Affichage des articles dont le libellé est critique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est critique. Afficher tous les articles

dimanche 1 septembre 2024

Les Gros patinent bien à Bussang: Un duo de choc fait un carton dans un voyage imagénaire

 Retour aux sources, ou aux Racine, ou plutôt au Shakespeare pour ce couple de théâtre qui a gagné son Molière avec la pièce Les Gros patinent bien qui a toute sa place dans la programmation du Théâtre du Peuple à Bussang. D'une part effectivement parce que Pierre Gillois a dirigé ce théâtre de 2005 à 2011 où il a déjà présenté une pièce avec Olivier Martin-Salvan,  Le Gros, la vache et le mainate, mais aussi parce qu'il y a un côté shakespearien dans cette épopée Les Gros patinent bien


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker


Bien qu'ils ne soient que deux comédiens, il y a une foule de personnages et d'animaux qui vont passer sur scène pendant cette heure et demie de pur délire sans limite. C'est un couple étonnant, l'un, un genre de gentleman anglais, ou écossais - ou peut-être même danois (il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark) - bien enveloppé et vêtu d'un costume brun rayé, que l'on va découvrir assis sur une chaise et qui, presque toute la durée de la pièce, va soliloquer dans un anglais proto-shakespearien pour nous décrire son odyssée, partant du fin fond d'un fjord des îles Féroé pour traverser les terre et les mers à la fois pour retrouver une sirène qui l'a prise à son hameçon alors qu'il l'a pêché dans les eaux froides septentrionales et pour échapper lui-même à la justice, accumulant, au fur et à mesure de son épopée des meurtres plus ou moins volontaires. L'autre, un genre de crevette maigre, dégingandé, vêtu d'un slip noir - si ce n'est moins - qui se démène comme un beau diable, court à cour et à jardin pour porter à bout de bras et accrocher dans le décor à la fois le décor, les accessoires et porter les costumes, accessoires et animaux dont il est question dans le récit du premier. Et tout cela en carton !

 

Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Fabienne Rapeneau


Car poussant à la limite du théâtre d'objet ou de l'art conceptuel, nous nous trouvons face à des objets (en carton) qui nous donnent le sens par le texte qui est écrit dessus:  un - gros - marteau, une canne à pêche, une chaussure, des patins à glace, un marmotte, une crotte. Sinon le support - un carton en carton qui au temps du cinéma muet expliquait la situation ou transcrivait les paroles - définit ici le lieu, l'état, l'objet ou le phénomène: un pays, la qualité d'un paysage, la météo, un orage, un coucher de soleil, la brume, la pluie, la forêt (dans un clin d'oeil au lieu - Bussang- pour la faire apparaître (la forêt) il faut "ouvrir les portes" (voir le billet précédent). Ainsi nous balançons entre Joseph Kosuth et Joël Ducorroy, mais également du côté du dessin animé (en mots animés), avec, par exemple les travelling des différents voyages à travers les paysages. A noter le regard caustique sur l'évolution moderne du paysage ici égratigné, et les autres aspects écologiques qui arrivent à trouver leur - juste et précise - place dans le déroulé du récit. Il y a d'autres clins d'oeils un peu plus "lourds" lorgnant du côté du doigt, ou plus - mais le public semble apprécier, en tout cas ceux qui se sont exprimés. Le public s'exprime aussi quelquefois dans le bon sens moral, bien sûr, soutenu par l'animateur, comme à la télé.


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker


De ce déroulé, défilé, périple, on se demande comment les comédiens - surtout Pierre Guillois - arrivent à en assumer le rythme fou, mais aussi l'ordre strict -(heureusement qu'il y a quatre petites mains supplémentaires en coulisse. Sans oublier les déguisements et la maîtrise - et l'animation - des accessoires. Tout cela nous emporte dans un tourbillon ébouriffant, à perdre haleine (et baleine et harpon et sirène). Si ce n'était que cela... 


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker



Il y a en plus, de la part de Pierre Guillois une gestuelle époustouflante, des attitudes magnifiques, une grâce divine dans les mouvements, une souplesse dans les articulations et, last but not least, une expressivité du visage et surtout des yeux, extraordinaire et d'un résultat quelquefois inquiétant ou franchement comique (le regard de la mouette est un must). Et laissons à Olivier Martin-Salvan cette qualité de rhéteur volubile prolixe, polyglotte et éloquent. Et remercions-le de nous avoir permis de comprendre aussi facilement un langue étrangère (un mélange de feroïen et de ferkelkechose) sans sous-titre, sans peine et en riant (pas comme la mouette).

En résumé: un spectacle inclassable joué par un duo inénarrable, un moment inoubliable pour une soirée impeccable.


La Fleur du Dimanche


Le spectacle tourne en Alsace: A Vendenheim - Le Diapason, mais également à Saverne - Espace Rohan - Relais culturel de la Ville de Saverne et à Saint Louis - Théâtre La Coupole.

Il y a le choix et aussi partout ailleurs en France - voir le site de Pierre Guillois:


https://www.pierreguillois.fr/spectacle/les-gros-patinent-bien/


jeudi 18 avril 2024

The Making of Berlin d'Yves Degryse au Maillon: Peut-on réaliser ses rêves les plus fous ?

