dimanche 5 février 2023

La Tournée 50 Ange au Moulin9 : Retour vers le futur

 La tournée du cinquantième anniversaire de la création du groupe Ange prend son temps. Leur premier concert à Belfort date de janvier 1970 et en avril ils passent au Golf Drouot à Paris où ils remportent la finale annuelle qui leur permet de sortir leur premier 45 tours. Leur premier 33 tours Caricatures sort en 1972. Est c'est, retardé par la pandémie qui impacte la vie culturelle et sociale, que le groupe pose enfin ses valises magiques de son périple en Alsace à Niederbronn… ce 4 février 2023 après 33 ans de concerts.


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd

Ce concert est le rendez-vous obligé de nombreux fans venus de tout l’Est de la France et même de plus loin. Tout ce beau monde s’est donné rendez-vous bien avant l’ouverture des portes de la salle pour échanger anecdotes et souvenirs en croquant une paire de knacks et dégustant une bonne bière dans le hall du Moulin9 ou devant le bâtiment : « Je les ai vus onze fois depuis 1991 avec mes potes » dit un "jeune" fan ou « Je ne me rappelle plus si je les ai vu deux ou trois fois à Nancy ces dernières années, mais je me souviens de salles » vérifie avec ses potes un fidèle de la première heure. D'autres se distribuent des friandises et des bouchons d'oreille (c'est vrai qu'ils sont un peu près de baffles). C’est une cérémonie tribale presque, que l’on rejoue entre potes. Il n’y a pas que des hommes, on aime Ange aussi en famille et on connait les paroles et les airs de leurs compositions. Normal, on a écouté les disques jusqu’à les user. Six disques (dont quatre parmi les cinq premiers plus Emile Jacotey résurrection - 2014) ont été disques d’Or - Le Cimetière des Arlequins s'est même vendu à plus de 200.000 exemplaires! - et le groupe de rock progressif (il faudrait dire progressiste) français s'est souvent retrouvé à la tête du hit-parade. A Reading, en Angleterre, où se produisait également Genesis en août 1973 devant 30.000 spectateurs, ils ont eu droit à une ovation monstre. Beaucoup de ces groupes de rock n’existent plus désormais, mais Ange est inoxydable. 


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


Le groupe s’est rajeuni quand le fils de Christian Descamps, Tristan a fait  avec succès le « revival » du groupe en 1999 en s’entourant d’une équipe de chocLa formation, en plus du père et du fils intègre Hassan Hajdi à la guitare, Thierry Sidhoum à la basse et Benoit Cazzulini à la batterie. Au total, le groupe Ange a sorti 16 disques (plus les disques live de concert) sur la période Christian Descamps et 6 depuis que Tristan a relancé le groupe. Et c'est la nouvelle et (encore) jeune équipe - ils ont quand même plus de vingt ans au compteur - qui lance l'intro, guitare, batterie, basse et  clavier. Ils mettent l'ambiance dans la salle et, voici qu'arrive le barde, le sorcier, Christian, pour nous chanter... L'apprenti Sorcier comme autrefois. Une ode à l'imagination - et non au progrès, son ennemi - part sur les chapeaux de roues sur fond d'aérotrain - cet engin mythique qui faisant, à l'époque déjà, plus de 400 kilomètres à l'heure. Le film futuriste en noir et blanc est l'occasion de jeter un regard critique sur les inventions - et sur le parcours du groupe qui n'a rien perdu de son énergie, ni de son inventivité. Puis la couleur (rétro et pastel) arrive sur l'écran où se retrouvent, cheveux longs, longs, longs et pattes d'éléphant, les membres du groupe dans les années 70. 


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


Il faut bien leur laisser le fait qu'ils étaient un des rares groupes qui osaient - et assumaient - de chanter en français des morceaux que n'ont pas reniés les grands chanteurs rock (progressistes) anglophones de l'époque. Carl Palmer et Greg Lake d'ELP - Emerson Lake and Palmer - les ont félicités lors de leur descente de scène à Reading. Christian Descamps, le verbe toujours allègre fait un jeu de mots pour s'excuser de se faire remplacer par Geoffrey Duthillleul pour jouer de la guitare acoustique ("Plus on avance en âge, plus on s'approche de l'arthrite"). Hassan Hajdi, lui en est encore loin, qui arrive même à jouer de la guitare à deux mains - époustouflant! 


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


Les différents titres qui se succèdent permettent aux musicien de montrer leur talents, que ce soit Hassan, magnifique guitariste qui nous offre de très belles envolées en solo ou des frappes puissantes ou encore de superbes distorsions, Ben à la batterie, au rythme précis qui s'évade de temps en temps sur des percussions asiatiques, Thierry à la basse, grand commandeur sur son estrade et qui daigne de temps en temps dialoguer en face à face avec Hassan. Tristan Descamps, lui, joue magnifiquement des claviers et a une voix magnifique. Durant le concert, en plus de nous offrir de beaux solos ou des improvisations au piano ou au synthétiseur, il nous gratifie également de belles chansons qu’il interprète d’une voix puissante et qui sait aussi monter très haut. 


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


Sur presque deux heures de concert, le groupe balaye son répertoire, des débuts où ils étaient plus enclin à raconter des histoires ou des légendes jusqu'à des compositions plus récentes, certaines bien puissantes, presque punk en passant par toute une variété de styles allant de Procol Harum (Capitaine Coeur de mielà King Crimson et Hubert-Félix Thiéfaine (c'est peut-être lui qui a été inspiré par Ange) ou même d'inspiration carrément techno. Tout le répertoire n'y passe pas mais une belle palette dont l'Hymne à la vie, l'Ode à Emile, et, pour finir en beauté, Ces gens-là dont la magnifique orchestration pourrait faire croire à d'aucuns que c'est une chanson d'Ange... Tout comme on pourrait croire qu'Ange est un très grand groupe anglais tant ils ont réussi à faire le mariage de leurs paroles en français sur une musique anglo-saxonne et même plus, universelle puisqu'ils ont su aussi intégrer cet aspect symphonique permis par les synthétiseurs de l'époque. 


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


La soirée s'achève par un retour en images et en photos sur tou(te)s les musicien(ne)s qui ont fait partie de l'aventure, et ils (oui, surtout "ils", parce qu'il y avait peu de filles, même s'il y en avait) - étaient nombreux dans cette épopée qui continue depuis (plus d') un demi-siècle. Et comme disait Christian Descamps: "On a une vie âgé, mais on est encore en vie". Et pour le prouver, il rejoue de la guitare acoustique dans le final - auparavant il a bien sûr donné la réplique à son fils face à lui avec son clavier pour quelques morceaux.


Ange - 50Ange au Moulin 9 - Niederbronn - Photo: lfdd


Alors, rendez-vous dans dix ans*....


La Fleur du Dimanche


*Et si vous ne pouvez attendre:

Vendredi 31 Mars - Festival du Criou - SAMOENS (74)

Mercredi 5 Juillet - Festival Pause Guitare - ALBI (81) 

Vendredi 7 Juillet - Festival Othe en Armance - AIX-EN-OTHE (10)

Jeudi 13 Juillet - Les Francofolies - LA ROCHELLE (17)

Lundi 14 Août - Festival Les Bouteilles Folles - VITTEL (88)


jeudi 2 février 2023

Odile et l'eau de et par Anne Brochet au TNS: un ballet aquatique du fond de la piscine jusqu'au ciel étoilé

Si comme Anne Brochet vous êtes abonné(e)s aux piscines municipales et fasciné(e)s par toutes la vie qu'elles recèlent, vous allez nager dans le bonheur avec Odile et l'eau que vous pouvez voir au TNS jusqu'au 10 février. Sinon vous pouvez toujours vous laisser bercer par ce ballet  aquatique et aérien chorégraphié avec une précision d'orfèvre par Joëlle Bouvier sur lequel les observations prennent forme et les pensées traversent la tête, le bassin, la piscine et même l'Atlantique. 


Odile et l'eau - Anne Brochet - Joëlle Bouvier - Photo: Pierre-Alain Giraud


D'un texte, à l'origine "Journal de piscine" avec des notations d'observations faites, de remarques et de pensées qui faisait trois cent pages l'autrice-actrice et la chorégraphe n'en ont retenues qu'une vingtaine qu'elles font vivre dans une mise en scène gestuelle précise où l'on est plongé dans l'ambiance de cet univers aquatique et de ses visiteurs quelquefois singuliers (l'araignée de lacs et ses cheveux d'algues) ou pittoresques, quelquefois mystérieux ou suscitant du désir ou de l'amour. Et l'on comprend le fonctionnement et les règles attachées à cet espace, les aménagements et accessoires: plots, rangements, bouée, cacahuètes, frites (qui ne se mangent pas mais peuvent se transformer en boa de revue à Las Vegas) finement observés et intégrés à ce ballet nautique.


Odile et l'eau - Anne Brochet - Joëlle Bouvier - Photo: Pierre-Alain Giraud


La scénographie de Zoé Pautet et les vidéos - et la bande son - de Pierre-Alain Giraud avec les lumières de Philipe Berthomé transforment le bassin autour duquel tout tourne en de multiples atmosphères, d'une eau azuréenne ondulante en presqu'une mer en furie, en passant par un univers onirique remplis d'organismes luminescents ou traversé par une majestueuse méduse ou encore en une espace coercitif avec ses couloirs obligés. Ce couloir qui ramène à la mère et à sa disparition dans un texte qui va aussi vers l'introspection, les souvenirs (le premier plongeon, étonnant) ou les rêves de jeune fille: la sirène et le prince charmant "pas si fiable" que ça, ou les rêves d'étoiles. Ou encore vers des réalités de femme dont les deux enfants sont grands et qui recherche une rencontre, quelquefois fantasmée et incarnée par un Indien presque sauvage. 


Odile et l'eau - