samedi 7 mai 2022

Le chant du père au Festival Passages Transfestival à Metz: deux pays, deux langues, deux générations et la musique

 Passages Transfestival renait, à peine après huit mois d'une édition consacrée au Brésil en septembre 2021. Ce festival créé en 1996 par Charles Tordjman à Nancy, devenu Passages Transfestival en 2020 sous la direction de Benoît Bradel essaime entre Nancy et Metz et même en transnational au Luxembourg du 5 mai au 22 mai. D'abord à Metz avec la complicité de l'Arsenal où il débute avec Lamenta de Koen Augustinen et Rosalba Torres Guerrerro (voir mon billet du 13 octobre 2021) et investit l'Esplanade et quelques salles, plus le Centre Pompidou-Metz (voir mon billet - à venir) ainsi que le Magic Mirror installé au pied des escaliers.


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Arnaud Bertereau


C'est là, dans un endroit tout à fait approprié que se déroule la pièce "Le chant du père" de Hatice Özer et Yavuz Özer, puisque le spectacle prend une forme mixte entre théâtre et concert, du "cabaret", en quelque sorte, et ce terme, originaire du mot arabe "Khâmmerât" signifie le lieu où l'on chante et l'on boit. Et l'on boit du thé - la pièce commence par une préparation de thé, noir: "le thé à la menthe n'existe pas chez nous,... et le café, pour mon père est un mot qui lui aussi n'existe pas"  nous dit Hatice Özer qui démarre son récit par la description d'une sorte de rêve, entre cauchemar d'émigrant et angoisse de la perte de son père: "Dans l'eau de la mer Egée, autour de moi, des corps le visage tourné dans la mer.... et quand je les retournes, toujours le même visage qui s'efface... celui de mon père". 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert


Et pour lutter contre cet effacement, la perte de la filiation, la perte de la culture, de la langue, elle reconvoque les souvenirs, de là-bas, du bistrot, ce lieu de sauvegarde du social et de la relation, avec la richesse des expressions, des histoires drôles, pas toujours transmissibles, des esprits, que l'on ne doit pas nommer, (un "i" au milieu, cela commence par un "d" et finit par un "n" ) et le saz, suspendu pour permettre aux pensées d'arriver au ciel. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Ce saz, partie centrale d'un cérémonial, où le joueur de saz récite aussi des poèmes et les chante, va constituer la rencontre de la fille avec son père avec lequel elle va dialoguer. Celui-ci, débonnaire et serein, un sage presque, qui va confirmer ou contredire ses souvenirs, témoigner de sa vie et de ses amours, de sa douleur d'avoir perdu sa femme ("ce n'est pas la cigarette qui me tue, c'est ton absence"). Et qui va, dans un dialogue bilingue où la langue maternelle de l'un (le turc) répond à la langue apprise de l'autre (le français), avec des décalages, des courts-circuits et des chevauchements, mais, quoiqu'ils fassent, ils n'arriveront jamais plus loin qu'au stade de l'enfance avec la langue de l'autre. 


Le chant du père - Hatice Özer - Passages Transfestival - Photo: Raoul Gilibert

Et ce n'est qu'avec le chant qu'ils seront à l'unisson, et que la fille reprendra le flambeau en finissant seule le chant du pays ("Je te rends ton pays mais je garde tes chants"). C'est un spectacle plein d'émotion et de complicité, de liens et d'ouverture que nous propose ce touchant couple père-fille avec une simplicité porteuse de rêves.


La Fleur du Dimanche


Le chant du père


Samedi 7 mai 2022 - 21h30 Magic Mirror - Metz

Conception, texte, mise en scène et scénographie
Hatice Özer
Musicien-interprète
Yavuz Özer
Hatice Özer
Collaboration artistique
Lucie Digout
Régie générale et création lumière
Jérôme Hardouin
Régie son
Matthieu Leclère
Regards extérieurs
Anis Mustapha
Antonin Tri Hoang
La compagnie remercie
Mariette Navarro, Marion Siéfert et Anthony Thibault

Au Centre Pompidou Metz, Boris Charmatz avec 20 danseurs pour le XXe siècle et plus encore : L’Art bouge dans les Musées

