jeudi 4 avril 2024

Assembly Hall de Crystal Pite & Jonathon Young: Les chevaliers de la table ne tournent pas rond

 La chorégraphe canadienne Cristal Pyte, qui se réfère volontiers à William Forsythe arrive au Théâtre de la Ville - Sarah Bernard avec la nouvelle pièce Assembly Hall qu'elle a créée avec sa compagnie Kidd Pivot et Jonathon Young, un dramaturge en résidence dans sa compagnie avec qui elle avait déjà collaboré pour ses deux précédente pièces Betroffenheit et Revisor


Krystal Pite - Jonathon Young -Assembly Hall - TDV Sarah Bernhardt - Photo: Michael Slobodian


Le dispositif est surprenant, doublement décalé. Car au lever de rideau, nous nous trouvons dans un genre de gymnase vieillot, faisant aussi office de salle de fête ou de théâtre, un rideau rouge occultant une scène en hauteur, un incongru panier de basquet la surmontant. Une paire de portes encadre cette scène, portes battantes par lesquelles vont entrer les protagonistes, venus ici pour organiser leur réunion et débattre. Ils vont parler de leur rituelle Quest Fest et de l'éventuelle dissolution de leur groupe/association. 


Krystal Pite - Jonathon Young -Assembly Hall - TDV Sarah Bernhardt - Photo: Michael Slobodian


Et là, première faille: toutes les paroles - le texte a été écrit par Jonathon Young - sont enregistrées, les danseuses et les danseurs vont faire du play-back et surtout vont bouger-danser sur ces paroles. Leurs mouvements sont à la hauteur de ce qu'on attend d'une chorégraphie de Crystal Pite, de magnifiques gestes, déstructurés et décalés par rapport au sens (quelquefois au non-sense) et à l'action. Le texte étant en anglais, il est vrai que cela devient pour le spectateur non anglophone une gymnastique aussi de passer de la scène à l'écran sur le côté qui affiche les sous-titres. 


Krystal Pite - Jonathon Young -Assembly Hall - TDV Sarah Bernhardt - Photo: Michael Slobodian


Nous plongeons ainsi dans une tranche de sociologie de la province profonde avec toute la dimension éthique et humaniste que cela charrie. Et nous nous laissons emporter dans cette plongée qui se double - double faille - dans la reconstitution sur la scène - celle mise en abîme au fond de la salle, quand le rideau s'ouvre - de scènes moyenâgeuses, sorte de tableaux vivants historiques - un peu animés,  qui pourraient être le sujet de leurs Fest Quest, gestes médiévaux. 


Krystal Pite - Jonathon Young -Assembly Hall - TDV Sarah Bernhardt - Photo: Michael Slobodian


Le résultat est à la fois esthétique et quelquefois un peu humoristique (on se met à penser à Monty Python) et on est fasciné par l'incarnation de ces personnages et de leurs aventures. Une autre scène de très originale étant sur la fin la création d'un fantôme de chevalier en pièces détachées.


Krystal Pite - Jonathon Young -Assembly Hall - TDV Sarah Bernhardt - Photo: Michael Slobodian


On est séduit par toute cette virtuosité et tous ces mouvements totalement maîtrisée et on regrette un peu que la danse en tant que telle ne soit pas plus présente, à part deux ou trois mouvements d'ensemble. Mais au final c'est un spectacle qui a su trouver son ambiance et que l'on peut prendre comme une tranche de rêve, un double voyage dans le temps.


La Fleur du Dimanche

Nom de Constance Debré par Victoria Quesnel au Rond-Point: Quitter tout, même le nom, le nom de l'Amour pour aller au fond, au fond de soi

 Le nom, Debré, ce n'est surtout pas le sujet, comme il est écrit sur l'écran du mur au début du spectacle: 

"Avec n'importe quel parent,  j'aurai écrit le même livre

Avec n'importe quel nom j'aurai écrit le même livre"

....

Nous voilà prévenus, ce n'est pas l'histoire du nom, Debré, et pas non plus l'histoire contre le Nom qui va nous être contée. Peut-être à la limite, ce qui fait dire "non", et encore,...


