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jeudi 6 février 2025

Voice Noise de Jan Martens au Maillon: Le silence et les oiseaux, et la voix des femmes

 Nous avions laissé Jan Martens il y a deux ans à Nancy, interprétant lui-même en solo la chorégraphie qu'il avait créée sur la musique d'Elisabeth Chojnacka, une maîtresse femme, dans un spectacle fascinant, et précédemment dans le remuant et éclatant Any attempt will end in crushed bodies and shaterred bones présenté ici même au Maillon avec Pôle Sud en 2022. Avec Voice Noise, également présenté avec Pôle Sud, le registre est différent. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Il est question de femmes et de voix de femmes, des sons qu'elles peuvent exprimer de différentes manières, également par le chant. Mais des chants pas ou peu connus, pas ou peu habituels. Les chansons où les sonorités étant singulières, la chorégraphie le sera aussi, plus inscrite dans les corps que dans les mouvements d'ensemble. Et comme ce sont aussi des voix ténues, intériorisées, la gestuelle sera également dans une certaine retenue, intériorisée.


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Un léger brouillard nous accompagnera pour ce voyage qui commence par une rencontre frontale avec les six danseuses et danseurs immobiles, debout en ligne face à nous et qui vont faire émerger des sons surprenants et variés. D'abord de petits cris, souffles, grondements, claquements de langue, miaulements, ronronnements, cris d'animaux, respirations et onomatopées diverses, langage secret ou caché qui surgissent du silence. Et puis c'est parti pour une série de morceaux de musique, chantés, sifflés, respirés, de diverses origines et tendances, une sélection riche et éclectique. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

On y retrouve autant le blues que la chanson ethnique, un raga indien ou les chants de lutte (voir la version de Bella Ciao chantée à l'origine par les femmes ouvrières pauvres des rizières du Nord de l'Italie et qui est devenue une chanson de lutte contre les féminicides). Il y a aussi cette chanson inuite Surge (déferlement) célébrant le coït ou de très belles chansons anciennes comme Sol lucet dans une magnifique interprétation qui appelle au calme et au voyage intérieur. Il y a aussi les compositions plus expérimentales comme Varisevalehti de Cucina Povera qui donne l'occasion à Zora Westbroek de nous faire une très belle démonstration de mouvements saccadés et robotiques en étroite synchronicité avec la chanson. Pour le blues Sometimes i feel like a motherless child, nous avons droit à la version brute du 78 tour avec le son d'origine. Et d'autres fois, les interprètes reprennent eux-mêmes la bande son si ce n'est le silence même dans une presqu'immobilité . 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Il faut souligner, en plus de la qualité des chansons qui balayent une large palette d'expressions artistiques, du choix des interprètes, à la fois divers et singuliers. En plus de Zora déjà citée, d'Elisha Mercelina qui assume bien son corps et le fait bouger avec grâce, de Mamadou Wagué qui nous offre ses longs, longs bras et jambes et sa démarche chaloupée et instable - et sa magnifique avancée du fond de la scène. La performeuse Courtney May Robinson que nous avions déjà vue dans Any attempt emplit le plateau de sa présence fascinante, Sue-Yeon Youn tout en cassures et en déhanchements, et Pierre Adrien Touret tout en souplesse et en ondulation.  Cette diversité d'origines et de mouvements, Jan Martens la cultive en laissant à chaque interprète des parts de danse solo, auxquelles, quelquefois, les autres, avec leur vocabulaire propre, amènent leur lecture complémentaire. Et quelquefois, rarement d'ailleurs, ce seront des mouvements d'ensemble bien équilibrés. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Les lumières de Jan Fedinger nous installent dans une atmosphère une peu cotonneuse, surtout quand, délassant les douches qui mettent en valeur les corps, il nous installe dans une contre-jour de paysage de mousson en faisant descendre doucement une rampe. 

Nous ressortons de ce spectacle entre découverte et apaisement, comme si nous avions fait un voyage insolite dans un continent méconnu, plein de sensations inédites et surprenantes, une autre expression, plurielle et dérangeante.


La Fleur du Dimanche 


Voice Noise


Au Maillon - avec Pôle Sud CDCN - du 5 au 7 février 2025

Chorégraphie : Jan Martens
Co-création et performance : Elisha Mercelina, Steven Michel, Courtney May Robertson, Mamadou Wagué, Loeka Willems, Sue-Yeon Youn et/ou Pierre Adrien Touret, Zora Westbroek
Musique : 13 pièces musicales créées/chantées par des femmes
liste complète disponible sur www.grip.house
Répetitrices : Zora Westbroek, Naomi Gibson
Création lumière : Jan Fedinger
Création costumes : Sofie Durnez
Scénographie : Joris van Oosterwijk
Régie son : Vincent Philippart, Valentijn Weyn, Jo Heijens
Coaching vocal : Ine Claes, Maxime Montjotin
Réalisation costumes et scénographie : Théâtre de Liège
Stage : Malick Cissé, Sien Wils
Conseils artistiques : Marc Vanrunxt, Rudi Meulemans et Femke Gyselinck
Trailer et teasers : Stanislav Dobák
Graphisme : Nick Mattan
Techniciens de tournée : Elke Verachtert, Valentijn Weyn, Vincent Philippart
Production : GRIP (Hanne Doms, Anneleen Hermans, Rudi Meulemans, Lize Meynaerts, Klaartje Oerlemans, Jennifer Piasecki, Sylvie Svanberg, Ruud Van Moorleghem, Nele Verreyken)
Diffusion internationale : A Propic – Line Rousseau, Marion Gauvent
Coproduction : La Comédie de Clermont-Ferrand, Maison de la Danse de Lyon – Pôle européen de production, DE SINGEL international arts center, Théâtre de Liège, Julidans Amsterdam, Le Manège - Scène Nationale de Reims, Romaeuropa festival, DDD – Festival Dias da Dança – Teatro Rivoli - Porto, Le Carreau, Scène Nationale de Forbach, Charleroi danse – centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles, Festspielhaus St-Pölten, Tanzhaus nrw Düsseldorf, Théâtre de la Ville – Paris, Festival d’Automne à Paris, Équinoxe - Scène Nationale de Châteauroux, Theater Rotterdam, Perpodium
Résidences : La Comédie de Clermont-Ferrand, DE SINGEL, Charleroi danse – Centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles
Soutien financier : Gouvernement Flamand, Tax Shelter du gouvernement fédérale Belge par BNPPFFF


jeudi 18 avril 2024

The Making of Berlin d'Yves Degryse au Maillon: Peut-on réaliser ses rêves les plus fous ?