Avec The Making of Berlin le groupe de théâtre Berlin clôt son cycle Holocène avec des pièces qui dressent le portrait de villes comme Moscou, Bonanza ou Tchernobyl (qui a été montré au Maillon en 2017). Le nom de la troupe étant Berlin, c'est bien la preuve que cette ville les intéresse au plus haut point avec sa culture, son histoire et les questionnements qu'elle inspire. Et la forme de chaque spectacle étant réinventée selon chaque sujet, celle de The Making of Berlin va surprendre, autant dans sa forme que dans son déroulement. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Nous nous trouvons au départ face à un film, avec en introduction un travelling en drone au dessus de la ville qui arrive à l'intérieur d'un bâtiment industriel, après passage de fenêtre et "ouverture de rideau", en l'occurrence une porte vitrée, tout à côté d'un personnage debout dans un grand espace. L'occasion, en clin d'oeil, de la reprise, immédiatement, à une autre heure, avec une autre ambiance lumineuse, du même plan, sous prétexte que l'équipe technique était dans la champ du premier. Le ton est donné, nous sommes au cinéma mais nous sommes également introduits dans la cuisine du tournage. C'est d'ailleurs ce qui va se dérouler dans un premier temps. Le film montre concrètement le making of réalisé par Fien Leysen de la pièce que nous voyons et dont nous allons suivre les péripéties et rebondissements. Dans une incroyable mise en abime, nous assistons à la création de ce projet, à savoir la recréation d'un concert qui aurait dû avoir lieu à Berlin juste avant la fin de la guerre en 1945: la diffusion en direct à la radio de La marche de Siegfried du Crépuscule des Dieux de Wagner à partir de caves et bunkers répartis dans Berlin. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Et, tandis que nous suivons la production et le montage du projet, nous nous familiarisons avec le témoin et l'acteur principal de ce projet, Friedrich Mohr qui était régisseur de l'Orchestre Philharmonique de Berlin de 1943 à 1945. L'occasion de se pencher sur cette période, d'être confronté aux dilemmes d'engagement et de prise de position face au pouvoir nazi, en particulier quand un violoniste juif également son ami, est renvoyé de l'orchestre. L'occasion aussi de se rendre compte jusqu'où peut mener un rêve démesuré, tel que voulu par Speer et dont Mohr reprend en quelque sorte le flambeau. Et que la troupe Berlin mène à son terme pour notre plus grand bonheur. Et qu'Yves Degryse et son équipe, contre vents et marées, pilote entre moments d'enthousiasme et douches froides. Egalement en résolvant toutes les questions de financement (à noter la scène - assez humoristique - du refus de cofinancer un projet qui n'est pas une fiction de la part du Philharmonique de Berlin), mais aussi les aspects techniques et les aléas liés à l'humain. Et là aussi nous sommes confrontés aux mystères de l'âme humaine et de ses motivations, aux silences ou aux distorsions de la réalité. Au point que nous basculons dans un thriller psychologique agrémenté de questions éthiques. Et nous nous retrouvons aussi à douter de la réalité. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Le dispositif scénique participe du sens que prend la narration, passant de cet écran de cinéma qui nous emmène dans le récit, mais nous basculant, au bout d'un certain temp, dans une réalité double voire triple avec un double écran. Dévoilant aussi le/la corniste qui accompagne la musique du film, tout comme le plateau technique avec les banc-titres qui sont intégrés en direct dans les images et la partie technique du mixage. Pour aboutir a cette reconstitution du concert éclaté en sept écrans, un grand moment d'émotion. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


En définitive, ce spectacle est à la fois la réflexion, en même temps que la démonstration, dans une magnifique métaphore, de ce que peut être, sous ses meilleurs aspects, de la création artistique. Et il nous interroge aussi sur les limites et la morale. Pour ce cas, c'est une très belle réussite.


La Fleur du Dimanche   


The Making of Berlin


Au Maillon - Strasbourg - du 17 au 19 avril 2024

Au 104 - Paris - du 23 avril au 5 mai 2024


Mise en scène : Yves Degryse

Avec (sur scène à Strasbourg) : Fien Leysen, Koen Goossens, Rozanne Descheemaeker (corniste)

Avec (dans le film) : Michael Becker, Werner Buchholz, Marek Burák, Yves Degryse, Farnaz Emamverdi, Caroline Große, Claire Hoofwijk, Eva Knapen, Kurt Lannoye, Stefan Lennert, Sam Loncke, Eveline Martens, Friedrich Mohr, Chantal Pattyn, Alejo Pérez, Marvyn Pettina, Jessica Ridderhof, Jane Seynaeve, Manu Siebens, Lise Thomas, Krijn Thijs, Alisa Tomina, Christophe De Tremerie, Alejandro Urrutia, Jan Vandenhouwe, Martin Wuttke et le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen

Vidéo et montage : Geert De Vleesschauwer, Fien Leysen, Yves Degryse

Stage montage : Maria Feenstra

Prises de vue en drones : Yorick Leusink, Solon Lutz

Visuels en arrière-scène : Fien Leysen

Scénographie : Manu Siebens

Construction décor : Manu Siebens, Ina Peeters, Rex Tee, Joris Festjens

Conception et construction : Jessica Ridderhof

Décor film : Klaartje Vermeulen, Ruth Lodder, Ina Peeters

Composition musicale et mixage : Peter Van Laerhoven

Musique live : Rozanne Descheemaeker

Musique film : Peter Van Laerhoven, Tim Coenen, Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen dirigé par Alejo Pérez

Mixage orchestre : Maarten Buyl

Conception sonore et mixage : Arnold Bastiaanse

Enregistrements sonores : Bas de Caluwé, Maarten Moesen, Bart Vandebril

Traduction et surtitrage : Dorien Beckers, Maria Feenstra, Annika Serong, Nadine Malfait, Isabelle Grynberg, Fien Leysen

Coordination technique : Marjolein Demey, Manu Siebens, Geert De Vleesschauwer

En charge de production : Jessica Ridderhof

Assistance de production : Daniela Schwabe, Gordon Schirmer (Allemagne)

Recherche Wagner : Clem Robyns, Piet De Volder

Étapes de recherche : Annika Serong

Photographie : Koen Broos, Gordon Schirmer

Administrateur [jusqu’en 2021] : Kurt Lannoye

Administratrice [à partir de 2022] : Tine Verhaert

Coordination et production : Maya Van der Brempt

Diffusion : David Bauwens

Communication : Sam Loncke


Production : BERLIN

Coproduction : DE SINGEL / CENTQUATRE-PARIS / Opera Ballet Vlaanderen / VIERNULVIER / C-TAKT / Theaterfestival Boulevard / Berliner Festspiele avec le soutien du Gouvernement flamand, Sabam for Culture et du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge via Flanders Tax Shelter

BERLIN est un artiste associé au NTGent et au CENTQUATRE-PARIS.

Remerciements : Linnen Berlin / Xaveriuscollege / Zaal Billy / Corso / Klara / Oderberger Hotel / De Munt – La Monnaie / Cornelius Puschke / Lisa Homburger / Jill Barnes / Aino El Sohl / Natasha Padabed / Max-Philip Aschenbrenner / Carena Schlewitt / Het Nieuwstedelijk / Myriam De Clopper / Barbara Raes / Dirk Rochtus / Anneleen Hermans / Mark Reybrouck / Karen Vermeiren / Guido Spruyt / Hannes D'Hoine / Niels Kloet / Roel Gelderland / Mark Dedecker / Eric Mostert/VMOO / Cees Vossen



mardi 16 avril 2024

GOUNOUJ de Léo Lérus à Pôle Sud: Le son est dans le corps ou le corps est dans le son ? Mais où est la grenouille ?

Sur la scène de Pôle Sud, au début du spectacle Gounouj de Léo Léris, la lumière est rare, et l'on devine un corps de femme, en short noir, bouger doucement, ondulant du bassin, du tronc, des jambes, en fond de scène. De temps en temps des bruitages, frappes, chocs et bruits qui ressemblent à des bruissements d'ailes d'oiseaux, mais des ailes qui seraient de bois sec, émergent du silence. 


Gounouj - Léo Lérus - Photo: Philippe Virapin


Ces sons semblent émis par le corps même de la danseuse en toute synchronicité, ses pas par exemple semblent quelquefois faire percussion. Une autre silhouette se découpe, immobile d'abord, plus en avant d'elle. un homme qui, lui aussi, se met à bouger. Longue alternance entre silence et bruissements, immobilité ou ondulation et, doucement, des mouvemetns qui se multiplient, esquissent presque des pas de danses traditionnelles, en avant, en arrière. 


Gounouj - Léo Lérus - Photo: Philippe Virapin


Un troisième danseur arrive, les mouvements se font plus liés, la musique s'étale par nappes, le trio forme des figures en alternance, traversant à chaque fois le lien entre les deux autres, se positionnant sur les pointes d'un triangle mouvant. Les danseurs et la danseuse se plient, ondulent, lèvent les pieds, frappent le sol et font des traversées. La danse se fait par soubresauts, les interprètes tournoyant, quelquefois en mouvements hachés en relation étroite avec la musique, conçue elle aussi par le chorégraphe Léo Léris. Une quatrième interprète arrive aussi, occupant l'espace en traversées saccadées, un peu plus douces, puis, dans une brume de fumée sous le feux doux et chaud des projecteurs du côté droit de la scène qui la baignent d'une chaleur contrastée, elle longe ce mur de lumière.

 

Gounouj - Léo Lérus - Photo: Philippe Virapin


Les quatre interprètes se relayent pour des solos, duos, trios et quatuors dansés dans des styles s'ancrant autant dans les danse traditionnelles de Guadeloupe que dans les influences de la danse Gage d'Ohad Naharin. Sur scène, le résultat est merveilleux et les danseurs partent dans une monté qui suit la courbe de la musique. Puis des notes de guitare viennent adoucir l'ambiance et calmer le jeu. 


Gounouj - Léo Lérus - Photo: Philippe Virapin


La tension redescend, les mouvements se calment, se refont plus sporadiques, tout comme la musique qui laisse repasser la silence dans un crépuscule de bruitages et l'on se sent transporté à nouveau dans une nature sauvage empli de crissements et de frottements, de battements qui s'éteignent peu à peu dans un silence revenu et la nuit tombée. Un beau voyage dans l'espace et le temps, porté par une danse enveloppante.


La Fleur du Dimanche


Gounouj


Pôle Sud CNDC - Strasbourg - 16 et 17 avril 2024



Chorégraphie : Léo Lérus en collaboration avec les danseurs

Danseurs : Robert Cornejo, Arnaud Bacharach, Andréa Moufounda, Johana Maledon 

Assistante chorégraphique : Asha Thomas

Concept musical : Léo Lérus

Composition musicale et création dispositif interactif sonore : Denis Guivarc’h, Gilbert Nouno, Arnaud Bacharach

Percussionniste enregistré : Arnaud Dolmen

Création lumière, direction technique : Chloé Bouju

Costumes : Bénédicte Blaison



Production : Compagnie Zimarèl / Léo Lérus
Diffusion : La Magnanerie
Coproduction : VIADANSE – Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté à Belfort / La Filature, Scène nationale de Mulhouse / CCN – Ballet de l’Opéra national du Rhin dans le cadre du dispositif accueil studio 2023 / POLE-SUD Centre de Développement Chorégraphique National, Strasbourg / CNDC Angers / L’Artchipel scène nationale de Guadeloupe / TROIS-CL Luxembourg / Dispositif Récif – Karukera Ballet
Avec la collaboration de : Moka Production
La Compagnie Zimarèl / Léo Lérus est conventionnée par la DAC Guadeloupe.  
Elle reçoit le soutien du Conseil régional de la Guadeloupe et du Conseil départemental de la Guadeloupe . Elle est accompagnée par le Dispositif Rhizomes.
Léo Lérus est artiste associé à VIADANSE – Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté à Belfort.
Ce projet fait l’objet d’une demande de soutien auprès du Fonds d’aide aux échanges artistiques et culturels (FEAC) et de l’Adami.

jeudi 11 avril 2024

The Köln Concert par Trajal Harrell au Maillon: La musique coule de source

 Le rapport de la danse à la musique ne va pas toujours de soi. Bien sûr, dans la danse classique, la danse séparée de la musique était considérée comme une folie. Dans la musique contemporaine, il y a bien de de la danse sans musique, ou des compositions pour la chorégraphie non musicale, ou même, avec Merce Cunningham, l'utilisation de la musique comme une expression artistique en soi, prenant son propre chemin à côté de la chorégraphie. Il y a eu aussi, et les exemples sont maintenant nombreux, des chorégraphes comme Lisbeth Gruwez ou Anne Teresa de Keersmaeker qui rendent un hommage à des chanteurs comme Bob Dylan ou au jazz de Coltrane (A Love Supreme) en dansant sur un disque fétiche. Pour Trajal Harrell, c'est le "monument" du pianiste de Jazz Keith Jarrett, The Köln Concert - qui s'est vendu à des millions d'exemplaires, le rendant l'album de jazz et celui de piano le plus vendu dans le monde - qu'il présente. Mais auparavant il nous offre quelques chansons de la divine Joni Mitchell dans une belle variation de styles. 


The Köln Concert - Trajal Harrell - Photo: Reto Schmid


Il nous accueille debout sur le bord de la scène et glisse insensiblement dans le spectacle en laissant la salle éclairée, se laissant imprégner par la musique, l'intégrant dans son corps et la projetant sur le public en généreuses brassées. Sa danse est effectivement généreuse, hospitalière, bienveillante, magnanime. Sur scène, sept tabourets de piano sont rangés sur deux files et attendent les sept danseurs (dont lui). 


The Köln Concert - Trajal Harrell - Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble - Photo: Reto Schmid


Ceux-ci, après son introduction vont rentrer sur scène au fur et à mesure, s'installant sur ces tabourets, bougeant du buste en toute liberté dans un même balancement sur ces quelques chansons plutôt tendance folk ou blues, dont la première, My old man, donne le ton .

My old man, he's a singer in the park
He's a walker in the rain
He's a dancer in the dark
We don't need no piece of paper from the city hall
Keeping us tied and true no, my old man
Keeping away my blues
He's my sunshine in the morning
He's my fireworks at the end of the day
He's the warmest chord I ever heard
Play that warm chord, play and stay, baby


The Köln Concert - Trajal Harrell - Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble - Photo: Reto Schmid


C'est d'ailleurs presque dans le noir, tout au fond de la scène qu'avec la dernière chanson, plus sombre, plus grave (aussi par la voix de Joni Mitchell) que démarre un très beau défilé de voguing du plus bel effet qu'il nous offre en feu d'artifice.


The Köln Concert - Trajal Harrell - Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble - Photo: Reto Schmid



Puis c'est par un discret déplacement en arc de cercle de ces tabourets, comme pour en signifier l'intimité et la solidarité augmentée qu'il vont, sur la pièce de Keith Jarrett, interpréter chacun à leur manière, dans leur style et leur corps, leur culture, ce lent et long surgissement de musique. 


The Köln Concert - Trajal Harrell - Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble - Photo: Reto Schmid


Songhghay Toldon dans sa part rebelle, ses cheveux en jaillissement généreux, tout comme New Kid, toute aussi dynamique, ses longues tresses doublant des bras agiles. Rob Fordeyn dans son élégance surannée qui semble glisser dans l'espace. Ondrej Vidlar plus ramassé, plus en force intérieure et Thibault Lac dans ses déséquilibres, sa démarche chaloupée sans oublier la forte présence dans sa discrétion de Maria Ferreira Silva dont le regard sombre hante le plateau. 


The Köln Concert - Trajal Harrell - Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble - Photo: Reto Schmid


Et bien sûr, Trajal Harrel dans une délicate présence au service du piano de son maître. Ce sera une vraie immersion dans la musique, une intériorisation des rythmes, élans, improvisations, déroulés, retours, lancées et dépliés des airs que le pianiste inspiré amorce, déjoue et détourne pour partir dans une jubilation finale qui emplit tous les danseurs de cette musique fabuleuse. Un magnifique spectacle, une soirée mémorable.


La Fleur du Dimanche


The Köln Concert

Au Maillon - Strasbourg - du 10 au 12 avril 2024


Mise en scène, chorégraphie, scénographie, bande son et costumes : Trajal Harrell
Avec : New Kyd, Maria Ferreira Silva, Trajal Harrell, Rob Fordeyn, Thibault Lac, Songhay Toldon, Ondrej Vidlar 
Musique : Keith Jarrett, Joni Mitchell
Création lumières : Sylvain Rausa
Dramaturgie : Katinka Deecke
Développement des publics : Mathis Neuhaus
Pédagogue de théâtre : Manuela Runge
Assistance production : Camille Roduit, Maja Renn
Assistance scénographie : Ann-Kathrin Bernstetter, Natascha Leonie Simons
Assistance costume : Ulf Brauner, Miriam Schliehe
Régie générale : Michael Durrer
Équipe technique itinérante : Pablo Weber, Petra Kenneth, Sara Mathiasson, Stephan Wöhrmann
Gestion des tournées et relations internationales : Björn Pätz, ART HAPPENS
Production : Schauspielhaus Zürich
Accueilli à Strasbourg avec le soutien de Pro Helvetia, Fondation suisse pour la Culture


dimanche 7 avril 2024

Cosmos de Maëlle Poésy au TNS: Un quantique magique pour aller à l'assaut de l'espace et du temps

Le théâtre est un lieu d'enchantement où les choses réelles peuvent advenir comme par magie. C'est aussi le lieu des contes épiques, des aventures extraordinaires; des destinées fabuleuses. La pièce Cosmos que Maëlle Poésy a conçue et mise en scène avec un texte de Kevin Keiss et qui nous parle de l'espace, du temps, de la vie et sa fragilité convoque tous ces ingrédients pour nous transporter et nous rendre attentif à ces sujets sans pesanteur. 


Cosmos - Maëlle Poésy - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le récit qui n'arrête pas de bifurquer pour prendre de nouvelles pistes, toutes plus passionnantes les unes que les autres, la manière de transformer complètement l'espace de la scène, du plateau pour nous surprendre, titiller notre curiosité, ouvrir l'espace en nous faisant écarquiller les yeux,  tout cela et bien plus encore nous emmène dans une saga digne des meilleures superproductions hollywoodiennes. Cela commence par une (Dominique Joannon),  puis une deuxième (Elphège Kongombé Yamalé) astrophysiciennes qui nous expliquent leur passion, l'espace, les galaxies, l'univers quantique ou la vie sur Mars ou dans les environnements hostiles, les organismes extrêmophiles, qui arrivent à nous pointer du doigt les univers courbes et l'échelle temporelle de l'univers, une éternité par rapport à une pièce de théâtre. 


Cosmos - Maëlle Poésy - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cela continue par un coup de théâtre où les murs s'ouvrent pour nous amener sur Mars - ou la Lune dans une double perspective par la magie de la scénographie. Le voyage dans le Cosmos est devant nous, sur le plateau, qui par la poésie de la mise en scène nous emporte en apesanteur à la conquête de tous les espaces qui s'ouvrent au fur et à mesure devant nous. Nous découvrons, comme dans un film d'aventure, cette folle course vers l'espace, la Lune et Mars le programme Mercury Seven - les sept Mercury (dont Alan Sheppard, le premier américain dans l'espace également celui qui a marché sur la Lune en 1971 ou John Glenn qui a effectue la première orbite autour de la terre et fut, après une carrière de sénateur, le plus vieil astronaute, à 77 ans en 1998 dans la navette Discovery.

 

Cosmos - Maëlle Poésy - Photo: Jean-Louis Fernandez


Nous comprenons la course éperdue que se font Russes et Américains sur cet enjeu, également via des images d'archives qui nous montrent le président Kennedy. Mais nous allons surtout découvrir les aspects misogynes de ce programme américain via les personnages de trois femmes du programme Mercury 13 qui auraient été capables d'aller dans l'espace - elles ont passé les même tests que les hommes avec succès mais n'avaient pas le droit de s'entrainer. 


Cosmos - Maëlle Poésy - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce seront trois autres personnages Jane (Caroline Arrouas), Wally (Liza Lappert) et Jerrie (Mathilde-Edith Mennetrier) qui vont nous décrire dans le détail avec force péripéties les rebondissements de leur combat et da la reconnaissance du juste droit des femmes dans cet univers uniquement masculin (les Russes étaient, comme avec Gagarine, en avance).  Là aussi, l'imagination, les changements de style de narration, le spectaculaire et l'humour vont nous embarquer avec bonheur dans les multiples péripéties de ce trio féministe dont le sommet sera littéralement atteint par Wally qui se verra offrir, à 82 ans un vol dans l'espace sur Blue-Origin - juste vengeance pour le groupe (ou coup de pub pour Jeff Bezos). 


Cosmos - Maëlle Poésy - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les cinq actrices sont très convaincantes chacune dans leur rôle, et même les deux qui sont plutôt circassiennes (Liza Lappert et Dominique Joannon) et elles incarnent les personnages que ce soit en scaphandre ou en robe et également dans les séquences chorégraphiées par Leïla Ka. Et l'on remercie cette équipe majoritairement féminine d'avoir su nous rendre sensible à ces enjeux tout en nous faisant prendre conscience de la place que peuvent prendre les femmes dans la société (pas seulement à la cuisine et à l'éducation des enfants (comme le pensait, entre autres Lyndon B. Johnson) et à notre (petite) place dans l'Univers.


La Fleur du Dimanche



Cosmos


Au TNS du 3 au 7 avril 2024

Texte
Kevin Keiss
en collaboration avec
Maëlle Poésy
Conception et mise en scène
Maëlle Poésy 
Avec
Caroline Arrouas - Jane
Dominique Joannon - Domi, astrophysicienne
Elphège Kongombé Yamalé - Elphège, astobiologiste
Liza Lapert - Wally
Mathilde-Édith Mennetrier - Jerrie
et la participation de
Kourou et Kevin Keiss
Dramaturgie
Kevin Keiss 
Scénographie
Hélène Jourdan 
Lumière
Mathilde Chamoux 
Vidéo
Quentin Vigier 
Costumes
Camille Vallat 
Son
Samuel Favart-Mikcha 
Chorégraphie
Leïla Ka
Conception costumes d’astronautes
Amélie Loisy, Julia Morlot
avec l’aide de Florence Jeunet, Zazie Passajou, Laurence Rossignol, Annabelle Santos, Mélody Gerbet (stagiaire)
Assistanat à la mise en scène
Joséphine Supe
Régie générale de création
Kourou
Régies générale et lumière
Julien Poupon en alternance avec Mathilde Chamoux
Régie son
Samuel Babouillard en alternance avec Samuel Favart Michka
Régie plateau
Geoffroy Cloix
Régie vidéo
Eve Liot
Construction du décor
Eclectik Scéno
La conception technique du décor a été réalisée dans une démarche de durabilité en favorisant le réemploi d’éléments structurels
Production Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national
Coproduction Compagnie Crossroad, L’Azimut - Anthony, Châtenay Malabry - Pôle National Cirque en Ile-de-France, ThéâtredelaCité - Centre dramatique national de Toulouse, Le théâtre de Saint-Nazaire - Scène nationale
Avec le soutien du Théâtre Public de Montreuil - Centre dramatique national, Théâtre de la Tempête, Théâtre Gérard Philipe – Centre dramatique national, et du FONPEPS


mercredi 27 mars 2024

Les Fantasticks, une comédie musicale qui prend des airs très colorés

 Les Fantasticks sont arrivés à Strasbourg. Curieusement cette comédie musicale écrite par Tom Jones, non pas le chanteur mais le librettiste Thomas Collins „Tom“ Jones, sur une musique de Harvey Schmidt a eu beaucoup  de succès à Brodway n'avait jamais été jouée à Strasbourg. Elle a été jouée sans interruption pendant 17162 représentations - un record depuis sa création le 2 mai 1960 au Sullivan Street Playhouse à Brodway et a vu plus de 11.00 productions dans 3.000 villes. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


