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vendredi 22 mars 2024

La Quinzaine de la Danse à Mulhouse et Illzach: Même au Musée, les tableaux dansent sous nos yeux

 Du côté de Mulhouse, grâce aux actions conjuguées de Thomas Ress, directeur de l'Espace 110 - Centre Culturel d'Illzach, de Bruno Bouché, directeur du CCN - Ballet de l'Opéra National du Rhin et de Benoît André, Directeur de la Filature, la Quinzaine de le Danse se déploie à l'Espace 110, à la Filature, et dans d'autres lieux, dont le Musée des Beaux Arts de Mulhouse, à priori un lieu pas spécialement dédié à la danse, même si dans certains tableaux, le mouvement, le corps sont mis à l'honneur. A l'espace 110 on a pu voir Kamuyot (voir mon billet sur le spectacle lors de son passage au CSC de la Meinau à côté de Pôle Sud) et l'installation 5 chambres y est encore visible jusqu'au 26 mars 2024. Cette date marquera la fin du Festival et se clôture à la Filature par une Nelken Line participative d'après Pina Bausch et une Yellow Party de Mickaël Phelippeau avec un DJ set de Barbara Butch.


Visites Dansées - Julia Weiss - CCN Ballet du Rhin - Aurélie Gandit - Photo: Michel Petit


Pour ce qui est du Musée des Beaux Arts à Mulhouse, c'est l'occasion de reprendre avec une danseuse (Julia Weiss) et deux danseurs (Pierre Doncq et Alain Tridivic) du Ballet de l'Opéra National du Rhin une Visite Dansée créée par Aurélie Gandit et passée au "répertoire" du Ballet en 2023. Aurélie Gandit, au départ guide conférencière au Musée des Beaux-Arts de Nancy a créé ce dispositif artistique où elle mêle la visite guidée d'oeuvres avec une chorégraphie adaptée au sujet (voir à ce propos sa visite dansée du Retable d'Issenheim à l'occasion de la fin de sa restauration au Musée d'Unterlinden). Ici au Musée à Mulhouse, ce sera un parcours historique qui part de la salle du Moyen-Age avec une mise en mouvement d'un Triptyque de la Nativité incarné par Julia Weiss puis des coups de zoom sur les personnage du chef-d'oeuvre de Brueghel le Jeune  la Scène de patinage où l'on visualise le laçage des patins, on découvre un homme tombé à l'eau, un femme qui se réchauffe et une autre qui se fait soutenir par trois hommes (Julia Weiss se glissant successivement dans la peau des quatre personnages) et où l'on est également attentifs à la vie de la taverne dans ce tableau riche en détails. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Brueghel Jeune - Scène de patinage - détail - Photo: Robert Becker


S'ensuit une alternance de lectures comparées non sans humour avec Alain Trividic qui fait une analyse en gestes et en paroles de deux grandes natures mortes de la Renaissance et Pierre Doncq avec des portraits dont celui d'un banquier - le Portrait d’Everhard Jabach par Hyacinthe Rigaud  - à l'air suffisant et à la chevelure généreuses qui lui inspire son autoportrait nerveux à la blessure sur son crâne rasé. Autre alternance, avec en dévoilement le contexte politique de la production des artistes alsaciens exilés à Paris au moment de la Guerre de 1870, avec L'exode de Louis-Frédéric Schutzenberger et L'Envoi du Tonkin de Camille Alfred Pabst. L'accent est mis sur l'écartèlement, le va-et-vient entre les nations en conflit où les Alsaciens doivent se positionner et les valeurs et coutumes - costume folklorique, Légion d'Honneur - et le coq du tableau Le Vainqueur de la danse du coq de Gustave Brion,..  que Trividic percute avec énergie.

Dans la salle autour de Boudin et Maufra, les oeuvres donnent l'occasion à Julia Weiss, langoureusement alanguie, silencieuse de contempler les marines puis à se mesurer à l'horizontalité du paysage en déployant ses bras en vagues et variations climatiques. En exprimant sa sensibilité sinon sa sensualité au contact de cette nature, elle se baigne dans la peinture impressionniste. Elle prend la lumière et se retrouve en suspension à nager en plein ciel.