Avec The Making of Berlin le groupe de théâtre Berlin clôt son cycle Holocène avec des pièces qui dressent le portrait de villes comme Moscou, Bonanza ou Tchernobyl (qui a été montré au Maillon en 2017). Le nom de la troupe étant Berlin, c'est bien la preuve que cette ville les intéresse au plus haut point avec sa culture, son histoire et les questionnements qu'elle inspire. Et la forme de chaque spectacle étant réinventée selon chaque sujet, celle de The Making of Berlin va surprendre, autant dans sa forme que dans son déroulement. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Nous nous trouvons au départ face à un film, avec en introduction un travelling en drone au dessus de la ville qui arrive à l'intérieur d'un bâtiment industriel, après passage de fenêtre et "ouverture de rideau", en l'occurrence une porte vitrée, tout à côté d'un personnage debout dans un grand espace. L'occasion, en clin d'oeil, de la reprise, immédiatement, à une autre heure, avec une autre ambiance lumineuse, du même plan, sous prétexte que l'équipe technique était dans la champ du premier. Le ton est donné, nous sommes au cinéma mais nous sommes également introduits dans la cuisine du tournage. C'est d'ailleurs ce qui va se dérouler dans un premier temps. Le film montre concrètement le making of réalisé par Fien Leysen de la pièce que nous voyons et dont nous allons suivre les péripéties et rebondissements. Dans une incroyable mise en abime, nous assistons à la création de ce projet, à savoir la recréation d'un concert qui aurait dû avoir lieu à Berlin juste avant la fin de la guerre en 1945: la diffusion en direct à la radio de La marche de Siegfried du Crépuscule des Dieux de Wagner à partir de caves et bunkers répartis dans Berlin. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Et, tandis que nous suivons la production et le montage du projet, nous nous familiarisons avec le témoin et l'acteur principal de ce projet, Friedrich Mohr qui était régisseur de l'Orchestre Philharmonique de Berlin de 1943 à 1945. L'occasion de se pencher sur cette période, d'être confronté aux dilemmes d'engagement et de prise de position face au pouvoir nazi, en particulier quand un violoniste juif également son ami, est renvoyé de l'orchestre. L'occasion aussi de se rendre compte jusqu'où peut mener un rêve démesuré, tel que voulu par Speer et dont Mohr reprend en quelque sorte le flambeau. Et que la troupe Berlin mène à son terme pour notre plus grand bonheur. Et qu'Yves Degryse et son équipe, contre vents et marées, pilote entre moments d'enthousiasme et douches froides. Egalement en résolvant toutes les questions de financement (à noter la scène - assez humoristique - du refus de cofinancer un projet qui n'est pas une fiction de la part du Philharmonique de Berlin), mais aussi les aspects techniques et les aléas liés à l'humain. Et là aussi nous sommes confrontés aux mystères de l'âme humaine et de ses motivations, aux silences ou aux distorsions de la réalité. Au point que nous basculons dans un thriller psychologique agrémenté de questions éthiques. Et nous nous retrouvons aussi à douter de la réalité. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


Le dispositif scénique participe du sens que prend la narration, passant de cet écran de cinéma qui nous emmène dans le récit, mais nous basculant, au bout d'un certain temp, dans une réalité double voire triple avec un double écran. Dévoilant aussi le/la corniste qui accompagne la musique du film, tout comme le plateau technique avec les banc-titres qui sont intégrés en direct dans les images et la partie technique du mixage. Pour aboutir a cette reconstitution du concert éclaté en sept écrans, un grand moment d'émotion. 


The making of Berlin - Berlin - Photo: Koen Broos


En définitive, ce spectacle est à la fois la réflexion, en même temps que la démonstration, dans une magnifique métaphore, de ce que peut être, sous ses meilleurs aspects, de la création artistique. Et il nous interroge aussi sur les limites et la morale. Pour ce cas, c'est une très belle réussite.


La Fleur du Dimanche   


The Making of Berlin


Au Maillon - Strasbourg - du 17 au 19 avril 2024

Au 104 - Paris - du 23 avril au 5 mai 2024


Mise en scène : Yves Degryse

Avec (sur scène à Strasbourg) : Fien Leysen, Koen Goossens, Rozanne Descheemaeker (corniste)

Avec (dans le film) : Michael Becker, Werner Buchholz, Marek Burák, Yves Degryse, Farnaz Emamverdi, Caroline Große, Claire Hoofwijk, Eva Knapen, Kurt Lannoye, Stefan Lennert, Sam Loncke, Eveline Martens, Friedrich Mohr, Chantal Pattyn, Alejo Pérez, Marvyn Pettina, Jessica Ridderhof, Jane Seynaeve, Manu Siebens, Lise Thomas, Krijn Thijs, Alisa Tomina, Christophe De Tremerie, Alejandro Urrutia, Jan Vandenhouwe, Martin Wuttke et le Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen

Vidéo et montage : Geert De Vleesschauwer, Fien Leysen, Yves Degryse

Stage montage : Maria Feenstra

Prises de vue en drones : Yorick Leusink, Solon Lutz

Visuels en arrière-scène : Fien Leysen

Scénographie : Manu Siebens

Construction décor : Manu Siebens, Ina Peeters, Rex Tee, Joris Festjens

Conception et construction : Jessica Ridderhof

Décor film : Klaartje Vermeulen, Ruth Lodder, Ina Peeters

Composition musicale et mixage : Peter Van Laerhoven

Musique live : Rozanne Descheemaeker

Musique film : Peter Van Laerhoven, Tim Coenen, Symfonisch Orkest Opera Ballet Vlaanderen dirigé par Alejo Pérez