C'est donc une production inédite à l'Opéra National du Rhin, en coréalisation avec la Comédie de Colmar, grâce aussi à une nouvelle traduction du texte par le directeur de l'Opéra Alain Perroux qui l'adapte, on le verra, à la culture française. Elle avait été créée pour de petites salles avec un décor réduit et un accompagnement musical qui se recentre sur un piano et une harpe (la harpiste faisant quelques percussions). Et la distribution se limite à cinq chanteurs et trois comédiens. Mais c'est amplement suffisant pour le sujet, où l'on assiste en quelque sorte à un roman d'apprentissage - Bildungsroman -  où un jeune homme de dix-neuf ans qui vit avec sa mère, découvre en même temps l'amour avec sa voisine qui en a seize et vit avec son père  et la réalité du monde extérieur. Tout cela narré par une personnage haut en couleurs, le narrateur-chanteur-voleur qui en quelque sorte tire les ficelles de l'intrigue. C'est lui qui après une mise en place volontairement un peu brouillonne va nous chanter la chanson la plus célèbre "Try to remember" (que chantait en français Nana Mouscouri - Au coeur de septembre, devenue "Souvenir tendre" dans cette version), nous situant directement dans l'atmosphère de la comédie: de la nostalgie, du romantisme, de la tendresse, des sentiments. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


C'est Bruno Khouri (que nous avions déjà pu apprécier dans Danser Schubert) de l'Opéra Studio, avec une belle voix de ténor basse qui assure autant au chant que dans la narration mais également dans le jeu d'acteur - il interprète El Gallo, un personnage haut en couleur, en quelque sorte le grand ordonnateur des événements.  La jeune fille autour de laquelle tout - et toue le monde tourne, c'est Luisa interprétée par Ana Escudero, à la taille du rôle et dont la voix a une belle clarté dans les aigus. Pour elle le rouge est mis et elle affole tout le monde avec ses premiers émois. Son père, tout vert, qui adore arroser ses plantes ressemble à un personnage de bande dessinée avec ses lunettes rondes et son air ébahi et sa voix de baryton-basse assure par sa voix son chant et sa diction sonore (très bon Michal Karski). Son jeu de complicité et de chamaillerie avec sa voisine Mme Hucklebee, jaune comme l'abeille fait le miel de la douceur de la pièce. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck



D'ailleurs Mme Hucklebee (Bernadette Johns, qui était également dans Danser Schubert) avec son visage souriant et enjoué et ses yeux bleus lumineux éclairent la scène et les déroulement de la pièce (sauf à un moment où elle n'est pas très contente et elle perd la maîtrise du destin. Mais c'est aussi le principe de réalité auquel son fils doit se confronter - il n'a pas subi suffisamment avec la leçon involontaire qu'on lui a fait subir. C'est d'ailleurs ce personnage de Matt (Jean Miannay) qui est le plus nuancé, voire ambivalent, en regard également à sa couleur, le violet. C'est d'ailleurs une très belle inspiration que de prendre ces couleurs franches et colorées pour les personnages principaux qui égayent la scène, avec comme décor les deux serres remplies de plantes vertes dont s'occupent les parents. Les autres acteurs étant plus sur les tons noirs et gris, comme le personnage qui joue et symbolise le mur, muet mais qui a quand même des oreilles. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


En dehors de ces couleurs, la pièce est également égayée par des scènes qui vont chercher du côté de la Commedia del'Arte que ce soient les scènes de combat et d'enlèvement ou encore les intermèdes, comme dans le théâtre de Shakespeare où l'on bascule dans du théâtre dans le théâtre. Et justement on retrouve à la fois le maître du théâtre élisabéthain mais aussi le Cid ou Cyrano et d'autres encore qui apportent des respirations. Et cela avec la troupe de jeune comédiens, Yan del Puppo et Gulliver Hecq, et Quentin Ehret, "le muet", qui fait le mur et dont le jeu et la présence et la gestuelle sont assez impressionnantes.  Cela donne un spectacle enlevé et enjoué, avec un bel équilibre entre scènes tendres et sentimentales, d'autres plus enlevées ou comiques, airs plus ou moins connus mais en tout cas très bien chantés. Le tout dans une mise en scène inventive et sans faiblesse deMyriam Marzouki, des décors de Margaux Folléa ,des costumes de Laure Mahéo et une esthétique très joyeuse et pimpante. Sans oublier la "grand orchestre piano - harpe avec le duo (ce soir là) de Laurihanh Nguyen à la harpe et Hugo Mathieu au piano. Une fabuleuses soirée !