 La danse au Musée, est-ce fait pour la remiser ? Non, c'est plutôt pour la défriser et lui insuffler toute son énergie, lui ouvrir les portes du studio ou de la salle de spectacle, lui ouvrir des horizons nouveaux, toucher un public qui à priori ne serait jamais allé la voir. Bon, ne nous leurrons pas, il y a quand même un public fidèle qui va y assister, un public de connaisseurs. Et encore, la proposition de Boris Charmatz,  20 danseurs pour le XXe siècle et plus encore qui interroge l’archive vivante de la danse, de Gisèle à Nijinski en passant par Valeska Gert jusqu’au voguing, parcourt, les joyaux du XXème et du XXIe siècle dans une relecture délibérément actuelle. Et propose ainsi dans le même temps un panorama d'extrême qualité et une diversité de courants qui ne peuvent qu'aller dans le sens d'une ouverture et d'un brassage de genres. C'est dans ce même esprit d’ouverture qu'a été fondé le Centre Georges Pompidou, structure ouverte et pluridisciplinaire et au Centre Pompidou-Metz, sa première antenne décentralisée, dans le chef-d’œuvre architectural de Shigeru Ban. La manifestation s’inscrit également dans une collaboration avec les festivals transfrontaliers,  Perspectives liant la Moselle à Sarrebrück et Passages Transfestival qui navigue entre Nancy, Metz et le Luxembourg. Ainsi la Danse, comme art vivant a toute légitimité pour être accueillie dans ce Centre d'Art Moderne et Contemporain, non seulement pour se frotter aux oeuvres d'art qui y sont exposées, mais tout simplement parce que la Danse Contemporaine, au même titre que pourrait l'être la "performance" est un geste artistique, non pas déconnecté de la réalité et de l'actualité mais un geste de relation avec son public, un lien entre création et public.

D'autant plus que cette réactivation des différentes pièces (nombreuses - plusieurs par danseur/euse) sont aussi présentées et introduites avec la sensibilité et la transmission personnelle de chaque interprète. Ces vingt interprètes qui ont tous des magnifiques parcours soit dans des compagnies internationales, soit auprès de chorégraphes ou de figures qui ont marqué la danse dans le siècle qui vient de passer, vont se faire passeurs de cette expérience, de cette transmission, de ces moments d'exception vécus et recrées. Tout cela avec leur sensibilité et leurs qualités propres. Et leur personnalité... Car parmi les douze interprètes la variété est grande autant en terme d'école que de courant ou de style. Je vous en donne un petit aperçu, trois heures de balade dans le Centre ne permettrons pas de faire le tour complet de la richesse de ces propositions.

Commençons par le Forum, hall d'entrée du Centre, avec son sol en béton sur lequel Laura Bachman, ancienne de l'Opéra de Paris, partenaire de Benjamin Millepied et membre de la troupe Rosas d'Anne Teresa de Keersmaeker et chorégraphe pour des films le cinéma (Wes Anderson, Nils Schnieder)  nous présente, entre autre une très belle et très inspirée histoire de Gisèle puis une chorégraphié qu'elle a faite pour le film Black Swan


20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Laura Bachmann - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Laura Bachmann - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Laura Bachmann - Photo: lfdd


Autre interprète, autre espace, autre époque, au premier étage, dans la galerie 1, dans l'exposition qui vient d'ouvrir l'exposition "Le musée sentimental d'Eva Aeppli", l'artiste et chorégraphe hongroise Boglàrka Börcsök nous accueille dans la salle où sont accrochées les sculptures suspendues d'Anette Messager pour un hommage à la danseuse-cabaretiste allemande trop peu connu Valeska Gert. Elle en présente quelques pièces expressionnistes qui surprennent, encore aujourd'hui le public qui passe à proximité: Japanishe Groteske (1917), Canaille (1919), Der Tod (1922) et quelques autres avec une belle énergie et une très forte présence. Lui succède le basque Allister Madin sur des pièces classiques également.

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Boglarka Börcsok - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Boglarka Börcsok - Photo: lfdd


Au même étage officie également, Olga Dukhovnaya, danseuse, chorégraphe et pédagogue d'origine ukrainienne et installée en France qui nous propose des pièces inspirées par Charlot, des danses folkloriques et sa version mémorable et puissante de la Mort du cygne (1905) d'Anna Pavlova.

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Olga Dukhovnaya - Photo: lfdd
   

A l'étage au dessus, nous assistons à la performance de Joao Fiadero sur la pièce sonore d'Alvin Lucier qui vient de mourir "I am sitting in a room different from the one you are in now" et au troisème étage, dans la galerie 3, d'autres performances, dont un extrait de la pièce "La Fille du Collectionneur" de Théo Mercier, par Marlène Saldane, plutôt comédienne où elle incarne les objets d'arts dans un inventaire à la fois drôle et sérieux devant nos yeux ébahis sur le très beau fond de décor qu'est le panorama unique de la Ville de Metz. Elle est suivie par Bryana Fritz, chorégraphe, danseuse et écrivaine qui fait une performance assez punk, dansée sur une musique qui balance en racontant en anglais une histoire féministe de princesse qui s'arrache la langue. 

Dans une autre salle alternent Soa Ratsifandihana, ancienne interprète de James Thiérée et de Rosas avec des improvisations sur une musique aux accents de soleil. Lui succède Magali Caillet Gajan qui depuis les années 1990 avec Angelin Preljocaj a côtoyé les grands noms de la danse contemporaine en France autant en tant qu'interprète ou sur des chorégraphies. Elle nous fait un numéro dansé parlé avec sa vie en résumé toute en mouvement pour finir sur une superbe chorégraphie, hommage à Dominique Bagouet très émouvante.

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Magali Caillet Gajan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Magali Caillet Gajan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Magali Caillet Gajan - Photo: lfdd

Changeons d'espace pour le forum dans lequel Dai Jian, danseur originaire de Chine qui après l'Académie de Danse de Pékin es parti aux Etats-Unis avec Shen Wei puis Trisha Brown et qui présente la philosophie de cette chorégraphe du mouvement pur, dépossédé d'un sens caché et il nous montre à les expliquant quelques pièces de la chorégraphe en nous rendant attentif à la difficulté technique et de coordination de ces pièces, même très simple, comme l'ultra-courte pièce "Chute" où tout est dit dans le titre mais dont l'interprétation n'est pas sans difficulté.


20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Dai Jian - Photo: lfdd

Citons pour mémoire les interprètes Nestor Garcia Diaz, d'Espagne et qui travaille régulièrement avec Tino Sehgal, Mai Ishiwata collaboratrice de Carlotta Ikeda, I-Fang Lin, qui a travaillé entre autres avec Mathilde Monnier et Christian Rizzo, Filipe Lourenzo dont le travail s'inspire beaucoup de la musique arabe andalouse,  Fabrice Mazliah qui est passé entre autres chez William Forsythe, le Lyonnais Julien Monthy passé du classique à Anne Theresa de Keermaeker/Rosas, Alex Mugler, danseur et figure importante de la scène Voguing qui présente en noir et sur talons hauts un aperçu de cette expression dans l'air de New York. N'oublions pas Katia Petrowick qui présente un extrat de Crowd de Gisèle Vienne qui sera à l'affiche du Festival le 11 mai, et dans le monte-charge, entre autres lieux, la décoiffante et soûlante performance de Frank Willens, imperturbable et bavard, mais magistral et incroyablement prenant qui nous raconte sa vie, nous récite les poètes beatnik américains sans fatiguer et qui déboule dans la salle où officie Julie Shanahan dans une "messe" en hommage à Pina Bausch en faisant participer, comme Pina l'a fait, le public à la cérémonie et à la procession extatique:


20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz -Frank Willens - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd

20 Danses pour le XXe siècle - Charmatz - Julie Shanahan - Photo: lfdd



On peut résumer le résultat de cette manifestation en une image: "La relève est assurée!"

20 Danses pour le XXe siècle - Boris Charmatz - La relève - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche

jeudi 5 mai 2022

Heres: nel nome del figlio d'Ezio Schiavulli à Pôle Sud - La danse à l'héritage de la baguette

 Pour sa création Heres: nel nome del figlio (Au nom du fils) à Pôle Sud, Ezio Schiavulli a voulu poser un regard rétrospectif sur son parcours, non seulement de la danse mais aussi de sa vie, aller jusqu'à la question de l'héritage et de la filiation au plus intime. Ce danseur, passé par des centres de formations de danse reconnus (l’Académie des Arts Scéniques de Milan dirigée par Susanna Beltrami. le London Contemporary of Dancing et le Centro della Danza Aterballetto), après avoir abandonné ses études en chimie, est passé par de grandes compagnies internationales à Genève, en Suède et en France avant de fonder sa propre compagnie en 2007. Pour ce spectacle, le retour aux origines ne peut que se faire vers son enfance, lorsqu'il se blottissait, petit, à côté de la batterie de son père musicien lors de ses concerts nocturnes.


Heres - Ezio Schiavulli - Pôle Sud - Photo: Chiara Ventola

Si l'on suit le fil d'Ariane de la psychanalyse que nous tend Ezio Schiavulli, en particulier l'essai Le Complexe de Télémaque du psychanalyste Massimo Recalcati dont il se nourrit, nous pouvons nous permettre d'émettre deux hypothèses également plausibles pour la scène d'ouverture de la pièce: d'une part, celle prosaïque d'une réminiscence d'un réveil sous cette batterie qui lui donne l'élan du spectacle. Mais la deuxième, tout aussi plausible et même évidente tellement elle est limpide, qui serait littéralement la (re)naissance de l'artiste, prenant conscience avec ces battements de vie et ébloui, comme nous le sommes nous-même par cette batterie de projecteurs qui nous aveuglent sous le podium sur lequel jouent les deux batteurs. Ces batteurs qui vont nous insuffler, mais bien sûr en premier lieu au danseur, leur énergie de vie tout au long de la pièce. Et surtout qui, en dialoguant avec l'interprète-chorégraphe, vont lui permettre de se lever, grandir, trouver ses repères, apprendre la vie et le monde qui l'entoure en se mouvant.


Heres - Ezio Schiavulli - Pôle Sud - Photo: Chiara Ventola

C'est donc à un incessant dialogue à trois (très souvent) sur une création musicale qui a impliqué Anne Paceo, Dario De Filippo, Elvire Jouve et Inor Sotolongo pour cette longue variation entre deux batteurs qui se font face sur ce podium - podium qui lui-même n'arrête pas de bouger, tiré et poussé par, soit les musiciens (Dario De Filippo et  Donato Manco qui a remplacé au pied levé Elvire Jouve) soit par le danseur, qui à un moment est même "enchainé" avec une corde à ce podium mouvant - c'est dire le lien fort qui l'unit aux instruments. 


Heres - Ezio Schiavulli - Pôle Sud - Photo: Chiara Ventola

Le dialogue et la synchronicité entre geste dansé, mouvement du corps, chute ou élan, saut ou roulade, sursaut ou frémissements, tressaillements sont impeccables, les jeux de regards intenses et la concentration et l'écoute au sommet, dans cette magnifique variation percussive. Les passages bourrés d'énergie vitale sont nombreux et les moments de quiétude sont rares, mais sensibles. Par exemple la "passation" du rythme entre les deux "pères" batteurs et le fils danseur quand se mêlent leurs baguettes pour construire un rythme, construction qui lui permet de prendre la place des musiciens.


Heres - Ezio Schiavulli - Pôle Sud - Photo: Chiara Ventola

La pièce s'achève également dans une sérénité et une quiétude retrouvées quand, après une nouvelle naissance, en "plein air" cette fois-ci, le danseur aidé d'un batteur "désossent" littéralement la batterie pour en pendre tous les éléments à des crochets, comme des habits de mineurs, soutenus par un discret chant murmuré et un son de cloche presque tibétaines. Et dans le noir qui se répand, le danseur se défait de ses habits pour pouvoir peut-être enfin renaître grandi.


La Fleur du Dimanche


Heres: nel nome del figlio (Au nom du fils)


A Pôle Sud le 5 et 6 mai 2022


Coproduction Pôle-Sud CDCN


Conception chorégraphique et interprétation : Ezio Schiavulli
Musique live : Donato Manco et Dario De Filippo, batteurs
Création lumière et direction technique : Gabriele Coletta
Création musicale : Anne Paceo, Dario De Filippo, Elvire Jouve et Inor Sotolongo
Régie : Aurélien Boeglin
Production : Association Expresso Forma — Cie Ez3_Ezio Schiavulli / Associazione RIcerca E SviluppoCOreografico

Coproduction : POLE-SUD – CDCN, Strasbourg / CCN – Ballet de l’Opéra national du Rhin, Mulhouse / Teatro Pubblico Pugliese (It) / Réseau Grand Luxe (le 3CL Luxembourg / le Theater Freiburg / le Ballet de Lorraine / l’Abri Genève / le Ballet de l’Opéra national du Rhin / POLE-SUD, CDCN Strasbourg / le Grand Studio Bruxelles) / l’Association des Scènes du Nord Alsace (la M.A.C. de Bischwiller / la Saline, Soultz-sous-forêts / la Castine, Reichshoffen / la Nef, Wissembourg / l’Espace Rohan, Saverne / le Relais Culturel de Haguenau) / Réseau l’Est Danse ( le CCAM Scène nationale, Vandoeuvre-lès-Nancy / POLE-SUD CDCN, Strasbourg / le Manège, Scène nationale , Reims / l’Espace 110, Illzach / la Cité musicale ,Metz / la Salle Europe, Colmar / le Nouveau Relax, Chaumont / la Filature Scène nationale, Mulhouse / le Ballet de l’Opéra national du Rhin, Mulhouse / le Carreau Scène nationale, Forbach / l’ACB, Scène national, Bar-le-Duc / la Madeleine, Troyes / le service culturel Spectacle Vivant de Saint-Dié des Vosges).

Avec le soutien de la DRAC Grand Est au titre de la structuration depuis 2020 / Région Grand Est / Communauté européenne d’Alsace / Région des Pouilles (It) / Institut Italien de Strasbourg / Théâtre du Marché aux Grains de Bouxwiller / SPEDIDAM / Network Internazionale Danza Puglia

mercredi 4 mai 2022

Somnole de Boris Charmatz au CCAM: Le son du corps qui danse, un sifflement en somme

Si siffler n'est pas jouer et que l'on exprime quelquefois sa joie au travail en sifflant (voir Blanche-Neige chez Disney), siffler et danser ne vont pas forcément de pair. Déjà que parler en dansant est une performance, maîtriser à la fois son souffle et ses mouvements n'est pas partie gagné. Et c'est un vrai challenge auquel Boris Charmatz s'est confronté. 


