est à la fois une immersion dans la fête et une expérience sociologique, comme une excursion anthropologique dans une culture autre. Les spectatrices et les spectateurs deviennent les invités, les convives d'une méga-fête, participant des célébrations, dansant parmi tous ces figurants acteurs et spectateurs de la cérémonie.


 Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau


Cette cérémonie étant un faux mariage sans marié, mais presqu'un concert où Hatice Özer balaye le répertoire des chansons traditionnelles du bassin méditerranéen avec une belle maîtrise, accompagnée de ses trois musiciens, Matteo Bortone à la contrebasse, Benjamin Colin aux percussions, et Antonin-Tri Hoang aux claviers, saxophone, clarinette. Elle pousse son esprit contestataire, voire révolutionnaire - un mariage rien que pour elle ne lui suffit pas - jusqu'à jouer elle-même du davul, ce tambour qui mène la danse, que l'on suit en procession et que donne le rythme de toute la soirée, jusqu'au petit matin. Elle en profite aussi pour pousser son esprit facétieux jusqu'au comique (de répétition) dans la scène de la leçon de davul en banlieue parisienne. 


Koudour - Hatice Özer - Photo: Arnaud Bertereau

Prouvant ainsi, mais nous le savions déjà qu'elle a gardé son esprit d'enfant - esprit qui d'ailleurs ne quitte jamais le corps, même après quand le corps de l'enfant prend une allure d'adulte. Et tout comme elle prêche l'esprit mutin, elle prône l'amour, le désir (koudour) pour ne pas se retrouver perdu dans l'autre monde. Koudour porte en lui beaucoup moins de nostalgie et transpire la joie de vivre, l'humour et la musique vivante, qu'elle soit traditionnelle, adaptée à notre culture moderne ou jazz dans une parenthèse plus calme et sereine nous portent et nous transportent dans cet élan de joie et de plaisir.


La Fleur du Dimanche