Nom - _Constance Debré - Hugues Jourdain - Victoria Quesnel - Photo: Simon  Gosselin


Non, on part bien de tout ce qu'on a abandonné, de tout ce qu'on refuse - ou plutôt tout ce que Constance refuse:

"Marcher vers le vide, voilà, c'est ça, ce qu'il faut faire, se débarrasser de tout, de tout ce qu'on a, de tout ce qu'on connaît, et aller vers ce qu'on ne sait pas. Sinon on ne vit pas, on croit qu'on vit mais on ne vit pas, sinon on reste avec tout le bric-à-brac et on passe sa vie à ne pas vivre. Ce n'est rien d'autre que ça, ce qu'il faut faire."


Nom - _Constance Debré - Hugues Jourdain - Victoria Quesnel - Photo: Simon  Gosselin



Et c'est tout le mérite, la force de Victoria Quesnel de pouvoir incarner à la fois cette distance, cette perte, cette absence de spectaculaire, cette simplicité directe face à nous, toute proche, sensible, à fleur de peau dans la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-Point pour nous dire ce texte, NOM, tiré au couteau, le troisième roman de Constance Debré qui a tout abandonné, famille, mari, son fils, sa maison, son appartement, son métier d'avocate, pour, au bout de trois livres arriver à se dire, se décrire, sans artifice, à nu, au fond de l'âme... comme au scalpel. Bien sûr, il reste un peu d'éclat, comme cet épisode introductif un peu ostentatoire, spectaculaire, sur la défense de l'assassin de la voisine au "petit couteau" (qui était ami de la victime, cette vieille dame). Mais c'est aussi pour expliquer qu'elle n'est pas nihiliste, qu'elle défend (comme avocate) tout le monde - en espérant les ramener vers un peu d'humanité. Et curieusement, cet homme ressurgit à la fin du spectacle alors que tout est advenu - peut-être est-ce aussi son affaire qui a tout déclenché? Mais ce n'est pas important.


Nom - _Constance Debré - Hugues Jourdain - Victoria Quesnel - Photo: Simon  Gosselin


Nous allons assister à ce pas de côté, ce brusque revirement et toutes les étapes et conséquences que cela induit. Par la grâce de Victoria Quesnel, seule sur scène, avec comme simple accessoire une chaise qui ne lui servira que très peu - en particulier pour une cérémonie symbolique vis-à-vis du fantôme qui pourrait être assis dessus. Nous la suivons dans ses sentiments, ses revirements de sentiments, ses questionnements, ses interrogations, ses repliements mais aussi ses courses, ses longueurs de piscines ou ses observations du monde qui l'entoure, ses réflexions et ses prises de position bien tranchées, radicales. Et ses dialogues impossibles avec les autres, la famille, sa mère, définitivement absente, son père définitivement muet, tous ses proches qui s'effacent au fur et à mesure ("J'ai pensé que si on ne voit plus les gens, ils finissent par disparaître"). 


Nom - _Constance Debré - Hugues Jourdain - Victoria Quesnel - Photo: Simon  Gosselin


Victoria Quesnel, grande comédienne dont nous avons déjà pu apprécier le talent dans les pièces de Julien Gosselin - avec qui elle avait fondé la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur - incarne et remplit le plateau et nous fait toucher du doigt l'âme de ce personnage. Elle nous fait passer au plus intime ce texte pendant cette heure et quart. Et c'est toute la réussite de la mise en scène de Hughes Jourdain, de nous faire passer à travers elle ce que Constance Debré a voulu exprimer par ce livre, ce pas vers le vide. Une réussite.


La Fleur du Dimanche


mercredi 3 avril 2024

On achève bien les chevaux à l'Opéra du Rhin: Un spectacle fleuve qui ne nous laisse pas de bois

 Bruno Bouché aime bien tisser des liens et ouvrir de nouvelles voies. Son exploration de ce que peut être "Danser ... au XXIème Siècle" ainsi que la confrontation avec l'Opéra dansé (Maria de Buenos Aires) et la Comédie Musicale (West Side Story) entre autres, lui avait déjà permis d'expérimenter de nouvelles pistes. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney



Avec On achève bien les chevaux, basé sur le livre d'Horace McCoy (plus que sur le célèbre film éponyme de Sydney Pollack), c'est en direction du théâtre dansé - le Tanztheater - de Pina Bausch qui l'a fondamentalement marqué, qu'il porte un nouveau regard. Et c'est avec un ancien compagnon de route Clément Hervieu-Léger, avec la Compagnie des Petits Champs qu'il codirige avec Daniel San Pedro, qu'ils se lancent dans cette aventure. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Aventure qui va faire se rencontrer des comédiens (dont un ancien danseur étoile de l'Opéra de Paris Josua Hoffalt), les danseurs du Ballet de L'Opéra National du Rhin et quatre musiciens qui vont se partager la scène et aussi explorer d'autres moyens d'expression que les leurs habituels. Par exemple la danseuse Alice Pernao va magnifiquement interpréter avec les musiciens Miss Otis regrets de Cole Porter et l'ensemble de danseuses et des danseurs vont aussi se retrouver comédiens dans cette pièce où la danse n'est pas fondamentalement le média artistique mais le sujet "réel" de la pièce. Car effectivement, le sujet c'est bien un épisode symbolique de ces "marathons de danse" apparus comme spectacle, attraction même après la "grande dépression" (financière) de la fin des années 30 aux Etats-Unis où, pour gagner (éventuellement) un peu d'argent, mais surtout pour manger (un peu), des gens se sont montré en spectacle dans une danse sans fin qui pouvait durer des jours et même des mois - celui de cette pièce, s'est "achevé" au bout de 62 jours. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Il commence, clin d'oeil ironique par un "ballet de balais" qui sont en train de nettoyer l'espace, cette grande salle de sport avec gradins baignée d'une lumière chaude comme dans un vieux film en couleur. Et l'on va, dans un temps compressé à une heure et demie suivre le parcours que quelques couples dont on découvre les histoires et péripéties individuelles dans ce grand spectacle collectif, cette séance de danse à ne plus finir menée de main de maître par Socks, imposant et magistral Daniel San Pedro. Celui-ci gère à la fois tous ces acteurs et invente de quoi impulser une dynamique et canaliser les énergies pour faire danser tout ce beau monde. Il jongle, soutenu par ses deux acolytes Rocky et Rollo (Stéphane Facco et Luca Besse), entre le pilotage des individus et de leur motivation et les challenges collectifs pour garder le rythme et varier les plaisirs. 

 

On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Notre plaisir aussi avec tous ces styles de danse - danse de couple, figures, virtuosité, mouvements d'ensemble, course en rond,... entrecoupés de moments de pause qui mettent les focus sur ces quelques destinées individuelles ou de couples - par exemple la rencontre entre Gloria (Clémence Boué) et Robert (Josua Hoffalt) qui est un peu la tension dramatique de la pièce, le couple James (Marin Delavaud) et Ruby (Juliette Léger) dont on découvre qu'elle est enceinte et dont la mise en spectacle du mariage est montée par Josh. Leur marche nuptiale est d'ailleurs un beau clin d'oeil à Pina Bausch. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


On balance ainsi entre plein d'énergie et des scènes intimistes - même des "arrêts sur image" où l'on plonge dans la pensée des participants - en l'occurrence Robert, des scènes dures, même la mort d'un danseur, et de beaux duos d'amour, sans se lasser. La sélection musicale est de qualité. Elle est, soit diffusée sur haut-parleur, soit interprétée sur une scène avec brio par un quatuor de musiciens de talent qui insufflent le punch: M'hamed El Menjra à la guitare et à la contrebasse, Noé Codja à la trompette, David Paicha à la batterie et Maxime Georges au piano. Nous avons même droit à un extrait de Giselle d'Adolphe Adam, référence à ces Willis qui font danser Hilarion et Albrecht jusqu'à la mort. La mort, destin aussi de ces danseurs qui sont comme sur un "manège de chevaux de bois" dont Gloria aimerait bien descendre. Belle métaphore de notre vie dans la société et ce spectacle nous en donne une lecture cruelle et belle à la fois.


