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vendredi 24 octobre 2025

Umunyana de Cedric Mizero: Comment l'esprit de la vache habite l'espace

 Le Festival d'Automne coproduit Umunyana de Cedric Mizero présenté à La Ménagerie de Verre, une pièce témoignage de la culture profonde et invisible du Rwanda. Cedric Mizero, né en 1994, est un artiste autodidacte inclassable qui vient de Gishoma, une province occidentale du Rwanda. Intéressé par les costumes et la mode, il commence à fréquenter les artistes et les stylistes à Kigali et participe au Royaume Uni à l'international Fashion Showcase où un mention spéciale lui est décernée. Le spectacle Umunyana qu'il présente est particulier de par sa mise en œuvre. Effectivement ce n'est pas qu'un spectacle, c'est aussi une déambulation pour le public dans une sorte d'installation* dans laquelle les spectateurs vont circuler de pièces en pièces, dans trois univers différents.




Le premier espace dans lequel on rentre, assez sombre, avec la projection d'un film sur un des murs où l'on voit une paysage de montagne verdoyantes d'où, à un moment descendent deux hommes portant un bâton sur lequel sont attachés des morceaux de viande. Au milieu de la pièce, une femme coud sur une forme qui pourrait ressembler à un morceau de viande ou une cuisse constituée de petites médailles argentées qui représente la déesse Inka, esprit de la vache, aujourd'hui disparue. Elle semble procéder à une cérémonie, versant du lait par terre et chantant et cousant, puis distribuant aux spectateurs de petites mouches en métal, alors que l'on entend des bourdonnement de mouches qui volent autour de la viande. Les spectateurs assis par terre sont totalement impliqués dans la cérémonie puis invités à passer dans le pièce suivante.


Umunyana - Cedric Mizero - Festival d'Automne - Ménagerie de Verre

Ici la vidéo également projetée en grand sur le mur nous montre un rassemblement festif où l'on voit de loin sur un flanc de colline une foule entourant et accompagnant un orchestre. Mais on n'entend pas le son. Et tandis que les gens quittent peu à peu ce lieu de rassemblement, la caméra zoome sur le coeur de la foule, là où l'orchestre continue de jouer, toujours sans le son. Dans la salle, un homme, lui danse une danse rituelle en tapant du pied et, quand il n'y a presque plus personne sur l'écran, il va souffler dans une corne de vache, puis nous mener vers une dernière salle. Celle-ci est installée avec des chaises et un écran derrière lequel quatre danseurs et danseuses, chanteur.euse.s s'affairent derrière l'écran avec percussion et chant. Le film, parlé dans la langue du pays, avec des sous-titres en anglais, mélange le passé et le présent, la tradition et les croyances, essentiellement les rites autour de la vache, et du lien, étroit entre l'homme et elle, avec les croyances, la mémoire et la perte des traditions. L'histoire oscille entre le côté magique et les souvenirs d'enfance, la perte, la peur, la mort. Nous sommes immergés dans des cérémonies chantées, dansées, des défilés, témoignage d'une époque, d'une culture qui s'éteint, même si elle est encore présente, forte, pour combien de temps.


Umunyana - Cedric Mizero - Festival d'Automne - Ménagerie de Verre

 Les chants, les percussions, les instruments traditionnels, comme les cornes de vaches qui émettent des sons inhabituels, surprenant nos oreilles occidentales et civilisées, sont un témoignage vivant dans lequel nous baignons totalement et que nous partageons avec ces quatre interprètes, avec toute la force de leur présence. Leur dernier tour de salle, dans une concentration extrême, d'abord silencieuse et concentré, quand ils se mettent face à nous, positionnant en totem ces grandes cornes. Puis ils nous offrent une dernière cérémonie en nous chantant leurs chants profonds, en particulier l'un d'eux avec une voix forte qui nous ébranle est impressionnante. Et pour clore le cérémonial, marquant d'une certaine manière la fin proche d'une civilisation dont ils nous ont partagé des bribes livrées brutes, tandis que sur l'écran, le feu fait disparaitre un grand tambour que l'on y a jeté, les dernières paroles "Je suis prêt" annoncent le passage à autre chose, une nouvelle histoire peut-être.