Somnole - Boris Charmatz - Photo: Marc Domage


C'est au temps du confinement, quand il s'est retrouvé face à lui-même en 2020 que, pour passer outre la distanciation et l'absence de représentations, que Boris Charmatz a conçu ce solo. Il a fait à la fois un voyage à l'intérieur de lui-même et un retour sur son enfance lors de laquelle il adorait siffler. Un voyage dans un état second, un genre de rêve éveillé où son corps se laisser mener par les sons qui sortent de sa bouche sans articuler un seul mot. Un vraie performance et en même temps un spectacle très sensible et surprenant.


Somnole - Boris Charmatz - Photo: Marc Domage


Le danseur arrive sur la scène nue, plongée dans une obscurité verdâtre, comme un esprit, les bras levés, torse nu et ceint d'une jupe en tissu rayé. Pendant qu'il se mesure à la scène et que la lumière peu à peu le révèle, un sifflement flotte au-dessus de lui qui l'accompagne doucement. Ses gestes sont lents, précieux et désaxés et, au fur et à mesure, l'on prend conscience que son corps obéit à cette mélodie sifflée qui semble le guider et diriger ses mouvements. Suivant cette injonction qui le transporte, il tourne, tombe, se déhanche, se désaxe, saute, dans une chorégraphie sans cesse renouvelée. Son corps souple et malléable s'offre à nous sous un projecteur qui le traque et le poursuit à chaque point de la scène, sculptant ses muscles, mettant en valeur ses poses et ses attitudes, passant d'un mimodrame assez lisible à des mouvements de danse plus classique et puis à des attitudes surprenantes ou franchement originales. 


Somnole - Boris Charmatz - Photo: Marc Domage


De belles envolées lyriques voisinent avec des moments plus introspectifs, des moments d'humour, quelquefois comiques, alternent avec des situatioss plus intenses où l'on sent le corps mis en danger. Et toujours sous cette nappe sonore sifflée, qui convoque de nombreux morceaux reconnaissables par le public - qui est invité à une partition orchestrale sifflée ou, lors d'un instant de nostalgie romantique, à se projeter dans les amours remémorées de Prévert et Kosma. Ainsi, comme dans un rêve éveillé, les airs, qu'ils soient d'opéra, de Haendel, de Bach ou de Mozart, des musiques de film d'Ennio Morricone ou d'Henri Mancini ou encore des chansons de Claude François ou de Gershwin, prennent corps. 


Somnole - Boris Charmatz - Photo: Marc Domage


Un corps qui les incarne ici à leur manière et nous les fait découvrir sous un autre aspect, une autre angle, mouvant et plein d'énergie, au plus près de la peau et des os, des muscles. Dans une énergie et une sensibilité décalée et surprenante. Comme dans une parenthèse hors du temps.

La Fleur du Dimanche



Note: Le spectacle présenté au CCAM de Vandoeuvre remplaçait Infini prévu initialement.

En relation, sera présenté au Centre Pompidou - Metz  le samedi 7 mai et le dimanche 8 mai



Interprétation :
Boris Charmatz

Assistante chorégraphique : Magali Caillet Gajan
Lumières : Yves Godin
Collaboration costume : Marion Regnier
Travail vocal : Dalila Khatir
Avec les conseils de : Bertrand Causse et Médéric Collignon
Inspirations musicales : J.S. Bach, A. Vivaldi, B.
Eilish, La Panthère Rose, J. Kosma, E. Morricone,
chants d’oiseaux, G.F. Haendel, Stormy Weather…
Liste complète disponible à la fin de cet article
Régie générale : Fabrice Le Fur
Régie lumière : Germain Fourvel
Directrice déléguée [terrain] : Hélène Joly
Direction des productions : Lucas Chardon, Martina Hochmuth
Chargé.e.s de production : Jessica Crasnier, Briac Geffrault

Production et diffusion : [terrain]

dimanche 1 mai 2022

Le muguet se repose, allons au bois ou défilons en n'oubliant pas 36

 Pour ce douzième 1er mai du blog de La Fleur du Dimanche, je ne peux que vous renvoyer à mon billet de l'année dernière pour toutes celles et tous ceux qui se posent encore des questions sur le muguet et le premier mai, jour du travail et/ou des travailleurs (en remontant à Charles IX pour le muguet ou encore en 1884 pour les travailleurs). Et attention, le muguet est toxique, pas l'ail des ours qui lui ressemble et peut même pousser à côte de lui.... 

Le muguet de cette année se repose doucement sur ses feuilles dans son bouquet odorant... vous le sentez ? Là:


Muguet du 1er mai - Photo: lfdd

A propos de parfum, sachez qu'il est très très difficile de capturer le parfum naturel du muguet, la technique, abandonnée depuis 1930 est remise sur l'établi par une société, AB 1882, maison de parfumerie nantaise, qui remet au goût du jour la technique ancestrale d’enfleurage du muguet, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu. Plus dans un reportage d'Ouest France ici.