La Fleur du Dimanche


On achève bien les chevaux


A Mulhouse à la Filature le 7, 8, 10 mars 2024

A Strasbourg, du 2 au 7 avril 2024


L’équipe
Adaptation, mise en scène et chorégraphie : Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro
Assistant mise en scène et dramaturgie : Aurélien Hamard-Padis
Costumes : Caroline de Vivaise
Scénographie : Aurélie Maestre et Bogna Grasyna Jaroslawski
Lumières : Alban Sauvé
Son : Nicolas Lespagnol-Rizzi
Coach vocal Ana Karina Rossi
Mise en répétition Claude Agrafeil, Adrien Boissonnet
Comédiens :
Louis Berthélémy, Luca Besse, Clémence Boué, Stéphane Facco, Josua Hoffalt, Juliette Léger, Muriel Zusperreguy, Daniel San Pedro.
 Musiciens :
M’hamed El Menjra, David Paycha, Noé Codjia, Maxime Georges
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Claude Agrafeil • Audrey Becker • Susie Buisson • Deia Cabalé • Christina Cecchini • Noemi Coin • Marin Delavaud • Marta Dias • Pierre Doncq •Ana-Karina Enriquez-Gonzalez • Cauê Frias • Brett Fukuda • Di He • Erwan Jeammot • Rubén Julliard • Pierre-Émile Lemieux-Venne • Miquel Lozano • Jesse Lyon • Khanya Mandongana • Leonora Nummi • Céline Nunigé • Nirina Olivier • Alice Pernão • Avery Reiners • Jean-Philippe Rivière • Cedric Rupp • Marwik Schmitt • Ryo Shimizu • Alain Trividic • Hénoc Waysenson • Julia Weiss • Lara Wolter • Dongting Xing
CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin
Bruno Bouché
Directeur artistique
Compagnie des Petits Champs
Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro
Directeurs artistiques

mercredi 27 mars 2024

Vieux Farka Touré et Losso Keïta à l'Espace Django: l'Afrique avec Amour, Rock et Blues, un voyage hypnotique

 Dans la programmation de l'Espace Django au Neuhof à Strasbourg, le concert de la soirée du 28 mars tourne autour de musiciens africains. La tête d'affiche c'est Vieux Farka Touré qui vient accompagné de cinq musiciens. Et la première partie, c'est Losso Keïta, seul en scène qui l'assure.


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd


Et il l'assure bien, très bien même. Armé de sa "voix d'or" douce comme le miel et pleine de chaleur, jouant de sa kalamengoni, une sorte de grande guitare mais en fait une harpe avec une caisse de résonnance ronde qu'il joue à la verticale en pinçant les cordes. Et il frappe la mesure avec ses pieds sur une calebasse. 


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd


Il est complètement immergé dans sa musique et en même temps il est totalement connecté avec le public avec lequel il interagit, lui faisant quelques leçons de vie ou de philosophie; expliquant par exemple qu'il faut remercier l'autre quand on vient mais aussi quand on va partir. Que par exemple "Quand cela ne va pas avec l'autre ou les autres, le problème vient peut-être de toi". Ses chansons, qu'il chante dans sa langue ou quelquefois en français, sont très belles. Il improvise quelquefois en réaction avec le public et tient beaucoup à ce que ce dernier participe dans des échos variés qu'il lui apprend et que le public chante avec entrain. Cela donne une belle ambiance et de belles ondes, soutenues par sa voix enchanteresse et ses rythmes qui bercent doucement nos oreilles. Ses chansons bien ancrées dans sa culture, son pays, le Burkina Faso et la nature, qu'il vénère par ses airs, ses paroles et ses mélopées, il nous les partage avec tout son enthousiasme communicatif. Un vrai moment de plaisir.


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd

Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd



En deuxième partie, changement de braquet. C'est à un déploiement de puissance que nous assistons, rien moins qu'un bassiste, un joueur de n'goni, une petite guitare traditionnelle malienne, toute en longueur, deux guitares, la sienne, dont il joue avec une virtuosité sans égale et celle de son compère en costume traditionnel et pour la section rythmique avec une batterie qui imprime avec force son rythme presque du début à la fin du concert et un djembé. 