La Fleur du Dimanche


*L'installation Umunyana sera visible à Amiens du 6 novembre au 18 décembre 2025



Festival d'Automne - Ménagerie de Verre
Concept et direction artistique : Cedric Mizero
Avec : Alice Ndarurinze, Dawidi, Ismael Nemeyemungu et Sylvia Munyana
Assistant : Claude Nizeyimana
Responsable technique : Yvan King Mukunzi
Production : Alejandro Jiménez Santofimio, Louise Mukamusana Mutabazi

lundi 24 juin 2024

Full Moon de Joseph Nadj à Montpellier Danse: Un histoire en blanc et noirs

 Joseph Nadj est chorégraphe, danseur, plasticien et photographe. Il est surtout créateur d'un univers particulier, presqu'un sculpteur d'espace. Il s'inspire aussi des auteurs contemporains (Beckett, Roussel,...) et a travaillé avec Miquel Barcello qui lui fait découvrir la civilisation Dogon. Ces deux rencontres lui ont ouvert un "cycle africain" démarré avec Omma, spectacle dont l'accueil et les tournées qui ont suivi, plus, à priori la demande des danseurs, ont été à l'origine de ce qui serait le deuxième volet d'un diptyque. 


Full Moon - Josef Nadj - Photo: Théo Schornstein


Il crée ainsi avec presque la même équipe (un danseur en moins) ce spectacle Full Moon en essayant de repartir avec eux de zéro et de réinventer un univers similaire mais se rapportant à la Lune - et sa relation réelle concrète et spirituelle à la terre, en particulier la terre nourricière, sujet qui dont il partage, en fils de paysan, l'expérience. Il explique que pour le travail de création en amont du spectacle, ce sont les propositions des danseurs africains (venus de différents pays et régions) qui ont servi de matériau pour construire le spectacle. Spectacle dont il a délibérément évacué tout décor. Il s'en qualifie d'auteur et arrive au début en une sorte de marionnette ou d'automate écrivain, se mettant en scène en tant que créateur avec sa plume, par opposition avec ses interprètes dont la culture est orale. 


Full Moon - Josef Nadj - Photo: Laurent Philippe


Et sous cette apparence intermittente de marionnette habillée d'un costume, il va "sculpter", grâce à la lumière, les nombreuses "phases" de cette culture noire, axées sur des gestes concrets, pragmatiques et pratiques, ancestraux. Les danseurs, par petits groupes vont jouer en "sculptures vivantes" une sorte de diorama ou de restitution, de réactivation de situations et d'attitudes de travail qui prennent la formes de séquences de chronophotographies d'Etienne-Jules Marey ou de Eadwaer Muybridge. Le résultat, des sortes de camées animées qui surgissent à la lumière à différents endroits de la scène au gré des éclairages changeants. Et le passage d'un groupe à l'autre se fait via des noirs profonds. Le geste n'est pas toujours explicite ni démonstratif et l'on découvre une suite de scènes qui met en valeur le corps des danseurs et leurs gestes ralentis. 


Full Moon - Josef Nadj - Photo: Laurent Philippe


Quelques tours de marionette à petits pas hésitants plus tard, on bascule dans un autre univers. Des gestes inscrits et ancestraux liés à la terre et au travail on arrive à la représentation d'extraits de variations de danses plus "ethniques", danses énergétiques, presque des danses de possession. Ce sont également de courtes séquences en groupe formés, soudés, mixant le rythme, le souffle, le percussif, la voix, et toutes sortes de mouvements du corps, tremblements ou secousses, trépignements, battements de pieds. Le groupe faisant bloc exhibe la beauté du corps noir musclé dans toute sa puissance - les danseurs sont torse nu. Ils se présentent ainsi frontalement, sans de filtre, et le regard de l'homme blanc dans la salle ne peut qu'être subjugué par la musculature brillante sous les éclairages dans ce clair-obscur contrastés au maximum. Il est question de souffle, de matérialité, de chair, de peau... Le corps devient objet et l'on a curieusement l'impression que nous sommes dans une caricature de représentation, le cliché d'un spectacle qui ne se pose pas les questions sur la discrimination et le colonialisme qui sont en train d'agiter le monde aujourd'hui. Et l'on se demande si, par exemple, une des danses caricaturale simiesque est à prendre au premier, au deuxième ou au troisième degré. 


Full Moon - Josef Nadj - Photo: Laurent Philippe


Surtout quand on se rappelle qu'à la question de l'absence des femmes dans son spectacle, à la fin des raisons avancées par Joseph Nadj - c'est vrai, ce n'est pas forcément obligatoire - il avoue qu'il ne s'est pas (encore) posé la question. Tout comme quand il affirme que les Africains ne connaissent pas le jazz (et ne le dansent pas) mais qu'il leur fait quand même danser un défilé de marche funèbre sur un rythme jazzy. On s'interroge aussi sur cette marionnette qu'il fait venir sur scène et qu'il interprète,  qui est censée être "manipulée" alors que c'est lui qui tire les ficelles de la pièce. Je ne sais pas quelle est la couleur de son humour, mais il semble qu'il en a, au vu de la surprise finale que je ne vais pas divulgâcher. Au final, le spectacle a de bonne qualités esthétiques mais nous regrettons que la rencontre de son univers magique et mystérieux avec la culture et les traditions ancestrales de ces pays d'Afrique qui auraient pu s'enrichir et se nourrir mutuellement ne soient pas allée un peu plus loin, plutôt que cette visite express de la danse d'un continent avec des cartes postales brillantes et contrastées.


Le Fleur du Dimanche   

 

mercredi 27 mars 2024

Vieux Farka Touré et Losso Keïta à l'Espace Django: l'Afrique avec Amour, Rock et Blues, un voyage hypnotique

 Dans la programmation de l'Espace Django au Neuhof à Strasbourg, le concert de la soirée du 28 mars tourne autour de musiciens africains. La tête d'affiche c'est Vieux Farka Touré qui vient accompagné de cinq musiciens. Et la première partie, c'est Losso Keïta, seul en scène qui l'assure.


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd


Et il l'assure bien, très bien même. Armé de sa "voix d'or" douce comme le miel et pleine de chaleur, jouant de sa kalamengoni, une sorte de grande guitare mais en fait une harpe avec une caisse de résonnance ronde qu'il joue à la verticale en pinçant les cordes. Et il frappe la mesure avec ses pieds sur une calebasse. 


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd


Il est complètement immergé dans sa musique et en même temps il est totalement connecté avec le public avec lequel il interagit, lui faisant quelques leçons de vie ou de philosophie; expliquant par exemple qu'il faut remercier l'autre quand on vient mais aussi quand on va partir. Que par exemple "Quand cela ne va pas avec l'autre ou les autres, le problème vient peut-être de toi". Ses chansons, qu'il chante dans sa langue ou quelquefois en français, sont très belles. Il improvise quelquefois en réaction avec le public et tient beaucoup à ce que ce dernier participe dans des échos variés qu'il lui apprend et que le public chante avec entrain. Cela donne une belle ambiance et de belles ondes, soutenues par sa voix enchanteresse et ses rythmes qui bercent doucement nos oreilles. Ses chansons bien ancrées dans sa culture, son pays, le Burkina Faso et la nature, qu'il vénère par ses airs, ses paroles et ses mélopées, il nous les partage avec tout son enthousiasme communicatif. Un vrai moment de plaisir.


Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd

Losso Keita - Espace Django - Photo: lfdd



En deuxième partie, changement de braquet. C'est à un déploiement de puissance que nous assistons, rien moins qu'un bassiste, un joueur de n'goni, une petite guitare traditionnelle malienne, toute en longueur, deux guitares, la sienne, dont il joue avec une virtuosité sans égale et celle de son compère en costume traditionnel et pour la section rythmique avec une batterie qui imprime avec force son rythme presque du début à la fin du concert et un djembé. 


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Se suivent pendant une bonne heure et demie une belle série de morceaux qui débutent invariablement par une virtuose intro du maître exposant le motif - on ne l'appelle pas sans raison le Jimmy Hendrix du désert - avant que l'équipe parte en rang serrés pour développer avec de multiples variations de morceaux qui vont chercher du côté du rock bien martelé et du blues. Ces morceaux nous entraînent dans un état presqu'hypnotique, immergés dans ce cocon sonore et rythmique qui nous transporte et nous fait bouger. 


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Quelques variations dans l'esprit blues - il faut effectivement avouer que le blues est une musique qui nous est arrivée d'Afrique - qui nous font encore plus apprécier sa voix tout à fait adaptée à ce style de chanson. Il nous gratifie d'ailleurs d'un morceau en solo tout en sensibilité où nous apprécions la finesse de l'interprétation, autant de sa voix que son jeu de guitare.


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd


Et en rappel le groupe nous joue un morceau plus traditionnel, autre facette très intéressante du talent de ce fils d'Ali Farka Touré dont ce dernier pourrait être fier. En tout cas le public lui est très satisfait de cette très belle prestation et du très beau voyage musical pour lequel il a été embarqué pendant cette soirée.


Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd

Vieux Farka Touré - Espace Django - Photo: lfdd



La Fleur du Dimanche