Jean-Jacques Henner - Petite bergère - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


Autre ambiance dans la grande salle consacrée à Jean-Jacques Henner où elle se plonge carrément dans l'atmosphère sombre et mystérieuse des femmes peintes par l'artiste alsacien, avec leur regard sombre et  intériorisé, comme sa Madeleine et autres modèles songeuses, dont les expressions et les attitudes passent successivement sur le visage et les poses de la danseuse en miroir. Sa très belle évocation de la blanche silhouette immobile et nue de La Femme au divan noir dont la description ("la chair passe de l'or pâle au rouge") toute en variations s'oppose au costume noir et aux variations souples de la danseuse qui nous en fait voir une lecture animée sous une multitude de points de vues.


Jean-Jacques Henner - La femme au divan noir - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


La visite s'achève avec la salle de peintures plus académiques, volontiers qualifiées de "pompier" avec une interprétation ailée du Zéphir et un déchirant Orphée qui se voile les yeux pour essayer de se remémorer la beauté d'Eurydice, occasion pour les danseurs de nous conseiller de nous remémorer les instants que nous venons de vivre, rencontre entre la danse, le corps en mouvement et la peinture - qui serait le summum de l'instant figé. Mais nous nous rendons compte qu'il n'en est rien et que cette Visite Dansée nous invite à inventer nous aussi tous les mouvements, les gestes, les trajectoires et les relations qu'un tableau ou une sculpture nous permet de saisir. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Ballet du Rhin - Photo: Michel Petit

Et nous remercions la danseuse et les danseurs pour la qualité de transposition (en plus des explications qu'ils et elle nous ont données) dont ils ont fait preuve pour rendre vivants et présents ces oeuvres qui s'offrent à nous à travers les siècles dans ce bel écrin.


Visites Dansées - CCN Ballet du Rhin - Pierre Doncq - Julia Weiss - Alain Trividic - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche

 

dimanche 2 octobre 2022

Musica à Nancy - Etape 3: un dimanche entre le Musée des Beaux-Arts et l'Opéra

Le dernier jour du voyage à Nancy du Festival Musica marque aussi la fin du Festival. Et c'est une fin toute en beauté à laquelle nous assistons avec pour commencer le concert de matinée dan l'auditorium du Musée des Beaux-Arts - Musée que les connaisseurs ont profité de visiter avant ou après le concert, ou même la veille.


Black Angels et le Quatuor Diotima au Musée des Beaux-Arts


Nous retrouvons le Quatuor Diotima qui nous avait offert un beau Quatuor de Ligeti et Different Trains de Steve Reich au Centre Culturel André Malraux le vendredi soir dans la salle pas très orthogonale, mais cependant à la blondeur de la pierre agréable au sous-sol du Musée. L'oeuvre de George Crumb qui donne le titre à la matinée, Black Angels, le titre complet Black Angels (Thirteen Images from the Dark Land) (Anges noirs -13 images de la Terre Obscure) a été composé en 1970 ( datée du "vendredi 13 mars1970) en plein dans la guerre du Viêt Nam et en réaction à elle dans l'Amérique d'alors. Elle a été construite sur des signe numérologiques (le vendredi 13, les 13 "images" - en fait 13 parties - 13 étant associé au Diable et à la Mort, ainsi que le chiffre 7 représentant un nombre divin. La notation de Crumb "(in tempore belli)" renvoie à la Missa in tempore belli (Messe en temps de guerre) composée par Joseph Haydn pendant la guerre d'Autriche. Mais c'est surtout la référence au Quatuor de Schubert La Jeune Fille et la Mort directement cité dans la pièce - d'ailleurs jouée avec le violoncelle à l'envers. D'autres citations, des nombres dans différentes langues et même "chï fàn" (manger) en chinois ponctuent la composition qui voit également les instrumentistes jouer des percussions (gong) et de verres en cristal remplis d'eau qui vibrent. Et la composition retrouve ici une certaine actualité.