Mixage orchestre : Maarten Buyl

Conception sonore et mixage : Arnold Bastiaanse

Enregistrements sonores : Bas de Caluwé, Maarten Moesen, Bart Vandebril

Traduction et surtitrage : Dorien Beckers, Maria Feenstra, Annika Serong, Nadine Malfait, Isabelle Grynberg, Fien Leysen

Coordination technique : Marjolein Demey, Manu Siebens, Geert De Vleesschauwer

En charge de production : Jessica Ridderhof

Assistance de production : Daniela Schwabe, Gordon Schirmer (Allemagne)

Recherche Wagner : Clem Robyns, Piet De Volder

Étapes de recherche : Annika Serong

Photographie : Koen Broos, Gordon Schirmer

Administrateur [jusqu’en 2021] : Kurt Lannoye

Administratrice [à partir de 2022] : Tine Verhaert

Coordination et production : Maya Van der Brempt

Diffusion : David Bauwens

Communication : Sam Loncke


Production : BERLIN

Coproduction : DE SINGEL / CENTQUATRE-PARIS / Opera Ballet Vlaanderen / VIERNULVIER / C-TAKT / Theaterfestival Boulevard / Berliner Festspiele avec le soutien du Gouvernement flamand, Sabam for Culture et du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge via Flanders Tax Shelter

BERLIN est un artiste associé au NTGent et au CENTQUATRE-PARIS.

Remerciements : Linnen Berlin / Xaveriuscollege / Zaal Billy / Corso / Klara / Oderberger Hotel / De Munt – La Monnaie / Cornelius Puschke / Lisa Homburger / Jill Barnes / Aino El Sohl / Natasha Padabed / Max-Philip Aschenbrenner / Carena Schlewitt / Het Nieuwstedelijk / Myriam De Clopper / Barbara Raes / Dirk Rochtus / Anneleen Hermans / Mark Reybrouck / Karen Vermeiren / Guido Spruyt / Hannes D'Hoine / Niels Kloet / Roel Gelderland / Mark Dedecker / Eric Mostert/VMOO / Cees Vossen



jeudi 21 mars 2024

10000 Gestes de Boris Charmatz au Maillon : Les interprètes comptent sur nous

C'est sur le grand plateau du Maillon que nous avons le plaisir d'assister à la présentation, avec Pôle Sud CDCN su spectacle 10000 Gestes de Boris Charmatz qu'il avait créé en 2017 à Berlin. 

Pour commencer, une danseuse habillée de rouge se retrouve seule sur un immense plateau - même l'arrière de la scène est ouverte, le plateau est nu et la danseuse occupe tout l'espace en faisant des variations de gestes avec une agilité époustouflante. Elle est d'une souplesse remarquable et ses gestes sont gracieux. Ce n'est bien sûr pas de la danse classique mais cela s'en approche même si on se rend compte que l'enchaînement de ses gestes glisse de l'un à un autre sans cesse. A un moment elle se met à compter et elle est déjà à 2184... Beau score! Puis elle quitte le plateau. 


Boris Charmatz - 10000 Gestes - Photo: Gianmarco Bresadola


C'est là que surgissent dix-huit autres danseurs sortis de tous les coins. Il y en a trois vêtus d'une combinaison noire, même la tête est couverte, deux sont en jeans, torses nus, d'autres en justaucorps ou en costumes et sept ne portent que des slips et une femme, noire en bikini.  Une vraie diversité de morphologies et de typologies de gestuelle qui se répand et s'épanche sur la plateau. Et c'est parti pour une profusion de mouvements, de déplacements et d'attitudes, de frôlements et de rencontres soutenus par le Requiem de Mozart dirigé par Herbert von Karajan. Tout ce beau monde va courir, sauter de toutes les manières - en hauteur, en longueur, pieds lancés, sauter l'un au dessus de l'autre, se jeter par terre ou l'un contre l'autre, se porter, se soutenir, s'esquiver, tourner, faire des saltos, des pirouettes, des sauts acrobatiques ou en hauteur, des élancés, courir comme un lapin ou comme un vase grec, courir en traînant la main part terre. 


Boris Charmatz - 10000 Gestes - Photo: Gianmarco Bresadola


Une belle agitation, chacun et chacune à sa manière. Ca se calme un moment, et puis cela repart, tous ensemble, on expérimente toutes sortes de chutes, on se retrouve à terre et là c'est la fête aux pieds, que se frottent, se grattent, se font mordre dans différentes positions. Puis on passe par le mime et les mimiques, variations d'expressions du visage, jeux dangereux - dégoupiller et lancer une grenade par exemple. Puis ils se mettent à tourner tous ensemble, des voix s'élèvent des cris, désespérés puis tous se retrouvent à terre, dans un joyeux bordel, une vraie cour des miracles, une agitation bruyante et grouillante. 


Boris Charmatz - 10000 Gestes - Photo: Gianmarco Bresadola


Ensuite, insensiblement, le volume sonore baisse, l'agitation aussi, la musique et la lumière se réduisent ostensiblement jusqu'à arriver au silence complet. Quelques tableaux vivants se mettent en place et se transforment, une respiration s'installe. Et ça repart pour un tour, progressivement un décompte émerge vers les 7800, ponctue les déplacements, la formations de groupes en formes changeantes qui imperceptiblement se retrouvent en bord de plateau quand tout à coup la horde quitte la scène pour envahir la salle, se dirige vers les spectateurs et les implique en montant en vague vers le haut des gradins. Il n'y a plus personne sur la scène, un énorme projecteur en fond de scène comme un énorme phare de voiture éclaire la salle, le public qui devient décor, cobaye et participant. 


Boris Charmatz - 10000 Gestes - Photo: Gianmarco Bresadola


Vers les 8940, le décompte s'arrête, les interprètes réintègrent le plateau, se retrouvent en positions zen par terre, s'élèvent, se remettent à courir, respirent, puis font de discrets et délicats gestes presqu'imperceptibles, puis, très discrètement dans une lumière qui à nouveau baisse, peu à peu les interprètes quittent le plateau, il en reste quelques-uns sur le côté, un au centre en avant de la scène, qui la quitte lui aussi, nous laissant avec le Requiem qui joue ses dernières notes dans la pénombre. Silence. Puis, un à un chacun des interprètes salue avant le salut collectif final. Le compte est bon. Au total, cette addition de gestes, d'unités individuelles a un effet multiplicateur sur le résultat final qui nous soustrait de l'ennui en nous obligeant à multiplier les points de vues sur l'ensemble. Et à augmenter la puissance de la somme de ces petits gestes individuels dans une conjugaison de plaisir total.


La Fleur du Dimanche  


10000 Gestes 

Au Maillon - présenté par Pôle Sud - le 20 et 21 mars 2024


Interprétation :

avec en alternance Or Avishay, Régis Badel, Jayson Batut, Nadia Beugré, Alina Bilokon, Nuno Bizarro, Guilhem Chatir, Ashley Chen, Eli Cohen, Konan Dayot, Olga Dukhovnaya, Sidonie Duret, Bryana Fritz, Julien Gallée-Ferré, Kerem Gelebek, Alexis Hedouin, Rémy Héritier, Pierrick Jacquart, Tatiana Julien, Noémie Langevin, Samuel Lefeuvre, Johanna Elisa Lemke, François Malbranque, Noé Pellencin, Mathilde Plateau, Samuel Planas, Solene Wachter, Frank Willens


interprètes à la création :

Djino Alolo Sabin, Salka Ardal Rosengren, Or Avishay, Régis Badel, Jayson Batut, Nadia Beugré, Alina Bilokon, Nuno Bizarro, Mathieu Burner, Dimitri Chamblas, Ashley Chen, Konan Dayot, Olga Dukhovnaya, Sidonie Duret, Bryana Fritz, Julien Gallée-Ferré, Kerem Gelebek, Alexis Hedouin, Rémy Héritier, Tatiana Julien, Samuel Lefeuvre, Johanna-Elisa Lemke, Noé Pellencin, Maud Le Pladec, Solene Wachter, Frank Willens


Assistante chorégraphique : Magali Caillet-Gajan

Lumières : Yves Godin

Costumes : Jean-Paul Lespagnard

Travail vocal : Dalila Khatir

Régie générale : Fabrice Le Fur

Son : Olivier Renouf

Habilleuse : Marion Regnier

Direction de production : Martina Hochmuth, Hélène Joly

Chargés de production : Florentine Busson, Briac Geffrault

Matériaux sonores : Requiem en ré mineur K.626 de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), interprété par l’Orchestre Philharmonique de Vienne, direction Herbert von Karajan, enregistré au Musikverein (Vienne) en 1986 (1987 Polydor International GmbH, Hambourg) ; enregistrements de terrain par Mathieu Morel à Mayfield Depot, Manchester


Production et diffusion : Terrain

Une production du Musée de la danse / Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne (2017)

Coproduction : Volksbühne Berlin, Manchester International Festival (MIF), Théâtre National de Bretagne-Rennes, Festival d’Automne à Paris, Chaillot – Théâtre national de la Danse (Paris), Wiener Festwochen, Sadler’s Wells London, Taipei Performing Arts Center

Remerciements : Amélie-Anne Chapelain, Julie Cunningham, Mani Mungai, Jolie Ngemi, Sandra Neuveut, Marlène Saldana, Le Triangle – cité de la danse, Charleroi Danses - Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, P.A.R.T.S., Archivio Alighiero Boetti and Fondazione Alighiero e Boetti ; Chiara Oliveri Bertola / Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea


10000 gestes a été créée le 14 septembre 2017 à la Volksbühne, Tempelhof, Berlin, Allemagne.

vendredi 9 février 2024

Les Chercheurs de Monika Gintersdorfer au Maillon: Avec la Fleur trouver le bon plan(t) pour danser équitable

 Monika Gintersdorfer est une artiste globale. Autrichienne née à Lima, ayant vécu dans le monde entier - dont Mexico, le Pérou, la Côte d'Ivoire - elle travaille entre la France, l'Allemagne et l'Afrique. Au départ performeuse interventionniste dans les rues, elle apporte sur le plateau des pièces détonantes. Avec Franck Edmond Yao dit Gadoukou la Star, expert en danse coupé-décalé, ancien chorégraphe du footballeur chanteur Gadji Celi et sacré champion de danse en France, en Allemagne et au Portugal avant d'essaimer de nouveau en Afrique - il va chorégraphier la fresque Afro-danse des Jeux Olympiques à Paris - elle crée le collectif La Fleur qui rassemble la fine fleur de la danse urbaine africaine de la diaspora et qui nous propose ce spectacle au titre qui nous interroge Les Chercheurs


Les Chercheurs - Monika Gintersdorfer - Photo: Pascal Schmidt


C'est un spectacle plein d'énergie et de punch, de virtuosité, où chaque danseur et chaque danseuse nous émerveille de sa souplesse et de son agilité. Et nous contents aussi en conférences dansées les obstacles, les écueils, les achoppements et les tribulations des exilés africains en général et des artistes et danseurs en particulier dans leur parcours d'intégration en Europe et dans la profession. Pas de lamentations, mais un tableau réaliste et sévère d'une situation très compliquée qui s'achève par un appel à une prise de conscience et à un engagement des spectateurs. Ces spectateurs qui ont fait corps avec les magnifiques danseuses et danseurs dans leurs performances hors du commun. Cela commence par une parade individuelle, tous défilent, appelé(e)s au plateau par l'animateur Ordinateur (la Star): Joël Tenda, souple comme un serpent, tout en vagues ondulantes et en salto et culbutes acrobatiques (dont une position sur une main en "fleur éclatée"). Puis Barro Dancer aux pieds agiles, tout en souplesse et en démembrements dans des impros jazzy et saccadées. 


Les Chercheurs - Monika Gintersdorfer - Photo: Jan Lemitz


Suit Zotta la puissance Z, autrice d'une danse qui a pris son nom, où ses pieds sont rapides comme l'éclair. Elle assume complètement ses formes généreuses. Puis c'est au tour d'Alaingo Lamana qui avait pas mal dansé avec Zota. Lui, c'est à la fois les bras et les jambes et des fois même sa large chemise à manches courtes qui lui permettent d'étonner le public avec des mouvements tous plus surprenants les uns que les autres, ne se contentant pas de bouger les membres en rythme mais aussi de changer de niveau, passant du ras du sol à des surgissements verticaux. Pour terminer, Annick Choco, (le chocolat du planteur) nous vient tout en déhanchements et cheveux tressés en nattes, et pleine d'énergie. Après ce premier tour de piste, c'est une chorégraphie d'ensemble qui enflamme le plateau, entrecoupée de joutes individuelles et de battles sympathiques et virtuoses, en toute camaraderie. 


Les Chercheurs - Monika Gintersdorfer - Photo: Pascal Schmidt


Quelquefois des duos flamboyants continuent de faire monter la température, soutenue par les beats et les synthés de Timor Litzenberger, aux manettes sur le côté de la scène - il aura aussi son heure de gloire sur la piste à la fin lors de l'appel à la prise de conscience citoyenne des spectateurs. Entretemps, nous aurons appris que la recherche, c'est bien sûr toutes les démarches administratives mais aussi tout simplement pour arriver quelque part, en réfugié, quelque soit le plan ( le plan A, le plan B, le Plan C, quelquefois toutes les lettres de l'alphabet). C'est aussi chercher à survivre de leur art, cet art de la rue - qui a été repris et copié, sans honorer tous ces créateurs du coupé-décalé qui réinventent les dancefloors. Ces danseuses et danseurs aux mollets "nweer" qui ont des jeux de jambes affolants.  Ces princesses et princes de la piste qui ont dû quitter leur royaume et qui, pour un soir, nous enchantent sur la scène.  Ces rois et reines du spectacle qui nous font faire le plein d'énergie, d'engagement et d'enchantement.


La Fleur du Dimanche


Les Chercheurs


Au Maillon à Strasbourg - du 7 au 9 février 2024


Sur une idée de Ordinateur
Mise en scène : Monika Gintersdorfer
Chorégraphie : La Fleur
Avec Alaingo Lamama, Annick Choco, Barro Dancer, Mason Manning, Ordinateur, Joël Tenda, Zota La puissance Z
Musique : Timor Litzenberger
Costumes : Bobwear
Production : Éric Tagbo / Gregor Zoch / Points communs, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et Val d’Oise / FFT Düsseldorf  

vendredi 22 septembre 2023

Le Maillon présente Musica: Queen of Hearts et Place - la Reine des Coeurs contre une Place à Soi

 Dans le combat de la princesse et de l'exilé, qui va gagner? Tout au moins en musique.

Le Maillon qui présente ces deux programme du Festival Musica laisse le  choix au spectateur en lui proposant la pièce sur Lady Di Queen of Hearts deux fois dans la petite salle, le vendredi 22 et le samedi 23 septembre à 19h00. Et pour la grande pièce de Ted Hearne écrite avec l'auteur et rappeur Saul William, Place, elle a sa place dans la grande salle le vendredi soir à 21h00.

Il est vrai que pour le Théâtre Musical de Jannik Giger, Leo Hoffmann, Benjamin van Bebber, Sarah Maria Sun, Jude Ellison et Sady Doyle (que de monde...) l'approche est plus intimiste à priori: une interview au plus près des sentiments de la Princesse de Galles le 20 novembre 1995 (deux ans avant sa mort accidentelle) qui révèle les pans de son intimité et ses souffrances. La mise en scène est cependant plus clinquante à part un extrait de cette interview sur un tout petit écran derrière un voile sur lequel est fixée l'image de la voiture accidenté fatale, dans laquelle la princesse se qualifie de "Reine des coeurs" (ou reine dans les coeurs de ses sujets et de la foule de ses admirateurs) et refuse de se sentir elle-même comme une Reine: "I am Queen in peoples' hart but I don't be myself a Queen". Cette séquence vient à nouveau conclure la pièce et l'on a l'impression que plein de choses se sont mélangées. C'est peut-être la volonté des auteurs, mais cela perturbe un peu de ne pas savoir si les paroles - qui basculent du l'anglais à l'allemand par exemple - sont de Lady Di, ou d'autres stars ou héroïnes du peuple comme Marylin Monroe qui apparait aussi sur les écran ou d'autres chanteuses qui doutent de leur succès et n'arrivent pas à assumer leur célébrité (Britney Spears). De même les époques et la temporalité sont allègrement bousculés et l'on se perd un peu dans un vortex temporel qui engloutit le passé de la princesse et son futur et sa mort (prédite?).   


Musica - Le Maillon - Queen of Hearts  Photo: Bettina Matthiessen

La mise en scène qui fait le grand écart entre des moments de vérité et de confession intime (les doutes, les douleurs de la personne privée et ses contraintes de personnage public, les revirements et volte-face aussi dans sa conduite, son instabilité) et des scènes grandiloquentes et grotesques, parodies d'émissions de TV, dont l'autodérision annihile les effets - des moments grotesques et grand guignol ou kitsch. Alors que la soprano Sarah Maria Sun a une voix magnifique, l'on aurait aimé y goûter un peu plus et ainsi que de son talent d'interprétation dont elle aurait pu jouer avec plus de finesse et de variété. Dans le rôle de l'intervieweur, Silvester von Hösslin en fait quelquefois un peu trop. En terme de lecture, on se demande, entre autres, quel est le poids que peut avoir la malédiction d'Henri 8 qui tua ses femmes pour avoir un héritier mâle (Geschieden Gekopft Gestorben - Divorcée, Décapitée, Morte) et qui semble peser sur la jeune princesse et l'on s'interroge du rôle (intégrateur?) qu'à l'orchestre de jeunes Orchesterschule Insel lors de la cérémonie d'adieu final de la princesse, dérisoire et presque ridicule. Si la critique du poids des médias (presse et réseaux sociaux - déjà!) est évidente, la pièce en tout cas ne fait pas assez l'effort de clarifier sa position en jouant sur les clichés qu'elle dénonce dans son sujet.  


Place


La création de Ted Hearne, Place est une grande fresque musicale, tel un oratorio mêlant un ensemble classique, le collectif lovemusic strasbourgeois avec une formation plutôt rock, guitare, basse, synthé, batterie, et également synthé et électronique et aussi des samples joués par l'auteur et chef d'orchestre Ted Hearne ainsi qu'une ensemble de six solistes tous magnifiques. Une mention spéciale pour Steven Bradshaw qui assure à merveille, avec quelquefois de l'auto-tune, le personnage "blanc" qui va être confronté à la problématique de la pièce, à savoir la gentrification d'un quartier de New York dans lequel il va habiter puis le quitter, Fort Green à Brooklin, où il va, à l'instar du compositeur, côtoyer la diversité, surtout raciale et en prendre conscience, surtout prendre conscience de cette situation autocentrée des blancs en général. 


Musica - Le Maillon - Place - Ted Hearnes - Saul Williams


Noter également l'arrivée haute en couleur de Sol Ruiz et la très belle prestation de Isaiah Robinson sur les réponses qu'apporte le regard et la position de l'autre, à travers le texte de Saul William, qui dépeint la situation plutôt ignorée, sinon niée des noirs qui tentent de se faire entendre et donc sur une version du Messie de Haendel dire au lieu d'Halleluia (Dieu est béni) "Mind your business" (Occupe-toi de tes affaires). Sur cette composition qui passe volontiers d'un genre musical à un autre en de très pointus collages, laissant les instrument classiques soit crisser leurs cordes, soit laisser filer l'archer et jouer trombone, clarinette ou clarinette basse et flûte ou piccolo. Et l'on passe allègrement par de motifs répétés de samples (voix ou musicaux) ou des passages plus rocks et rythmés et des solos où les chanteuses et chanteurs dans une superbe dynamique et une belle homogénéité dans la diversité. 


Musica - Le Maillon - Place - Ted Hearnes -  Isaiah Sol - Ayanna Josephine - Video: Tim Brown


Les images projetées sur le grand écran du fond nous font prendre la matière du récit, que ce soit l'environnement architectural et humain de ce récit (la misère à sa porte ou les déménagements forcés) et la réflexion qu'elle soulève que la mise en abyme de la prestation musicale ou son illustration. Une belle performance de plus d'une heure dont nous sortons, à défaut d'être plus engagé politiquement au moins satisfait de la démonstration et de la prestation qui nous a comblés.


La Fleur du Dimanche



mercredi 5 avril 2023

Carcass de Marco da Silva Ferreira au Maillon: La danse en transe et la trancendance (Trans en danse)

Sur le grand plateau du Maillon, un tapis blanc encadré de lumière occupe une grande partie de l'espace, à gauche une batterie au complet et à droite, une table avec une table de mixage et un ordinateur. Le batteur João Pais Filipe s'installe derrière ses instruments et Luis Pestana se place derrière son ordinateur, envoyant des boucles sonores. Une danseuse dans un justaucorps noir découpé se positionne devant le tapis blanc et commence une danse solo entre combat et séduction, bientôt rejointe par trois autres danseur.euse.s, toujours habillé.e.s de noir mais dans des découpages différents. La lumière de la salle est encore allumée, et, rythmées par les battements de la caisse claire, du tambour et des percussions, les mouvements de danse se font énergiques. Six autres danseur.euse.s les rejoignent et dansent autour du tapis blanc. Les mouvements se rejoignent parfois, se transmettent, se retrouvent repris par quelques autres en ensemble, entre danses chtoniennes, acrobaties et gestuelle baroque mêlés à de la danse des rues. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


La batterie marque une pause et tous.tes se rassemblent à l'arrière de la scène. La pénombre se fait et le tapis s'éclaire. Après quelques séquences dansées à l'arrière, le long du tapis, peu à peu le tapis blanc se conquiert par l'arrière. Des mouvements d'ensemble à deux, trois ou quatre alternent avec des démonstrations de l'ensemble de la troupe. Quelquefois, l'un.e ou l'autre se retire sur les côtés. A un moment, une curieuse danse des "pieds élastiques" fait vaciller tout le monde sur un appui changeant et mobile. Puis, au fur et à mesure, chacun.e se couvre de couleurs. Qui une jupe ou un pantalon ou un haut multicolore qui complète le noir. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


Les percussions se font entendre de plus belle et toute l'énergie des corps se déploie sur la scène sans limite dans des tournoiement et des sauts. Une "danse de particules" se met en place où, presque géométriquement, les mouvements et déplacements rebondissent à 90 degrés lorsqu'un.e partenaire se trouve sur le chemin et cela donne des trajectoires comme dans les jeux vidéo  S'ensuit une pause réparatrice qui aboutit à, surprise, une trace laissée par les corps qui étaient allongés sur le tapis de danse. Tapis qui se révèle être phosphorescent et qu'on soulève à la verticale. Le tapis devient écran sur lequel défilent les paroles d'un chant de lutte qu'entonnent tou.te.s les danseur.euse.s. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


Le drapeau rouge est agité, en fait un t-shirt qui est tendu à bout de bras et devient drapeau, masque ou cagoule, camisole, entrave ou camouflage, et même, en somme surréaliste, une grande bouche sourainte et parlante comme les amoureux de Man Ray.  Un slogan "Tous les murs tombent" est écrit  au pinceau de lumière sur l'écran et un dernier long set de danse énergique et puissante, dans lequel les interprètes lâchent toutes leurs forces et leur virtuosité et une partie de leur habillement, avant de partir en procession vers le fond de la scène dans la lumière déclinante. La troupe de Marco da Silva Ferreira, que l'on devine disparate et variée, multiple, en tout cas est une belle conjonction de talents, chacun et chacune à sa manière une personnalité, un personnage que l'on devine original, mais toutes et tous d'une énergie folle et doué.e.s d'une agilité certaine. Une conjugaison d'individualités fortes dans un collectif combatif et convaincant. Une énergie folle dans ce CARCASS !


La Fleur du Dimanche


* rappel des pièces de Marco da Silva Ferreira déjà vues et commentées:

Corpos de Baile au 104 à Paris:

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2022/10/s-et-corpos-de-baile-au-104-paris-la.html 

Siri à Pôle Sud 

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2022/05/siri-de-marco-da-silva-fereira-et-jorge.html


CARCASS


Au Maillon le 5 et 6 avril présenté avec Pôle Sud 


Conception et chorégraphie : Marco da Silva Ferreira
Avec : André Garcia, Fábio Krayze, João Pais Filipe, Leo Ramos, Luís Pestana, Marc Oliveras Casas, Marco da Silva Ferreira, Maria Antunes, Max Makowski, Mélanie Ferreira, Nala Revlon et Nelson Teunis
Assistance artistique : Catarina Miranda
Lumière : Cárin Geada
Régie générale et régie son : João Monteiro
Musique : João Pais Filipe et Luís Pestana
Costumes : Aleksandra Protic
Scénographie : Emanuel Santos
Études anthropologiques : Teresa Fradique
Danses folkloriques : Joana Lopes
Production : Joana Costa Santos, Mafalda Bastos
Structure des Productions : Pensamento Avulso
Diffusion : ART HAPPENS
Co-production : Teatro Municipal do Porto / Centro Cultural de Belém / Big Pulse Dance Alliance / New Baltic Dance (Lithuania) / Julidans (The Netherlands) / Tanz im August/HAU Hebbel am Ufer (Germany) / Dublin Dance Festival (Ireland) and ONE Dance Week (Bulgaria)
Co-financement : the Creative Europe programme of the European Union / Centre Chorégraphique National de Caen en Normandie / La briqueterie - CDCN du Val-de-Marne / Maison des arts de Créteil / KLAP- Maison pour la danse / CCN-Ballet National de Marseille / Charleroi danse, centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles / December Dance (Concertgebouw et Cultuurcentrum Brugge) / La rose des vents – scène nationale Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq / TANDEM Scène Nationale Arras-Douai
Soutiens : República Portuguesa – Cultura, DGARTES – Direção Geral das Artes

samedi 25 septembre 2021

Musica au Fossé des Treize: La Cosmologie fécale du wombat: Tour de Pis(t)e ou de Babel

 Je vous avais annoncé que le Festival Musica avait décidé de se décaler, le spectacle de ce samedi au Fossé des Treize intitulé La Cosmologie fécale du wombat* a réussi à être sans musique du tout.

Musica - TJP - Jazz d'Or - La Cosmologie fécale du wombat - Vinciane Despret - Photo: lfdd


Nous avons nagé en pleine uchronie avec une conférence scientifique censée se passer à la fin du XXIème siècle. C'est le directeur de Musica lui-même qui l'a annoncé en inaugurant un colloque se tenant dans les années 2080...  Et cela traitait de... Enfin cela traitait à la fois d'éthologie, de biologie, de sociologie, de psychologie, de botanique et de science des religions... animales! En fait cela traitait surtout de thérolinguistique - la science de l' "écrit" des animaux", d'écologie, de poésie et d'humour. L'objectif étant à la fois de décaler notre regard sur notre environnement, de mettre en cause notre position que nous croyons dominante en terme d'intelligence, de savoir et de sociabilisassion et d'essayer de prendre conscience que nous ne sommes qu'un rouage infime dans l'ordre du Monde, dans notre ère que nous appelons très injustement "anthropocène" en nous disant que tout cela est grâce à nous et à notre progrès.

Musica - TJP - Jazz d'Or - La Cosmologie fécale du wombat - Vinciane Despret - Photo: lfdd


Cette conférence nous prouve que, si nous posions les bonnes questions aux animaux, nous nous rendrions compte que les réponses ne sont pas si évidentes et qui si nous savions observer les - bons - faits, nous nous rendrions compte que, peut-être ce que nous appelons l'intelligence humaine a encore beaucoup à apprendre du règne dit "animal". Vinciane Despret, la philosophe belge qui prend ces questions à rebours, nous prouve, dans cette présentation structurée à la fois comme un roman policier et comme un grand poème pataphysique, que nous nous trompons en gratifiant les chimpanzés et autres primates qui nous singent ou les poulpes et les dauphins que nous sommes à mille lieux de comprendre toute la profondeur mystique de certaines "civilisations" animales, de même que le ciment d'entraide social qu'ils développent en se basant sur un mammifère marsupial d'Australie, le wombat, que nous commençons à peine à découvrir et qui produit par exemple des crottes carrées empilables. 

Musica - TJP - Jazz d'Or - La Cosmologie fécale du wombat - Vinciane Despret - Photo: lfdd

Cependant, cette démarche ontologique vis-à-vis du monde animal (au moins) est auto-dynamité de l'intérieur par son propre raisonnement et les interventions d'un universitaire (Alexis Zimmer) citant les philosophes grecs. Si cela ne suffisait pas, les trois protagonistes qui partagent la table de conférence, le couple Simona Denicolai et Ivo Provost, s'évertuant tout au long de la conférence à découper en cubes des légumes et les assembler en de mini tours de Babel dont on découvrira la version géante à la fin, et François Génot dont on connait le travail artistique et de dessin qui reste, de son côté tout aussi muet et dont la surprise finale est encore plus intéressante. 

Musica - TJP - Jazz d'Or - La Cosmologie fécale du wombat - Vinciane Despret - Photo: lfdd

C'est vrai que l'on aurait pu, dans un sorte de conférence "projetée" pu assister à l'illustration des thèses développées par la conférencière, mais l'aboutissement de la conférence n'en est que plus gratifiante et valorisée. Une performance en somme qui nous fait prendre des chemins de traverses pour notre plus grand bonheur.


La Fleur du Dimanche


Il faut rappeler que La Cosmologie fécale du wombat fait l'ouverture de saison du TJP - Centre Dramatique National et qu'il est co-présentés avec Musica, le Maillon et Jazz d'Or

lundi 28 septembre 2020

Musica: Four For au Maillon: Un trip (musical) dans la tête de Morton (Feldman) et de John (Cage)

 Les formes de présentation de la musique varient et se diversifient de plus en plus. La pièce Four For conçue par Bravo Zoulou et présentée au Maillon dans le cadre du Festival Musica est, elle sur le plan de l'originalité assez à part. Ce n'est pas un concert, et ce n'est pas une pièce de théâtre, c'est les deux à la fois inextricablement imbriqués. 

La pièce démarre plus ou moins dans le noir, le sol est recouvert de laine de mouton, apparemment et, à gauche on devine un piano, à droite un monolithe noir en fuite sur un socle recouvert lui aussi de laine, un homme est assis sur le bord. Une voix nous chuchote doucement quelque chose à l'oreille, nous raconte une histoire, de ciel, de ruines, d'un palais, près d'une frontière, vers la Syrie, de Mésopotamie, et l'on imagine ce palais... Un écran TV au centre montre des images plus ou moins floues, des ruines aussi? A droite, un écran de surveillance médicale avec des courbes de couleur, au-dessus ce qui semble être un scanner d'un corps, plus précisément de la tête de quelqu'un. De la musique "joue"... Et l'on se dit que ce qui est écrit sur l'écran à gauche au-dessus du piano, ce doit être le titre du morceau: Jetsun Mila.. Puis Palais de Mari (1986) de Morton Feldman... Ah, le Palais de Mari, joué au piano, qui sort de la pénombre, la pianiste, de dos, habillée de noir avec un voile noir joue une partition inscrite sur des dodécaèdres.... 

Tiens, j'ai trouvé sur internet le tableau* (plat) qui reprend les notes, c'est gai, c'est lumineux, comme le Palais de Mari:

Palais de Mari: Tableau de Mario Côté

Il est question dans le texte d'un patient à l'hôpital (le décor nous invite à le transposer dans cet univers), ce patient en phase terminale (dans le coma?), qu'un usurpateur se faisant passer pour médecin (un chamane?) est venu voir et qui est également dans le coma (suite à absorption de médicaments ou de psychotropes), d'un essai de communication avec le patient (identifié comme Morton Feldman, en train de succomber à son cancer du pancréas), d'un voyage astral auquel participe également l'infirmière (ou la médecin). 

Musica - Le Maillon - Four for - Photo: lfdd


Puis d'un essai, tout au long de la pièce, pour tous les protagonistes, pour arriver à entrer en communication par différents moyens - dont la musique - avec le patient et ressortir de cet état de transe, comme enfermés dans le cerveau du musicien agonisant. 

Musica - Le Maillon - Four for - Photo: lfdd


La pièce de John Cage Imaginary Landscape N°1 (1939) servant déjà à renouer le contact. On arrive même à nouer un dialogue entre John Cage et Morton Feldman. Les pièces de musique - celles déjà citées, de même que la pièce d'Eliane Radigue Jetsun Mila (1956) (un "tube" à l'hopital), puis Experience 1 (pour piano) et Experience 2 pour voix (1939)sur un poème de E.E. Cummings) de John Cage, puis Unintended Piano Music (1969 - piano) de Cornelius Cardew et, enfin, le choeur à 4 Four 2 (1990) de John Cage qui sert de magnifique décompte final à la pièce, sont un moteur réel pour la dramaturgie, intelligemment intégré dans la narration. 

Musica - Le Maillon - Four for - Photo: lfdd

La scénographie et le récit qui installent une ambiance de rêve éveillé, ainsi que les différentes sélections musicales y concourent dans leur atmosphère douce et reposante, presque relaxante. Dans la note d'intention du spectacle qu'il a conçu et scénographié, Halory Goerger indique que "C'est une pièce sur la place de la musique dans nos vies. (...) Et en comprenant mieux le phénomène musical, on comprendra mieux la société." Il semble en tout cas que cette pièce y participe et l'on espère qu'elle arrivera à ses fins.


La Fleur du Dimanche  


*Palais de Mari: Tableau de Mario Côté: Palais de Mari (Feldman), Traduction picturale, Hall de la Place Ville-Marie, Montréal, Québec. Ensemble de huit tableaux (2016) qui consiste en une transposition, mesure par mesure, de la pièce pour piano Palais de Mari (1986) du compositeur Morton Feldman. Ainsi, chaque emplacement des formes géométriques et des couleurs correspond à un système de notation graphique singulier qui transcrit les signes de la partition musicale originale.


Four For

Au Maillon - Strasbourg - du lundi 28 au mercredi 30 septembre 20h30


Distribution

Interprétation et collaboration artistique : Antoine Cegarra, Juliette Chaigneau, Barbara Đăng, Halory Goerger

Conception, texte, scénographi : Halory Goerger

Régie générale et construction : Germain Wasilewski

Son et développement : Antoine Villeret

Lumière : Annie Leuridan

Costumes : Aurélie Noble

Construction : Antoine Proux, Vincent Combaut, Christophe Gregorio

Graphisme additionnel : Martin Granger

Musique : Morton Feldman, John Cage, Éliane Radigue, Cornelius Cardew

Conseils chant et regard : Jean-Baptiste Veyret-Logerias

Regards extérieurs : Élise Simonet, Flore Garcin-Marrou

Administration de production : Sarah Calvez

Montage de production : Julie Comte / La Magnanerie

Production : Bravo Zoulou