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Se suivent pendant une bonne heure et demie une belle série de morceaux qui débutent invariablement par une virtuose intro du maître exposant le motif - on ne l'appelle pas sans raison le Jimmy Hendrix du désert - avant que l'équipe parte en rang serrés pour développer avec de multiples variations de morceaux qui vont chercher du côté du rock bien martelé et du blues. Ces morceaux nous entraînent dans un état presqu'hypnotique, immergés dans ce cocon sonore et rythmique qui nous transporte et nous fait bouger. 


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Quelques variations dans l'esprit blues - il faut effectivement avouer que le blues est une musique qui nous est arrivée d'Afrique - qui nous font encore plus apprécier sa voix tout à fait adaptée à ce style de chanson. Il nous gratifie d'ailleurs d'un morceau en solo tout en sensibilité où nous apprécions la finesse de l'interprétation, autant de sa voix que son jeu de guitare.


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Et en rappel le groupe nous joue un morceau plus traditionnel, autre facette très intéressante du talent de ce fils d'Ali Farka Touré dont ce dernier pourrait être fier. En tout cas le public lui est très satisfait de cette très belle prestation et du très beau voyage musical pour lequel il a été embarqué pendant cette soirée.


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd

Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd



La Fleur du Dimanche 

Les Fantasticks, une comédie musicale qui prend des airs très colorés

 Les Fantasticks sont arrivés à Strasbourg. Curieusement cette comédie musicale écrite par Tom Jones, non pas le chanteur mais le librettiste Thomas Collins „Tom“ Jones, sur une musique de Harvey Schmidt a eu beaucoup  de succès à Brodway n'avait jamais été jouée à Strasbourg. Elle a été jouée sans interruption pendant 17162 représentations - un record depuis sa création le 2 mai 1960 au Sullivan Street Playhouse à Brodway et a vu plus de 11.00 productions dans 3.000 villes. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


C'est donc une production inédite à l'Opéra National du Rhin, en coréalisation avec la Comédie de Colmar, grâce aussi à une nouvelle traduction du texte par le directeur de l'Opéra Alain Perroux qui l'adapte, on le verra, à la culture française. Elle avait été créée pour de petites salles avec un décor réduit et un accompagnement musical qui se recentre sur un piano et une harpe (la harpiste faisant quelques percussions). Et la distribution se limite à cinq chanteurs et trois comédiens. Mais c'est amplement suffisant pour le sujet, où l'on assiste en quelque sorte à un roman d'apprentissage - Bildungsroman -  où un jeune homme de dix-neuf ans qui vit avec sa mère, découvre en même temps l'amour avec sa voisine qui en a seize et vit avec son père  et la réalité du monde extérieur. Tout cela narré par une personnage haut en couleurs, le narrateur-chanteur-voleur qui en quelque sorte tire les ficelles de l'intrigue. C'est lui qui après une mise en place volontairement un peu brouillonne va nous chanter la chanson la plus célèbre "Try to remember" (que chantait en français Nana Mouscouri - Au coeur de septembre, devenue "Souvenir tendre" dans cette version), nous situant directement dans l'atmosphère de la comédie: de la nostalgie, du romantisme, de la tendresse, des sentiments. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


C'est Bruno Khouri (que nous avions déjà pu apprécier dans Danser Schubert) de l'Opéra Studio, avec une belle voix de ténor basse qui assure autant au chant que dans la narration mais également dans le jeu d'acteur - il interprète El Gallo, un personnage haut en couleur, en quelque sorte le grand ordonnateur des événements.  La jeune fille autour de laquelle tout - et toue le monde tourne, c'est Luisa interprétée par Ana Escudero, à la taille du rôle et dont la voix a une belle clarté dans les aigus. Pour elle le rouge est mis et elle affole tout le monde avec ses premiers émois. Son père, tout vert, qui adore arroser ses plantes ressemble à un personnage de bande dessinée avec ses lunettes rondes et son air ébahi et sa voix de baryton-basse assure par sa voix son chant et sa diction sonore (très bon Michal Karski). Son jeu de complicité et de chamaillerie avec sa voisine Mme Hucklebee, jaune comme l'abeille fait le miel de la douceur de la pièce. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck



D'ailleurs Mme Hucklebee (Bernadette Johns, qui était également dans Danser Schubert) avec son visage souriant et enjoué et ses yeux bleus lumineux éclairent la scène et les déroulement de la pièce (sauf à un moment où elle n'est pas très contente et elle perd la maîtrise du destin. Mais c'est aussi le principe de réalité auquel son fils doit se confronter - il n'a pas subi suffisamment avec la leçon involontaire qu'on lui a fait subir. C'est d'ailleurs ce personnage de Matt (Jean Miannay) qui est le plus nuancé, voire ambivalent, en regard également à sa couleur, le violet. C'est d'ailleurs une très belle inspiration que de prendre ces couleurs franches et colorées pour les personnages principaux qui égayent la scène, avec comme décor les deux serres remplies de plantes vertes dont s'occupent les parents. Les autres acteurs étant plus sur les tons noirs et gris, comme le personnage qui joue et symbolise le mur, muet mais qui a quand même des oreilles. 


Les Fantasticks - Tom Jones - Harvey Schmidt - Photo: Klara Beck


En dehors de ces couleurs, la pièce est également égayée par des scènes qui vont chercher du côté de la Commedia del'Arte que ce soient les scènes de combat et d'enlèvement ou encore les intermèdes, comme dans le théâtre de Shakespeare où l'on bascule dans du théâtre dans le théâtre. Et justement on retrouve à la fois le maître du théâtre élisabéthain mais aussi le Cid ou Cyrano et d'autres encore qui apportent des respirations. Et cela avec la troupe de jeune comédiens, Yan del Puppo et Gulliver Hecq, et Quentin Ehret, "le muet", qui fait le mur et dont le jeu et la présence et la gestuelle sont assez impressionnantes.  Cela donne un spectacle enlevé et enjoué, avec un bel équilibre entre scènes tendres et sentimentales, d'autres plus enlevées ou comiques, airs plus ou moins connus mais en tout cas très bien chantés. Le tout dans une mise en scène inventive et sans faiblesse deMyriam Marzouki, des décors de Margaux Folléa ,des costumes de Laure Mahéo et une esthétique très joyeuse et pimpante. Sans oublier la "grand orchestre piano - harpe avec le duo (ce soir là) de Laurihanh Nguyen à la harpe et Hugo Mathieu au piano. Une fabuleuses soirée !


La Fleur du Dimanche

  

mardi 26 mars 2024

Slowly, Slowly... Until the sun comes up d'Ivana Müller: Tendres rêves en plis et replis

Le spectacle Slowly, Slowly... Until the sun comes up d'Ivana Müller présenté trois soirs au Maillon dans le cadre du Temps Fort Langues Vivantes (D)ecrire le monde, apporte une autre facette à cette re-lecture de la réalité et à sa compréhension. Nous avons eu l'exemple avec Les Forces Vives, d'après Simone de Beauvoir une lecture à travers less pensées et mémoires de la philosophe écrivaine féministe et, avec 10.000 Gestes  de Boris Charmatz, l'aspect du langage corporel et de sa richesse. Avec cette pièce qui navigue entre théâtre et danse, nous entrons dans un univers touchant l'imaginaire, le fantastique presque, le rêve. Le rêve effectivement est le moteur et le sujet central de la pièce. 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Une fois entrés dans l'espace de jeu qui ressemble à un ring ou un dojo, ou encore une salle de yoga, installés en carré autour de la scène, en chaussettes (ces chaussettes qui surgiront de manière humoristique dans un des rêves), nous verrons dans un premier temps les trois interprètes étaler, lisser, froisser ce tapis de sol en tissu blanc cassé puis y inscrire des plis, de minuscules chaines de montagnes qui s'inscrivent au sol et les raplanir. Pendant cette activité relaxante, les trois interprètes commencent à raconter à tour de rôle des rêves qui dépassent la réalité. Nous nous retrouvons dans une séance d'échanges surréaliste, véritable joute oratoire où chacun des trois interprètes, Julien Gallée-Ferré, Clémence Gaillard et Julien Lacroix avec un art maîtrisé du conte et du suspense des aventures plus folles ou pus drôles les unes que les autres où il est question de corps mous ou qui sont omniprésents dans l'environnement, ou d'une substance qui emplit le corps ou encore d'une bouche remplie d'enfants qui font du tobogan sur la langue. Il y a des rêves d'automne ou de février qui veut se placer ailleurs sur la calendrier, ou encore d'une vache qui regardait le comédien et qui lui parle dans une langue étrangère qu'il ne comprend pas (de l'espagnol ?). 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Alors que la narrations est souvent douce, calme, rassurante, la parole rebondit entre les trois protagonistes, de brèves interjections ou interventions donnent le rythme ou apportent une touche d'étonnement ou d'humour au récit. Pendant ce temps, les trois complices ont commencé à extraire de dessous le tapis de sol des bouts de tissus noirs, bleus, gris, verts en différentes matières qu'ils étalent au sol, qu'ils déplacent et dont ils s'entourent le corps ou la tête ou dont ils se remplissent le pantalon. A un moment certains tissus deviennent des oriflammes dans une chorégraphie festive. Les récits de rêves nous plongent dans un univers mystérieux, quelquefois étranges et inquiétants, ou surprenants,  surtout quand pour un rêve, la voix de Clémence Gaillard mue en homme ou en enfant au moment où elle est elle-même homme ou petite file dans son rêve. Les spectateurs ne sont pas laissés sur le bord de la route dans ces divagations, ils sont même impliqués ou sollicités, inclus quelquefois et la réalité avec ses problématiques (liberté, féminisme, écologie,..) émerge de temps en temps dans le rêve narrés ou les commentaires que les autres en font. Et vers la fin ils sont embarqués dans l'océan des songes. 


Slowly, Slowly... Until the sun comes up - Ivana Müller - Photo: Alix Boillot


Le voyage a été doux et étonnant, la séance réparatrice et revigorante, positive et énergisante et nous repartons de bon train dans la nuit avec un plein d'énergies positives. Une cure à recommander comme remède universel.


La Fleur du Dimanche


Until the sun comes up


Au Maillon du 26 au 28 mars 2024


Conception, texte, mise en scène et chorégraphie : Ivana Müller
En collaboration avec Alix Boillot, Olivier Brichet, Julien Gallée-Ferré, Clémence Galliard, Fanny Lacour, Julien Lacroix
Avec Julien Gallée-Ferré, Clémence Galliard, Julien Lacroix
Scénographie en collaboration avec : Alix Boillot
Création sonore : Olivier Brichet
Création lumières et régie générale : Fanny Lacour
Collaboration artistique et recherche : Sarah van Lamsweerde, Jonas Rutgeerts, Olivia Lucidarme, Nefeli Gioti
Couture de la scénographie : Angélique Redureau, Elsa Rocchetti
Costumes en collaboration avec : Capucine Goin
Production, administration : ORLA (Capucine Goin, Anne Pollock)
Diffusion, production : KUMQUAT | performing arts (Gerco de Vroeg, Laurence Larcher)
Coproduction : Le Pacifique – CDCN Grenoble / CNDC – Angers, Atelier de Paris / CDCN, Ménagerie de verre, Paris, Mille Plateaux / CCN La Rochelle, La Place de la Danse / CDCN Toulouse / Festival d’Automne à Paris
Soutiens : Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France / ministère de la Culture, Spedidam / Adami / Région Île-de-France

vendredi 22 mars 2024

Après la répétition et Persona de Bergman par Ivo van Hove: On arrête le cinéma

 Double soirée à La Filature avec deux films d'Ingmar Bergman Après la Répétition et Persona, adaptés au théâtre par le metteur en scène belge Ivo van Hove, personnalité audacieuse qui bouscule la manière de faire du théâtre ou de l'opéra. En ce qui concerne l'adaptation de ces deux films, ce n'est pas une nouveauté puisqu'il a travaillé sur l'adaptation de films ou de pièces de Visconti, Cassavetes ou Pasolini.


