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samedi 7 décembre 2024

Casse-Noisette à l'Opéra National du Rhin: Le plaisir dansé des fêtes

 C'est un menu de fêtes auquel nous invite Bruno Bouché, le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin avec Casse-Noisette de Tchaïkovski dans une chorégraphie signée Rubén Julliard à l'Opéra National du Rhin et à la Filature de Mulhouse juste avant Noël. Cette pièce presqu'iconique pour les festivités de fin d'année où tout le monde, et surtout les enfants pensent à la magie de Noël - et aux cadeaux - est effectivement un très beau cadeau qui ne risque de décevoir ni les parents, ni les enfants.


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Dans sa volonté d'inscrire l'écriture chorégraphique dans le monde contemporain, Bruno Bouché a sollicité un chorégraphe danseur qui connait très bien l'oeuvre de Tchaïkovski puisqu'il l'a dansée à de nombreuses reprises - plus de 150 fois - dans sa carrière et qui connait très bien les danseurs du Ballet du Rhin dont il fait partie depuis 2019 et où il a déjà eu l'occasion de créer deux chorégraphies dans le programme d'ouverture du Ballet. Il a d'ailleurs signé d'autres chorégraphies auparavant dans d'autres compagnies. Pour cette création il a composé une chorégraphie très riche dans laquelle il a considéré les interprètes en adaptant les styles de danse aux différentes personnalités de la troupe du Ballet. Ballet qui il est vrai pratique autant le style classique que le contemporain. Et c'est un des points forts de cette création puisque l'on navigue entre des pointes, des tutus, de l'académique et des mouvements totalement contemporains, avec des brisures, des aspects plus mimodramatiques, mais pas trop, des magnifiques mouvements d'ensemble et aussi beaucoup d'humour et bien sûr l'émerveillement et le rêve que convoque le conte d'Hoffmann sur lequel se base cette histoire. 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Et surtout la musique de Piotr Illich Tchaïkovski dont la plupart des tableaux ou extraits de danse sont devenus presque une série de tubes. En lever de rideau déjà la musique nous entraîne avec légèreté et énergie. La cheffe d'orchestre coréenne Sora Elisabeth Lee que nous avions déjà vu diriger les Oiseaux quand elle a intégré l'Opéra studio et la version de Giselle en 2023, revient ici avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Pendant que quelques airs nous mettent en appétit, les personnages du conte passent dans un défilé humoristique sur l'avant de la scène. Et quand le rideau s'ouvre, ils se retrouvent en ombres chinoises sur la verrière de fond d'une énorme pièce, sorte de loft post-industriel, que l'on découvre comme grand espace pour l'accueil des invités de la famille Drosselmeyer, avec à l'avant l'atelier de Monsieur. Le couple Drosselmeyer a une gestuelle très originale toute en brisure et en désaxements accentués par les longs bras flexibles des danseurs. Leurs mouvements tout en pliures se propagent au reste des convives dans de magnifiques tableaux animés très cinématographiques. 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Quand Clara la petite fille, l'héroïne de ce conte les a rejoint et que Mme Drosselmeyer présente la collection de marionettes-pantins qui, via une armoire magique, vont se retrouver en grand dans des personnages - Arlequin et Colombine, une Alsacienne et son soldat et la sublime princesse Pirlipat dans une tutu éblouissant de beauté. Profitons-en pour saluer le travail de création de costumes de Thibaut Welchlin, quelques uns sauvés des réserves et l'intelligence et l'inventivité de la scénographie de Marjolaine Mansot, tous deux ayant fréquenté le Ballet quand ils étaient à l'école du TNS. Tout comme Marco Hollinger qui est le maître des lumières, du clair obscur et des ors scintillants qui font rêver. Et n'oublions pas Eline Malègue qui a, avec Rubén Julliard, donné une touche très contemporaine et vivante à cette intrigue avec cette jeune équipe inventive.


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Il y a bien sûr le Casse-Noisette, dernière création de M. Drosselmeyer, le cadeau pour Carla qu'elle cassera et qui, après avoir été réparé et être passé dans l'armoire magique, commencera sa vie pleine de rebondissements avec des mouvements très rigides et précis, comme il sied à un pantin pour devenir beaucoup plus rond et humain vers la fin. 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Mais auparavant il devra se battre contre les souris qui envahissent la maison à minuit et ce sera l'occasion de multiples courses poursuites et combats au cours desquels il sera ligoté. Il y a bien sûr la majestueuse valse des flocons et au niveau musical quelques emprunts à des airs des chansons françaises et l'air du Grossvater (grand-père). 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney


La deuxième partie du ballet est d'ailleurs l'occasion d'une série de voyages musicaux tout droit sortis de boites cadeaux qui ont rempli l'ensemble du décor: l'Espagne, l'Arabie, la Chine, la Russie, la danse du Slinky - drolatique costume très original et inventif - la danse des clowns aux ballons et des ballerines de boite à musique. Tchaïkovski a intégré dans sa musique des instruments nouveaux comme le celesta et des sonorités qui apportent une ambiance de conte et de fantastique, des airs entêtants - dont certains très courts d'ailleurs - qui deviennent des ritournelles comme des boites à musique qui tourneraient sans fin dans notre tête et apportent une note de fraîcheur juvénile à son récit. Comme par exemple la valse des fleurs qui nous emporte dans son tourbillon sans fin. 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Et Rubén Julliard avec sa chorégraphie alerte, enchantée et ses interprètes virtuoses et quelquefois acrobatiques sur lesquels il s'est appuyé pour aller au plus loin de leur engagement nous présente ici un joli petit bijou de conte de fée (Dragée, ne pas oublier celle-là). D'ailleurs nous ne pouvons pas les oublier toutes et tous et les airs qui les accompagnent puisque pour finir et nous permettre de nous rejouer cette merveilleuse soirée, tout le monde repasse en forme de défilé résumé avant le tableau final qui présente le réveil de la jeune Clara qui en l'espace d'une soirée un peu extraordinaire a bien grandi. 


Casse-Noisette - Tchaïkovski - Ballet de l'ONR - Rubén Julliard - Photo: Agathe Poupeney

Et nous, public avons également passé une soirée plaisir même si nous avons rapetissé par rapport au décor car tout, musique, costumes, lumière, décors, danseurs, étaient là pour nous enchanter et nous faire rêver.


La Fleur du Dimanche


Casse-Noisette


A Strasbourg du 6 au 13 décembre à l'Opéra du Rhin

A Mulhouse du 20 au 23 décembre à la Filature


Distribution

Chorégraphie: Rubén Julliard

Musique: Piotr Ilitch Tchaïkovski

Direction musicale: Sora Elisabeth Lee

Dramaturgie: Rubén Julliard, Éline Malègue

Scénographie: Marjolaine Mansot

Costumes: Thibaut Welchlin

Lumières: Marco Hollinger


Les Artistes

Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg, Les Petits Chanteurs de Strasbourg - Maîtrise de l'Opéra national du Rhin

Clara: Marta Dias, Di He

Mr Drosselmeyer: Erwan Jeammot, Pierre-Émile Lemieux-Venne

Mme Drosselmeyer: Susie Buisson, Julia Weiss

Casse-Noisette: Cauê Frias, Miquel Lozano

Princesse Pirlipat: Alice Pernão, Julia Weiss

Roi des rats: Marc Comellas, Marin Delavaud

vendredi 22 mars 2024

La Quinzaine de la Danse à Mulhouse et Illzach: Même au Musée, les tableaux dansent sous nos yeux

 Du côté de Mulhouse, grâce aux actions conjuguées de Thomas Ress, directeur de l'Espace 110 - Centre Culturel d'Illzach, de Bruno Bouché, directeur du CCN - Ballet de l'Opéra National du Rhin et de Benoît André, Directeur de la Filature, la Quinzaine de le Danse se déploie à l'Espace 110, à la Filature, et dans d'autres lieux, dont le Musée des Beaux Arts de Mulhouse, à priori un lieu pas spécialement dédié à la danse, même si dans certains tableaux, le mouvement, le corps sont mis à l'honneur. A l'espace 110 on a pu voir Kamuyot (voir mon billet sur le spectacle lors de son passage au CSC de la Meinau à côté de Pôle Sud) et l'installation 5 chambres y est encore visible jusqu'au 26 mars 2024. Cette date marquera la fin du Festival et se clôture à la Filature par une Nelken Line participative d'après Pina Bausch et une Yellow Party de Mickaël Phelippeau avec un DJ set de Barbara Butch.


Visites Dansées - Julia Weiss - CCN Ballet du Rhin - Aurélie Gandit - Photo: Michel Petit


Pour ce qui est du Musée des Beaux Arts à Mulhouse, c'est l'occasion de reprendre avec une danseuse (Julia Weiss) et deux danseurs (Pierre Doncq et Alain Tridivic) du Ballet de l'Opéra National du Rhin une Visite Dansée créée par Aurélie Gandit et passée au "répertoire" du Ballet en 2023. Aurélie Gandit, au départ guide conférencière au Musée des Beaux-Arts de Nancy a créé ce dispositif artistique où elle mêle la visite guidée d'oeuvres avec une chorégraphie adaptée au sujet (voir à ce propos sa visite dansée du Retable d'Issenheim à l'occasion de la fin de sa restauration au Musée d'Unterlinden). Ici au Musée à Mulhouse, ce sera un parcours historique qui part de la salle du Moyen-Age avec une mise en mouvement d'un Triptyque de la Nativité incarné par Julia Weiss puis des coups de zoom sur les personnage du chef-d'oeuvre de Brueghel le Jeune  la Scène de patinage où l'on visualise le laçage des patins, on découvre un homme tombé à l'eau, un femme qui se réchauffe et une autre qui se fait soutenir par trois hommes (Julia Weiss se glissant successivement dans la peau des quatre personnages) et où l'on est également attentifs à la vie de la taverne dans ce tableau riche en détails. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Brueghel Jeune - Scène de patinage - détail - Photo: Robert Becker


S'ensuit une alternance de lectures comparées non sans humour avec Alain Trividic qui fait une analyse en gestes et en paroles de deux grandes natures mortes de la Renaissance et Pierre Doncq avec des portraits dont celui d'un banquier - le Portrait d’Everhard Jabach par Hyacinthe Rigaud  - à l'air suffisant et à la chevelure généreuses qui lui inspire son autoportrait nerveux à la blessure sur son crâne rasé. Autre alternance, avec en dévoilement le contexte politique de la production des artistes alsaciens exilés à Paris au moment de la Guerre de 1870, avec L'exode de Louis-Frédéric Schutzenberger et L'Envoi du Tonkin de Camille Alfred Pabst. L'accent est mis sur l'écartèlement, le va-et-vient entre les nations en conflit où les Alsaciens doivent se positionner et les valeurs et coutumes - costume folklorique, Légion d'Honneur - et le coq du tableau Le Vainqueur de la danse du coq de Gustave Brion,..  que Trividic percute avec énergie.

Dans la salle autour de Boudin et Maufra, les oeuvres donnent l'occasion à Julia Weiss, langoureusement alanguie, silencieuse de contempler les marines puis à se mesurer à l'horizontalité du paysage en déployant ses bras en vagues et variations climatiques. En exprimant sa sensibilité sinon sa sensualité au contact de cette nature, elle se baigne dans la peinture impressionniste. Elle prend la lumière et se retrouve en suspension à nager en plein ciel.


Jean-Jacques Henner - Petite bergère - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


Autre ambiance dans la grande salle consacrée à Jean-Jacques Henner où elle se plonge carrément dans l'atmosphère sombre et mystérieuse des femmes peintes par l'artiste alsacien, avec leur regard sombre et  intériorisé, comme sa Madeleine et autres modèles songeuses, dont les expressions et les attitudes passent successivement sur le visage et les poses de la danseuse en miroir. Sa très belle évocation de la blanche silhouette immobile et nue de La Femme au divan noir dont la description ("la chair passe de l'or pâle au rouge") toute en variations s'oppose au costume noir et aux variations souples de la danseuse qui nous en fait voir une lecture animée sous une multitude de points de vues.


Jean-Jacques Henner - La femme au divan noir - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Photo: Robert Becker


La visite s'achève avec la salle de peintures plus académiques, volontiers qualifiées de "pompier" avec une interprétation ailée du Zéphir et un déchirant Orphée qui se voile les yeux pour essayer de se remémorer la beauté d'Eurydice, occasion pour les danseurs de nous conseiller de nous remémorer les instants que nous venons de vivre, rencontre entre la danse, le corps en mouvement et la peinture - qui serait le summum de l'instant figé. Mais nous nous rendons compte qu'il n'en est rien et que cette Visite Dansée nous invite à inventer nous aussi tous les mouvements, les gestes, les trajectoires et les relations qu'un tableau ou une sculpture nous permet de saisir. 


Visites Dansées - Musée des Beaux Arts Mulhouse - Ballet du Rhin - Photo: Michel Petit

Et nous remercions la danseuse et les danseurs pour la qualité de transposition (en plus des explications qu'ils et elle nous ont données) dont ils ont fait preuve pour rendre vivants et présents ces oeuvres qui s'offrent à nous à travers les siècles dans ce bel écrin.


Visites Dansées - CCN Ballet du Rhin - Pierre Doncq - Julia Weiss - Alain Trividic - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche