Affichage des articles dont le libellé est Marie NDiaye. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Marie NDiaye. Afficher tous les articles

mercredi 13 décembre 2023

Evangile de la Nature de Lucrèce au TNS: Une magnifique célébration de la Nature

 Stanislas Nordey pour son dernier geste artistique au TNS nous offre une magnifique célébration de la nature, une surprise et un bonheur qui nous comble avec ce seul en scène pour ce texte de Lucrèce Evangile de la Nature (De Rerum Natura) traduit dans une vraie langue poétique par Marie NDiaye et Christophe Perton qui le met en scène. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est un monument, un texte foisonnant qui englobe la terre, les hommes et tout l'univers dans une longue poésie qui nous emporte plus d'une heure et demie. Bien sûr, Stanislas Nordey n'est pas seul et pour porter ce texte, la musique d'Emmanuel Jessua et Maurice Marius qui se marie à chaque instant à la respiration du texte, qui rythme le sens et construit les atmosphères, donne le ton, enveloppe dans un cocon, accélère ou amplifie l'énergie, est un soutien et un guide à cette interprétation du texte. De même que la lumière précise et pointue d'Eric Soyer nous concentre sur l'essentiel dans cet univers mouvant dont beaucoup de choses restent dans le noir. Le texte que Stanislas nous apporte presqu'intériorisé, comme si la pensée de Lucrèce coulait en doux filets de sa bouche, comme une confidence, un conseil, nous enveloppant dans son cours et nous guidant dans le déroulé au fil de cet immense essai de compréhension du monde. Il faut aussi noter le discret mais remarquable travail du son, invisible, mais qui nous offre une qualité d'écoute spatialisée impeccable et confortable. Et qui met ce texte en avant. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les très belles images vidéo de Baptiste Klein qui entourent la scène des trois côtés et nous montrent des paysages presqu'abstraits, des nuées, des ciels, des rochers, des plages, du sable, des forêts, des plantes et fougères, avec quelquefois juste un humain qui s'y inscrit en partie, sont également des moyens de nous englober dans ces descriptions et explications que nous donne le philosophe poète. Tout comme le dispositif scénographique, ce plateau circulaire découpé en deux cercles qui ont quelquefois leurs vies autonomes et où l'on se projette totalement comme sur une immense voie lactée ou des anneaux de Jupiter, qui tourneraient dans l'univers et qu'explore la pensée de l'homme qui essaie de le comprendre. Cette pensée est à la fois claire, englobante, et précise, juste, et curieusement, alors qu'elle nous vient de plus de deux mille ans, furieusement actuelle. Les questions soulevées et les sujets traités nous sont d'une curieuses actualité. Que ce soient la peste, qui nous remet aux premiers temps de l'épidémie du COVID (un peu à l'origine de ce projet) - "nul n'était épargné" - ou les cataclysmes terrestres (inondations, tremblements de terre,…) ou encore les questionnements sur l'évolution de la science ou les aveuglements de la religion, ou encore les massacres belliqueux, les questionnements n'ont pas énormément changés. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez 


Les leçons de l'évolution de la planète, des sciences, de la civilisation, du langage, des arts, et leurs contreparties de violences et d'affrontements, d'exploitation sont clairement décrits. Les interrogations sur notre univers et ses limites, la temporalité et les questions liées à la matière et à l'âme humaine sont présentées avec une acuité incroyable et dans un récit jamais obscur et plaisant, souvent avec une voix douce et rassurante, avec des variés, bien choisis. Les réflexions s'ancrent dans la civilisation et la philosophie grecque, en particulier Homère et Epicure et prônent une philosophie de la vie simple et positive tout en constatant le transformation des êtres et des choses. C'est un très bel adieu que nous offre donc ici Stanislas Nordey qui nous éblouit de sa prestation et à qui nous souhaitons encore de belles explorations à venir.