Les fleurs sont fabuleuses, non ?

A propos de fleurs fabuleuses et à l'occasion de l'exposition* "Fleurs Fabuleuses", le travail de collaboration artistique de Robert Becker et Dominique Haettel qui est visible à l'Iloz dans le Grand Parc de Miribel-Jonage à côté de Lyon jusqu'au 22 mai, je vous en offre une et son texte associé, écrit par Jean-Michel Maulpoix:

Fleurs Fabuleuses - L'iris bleu cyclope - Robert Becker - Dominique Haettel 


Le cyclope bleu

 

Connaissez-vous le cyclope bleu ? Ce n’est pas un géant brutal. Semblable au tissu de nos songes, sa peau est soyeuse, sensible au soleil et au vent. Son œil unique ne s’entrouvre que le soir. Les lucioles, dit-on, viennent souvent s’y poser : elles éclairent d’une lumière étrange ce trou laissé naguère par le pieu d’Ulysse. Trou de mémoire, dit-on : le cyclope bleu ne se souvient de rien et répète du fond de sa nuit : « je ne suis personne ! »

 

Jean-Michel Maulpoix


Et pour finir en chanson, la chanson du premier mai de Georges Brassens, "Le discours des Fleurs", interprété par Thomas Fersen:




Bon premier mai


 La Fleur du Dimanche


* L’exposition « Fleurs Fabuleuses » présente les œuvres de Robert Becker (photographe) et Dominique Haettel (peintre). Elles dialoguent avec des œuvres issues de l’artothèque de Lyon dans un décor inédit réalisé par la Cie Tonton ballons. Cette exposition jette un regard artistique sur les fleurs. Et la botanique nous emmène vers un monde de créatures étranges: des pétunias qui nagent comme des poissons dans un univers féérique, un coquelicot danse le flamenco, un massif de fleurs nous tire la langue, un pavot devient un petit monstre sympathique, la clématite un mannequin de mode… Les interprétations ne manquent pas et les textes d’auteurs vous invitent à un voyage où le spectateur fait son propre parcours. L’exposition présente les œuvres originales (peinture sur photographie) ainsi que les pages du livre d’artiste « Fleurs Fabuleuses » avec les textes et les oeuvres qu’ils décrivent.

L'exposition « Fleurs Fabuleuses » est présentée à l’Iloz à Miribel Jonage du 16 avril au 22 mai 2022.

Galerie Iloz  – Grand Parc de  Miribel Jonage -  Chemin du Moulin de Cheyssin, 69330 Meyzieu

L’exposition sera ouverte pendant les congés scolaires tous les jours de 10h30 à 18h30 

Et  les samedis - dimanches de 10h30 à 18h30.

Pour la clôture, finissage le 22 mai 2020  à 15h00, 16h00 et 17h00  - Animations: 
– Lecture par Gaspard Bardel des textes des auteurs sur ces Fleurs Fabuleuses et performance « Fabula Rasa » chantée et dansée par Geneviève Charras, charivarieuse.
Plus sur le site du Parc ici.


jeudi 28 avril 2022

Giselle... de François Gremaud et Samantha van Wissen au Maillon: l'art du récit et de la suspension

 Giselle, qui ne connaît pas le célèbre ballet d'Adolphe Adam, le summum du ballet romantique sur une idée de Théophile Gautier et un livret co-écrit avec Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges. Vous avez sûrement vu ou entendu ou au moins entendu parler de ce ballet qui fut le premier succès populaire pour un ballet, au point que son interprète Carlotta Grisi vit son salaire plus que tripler après l'avoir créé, le jour de ses 22 ans le 28 juin 1841. Mais attention, Giselle... de François Gremaud présenté au Maillon, si vous faites bien attention, compte trois points de suspension. De suspension, il en est effectivement question, puisque la danse est l'art du saut, de la légèreté, de l'élan vers le ciel et aussi du "porté", où les danseurs sont les faire-valoir des danseuses "sylphides" (du nom du premier ballet romantique), êtres sans corps et aérien. Et que l'on va voir quelques sauts, des déboulés, de jetés et grand jetés par la performeuse-danseuse Samantha van Wissen. Nous avons en version mimée (et même pantomimée) et dansée la matière de Giselle sans point de suspension, donc sans silence, mais avec commentaire, texte et contexte. C'est un vrai plaisir et un réel éclaircissement que d'avoir, d'abord en introduction un rappel rapide de la source de la danse (le Roi Soleil, Louis XIV, excusez du peu) jusqu'à la vraie reconnaissance de cet art qui marie musique et mouvement. Et, pour finir une très instructive "lecdem" ou lecture commentée, conférence non pas gesticulée mais vraiment dansée de ce ballet. Car Samantha est danseuse,  déjà en 1992 chez Anne Teresa De Keersmaeker dans la compagnie Rosas). Ce texte est à la fois bien didactique et explicatif, mais aussi avec beaucoup d'humour et de distance avec le texte écrit par François Gremaud et qui va comme un gant à l'interprète. 

Giselle- François Gremaud - Samantha van Wissen - Maillon - Photo: Dorothée Thébert-Filliger

Nous avons ainsi droit à presque deux heures de conférence (et de texte) en plus de la danse, où Samantha van Wissen incarne l'ensemble de la distribution du ballet, à savoir bien sûr Giselle, sa mère Berthe, ses deux amoureux, Hilarion et Loys (qui est aussi Albrecht), le chatelain, le duc de Courlande et sa fille Bathilde, mais aussi Wilfried, l'écuyer d'Albrecht, un chasseur, sans oublier la reine des Willis, plus deux willis qui font un duo adorable et même - et là c'est le clou du spectacle - l'ensemble de la troupe des willis au grand complet, c'est-à-dire un ensemble de 32 danseuses en batterie qu'elle arrive à nous faire imaginer remplir la scène.  Les willis, qui ont également donné le sous-titre au ballet Giselle sont des nymphes, en réalité des jeunes filles vierges mortes d'avoir trop dansé. Et Samantha nous conte ainsi cette passion de la danse, sur la scène et dans la vie, liée à l'amour, au point d'en être mortel.

Giselle- François Gremaud - Samantha van Wissen - Maillon - Photo: Dorothée Thébert-Filliger


Grâce à cette époustouflante prestation nous pouvons comprendre ce dont parle le ballet (qui par définition est muet), d'en saisir l'histoire tout en ayant un regard historique sur la danse - Samantha van Wissen nous fait même une lecture comparée en présentant les interprétations à travers les siècles, de Carlotta Grisi à Natalia Makarova, ou, pour les personnages masculins de Petipa à Mikhail Baryshnikov ou Noureev. Le tout avec un enthousiasme, une énergie, une prestance sans faille et un humour bien pesé. Une prestation qui nous donne envie de voir (ou revoir) la vraie Giselle mais qui nous donne aussi envie de voir la suite (et le début) du triptyque de François Gremaud dans lequel s'insère cette pièce, à savoir Carmen (à venir...) et Phèdre!  avec point point d'exclamation pousse à guetter le prochain passage de la pièce.

Giselle- François Gremaud - Samantha van Wissen - Maillon - Photo: Dorothée Thébert-Filliger


Mais nous ne pouvons conclure sans parler de la musique et du formidable petit orchestre de chambre avec Anastasia Lindeberg au violon, Valerio Lisci à la harpe,  Héléna Macherel à la flûte et Sara Zazo Romero au saxophone, puisqu'un ballet c'est aussi de la musique. Et donc c'est Luca Antignani qui a adapté cette musique d'orchestre que Théophile Gautier qualifiait de "supérieure à la musique ordinaire des ballets; elle abonde en motifs, en effets d'orchestre; elle contient même, attention touchante pour les amateurs de musique difficile, une fugue très bien conduite." Cette fugue, effectivement bien enlevée qui quelquefois est ôtée dans les représentations et qui permet à la danseuse soliste de reprendre son souffle. Et la formation de chambre à effectif réduit arrive à faire passer autant d'énergie dans la partition que la performeuse-danseuse dans sa prestation.  


La Fleur du Dimanche


Giselle...

Au Maillon - Théâtre de Strasbourg, du 27 au 30 avril 2022

Avec : Samantha van Wissen
Conception et mise en scène : François Gremaud
Musique : Luca Antignani, d’après Adolphe Adam
Violon : Anastasia Lindeberg
Harpe : Valerio Lisci
Flute : Héléna Macherel
Saxophone : Sara Zazo Romero
Texte : François Gremaud, d’après Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges
Chorégraphie : Samantha van Wissen, d’après Jean Coralli et Jules Perrot
Assistanat : Wanda Bernasconi
Son, création : Bart Aga
Son, tournée : Raphaël Raccuia
Direction technique, lumière : Stéphane Gattoni - Zinzoline
Photographies : Dorothée Thébert-Filliger

mercredi 27 avril 2022

Les Serpents de Marie NDiaye au TNS: les mots dits et la violence sourde

 L'écriture de Marie NDiaye, déjà doublement primées ( Prix Fémina 2001 pour Rosie Carpe et  Prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes) est connue pour être une "écriture de l'ambiguïté", comme elle l'a dit elle-même et surtout une écriture "d'imagination". D'elle, nous attendons au TNS "Berlin mon garçon", plusieurs fois reporté et nous y avons vu Hilda (en octobre 2021 - voir le billet "Hilda de Marie NDiaye au TNS: la puissance du verbe, le boulet du silence"). Elle est "Autrice Associée" et nous avons donc le plaisir de découvrir "Les Serpents", une pièce de 2004 mise en scène par Jacques Vincey.