La Fleur du Dimanche

  

mardi 26 mars 2024

Slowly, Slowly... Until the sun comes up d'Ivana Müller: Tendres rêves en plis et replis

Le spectacle Slowly, Slowly... Until the sun comes up d'Ivana Müller présenté trois soirs au Maillon dans le cadre du Temps Fort Langues Vivantes (D)ecrire le monde, apporte une autre facette à cette re-lecture de la réalité et à sa compréhension. Nous avons eu l'exemple avec Les Forces Vives, d'après Simone de Beauvoir une lecture à travers less pensées et mémoires de la philosophe écrivaine féministe et, avec 10.000 Gestes  de Boris Charmatz, l'aspect du langage corporel et de sa richesse. Avec cette pièce qui navigue entre théâtre et danse, nous entrons dans un univers touchant l'imaginaire, le fantastique presque, le rêve. Le rêve effectivement est le moteur et le sujet central de la pièce. 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Une fois entrés dans l'espace de jeu qui ressemble à un ring ou un dojo, ou encore une salle de yoga, installés en carré autour de la scène, en chaussettes (ces chaussettes qui surgiront de manière humoristique dans un des rêves), nous verrons dans un premier temps les trois interprètes étaler, lisser, froisser ce tapis de sol en tissu blanc cassé puis y inscrire des plis, de minuscules chaines de montagnes qui s'inscrivent au sol et les raplanir. Pendant cette activité relaxante, les trois interprètes commencent à raconter à tour de rôle des rêves qui dépassent la réalité. Nous nous retrouvons dans une séance d'échanges surréaliste, véritable joute oratoire où chacun des trois interprètes, Julien Gallée-Ferré, Clémence Gaillard et Julien Lacroix avec un art maîtrisé du conte et du suspense des aventures plus folles ou pus drôles les unes que les autres où il est question de corps mous ou qui sont omniprésents dans l'environnement, ou d'une substance qui emplit le corps ou encore d'une bouche remplie d'enfants qui font du tobogan sur la langue. Il y a des rêves d'automne ou de février qui veut se placer ailleurs sur la calendrier, ou encore d'une vache qui regardait le comédien et qui lui parle dans une langue étrangère qu'il ne comprend pas (de l'espagnol ?). 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Alors que la narrations est souvent douce, calme, rassurante, la parole rebondit entre les trois protagonistes, de brèves interjections ou interventions donnent le rythme ou apportent une touche d'étonnement ou d'humour au récit. Pendant ce temps, les trois complices ont commencé à extraire de dessous le tapis de sol des bouts de tissus noirs, bleus, gris, verts en différentes matières qu'ils étalent au sol, qu'ils déplacent et dont ils s'entourent le corps ou la tête ou dont ils se remplissent le pantalon. A un moment certains tissus deviennent des oriflammes dans une chorégraphie festive. Les récits de rêves nous plongent dans un univers mystérieux, quelquefois étranges et inquiétants, ou surprenants,  surtout quand pour un rêve, la voix de Clémence Gaillard mue en homme ou en enfant au moment où elle est elle-même homme ou petite file dans son rêve. Les spectateurs ne sont pas laissés sur le bord de la route dans ces divagations, ils sont même impliqués ou sollicités, inclus quelquefois et la réalité avec ses problématiques (liberté, féminisme, écologie,..) émerge de temps en temps dans le rêve narrés ou les commentaires que les autres en font. Et vers la fin ils sont embarqués dans l'océan des songes. 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Le voyage a été doux et étonnant, la séance réparatrice et revigorante, positive et énergisante et nous repartons de bon train dans la nuit avec un plein d'énergies positives. Une cure à recommander comme remède universel.


La Fleur du Dimanche


Until the sun comes up


Au Maillon du 26 au 28 mars 2024


Conception, texte, mise en scène et chorégraphie : Ivana Müller
En collaboration avec Alix Boillot, Olivier Brichet, Julien Gallée-Ferré, Clémence Galliard, Fanny Lacour, Julien Lacroix
Avec Julien Gallée-Ferré, Clémence Galliard, Julien Lacroix
Scénographie en collaboration avec : Alix Boillot
Création sonore : Olivier Brichet
Création lumières et régie générale : Fanny Lacour
Collaboration artistique et recherche : Sarah van Lamsweerde, Jonas Rutgeerts, Olivia Lucidarme, Nefeli Gioti
Couture de la scénographie : Angélique Redureau, Elsa Rocchetti
Costumes en collaboration avec : Capucine Goin
Production, administration : ORLA (Capucine Goin, Anne Pollock)
Diffusion, production : KUMQUAT | performing arts (Gerco de Vroeg, Laurence Larcher)
Coproduction : Le Pacifique – CDCN Grenoble / CNDC – Angers, Atelier de Paris / CDCN, Ménagerie de verre, Paris, Mille Plateaux / CCN La Rochelle, La Place de la Danse / CDCN Toulouse / Festival d’Automne à Paris
Soutiens : Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France / ministère de la Culture, Spedidam / Adami / Région Île-de-France

vendredi 22 mars 2024

Après la répétition et Persona de Bergman par Ivo van Hove: On arrête le cinéma

 Double soirée à La Filature avec deux films d'Ingmar Bergman Après la Répétition et Persona, adaptés au théâtre par le metteur en scène belge Ivo van Hove, personnalité audacieuse qui bouscule la manière de faire du théâtre ou de l'opéra. En ce qui concerne l'adaptation de ces deux films, ce n'est pas une nouveauté puisqu'il a travaillé sur l'adaptation de films ou de pièces de Visconti, Cassavetes ou Pasolini.


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


C'est avec l'adaptation du film de Bergman de 1984 Après la Répétition que démarre la soirée. La scène se passe dans une relativement petite boite représentant un bureau, contre le mur à jardin un canapé, et une rangée de fauteuils pliants à cour,  une porte dans le mur du fond au centre et à droite une table de travail avec une régie au mur et à gauche un écran sur lequel sont projetées les images filmées par une caméra posée sur un trépied. Le personnage masculin, Henrik Vogler, metteur en scène, est assis depuis l'entrée du public sur le canapé et lit un dossier. Ce bureau semble être sa pièce de répétition et son lieu de vie. Y entre Anna Egerman, jeune comédienne avec qui il travaille et qui cherche un collier qu'elle dit avoir oublié - ou perdu  - ici. 