La Fleur du Dimanche


Evangile de la Nature 

Au TNS à Strasbourg du 13 au 21 décembre 2023

D’après
De rerum natura 
de Lucrèce
Traduction
Marie NDiaye
Christophe Perton
avec la collaboration
d’Alain Gluckstein
Adaptation, mise en scène et scénographie
Christophe Perton
Avec
Stanislas Nordey
Composition musicale
Emmanuel Jessua
Maurice Marius
Lumière
Éric Soyer
Vidéo
Baptiste Klein
Photographie
Smith
Assistanat à la mise en scène et aux costumes
Ninon Le Chevalier
Assistanat à la scénographie
Clara Hubert
Création le 13 décembre 2023 au Théâtre National de Strasbourg.Production Scènes&Cités
Production Scènes&Cités
Coproduction Théâtre National de Strasbourg
Avec le soutien du Jeune Théâtre National
La Compagnie Scènes&Cités est conventionnée par le ministère de la Culture et la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Le décor est réalisé par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg.

jeudi 2 mars 2023

Un pas de chat sauvage de Marie NDiaye au TNS: L'ombre d'un double

 Ecrire sur une photographie, surtout un portrait "historique" de Nadar présentant une femme noire et nommée "Maria l'Antillaise" est une gageure pour Marie NDiaye. Ce l'est d'autant plus que cette photographie selon certaines sources serait le portrait d'une guitariste et chanteuse noire Ana María Loreto Martínez née à Cuba et active en Espagne et en Angleterre avant de venir en France puis de repartir en Espagne quand le succès l'a abandonné au mitan du 19ème siècle. Ce l'est surtout parce que Marie NDiaye se refuse à inventer une vie à la femme photographiée ou à supperposer son identité à celle de la chanteuse, aussi appelée la "Malibran noire" et à en romancer cette existence. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Au risque de perdre le lecteur - et au final le spectateur de théâtre - puisque ce texte, Un pas de chat sauvage écrit au départ pour l'exposition "Le Modèle Noir - de Géricault à Matisse" en 2019 au Musée d'Orsay, est mis en scène par Blandine Savetier en collaboration avec Waddah Saab et présenté au TNS jusqu'au 10 mars. L'autrice s'invente donc un double de fiction, universitaire et blanche, qui narre son impossibilité d'écrire sur ce (même) sujet tout en tissant une étrange relation avec une inconnue, noire, que l'on va aussi découvrir chanteuse, Marie Sachs (un écho à Maurice Sachs?). 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette créature sera comme un Deus Ex Machina qui, tout en permettant à l'écrivaine d'avancer dans ses investigation sur María Martínez (la photographie est mise de côté temporairement - on a des chances de la voir en fond de décor à la fin de la pièce) dans un jeu du chat et de la souris, permet aussi par un parallèle de trois "concerts" de retrouver la Malibran noire dans trois étapes de son trajet de concerts parisiens, l'Alhambra en pleine gloire, chez de riches Germanopratins, pour finir dans un sombre bouge Porte de la Chapelle avant de disparaître des radars. Ces trois "tours de chant" sont l'occasion d'apprécier toute la voix et l'interprétation de Nancy Nkusi qui interprète Maria Sachs avec fouge et une voix magnifique. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Greg Duret - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Elle est accompagnée pour ces concerts par le comédien, musicien, DJ, chanteur et danseur, Greg Duret, qui a aussi composé la musique, mixant les rythmes africains et l'électronique dans une version "portable". Natalie Dessay qui interprète "la narratrice" pousse aussi de la voix, et nous offre un très beau tango chanté dans son faux piano. Ce piano, échoué contre le bord des gradins dont on se demande s'il fait lui aussi partie d'un naufrage (venant des Iles Caraïbes) ou si c'est un "tombeau" - hommage à ces chanteuses et d'autres (noires) qui ont dû subir le jugement raciste inscrit dans la culture et dont on nous donne des extraits (historiques) via la citation des critiques des gazettes des années 1850 et des extraits des lettres de María Martínez et de son admirateur Théophile Gautier. Natalie Dessay, qui est redevenue comédienne (on l'a déjà vu dans la pièce Hilda de Marie NDiaye en 2010 au TNS) n'a pas perdu sa voix - elle la pousse quelquefois un peu fort dans le très écrit - et riche - texte de Marie NDiaye dont on apprécie le style mais qui noie un peu le propos de cette histoire dont il est vrai nul ne maîtrise vraiment la réalité. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Natalie Dessay - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais il faut se laisser perdre pour reconnaitre dans les yeux dans le noir ce chat sauvage qui n'est vraiment lui même que dans sa solitude. Et accepter le renversement des règles de la narration, en écrivant sa volonté de ne pas vraiment parler du sujet, de renverser le théâtre jusque sur la scène avec cette vue de la salle de l'Odéon qui fait toile de décor en déconstruction et laisser les actrices se perdre comme modèles. De beaux modèles en fait, avec de magnifiques costumes crées par Simon Restino et Blandine Savetier sous les lumières précises de Louisa Mercier. Et quand on s'est bien perdu, quand même revenir aux faits, à la réalité première, cette "capture" par Nadar de cette "Maria" et les lettres* de Maria Martinez, lues - et vues - qui appelle à l'aide quand se carrière se brise.


Maria l’Antillaise entre 1856 et 1859 - portrait par Nadar ©RMN-Grand Palais


La Fleur du Dimanche


*Certaines lettres sont reproduites dans le livre de Marie NDiaye Un pas de chat sauvage est publié en coédition par Flammarion / Musées d’Orsay et de l’Orangerie, 2019.


Un pas de chat sauvage


CRÉATION AU TNS

Texte Marie NDiaye*
Mise en scène Blandine Savetier*
Adaptation Waddah Saab, Blandine Savetier*
Avec
Natalie Dessay
Nancy Nkusi
Et le musicien Greg Duret
Musique live Greg Duret
Dramaturgie et collaboration artistique Waddah Saab
Scénographie Simon Restino
Musique Greg Duret 
Lumière Louisa Mercier
Costumes Simon Restion, Blandine Savetier
Assistanat à la mise en scène Julie Pilod
Régie générale Zelie Champeau
Régie son Vincent Dupuy 
Régie lumière Louisa Mercier
Responsable de production Marie Cassal 


* Marie NDiaye et Blandine Savetier sont artistes associées au TNS.

Production Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, La Maison de la Culture de Bourges Scène nationale

La Cie Longtemps je me suis couché de bonne heure est conventionnée par le ministère de la Culture Direction régionale des affaires culturelles Grand Est et bénéficie du soutien de la Région Grand Est et de la Ville de Strasbourg.

Crédits d’éléments scéniques : impression sur toile de la salle de l’Odéon - Théâtre de l’Europe © Benjamin Chelly ; costumes, impression de Maria l’Antillaise tenant un éventail, portrait par Nadar © Paris BNF, Maria l’Antillaise entre 1856 et 1859, portrait par Nadar ©RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski


 

  

mercredi 9 novembre 2022

Au TNS: Berlin mon garçon - Un seul être vous manque et tout peut changer, mon amour

 Il s'en est fallu de peu pour que la pièce de Marie NDiaye Berlin mon garçon commandée par Stanislas Nordey, après deux essais ratés fasse faux bond une troisième fois sur la grande scène du TNS. Et cela aurait été dommage. Car cette pièce est un plaisir autant esthétique que littéraire. Et, ce qui ne gâte rien, c'est aussi un plaisir intellectuel et une joie de voir ces comédiens faire prendre corps à la langue de Marie Ndiaye. 

 

Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le décor, d'une simplicité extrême est en fait constitué d'un énorme écran au fond sur lequel défilent les images qui permettent de situer la scène: l'aéroport de Berlin où arrive la mère, puis le taxi et cet ensemble d'habitation Corbusierhaus conçu par Le Corbusier (qui a renié la version finale) mais dont les vues sont magnifiques et se positionnent impeccablement selon le jeu des acteurs. Et que la lumière de Philippe Berthomé qui éclaire la scène et les comédiens marie très finement pour donner la bonne ambiance. Et, lorsque l'on se retrouve à Chinon, dans la librairie "familiale", la scénographie,, et le décor symbolique d'Emmanuel Clolus garde la même force et sobriété, tout en restant inventif.