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Ce qui frappe au premier abord c'est le plateau nu, avec au fond un mur qui se révélera être un mur de son, un mur d'enceintes de toutes tailles et sur le côté deux rangées de projecteurs à hauteur d'homme. Ces spots chauds et lumineux nous projettent dans l'ambiance de ce jour d'été - un quatorze juillet étouffant - et enserrent la scène comme les champs de maïs le font pour cette maison que nous ne pénétrerons jamais, protégée par ce mur l'enceinte(s), source complémentaire d'ambiance. Car c'est par le son, en plus du texte magnifiquement interprété par les trois protagonistes féminines que s'installe aussi le décor de cette presque tragédie antique. Pour commencer, cette ambiance de campagne profonde avec uniquement le bruissement du vent dans les feuilles de maïs et de lointains avions qui survolent en sourdine la cour vide et surchauffée dans laquelle vont être "prisonnières" ces trois femmes. Puis des bruits qui sourdent de derrière ce mur, roulements, grincements bruits divers et inquiétants par leur non définition, de temps en temps des "choeurs d'esprits" qui s'envolent et, à l'acmé de l'angoisse, ce qui pourrait être des cris d'enfants dont on n'ose imaginer la raison. Et pour couronner, la voix du fils qui appelle sa femme (mais laquelle?), fils que l'on ne verra jamais.


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Parce que tout tourne autour de lui. C'est lui que sa mère est venue voir. C'est de lui et de son histoire, de son passé étrange et de ses relations perverses et de la mort étrange de son premier enfant, celui qu'il a eu avec Nancy qui vient aussi le voir, dont il est question tout au long du début de la pièce. Comme il est question de ce qui peut bien s'y passer, dans cette maison, fermée à tous sauf à sa dernière femme, France, dont on s'interroge aussi sur le sort de ses deux enfants qui y sont cloitrés.  Et toutes ces discussions, entre la mère et la femme du fils, entre la mère et l'ex-femme de son fils puis entre les trois femmes, qui démarrent de manière prosaïque, la chaleur, le maïs, le quatorze juillet et son feu d'artifice, l'épouse qui a trouvé sa sérénité, et même les soucis d'argent de la mère, sa tendance à vouloir emprunter à chacun(e), dérapent vers des situations bien plus inhabituelles - la mère qui se fait soudoyer pour révéler à l'ex-femme le devenir tragique de son fils Jacky, scène à la frange du comique ou la femme, France qui part en vrille en racontant sa vie tout en fantasmant sur le destin de ses enfants à l'intérieur. 


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Et le texte de Marie NDiaye, extrêmement précis et factuel dans les récits de chacun, mais également sujet à multiples interprétations, surtout pour France et la mère s'installe dans une instabilité qui nous fait douter de cette réalité même, jusqu'à nous emporter dans une sorte de conte macabre et sombre. La scénographie par sa mécanique oppressante et nocturne y contribue grandement jusqu'à nous faire croire à un grand festin anthropophage (Nancy, l'ex-femme ayant dû prendre la place de France à l'intérieur de la maison ne dit-elle pas: "Cette maison est fétide, je suis la dernière à être mangée"). Et grâce à la prestation remarquable des trois actrices nous en arrivons à nous demander si  nous aussi n'avons pas rejoint dans les délires de persécution et les pulsions destructives ces états insidieux et délétères où nous balançons entre l'ogre et le bourreau: Madame Diss, la mère, campée de manière altière et stricte par Hélène Alexandridis, au port impeccable, qui oscille entre la mendiante divine et la jouisseuse diabolique, Tiphaine Raffier qui incarne une France voguant avec une énergie juvénile entre un épanouissement béat et naïf et une soumission anxieuse et Bénédicte Cerutti, campant sur ses talons hauts une Nancy arrivée et accomplie, qui cependant porte en elle ses failles, ses regrets et ses manques. 


 Les Serpents - TNS - Marie NDiaye - Jacques Vincey - Photographie: Christophe Raynaud de Lage


Le spectacle aura été un moment cathartique où nous aurons touché du doigt la violence banale qui peut-être se tapit dans un coin oublié de notre coeur.


La Fleur du Dimanche


Les Serpents


Au TNS du 27 avril au 5 mai 2022


COPRODUCTION


Texte Marie NDiaye
Mise en scène Jacques Vincey
Avec Hélène Alexandridis, Bénédicte Cerutti, Tiphaine Raffier
Dramaturgie Pierre Lesquelen
Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
Lumière Marie-Christine Soma
assistée de Juliette Besançon
Son Alexandre Meyer, Frédéric Minière
Costumes Olga Karpinsky
Perruques et maquillage Cécile Kretschmar
Marie NDiaye est autrice associée au TNS
Le texte est publié aux Éditions de Minuit
Production Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Théâtre des Ilets CDN de Montluçon