Musica 2022 - Quatuor Diotima- George Crumb - Black Angels - Photo: lfdd

Musica 2022 - Quatuor Diotima- George Crumb - Black Angels - Photo: lfdd


Un court entracte de changement de plateau précède la pièce Entr'acte de Caroline Shaw (Prix Pulitzer de la Musique en 2013 - déjà présentée à Musica en 2021). Elle aussi convoque Haydn, mais c'est le menuet de l'Opus 77 N°2 qu'elle réactive et transforme en modulations, comme trituré électroniquement. Quelquefois presqu'à l'identique, des fois avec des variations en pizzicato, elle rend un bel hommage et une restitution sensible au maître en le resituant totalement comme un air d'aujourd'hui. 

Musica 2022 - Quatuor Diotima- Caroline Shaw - Entr'acte - Photo: lfdd


La matinée se conclut avec la magnifique référence, le Quatuor La Jeune Fille et la Mort du maître Schubert. Ce quatuor en quatre mouvements, inspiré de son Lied éponyme nous fait ressentir au plus profond l'angoisse et l'inquiétude face au destin, surtout dans le deuxième mouvement lent, sombre et funèbre. Le quatuor Diotima, à l'aise autant dans le contemporain que le classique, insuffle une très belle sensibilité et une dynamique dans les derniers mouvements. Une très belle prestation où transparait l'engagement des quatre musiciens Yun-Peng Zhao et Léo Marillier aux violons, Pierre Morlet au violoncelle et Franck Chevalier à l'alto qui, en plus introduit avec ferveur et clarté les pièces du concert.


 Like Flesh à l'Opéra National de Lorraine


Pour clore l'escapade lorraine du Festival Musica, rendez-vous dans la belle salle à l'italienne de l'Opéra de Nancy, maintenant centenaire, pour une représentation on ne peut plus d'actualité. La pièce Like Flesh de Sivan Eldar, sur un livret de Cordelia Lynn et mis en scène par Sylvia Costa, trois femmes engagées dans la Culture d'aujourd'hui, se présente comme un conte de fées des temps modernes. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


C'est l'histoire d'un forestier, bucheron assassin d'arbres dans cette époque où l'on protège la forêt et la nature, dont la femme, à l'arrivée inopinée d 'une autre jeune femme - étudiante, curieuse de la nature et soucieuse de la protéger - va le quitter pour rejoindre la forêt et littéralement se transformer en arbre. Le texte est poétique et engagé, soutenu par une très belle composition et par des interprètes hors pair.


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


Le mari, William Dazeley,  imposant, sa femme, Helena Rasker, voix magnifique et l'étudiante, Juliette Allen qui a une très belle voix également. La forêt tient un rôle important et dialogue avec les autres personnages. Elle est comme un choeur antique: Sean Clayton, Hélène Fauchère, Emmanuelle Jakubek, Thill Mantero, Guilhem Terrial ainsi que Florent Baffi, soliste avec sa belle voix de basse. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


Le livret interroge à la fois les questions écologiques et les questions intimes d'amour, de fidélité, et de normalité avec délicatesse et tendresse. Les costumes et les décors, simples et colorés sont "augmentés" d'images projetées qui évoluent au fil de l'évolution de l'histoire, d'un univers très graphique et mouvant à un monde froid et hostile en passant par une explosion florale et végétale et toute une série de morphings et d'images insolites réalisées par Francesco d'Abbraccio. 


Musica - Opéra National de Lorraine - Like Flesh - Sivan Eldar - Photo: Simon Gosselin


L'orchestre de l'Opéra National de Lorraine est sous la direction précise de Maxime Pascal. Et au final la pièce, tout en creusant des problèmatiques très actuelles et presque urgentes, arrive à les distiller dans une forme à la fois moderne mais tout à fait accessible et surtout sensible et qui nous touche au coeur. Une belle réussite. 



La Fleur du Dimanche