mercredi 16 novembre 2022

Thomas Lebrun tente de déchiffrer les oiseaux ... de bon augure

 Comme l'homme est de nature pessimiste en général, c'est plutôt "oiseau de mauvais augure*" que l'on entend dans les expressions qu'à la fois on ne comprend pas et surtout que l'on ne sait que rarement écrire. Et c'est donc souvent une insulte qui laisse présager une nuée de noms d'oiseaux qui arrivent en volant derrière.

Thomas Lebrun - ... de bon augure - Pôle Sud


Est-ce pour contrer le sort que le danseur et chorégraphe Thomas Lebrun, directeur du Centre chorégraphique national de Tours a nommé son spectacle "... de bon augure"? Ce qui semble sûr en tout cas, c'est que le Covid est passé par là, poussant (s'il le fallait) sûrement Thomas Lebrun près de la nature et des oiseaux avec une troupe réduite d'amis danseurs Raphaël Cottin et Yohann Têté plus Anne-Emmanuelle Deroo auquel s'est joint Arthur Gautier. 

Et cela donne un spectacle frais et virevoltant, tournoyant autour des oiseaux avec une bande son qui est une play list thématique du classique à la variété et qui fait la part belle à une belle série de compositions dédiées à la gent aviaire (Marc-Antoine Charpentier, Grieg, Liszt, Messiaen, Rameau, Ravel, Schubert,...). Le spectacle commence dans le noir avec une poignante chanson d'Anthony & The Johnsons pour nous faire arriver au jour. On notera les magnifiques lumières de Françoise Michel tout au long de la pièce, tout en douceur et en délicatesse, qui soulignent, découpent ou mettent en valeur les danseurs et leurs magnifiques costumes colorés (des créations très seyantes et ajustées de Kite Vollard et Thomas Lebrun qui couvrent les danseur d'oiseaux colorés également). 

Thomas Lebrun - ... de bon augure - Pôle Sud


Les pièces instrumentales (piano, violon, petits ensembles) alternent avec une sélection de pièces vocales. Quelques canons permettent aux quatres danseurs de danser des quatuors où alternativement un ou deux se désynchronisent du groupe et décalent leur grammaire gestuelle. Celle-ci est précise, d'une apparente simplicité (mouvements des bras, pliés des articulations, gestes des mains, déhanchements, cassures, rotations,...) faisant référence aux oiseaux et à la nature dans des attitudes d'imploration, d'invocation, d'acceptation, de désignation, d'envol, d'accueil, de protection, d'embrassade, souvent sur des rythmes lents ou ralentis, hypnotiques, comme par exemple sur la très belle et envoûtante chanson d'Anne Briggs Birds in the bush. 


Thomas Lebrun - ... de bon augure - Pôle Sud


Mais de temps en temps Thomas Lebrun nous gratifie de son humour, quelquefois dévastateur comme lors de son apparition en Nana Mouskouri avec ses "boys" sur la Paloma où il pousse le décalage jusqu'à chanter en décalé une strophe de son play back - et je ne vous dévoile pas la chute de la chanson. En tout cas les ingrédients sont réunis pour une bonne recette de "murmuration" d'oiseaux pour ce spectacle qui visite aussi l'histoire de la danse contemporaine "nature" en multiples clins d'oeils. Une migration très agréable en compagnie de danseurs impeccables.


La Fleur du Dimanche


* curieusement le mot augure vient lui-même de Augus de avis (oiseau) et gus - ou gur par rhotacisme - qui signifie "essayer" ou "presage. Ce qui fait de oiseau de bon (ou mauvais) augure un pléonasme.

mardi 15 novembre 2022

La Septième au TNS: L'infini débordant de vie(s) par Pierre-François Garel et concue par Marie-Christine Soma

 C'est assez rare de citer un comédien dans le titre d'un billet, en tout cas pour moi. D'ailleurs, je ne pense pas l'avoir fait depuis le début de ce blog il y a plus de onze ans, sauf pour Lazare, mais lui est metteur en scène et auteur également. Ici, avec La septième, une création à partir du roman 7 de Tristan Garcia par Marie-Christine Soma, nous avons une pièce, une vraie pièce de théâtre qui nous tient en apnée pendant plus de deux heures, suspendus à la parole de ce comédien fabuleux, Pierre-François Garel qui interprète ce narrateur jamais nommé qui raconte ses sept vies. Nous l'avions déjà vu dans une précédente pièce de Marie-Christine Soma, La Pomme dans le noir et dont je soulignais déjà la "magnifique interprétation tout au long des deux heures et demie" à l'époque. Car déjà pour "La Pomme..." Marie-Christine Soma avait adapté un roman. Et elle ne change pas une formule qui gagne et elle a raison quand elle dit à propos du roman Sept que "en le lisant, je me suis tout de suite dit qu'il y avait dans La Septième une possibilité passionnante de le faire exixter au théâtre", elle ne se trompe pas. D'autant plus qu'elle n'a pas non plus changé d'équipe, avec Mathieu Lorry-Dupuy à la scénographie (inventive), Sabine Siegwalt aux costumes (discrets et efficaces) et donc ce comédien jusqu'au bout des doigts. Sa diction, son interprétation, son jeu - il habite carrément le personnage dans la plus infime mimique, dans le plus discret geste, dans toute la gamme de sentiments qu'il arrive à faire effleurer ou exploser sur scène. Et nous sommes happés par son récit, et jamais, alors que le compte à rebours des chapitres défile lentement devant nos yeux, jamais nous n'avons  envie d'accélérer la passage du temps. Lui-même arrive à quelques fulgurances qui nous prouvent les réserves cachées qu'il recèle. Et le choix, le découpage et le rythme que Marie-Christine Soma donne à ce récit qui n'est que le septième chapitre du livre original nous emporte dans une série de vies qui nous prouvent que jamais rien n'est pareil.


La septième - Pierre-François Garel - Tristan Garcia - Marie-Christine Soma - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Effectivement, bien que l'on sache dès le début qu'il y aura sept vies recommencées - il ne s'agit pas de se réincarner en quelqu'un d'autre, mais de revivre la même sept fois, tout en bénéficiant de la mémoire de la ou des précédentes, tout cela est très varié - et même quand c'est identique, il y a des surprise. Ce parti-pris, ce postulat de récit permet de se rendre compte à la fois que l'on n'est pas forcément maître de ce qui nous arrive ou que si l'on tente de le maîtriser, on n'est pas sûr du résultat. Et donc, soit les options choisies par le narrateur varient, soit son environnement proche ou plus général (la situation politique du pays par exemple) lui font subir un autre chemin de vie (les deux d'ailleurs). Cela donne l'occasion de s'interroger sur la mort, bien sûr, mais plus sur la mort des autres et surtout de sa (notre) relation aux autres et comment on construit la (notre) vie avec ou contre eux. Avec différentes facettes, autant l'amour, le sexe, que l'argent ou les passions destructrices, les études ou la carrière professionnelle et la politique. Mais toujours cet aspect important de la relation à l'autre, avec ces personnages récurrents, mais eux-mêmes aussi différents de Hardi (Mélodie Richard), l'amour de sa (ses) vie(s) et Fran (Vladislav Galard), son "initiateur". Ces deux personnages se retouvent "incarnés" sur l'écran, avec le narrateur jeune (Gaël Raës) - à sept ans dans de très belles images vidéo réalisées par Pierre Martin Oriol. Celles-ci donnent une étoffe et une réalité à ces personnages auxquels il est tout le temps confronté dans son récit. Et cela nous permet de nous impliquer complètement dans cette leçon de philosophie appliquée (l'auteur Tristan Garcia est également philosophe, professeur de philosophie) où nous  pouvons nous interroger sur le monde des "possibles". 

Comme le dit Marie-Christine Soma dans le livret du spectacle :

"Est-on capable de regarder de la même manière celui qui va construire et celui qui va détruire ? Il y a ces possibles en chaque être. Le fait qu’il ne soit pas exceptionnel fait réfléchir sur comment chacun de nous peut ou ne peut pas, ou pourrait mais ne veut pas, aller vers telle ou telle de ses potentialités. Qu’est-ce qui fait qu’un chemin va être pris plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce qui peut venir activer un désir ou une action?"

Un beau programme qui peut aussi ressembler à une enquête policière ou une leçon de vie.... A voir absolument et à méditer. A déguster surtout.


La Fleur du Dimanche


La Septième


Au TNS du 15 au 23 novembre 2022

D’après 7  de Tristan Garcia
Mise en scène Marie-Christine Soma
Avec
Pierre-François Garel
A l'écran Vladislav Galard, Pierre-François Garel, Gaël Raës, Mélodie Richard
Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
Costumes Sabine Siegwalt
Musique et son Sylvain Jacques
Vidéo Pierre Martin Oriol
Images du film Marie Demaison et Alexis Kavyrchine
Prise de son du film Térence Meunier
Électricien Mickaël Bonnet
Assistante à la mise en scène Sophie Lacombe
Assistante à la lumière Pauline Guyonnet
Le roman 7 est publié aux éditions Gallimard, 2015.
Production MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny
Coproduction Théâtre National de Strasbourg
Avec le soutien de la DRAC Île-de-France - ministère de la Culture
Spectacle créé le 13 novembre 2020 à la MC93

dimanche 13 novembre 2022

Espaces parallèles - se raconter des histoires dans le temps, il n'aurait fallu...

Aujourd'hui je vous propose un petit retour dans le temps... 

1. la semaine dernière : 

Il y a 11 ans (onze), le 6 novembre était aussi un dimanche et je vous postais déjà) des fleurs: des liserons, et curieusement j'en ai photographiées hier... et des suzannes aux yeux noirs, dont je ne connaissais pas le nom.


Liseron du 6 novembre 2022 - Photo: lfdd


De plus, c'était (aussi) le début du festival Jazzdor, déjà. Mais il a commencé bien avant, en 1985 et je me souviens, c'était deux ans avant, d'un concert de jazz à l'Ange d'Or avec Didier Malherbe, sacré souvenir !


Liseron du 6 novembre 2022 - Photo: lfdd


En guise de TVA et pour suivre vos conseils, je vais faire court, mais pas facile, enfin ça dépend de vous, peut-être avez-vous une réponse immédiate et rapide à la questions posée par ce Texte à Valeur Ajoutée qui parle de "raconter une histoire" et de votre expérience de cette situation/action, soit que vous aimez (ou pas) raconter des histoires, soit que vous adorez en lire ou en écouter.

Dites-moi, donnez-moi votre avis et racontez-moi votre expérience. Envoyer-moi un récit, une anecdote ou une pensée à ce sujet, je partagerai...


Liseron du 6 novembre 2022 - Photo: lfdd


Pour ce qui est du TVA, le voici:

"Raconter, c'est désirer"

Voila ! C'est dit !

Pour plus d'explication, je dirai que c'est Florence Bouchy qui écrit cette phrase en conclusion de son article intitulé "La création romanesque, roman" dans le Monde des Livres du 4 novembre 2022 à propos du livre d'Anne Serre Notre si chère vieille dame auteur. Et c'est la conclusion de don 'article, disant que c'est ce que raconte le livre... 
Elle dit aussi: "Qu'est ce que raconter? Et pourquoi, surtout, peut-on avoir l'envie, le besoin ou le plaisir de raconter ?
Et énonce plus loin:
'Sous la plume d'Anne Serre, le mystère de la création romanesque et de l'art du récit se représente sous la forme d'un petit théâtre intime où chaque pulsion comme chaque modalité d'appréhension du réel tient un rôle. [...] Une façon pour l'auteur [...] d'ordonner le monde tout en laissant le feuilleté des significations ouvert. De se mettre à l'écoute de ses émotions et de ses débats intérieurs pour en proposer au lecteur une forme dans laquelle il puisse aussi se reconnaître."  

Pour finir en chanson, une chanson dont il était question le 23 septembre de l'année d'après, donc en 2012, à lire et à écouter, plus un autre poème et un clin d'oeil au chanteur du jour:

Jacques Douai - Colchiques dans les prés - Démons et merveilles:




Rappel: les colchiques, cette année, ont été photographiées le 15 août et publiées le 21 août!


En complément une chanson sur des paroles d'Aragon (voir aussi la version chantée de Léo Ferré) par le même Douai. 

Jacques Douai - Il n'aurait fallu




Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne
 
Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l'immensité
Des choses humaines


Bon Dimanche


La Fleur du Dimanche

vendredi 11 novembre 2022

La "Revue" de la Chouc' Ils ont un vélo dans la tête, l'humour en roue libre

 Après une belle prise d'élan pour repartir sur les chapeaux de roue l'année dernière (En vert et contre tousse), la joyeuse bande de comédiens de la Chouc' (la Choucrouterie pour les intimes) sont repartis du bon pied - ou plutôt de la bonne roue pour une nouvelle saison de revue ce 11 novembre -  traditionnellement le lancement de festivités de carnaval dans les pays germaniques. Reportée pour cause de Covid puis avancée pour les mêmes raisons l'année dernière, la nouvelle saison a failli se faire piéger par cette zoonose (un des sketche du nouveau spectacle) qui a touché un récent dimanche en pleines répétitions l'ensemble de l'équipe qui pourtant est présente de pied (ou de pédalier) ferme.


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Comme à son habitude, les deux spectacles parallèles (une salle pour la revue en Alsacien et une pour les francophones) sont un savant cocktail débridé de blagues, de critique de la politique (un peu moins cette année, les politiques ne seraient-ils plus des "modèles"), de la vie courante, avec des séquences chantées et dansées qui s'enchainent dans une course (contre la montre?) à couper le souffle. Du souffle, les comédiens en ont, pour sauter d'une salle à l'autre et pour chanter et danser pendant presque deux heures sans faiblir.


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Et l'on a donc droit à toute une série de scènes drôlatiques et critiques, de l'ouverture du marché de Noël par Jeanne Barseghian et Stéphane Bern, et... Brigitte Fontaine (je vous laisse en deviner la consistance), une conpétition dans une émission TV de la même Jeanne Barseghian avec comme adversaire la préfête de région. 


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Une séquence surréaliste à la limite de l'absurde entre un client et son banquier où l'on passe de la Poste à la SCNF et par la gendarmerie. Il sera question d'un réveillon du futur dans un climat tropical, de surcharge de travail dans les hôpitaux (avec un mort qui traîne toujours dans le couloir), d'une réunion syndicale du personnel de différents musées (magnifiques figures de la Belle Strasbourgeoise (Magalie Ehlinger), du penseur de Rodin (Arthur Gander), de Rouget de Lisle (Sébastien Bizzotto), et du Kachelofe (Jean-Pierre Schlagg) et de superbes costumes), du prosélitisme presque religieux de Saint "Paul Emploi" qui démarche à domicile. 


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


L'on passe d'un drôle de stage de remotivation du personnel à côté du panneau, à l'inauguration de la Fête de la Bière de Schiltigeim avec les trois grâce de l'Eurométropole (Jeanne, Pia et Danielle) à un conte lorrain de Blanche Charbon et ses petits compagnons "mineurs" et le fantôme de Gigilbebert Meyer (Guy Riss) qui revient hanter Strohmann.


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Le tout entrecoupé par des blagues introductives (aussi pour tenir la synchro entre les salles), des chansons en solo, duo ou groupe.  Une mention à Susanne Mayer, qui cette année a abandonné Brecht pour Biolay et Karen Ann avec une version du Jardin d'Hiver sensible et émouvante où elle coiffe les chapeaux de Queen Elisabeth et lui rend un dernier hommage, également au duo Sébastien Bizotto et Magali Ehlinger qui nous offre un voyage en Italie bien secoué (mais en automobile). 


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Magali Ehlinger incarne aussi "la groupie du plaquiste" et "Emporté par le fioul" avec un orgue de Barbarie qui joue à la roulette russe. Le Vosgien Thomas Valentin tient le piano mobile en cette première soirée et Jean-Pierre Schlagg le ballet pour "Les rats sont entrés dans Strasbourg" (le soir de la première il a aussi tenu le balai magique - et essoré - au restaurant de la Chouc).


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd

Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Il y en a plein d'autres, dont une version déjantée du "Tango des Bouchers " de Boris Vian ou un mix de tubes italiens et une "danse macabre". Saluons ici les talents chorégraphiques (et pédagogiques) de Charlotte Dambach qui a pris avec brio la succession de Louis Ziegler et arrive à faire bouger en rythme tout ce beau monde. 


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Et la mise en scène de Céline d'Aboukir et, bien sûr la persévérance et l'engagement du grand manitou (on pourrait lui donner le maillot jaune) Roger Siffer qui apparaît surtout en  pointillé, comme Bénédicte Keck et Susanne Mayer qui sont plutôt présent(e)s dans la salle alsacienne. 


Hopla Bicyclette - La Choucrouterie - Photo: lfdd


Cette année encore il ont "été formidables" comme le dit Siffer à son public.




La Fleur du Dimanche


Textes : Équipe de la Chouc’

Avec : Sébastien Bizzotto, Arthur Gander, Magalie Ehlinger, Marie Hattermann, Bénédicte Keck, Susanne Mayer, Nathalie Muller, Guy Riss, Jean-Pierre Schlagg et Roger Siffer

Piano : Jean-René Mourot ou Thomas Valentin ou Sébastien Vallé

Lumières : Cyrille Siffer

Scénographie/costumes/accessoires : Carole Deltenre, Marie Storup et leur équipe

Production : APCA – Théâtre de la Choucrouterie


mentions

Avec les soutiens : Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Grand Est, Région Grand Est, Collectivité Européenne d’Alsace, Ville de Strasbourg – Eurométropole, DNA, Crédit Mutuel Centre Est Europe, CroisiEurope, RG Peinture Guy Riss, Office pour la Langue et les Cultures d’Alsace et de Moselle, CEED


autres informations

La revue sera en relâche entre le 19 décembre et le 04 janvier, et entre le 06 et le 12 février.


Leïla Martial et Valentin Ceccaldi à Jazzdor: le FiL de la voix se marie avec la corde du violoncelle

  Filer la métaphore pour le concert de Leïla Martial et Valentin Ceccaldi, c'est se perdre dans les arcanes de la voix de Leïla, tendue comme un fil sur les aigus, s'envolant au-dessus du fil de l'horizon alors que, sur son violoncelle, son compère Vincent frissonne sur les cordes et tend l'attention du public en suspension. Pour ce concert "décentralisé" de Jazzdor dans les locaux d'Apollonia à la Robertsau, nous avons droit à une atmosphère intime, en proximité avec le duo qui tisse son programme entre classique, chanson française et tube anglais en s'en emparant et l'habillant de leur habits sur mesure, tissé d'explosions vocales et de rythmes allègres.


Jazzdor 2022 - Leïla Martial - Valentin Ceccaldi - Photo: lfdd

Et, commençant avec Fauré, offrir une ballade Au bord de l'eau, partir au fil des flots: 
"Et seuls tous deux devant tout ce qui lasse
Sans se lasser,
Sentir l'amour devant tout ce qui passe
Ne point passer."

Jazzdor 2022 - Leïla Martial - Valentin Ceccaldi - Photo: lfdd


Partir en ritournelle puis en onomatopées, en écho et s'adoucir au temps qui passe.
Continuer avec une surprenante version de ballade dans Le ptit bois de Saint Amand avec Barbara qui serait passée par le jazz, et la chanson enfantine, fraîche et juvénile, avec force de bruitages, appeaux et boite à musique jouet d'antan et pompe à vélo.
Continuer en enchaînant avec un Cold Song presque méconnaissable car assez enjoué au début, et qui reste assez léger en définitive.
Rendre hommage aux femmes à travers le Jardin des Délices de Jérôme Bosch avec un texte tout frais, terminé la veille et plein d'allant, primesautier.

Jazzdor 2022 - Leïla Martial - Valentin Ceccaldi - Photo: lfdd


Continuer l'hommage, un peu plus grave à un fidèle auditeur par la grâce d'un rythme des îles, autre hommage à Alain Peters, musicien et poète réunionnais lui aussi disparu trop tôt, un "frère". La composition respire cependant la joie et part sur des airs dansants, bien soutenus par le violoncelle qui chaloupe. 
Et terminer par une Asturienne de Manuel de Falla qui chante la nostalgie de l'amour, le recherche de la consolation auprès du pin vert, une mélodie mélancolique, d'une voix qui se lamente doucement tandis que le violoncelle pleure et éclate de douleur.

Jazzdor 2022 - Leïla Martial - Valentin Ceccaldi - Photo: lfdd


Revenir pour un bis qui sort de derrière les fagots une superbe chanson de John Lennon Oh my love que Leïla Martial nous chante avec une grâce, une fraîcheur et une sensibilité à fleur de peau avec tendresse et amour, ne faisant presque plus qu'un avec son complice Valentin Ceccaldi qui l'accompagne avec la même douceur tendre et chaleureuse. Une superbe conclusion à ce concert touchant et émouvant qui prouve que la voix, même en jazz n'a pas besoin d'en faire des tonnes et que le laisser filer dans un doux filet qui nous enveloppe de son charme avec un seul instrument également carressé avec délicatesse peut provoquer des émotions incomparables et profondes.


La Fleur du Dimanche


Concert du Festival Jazzdor de Leïla Martial et Valentin Ceccaldi le11 novembre 2022 - 17h00 à l'espace Apollonia à la Roberstau

Précédent concert: 
Kuu! et Marc Ducret à JAZZDOR le 6 novembre à la Cité de la Musique et de la  Danse à Strasbourg: 

Et le concert d'ouverture du Festival : 

mercredi 9 novembre 2022

Au TNS: Berlin mon garçon - Un seul être vous manque et tout peut changer, mon amour

 Il s'en est fallu de peu pour que la pièce de Marie NDiaye Berlin mon garçon commandée par Stanislas Nordey, après deux essais ratés fasse faux bond une troisième fois sur la grande scène du TNS. Et cela aurait été dommage. Car cette pièce est un plaisir autant esthétique que littéraire. Et, ce qui ne gâte rien, c'est aussi un plaisir intellectuel et une joie de voir ces comédiens faire prendre corps à la langue de Marie Ndiaye. 

 

Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le décor, d'une simplicité extrême est en fait constitué d'un énorme écran au fond sur lequel défilent les images qui permettent de situer la scène: l'aéroport de Berlin où arrive la mère, puis le taxi et cet ensemble d'habitation Corbusierhaus conçu par Le Corbusier (qui a renié la version finale) mais dont les vues sont magnifiques et se positionnent impeccablement selon le jeu des acteurs. Et que la lumière de Philippe Berthomé qui éclaire la scène et les comédiens marie très finement pour donner la bonne ambiance. Et, lorsque l'on se retrouve à Chinon, dans la librairie "familiale", la scénographie,, et le décor symbolique d'Emmanuel Clolus garde la même force et sobriété, tout en restant inventif.


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez

Pour ce qui est des prises de vues de ce bâtiment hautement symbolique de Berlin qu'est le Corbusierhaus, elles imprègnent l'imaginaire de plein d'histoires et sont un peu un contrepoint au "rêve" de Berlin qui sous-tend la pièce, cette ville-phare où la jeunesse peut se retrouver en pleine liberté et fête sans fin. Cet imaginaire de bâtiment des années 50 "enveloppe" d'ailleurs le personnage de Rüdiger (un prénom qui renvoie autant au personnage des Nibelungen, qu'a un prénom vieillissant - tout comme la construction de Le Corbusier). Personnage surprenant et mystérieux, impeccablement interprété par Claude Duparfait, qui évolue tout au long de la pièce, mais toujours en porte-à-faux. Ce personnage et le bâtiment, et ses oiseaux, les "choucas" qui l'environnent ont une fonction et une influence duelle (d'oiseau "espion", en ami) sur la mère, qui, elle aussi va faire son chemin et changer, arriver à une position à laquelle on ne s'attend pas.  


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Saluons la mise en scène de Stanislas Nordey au service du texte et la qualité de jeu d'Hélène Alexandridis qui passe de cette attitude fermée et hostile à une libération totalement maîtrisée et sans familiarité. Nous avons aussi un très beau couple de théâtre avec le père, Lenny (imposant Laurent Sauvage) et sa mère Esther (puissante Anne Mercier) dans un duo fusionnel et toxique. Saluons le texte da Marie Ndiaye, nullement naturaliste, qui arrive à créer cette ambiance avec une langue riche et vivante, qui commence avec des anaphores (il semble que c'est une figure de style très prisée dans le théâtre dernièrement) "Voici donc cette ville..." tout en jouant, très souvent sur des discours parallèles qui rebondissent d'un personnage à l'autre et qui remplace le" dialogue", et qui à l'extrême fait parler un personnage avec la parole de l'autre (le fils pour sa mère justement). 


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce texte mouvant, tout comment le fil de cette histoire où l'on nous "promène" de Berlin à Chinon, faussement à Munich pour suivre la piste perdu de ce "garçon" qui a refusé de l'être, et qui fait planer une lourde et mystérieuses menace sur la pièce. Le mot qui a été à l'origine du livre, le point de départ, c'était "terrorisme"  et ce qui émerge, ce sont les concepts de "disparition" et de "responsabilité", sous forme de question sous-jacente. Et c'est toute la force de cette pièce de nous laisser en alerte face à cette quête qui se double d'une enquête, pour se retrouver soi-même et son propre destin.


La Fleur du Dimanche


Berlin mon garçon


Au TNS du 9 au 19 novembre 2022


Texte Marie NDiaye*
Mise en scène Stanislas Nordey
Avec
Hélène Alexandridis
Claude Duparfait*
Annie Mercier
Mélody Pini
Sophie Mihran
Laurent Sauvage*
Collaboratrice artistique Claire ingrid Cottanceau
Scénographie Emmanuel Clolus
Lumière Philippe Berthomé
Son Michel Zurcher
Costumes Anaïs Romand
Vidéo Jérémie Bernaert
*Claude Duparfait, Marie NDiaye et Laurent Sauvage sont artistes associé·e·s au TNS.
Production Théâtre National de Strasboug
Le texte est publié aux éditions Gallimard dans le recueil Trois pièces de Marie NDiaye.
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS.
Spectacle créé le 16 juin 2021 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

mardi 8 novembre 2022

Sylvain Riéjou à Pôle Sud: Je pense la danse, nu comme avant

 Sylvain Riéjou est un danseur qui ne s'intéresse pas qu'à son corps... et à la danse. Il cherche aussi à s'interroger sur toute démarche de création, ce qui lui a fait faire un chemin à rebrousse-poil avec son précédent spectacle "Mieux vaut partir d'un cliché que d'y arriver". Et pour celui qu'il présente à Pôle Sud : "JE RENTRE DANS LE DROIT CHEMIN (QUI COMME TU LE SAIS N’EXISTE PAS ET QUI PAR AILLEURS N’EST PAS DROIT)", une sorte de dyptique du précédent. Il surfe autant sur la réflexion philosophique (en citant Jean Jacques Rousseau dans Les Confessions: "Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme ce sera moi.") que sur une enquête policière avec ce titre tiré du livre de Fred Vargas Un lieu incertain. 


Je rentre dans le droit chemin... - Sylain Riéjou - Pôle Sud - Photo: Caroline Ablain 


Il se livre donc face à nous, sur scène à un auto-interrogatoire, où, avec les "Pourquoi?" et les "Comment?" il pose les mobiles du crime spectacle et les raisons de "pourquoi il n'est pas nu sur scène" et "pourquoi lui (et les autres) sont nus sur scène" et comment il va y arriver: sa démarche, c'est-à-dire les différentes étapes par lesquelles il va passer pour réussir cet exploit, inhabituel et gênant - pour lui et le public - d'être nu sur scène. Et également de danser nu, ce qui est en fait l'objectif ultime - et le summum du plaisir qu'il partage avec le public. Parce que c'est cela également l'objectif: le plaisir que l'on donne au public grâce à une création, un spectacle. Ce n'est pas que cela bien sûr, danser cela peut être aussi souffrir et offrir un spectacle c'est aussi sortir le spectateur de sa quiétude. C'est d'ailleurs cela qu'il va faire, avec une bonne dose d'humour et de tact, notre danseur-conférencier, après avoir expliqué - et mis en application son "introduction" à la nudité en nous bousculant gentiment dans nos fauteuils rouges dans une ingénieuse et surprenante gradation. 


Je rentre dans le droit chemin... - Sylain Riéjou - Pôle Sud - Photo: Caroline Ablain


Et en se servant de l'outil vidéo qui est un écran supplémentaire entre le nu et la salle. Mais qui, avec Sylvain Riéjou est aussi un moyen d'expression et un formidable outil de création qu'il maîtrise parfaitement. La preuve déjà dans le très pointu dialogue entre lui et son double (sans compter ses quintuples clones pour la recréation d'une pièce de Boris Charmatz) à l'écran. Dialogue tellement intime qu'il en arrive à ne faire plus qu'un avec son image (un grand bravo à Emile Denis à la vidéo).  De la même manière, les effets de lumière et d'éclairage le transformant lui, danseur sur la scène en une illusion de personnage de clip de vidéo-danse sont également très réussis. Tout comme la partie "Danse picturale" de sa conférence à proprement parler qui rend bien compte, illustre littéralement, les références artistiques de l'histoire du nu dans l'histoire de l'Art. Cette conférence, qui s'appuie sur une série d'émissions de radio de Marie Richeux sur France Culture intitulées "Pas la peine de crier" traitant le thème de "La nudité" (en 2013), permet un balancement équilibré entre la danse et la réflexion, entre l'humour et la culture, entre l'auto-interrogation et la mise à distance. S'intéressant à la politique, à l'histoire de la danse ou au renoncement - un sujet autour de Saint François d'Assise, un peu trop dépouillé de sa matière à mon avis, mais une question bien symbolique, justement, pour un artiste, ce qui aurait pu apparaître comme un spectacle de strip-tease ou une provocation choquante est en définitive une réflexion salutaire et plaisante sur, justement ce qui peut être choquant ou pas, vulgaire ou pornographique. Et répond bien à la question du "mobile", de la cause qui a initié ce parcours, à savoir pourquoi une vidéo de création de l'artiste a été censurée alors qu'en face, les images aguichantes ou choquantes sont librement accessibles et servent très souvent comme "appât" dans les publicités.  Dansant la problématique et pensant la danse, Sylvain Riéjou se joue de ce problème épineux dans un spectacle "enlevé" où il se découvre en se regardant "nature".


La Fleur du Dimanche