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


On apprend qu'Anna est une actrice pleine de promesse, même si elle a encore pleine de défauts, et qu'elle joue dans la dernière pièce que Vogler est en train de monter, Le Songe de Strindberg. S'ensuit un long échange en ces deux personnages, en forme à la fois de ballet de séduction mais aussi de travail de mise en confiance du metteur en scène vis-à-vis de l'actrice qui garde quelques doutes sur ses capacités. Y est aussi évoquée la mère d'Anna, très grande comédienne et maîtresse de Vogler en son temps. Celle-ci resurgit comme dans un rêve dans sa plus pitoyable apparence, usée, finie, alcoolisée et voulant absolument faire l'amour avec Vogler pour pouvoir rejouer. 


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger



Les deux comédiennes jouant Mère et fille, Emmanuelle Bercot et Justine Bachelet sont très convaincantes et engagées. Charles Berling semble lui plus survoler avec détachement le spectacle, même lors de son accès de violence prétextant la scène de la table renversée de Tartuffe. Le dévoilement des problématiques de jeu, de création, les relations complexes de mise en scène et de direction d'acteur révélées par Bergman qui en connait un rayon font de cette pièce une très intéressante radiographie de la création et la mise en scène bien rythmée nous réserve quelques surprises et mystères, en particulier les scènes du retour de la mère ou les révélations distillées par Anna sur sa vie intime qui douchent les illusions de Vogler.


Pour la seconde pièce, Persona, nous gardons le même cadre de scène au début, qui à présent représente un semblant de chambre d'hôpital où l'on accède par l'avant à droite. Dans une blancheur clinique, Elisabeth Vogler (interprétée par Emmanuelle Bercot) est allongée nue sur une table (presque de dissection). On arrive à imaginer la souffrance qu'elle doit endurer en la voyant bouger lentement et se recroqueviller sur cette table. Une femme médecin (Mama Prassinos) nous apprend qu'elle ne parle plus - elle s'est arrêtée brusquement au milieu d'une scène d'Electre de Sophocle et est mutique depuis - et qu'une infirmière, Alma (Justine Bachelet) va s'occuper d'elle. La lente transformation d'Elisabeth avec les nombreuses attentions d'Alma pour l'amener à une attitude "normale" retrouvée sont magnifiquement incarnés par Emmanuelle Bercot qui, de corps souffrant se transforme en corps fermé puis corps sensible pour devenir corps parlant, non avec sa voix mais dans les multiples attitudes qui nous font deviner qu'elle est sur la bonne voie, tout en nous laissant toujours attendre cet instant où elle devrait se remettre à parler. Et les rebondissements et surprises ne manquent pas, bien senties et très bien jouées. En particulier l'épisode de la lettre d'Elisabeth qui révèle les confidences d'Alma et ses propres sentiments envers elle, très belle scène de révolte, mais aussi cette tendre et sensuelle évocation d'un souvenir de rencontre fortuite sur une plage avec deux jeunes, intense moment de tension sexuelle très bien racontée de sa voix chaleureuse par Justine Bachelet. 


Persona - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


La scénographie, grandiose nous offre elle aussi quelques surprises, entre autres la transformation de la scène en île, (à l'image de Fårö, île sur laquelle il s'était construit sa maison et il y a tourné le film Persona) et quelques événements météorologiques. Persona serait en quelque sorte, en plus humain, plus sensible, le pendant de Après la répétition, retrouvant plus de simplicité et de fraternité, de solidarité. Cette soirée aura été l'occasion de radiographier à la fois les dessous de la création et les sentiments et les relations en tout genre entre les hommes et les femmes avec une belle palette de nuances.


La Fleur du Dimanche

   


lundi 31 octobre 2011

Le cinéma du Lundi: Mais que fait la Polisse?

Si vous suivez Maïwen tout au long de son film, vous allez aimer la "Polisse". Et vous ne serez pas les seuls, vu la fréquentation des salles... 
Et vous avez raison, parce que ce film, remarquablement réalisé vous montre d'une manière très attachante un aspect méconnu du travail de la police, celui de la Brigade des Mineurs - BDM - pas la mieux connue, ni la plus soutenue, comme en montre ici un extrait:

Bande-annonce de Polisse, de Maïwenn par telerama
Il y a d'autres occasions où leur travail se retrouve un peu bloqué, mais je vous en laisse la découverte.
En tout cas, ce film, rondement mené au niveau du rythme, avec sa palette d'acteurs remarquables qui tous incarnent des personnages très intéressants : Karin Viard - Joeystarr - Marina Foïs - Nicolas Duvauchelle - Emmanuelle Bercot - Frédéric Pierrot - Sandrine Kiberlain - Anthony Delon - Lou Doillon et bien d'autres, le personnage de photographe que Maïwenn se réserve étant le dispensable, est un magnifique film choral. On y découvre - en se rendant compte de certaines limites de situation, ce que l'intégrité d'un enfant - ou la morale - peuvent signifier et surtout comment des enfants peuvent souffrir. Mais sans apitoiement inutile, juste du sentiment que partagent ces hommes et ces femmes qui font leur "boulot" avec coeur, et qui ont eux aussi leur vie. C'est un aspect que Maïwenn a très bien réussi à passer également, les personnes qui sont derrière leur poste et les problèmes personnels que l'on ne put pas oblitérer quand on est avec ses collègues, surtout avec un boulot avec ce niveau de stress et de violence.
Mais on rit et et s'accroche à cette joyeuse bande pendant les plus de deux heures que dure ce film remarquable..


Dans un autre registre de traitement, deux autres visions de la vie quotidienne vus sous l'aspect du fait divers - cependant avec un regard artistique, chacun avec sa caractéristique , Hors Satan de Bruno Dumont avec ses personnages très forts - allez voir la bande annnonce sur le site du film - et Après le Sud premier film de Jean-Jacques Jauffret qui traite de la vie des petites gens confrontées à leur quotidien pas toujours très drôle avec une narration originale:

Après le Sud - Bande annonce VF


Bon Cinéma
La Fleur du dimanche