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez

Pour ce qui est des prises de vues de ce bâtiment hautement symbolique de Berlin qu'est le Corbusierhaus, elles imprègnent l'imaginaire de plein d'histoires et sont un peu un contrepoint au "rêve" de Berlin qui sous-tend la pièce, cette ville-phare où la jeunesse peut se retrouver en pleine liberté et fête sans fin. Cet imaginaire de bâtiment des années 50 "enveloppe" d'ailleurs le personnage de Rüdiger (un prénom qui renvoie autant au personnage des Nibelungen, qu'a un prénom vieillissant - tout comme la construction de Le Corbusier). Personnage surprenant et mystérieux, impeccablement interprété par Claude Duparfait, qui évolue tout au long de la pièce, mais toujours en porte-à-faux. Ce personnage et le bâtiment, et ses oiseaux, les "choucas" qui l'environnent ont une fonction et une influence duelle (d'oiseau "espion", en ami) sur la mère, qui, elle aussi va faire son chemin et changer, arriver à une position à laquelle on ne s'attend pas.  


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Saluons la mise en scène de Stanislas Nordey au service du texte et la qualité de jeu d'Hélène Alexandridis qui passe de cette attitude fermée et hostile à une libération totalement maîtrisée et sans familiarité. Nous avons aussi un très beau couple de théâtre avec le père, Lenny (imposant Laurent Sauvage) et sa mère Esther (puissante Anne Mercier) dans un duo fusionnel et toxique. Saluons le texte da Marie Ndiaye, nullement naturaliste, qui arrive à créer cette ambiance avec une langue riche et vivante, qui commence avec des anaphores (il semble que c'est une figure de style très prisée dans le théâtre dernièrement) "Voici donc cette ville..." tout en jouant, très souvent sur des discours parallèles qui rebondissent d'un personnage à l'autre et qui remplace le" dialogue", et qui à l'extrême fait parler un personnage avec la parole de l'autre (le fils pour sa mère justement). 


Berlin mon garçon - Marie Ndiaye - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce texte mouvant, tout comment le fil de cette histoire où l'on nous "promène" de Berlin à Chinon, faussement à Munich pour suivre la piste perdu de ce "garçon" qui a refusé de l'être, et qui fait planer une lourde et mystérieuses menace sur la pièce. Le mot qui a été à l'origine du livre, le point de départ, c'était "terrorisme"  et ce qui émerge, ce sont les concepts de "disparition" et de "responsabilité", sous forme de question sous-jacente. Et c'est toute la force de cette pièce de nous laisser en alerte face à cette quête qui se double d'une enquête, pour se retrouver soi-même et son propre destin.


La Fleur du Dimanche


Berlin mon garçon


Au TNS du 9 au 19 novembre 2022


Texte Marie NDiaye*
Mise en scène Stanislas Nordey
Avec
Hélène Alexandridis
Claude Duparfait*
Annie Mercier
Mélody Pini
Sophie Mihran
Laurent Sauvage*
Collaboratrice artistique Claire ingrid Cottanceau
Scénographie Emmanuel Clolus
Lumière Philippe Berthomé
Son Michel Zurcher
Costumes Anaïs Romand
Vidéo Jérémie Bernaert
*Claude Duparfait, Marie NDiaye et Laurent Sauvage sont artistes associé·e·s au TNS.
Production Théâtre National de Strasboug
Le texte est publié aux éditions Gallimard dans le recueil Trois pièces de Marie NDiaye.
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS.
Spectacle créé le 16 juin 2021 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

mercredi 27 avril 2022

Les Serpents de Marie NDiaye au TNS: les mots dits et la violence sourde

 L'écriture de Marie NDiaye, déjà doublement primées ( Prix Fémina 2001 pour Rosie Carpe et  Prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes) est connue pour être une "écriture de l'ambiguïté", comme elle l'a dit elle-même et surtout une écriture "d'imagination". D'elle, nous attendons au TNS "Berlin mon garçon", plusieurs fois reporté et nous y avons vu Hilda (en octobre 2021 - voir le billet "Hilda de Marie NDiaye au TNS: la puissance du verbe, le boulet du silence"). Elle est "Autrice Associée" et nous avons donc le plaisir de découvrir "Les Serpents", une pièce de 2004 mise en scène par Jacques Vincey.


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Ce qui frappe au premier abord c'est le plateau nu, avec au fond un mur qui se révélera être un mur de son, un mur d'enceintes de toutes tailles et sur le côté deux rangées de projecteurs à hauteur d'homme. Ces spots chauds et lumineux nous projettent dans l'ambiance de ce jour d'été - un quatorze juillet étouffant - et enserrent la scène comme les champs de maïs le font pour cette maison que nous ne pénétrerons jamais, protégée par ce mur l'enceinte(s), source complémentaire d'ambiance. Car c'est par le son, en plus du texte magnifiquement interprété par les trois protagonistes féminines que s'installe aussi le décor de cette presque tragédie antique. Pour commencer, cette ambiance de campagne profonde avec uniquement le bruissement du vent dans les feuilles de maïs et de lointains avions qui survolent en sourdine la cour vide et surchauffée dans laquelle vont être "prisonnières" ces trois femmes. Puis des bruits qui sourdent de derrière ce mur, roulements, grincements bruits divers et inquiétants par leur non définition, de temps en temps des "choeurs d'esprits" qui s'envolent et, à l'acmé de l'angoisse, ce qui pourrait être des cris d'enfants dont on n'ose imaginer la raison. Et pour couronner, la voix du fils qui appelle sa femme (mais laquelle?), fils que l'on ne verra jamais.


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Parce que tout tourne autour de lui. C'est lui que sa mère est venue voir. C'est de lui et de son histoire, de son passé étrange et de ses relations perverses et de la mort étrange de son premier enfant, celui qu'il a eu avec Nancy qui vient aussi le voir, dont il est question tout au long du début de la pièce. Comme il est question de ce qui peut bien s'y passer, dans cette maison, fermée à tous sauf à sa dernière femme, France, dont on s'interroge aussi sur le sort de ses deux enfants qui y sont cloitrés.  Et toutes ces discussions, entre la mère et la femme du fils, entre la mère et l'ex-femme de son fils puis entre les trois femmes, qui démarrent de manière prosaïque, la chaleur, le maïs, le quatorze juillet et son feu d'artifice, l'épouse qui a trouvé sa sérénité, et même les soucis d'argent de la mère, sa tendance à vouloir emprunter à chacun(e), dérapent vers des situations bien plus inhabituelles - la mère qui se fait soudoyer pour révéler à l'ex-femme le devenir tragique de son fils Jacky, scène à la frange du comique ou la femme, France qui part en vrille en racontant sa vie tout en fantasmant sur le destin de ses enfants à l'intérieur. 


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Et le texte de Marie NDiaye, extrêmement précis et factuel dans les récits de chacun, mais également sujet à multiples interprétations, surtout pour France et la mère s'installe dans une instabilité qui nous fait douter de cette réalité même, jusqu'à nous emporter dans une sorte de conte macabre et sombre. La scénographie par sa mécanique oppressante et nocturne y contribue grandement jusqu'à nous faire croire à un grand festin anthropophage (Nancy, l'ex-femme ayant dû prendre la place de France à l'intérieur de la maison ne dit-elle pas: "Cette maison est fétide, je suis la dernière à être mangée"). Et grâce à la prestation remarquable des trois actrices nous en arrivons à nous demander si  nous aussi n'avons pas rejoint dans les délires de persécution et les pulsions destructives ces états insidieux et délétères où nous balançons entre l'ogre et le bourreau: Madame Diss, la mère, campée de manière altière et stricte par Hélène Alexandridis, au port impeccable, qui oscille entre la mendiante divine et la jouisseuse diabolique, Tiphaine Raffier qui incarne une France voguant avec une énergie juvénile entre un épanouissement béat et naïf et une soumission anxieuse et Bénédicte Cerutti, campant sur ses talons hauts une Nancy arrivée et accomplie, qui cependant porte en elle ses failles, ses regrets et ses manques. 


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Le spectacle aura été un moment cathartique où nous aurons touché du doigt la violence banale qui peut-être se tapit dans un coin oublié de notre coeur.


La Fleur du Dimanche


Les Serpents


Au TNS du 27 avril au 5 mai 2022


COPRODUCTION


Texte Marie NDiaye
Mise en scène Jacques Vincey
Avec Hélène Alexandridis, Bénédicte Cerutti, Tiphaine Raffier
Dramaturgie Pierre Lesquelen
Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
Lumière Marie-Christine Soma
assistée de Juliette Besançon
Son Alexandre Meyer, Frédéric Minière
Costumes Olga Karpinsky
Perruques et maquillage Cécile Kretschmar
Marie NDiaye est autrice associée au TNS
Le texte est publié aux Éditions de Minuit
Production Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Théâtre des Ilets CDN de Montluçon