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


C'est avec l'adaptation du film de Bergman de 1984 Après la Répétition que démarre la soirée. La scène se passe dans une relativement petite boite représentant un bureau, contre le mur à jardin un canapé, et une rangée de fauteuils pliants à cour,  une porte dans le mur du fond au centre et à droite une table de travail avec une régie au mur et à gauche un écran sur lequel sont projetées les images filmées par une caméra posée sur un trépied. Le personnage masculin, Henrik Vogler, metteur en scène, est assis depuis l'entrée du public sur le canapé et lit un dossier. Ce bureau semble être sa pièce de répétition et son lieu de vie. Y entre Anna Egerman, jeune comédienne avec qui il travaille et qui cherche un collier qu'elle dit avoir oublié - ou perdu  - ici. 


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


On apprend qu'Anna est une actrice pleine de promesse, même si elle a encore pleine de défauts, et qu'elle joue dans la dernière pièce que Vogler est en train de monter, Le Songe de Strindberg. S'ensuit un long échange en ces deux personnages, en forme à la fois de ballet de séduction mais aussi de travail de mise en confiance du metteur en scène vis-à-vis de l'actrice qui garde quelques doutes sur ses capacités. Y est aussi évoquée la mère d'Anna, très grande comédienne et maîtresse de Vogler en son temps. Celle-ci resurgit comme dans un rêve dans sa plus pitoyable apparence, usée, finie, alcoolisée et voulant absolument faire l'amour avec Vogler pour pouvoir rejouer. 


Après la répétition - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger



Les deux comédiennes jouant Mère et fille, Emmanuelle Bercot et Justine Bachelet sont très convaincantes et engagées. Charles Berling semble lui plus survoler avec détachement le spectacle, même lors de son accès de violence prétextant la scène de la table renversée de Tartuffe. Le dévoilement des problématiques de jeu, de création, les relations complexes de mise en scène et de direction d'acteur révélées par Bergman qui en connait un rayon font de cette pièce une très intéressante radiographie de la création et la mise en scène bien rythmée nous réserve quelques surprises et mystères, en particulier les scènes du retour de la mère ou les révélations distillées par Anna sur sa vie intime qui douchent les illusions de Vogler.


Pour la seconde pièce, Persona, nous gardons le même cadre de scène au début, qui à présent représente un semblant de chambre d'hôpital où l'on accède par l'avant à droite. Dans une blancheur clinique, Elisabeth Vogler (interprétée par Emmanuelle Bercot) est allongée nue sur une table (presque de dissection). On arrive à imaginer la souffrance qu'elle doit endurer en la voyant bouger lentement et se recroqueviller sur cette table. Une femme médecin (Mama Prassinos) nous apprend qu'elle ne parle plus - elle s'est arrêtée brusquement au milieu d'une scène d'Electre de Sophocle et est mutique depuis - et qu'une infirmière, Alma (Justine Bachelet) va s'occuper d'elle. La lente transformation d'Elisabeth avec les nombreuses attentions d'Alma pour l'amener à une attitude "normale" retrouvée sont magnifiquement incarnés par Emmanuelle Bercot qui, de corps souffrant se transforme en corps fermé puis corps sensible pour devenir corps parlant, non avec sa voix mais dans les multiples attitudes qui nous font deviner qu'elle est sur la bonne voie, tout en nous laissant toujours attendre cet instant où elle devrait se remettre à parler. Et les rebondissements et surprises ne manquent pas, bien senties et très bien jouées. En particulier l'épisode de la lettre d'Elisabeth qui révèle les confidences d'Alma et ses propres sentiments envers elle, très belle scène de révolte, mais aussi cette tendre et sensuelle évocation d'un souvenir de rencontre fortuite sur une plage avec deux jeunes, intense moment de tension sexuelle très bien racontée de sa voix chaleureuse par Justine Bachelet. 


Persona - Bergman - Ivo van Hove - Photo: Vincent Berenger


La scénographie, grandiose nous offre elle aussi quelques surprises, entre autres la transformation de la scène en île, (à l'image de Fårö, île sur laquelle il s'était construit sa maison et il y a tourné le film Persona) et quelques événements météorologiques. Persona serait en quelque sorte, en plus humain, plus sensible, le pendant de Après la répétition, retrouvant plus de simplicité et de fraternité, de solidarité. Cette soirée aura été l'occasion de radiographier à la fois les dessous de la création et les sentiments et les relations en tout genre entre les hommes et les femmes avec une belle palette de nuances.


La Fleur du Dimanche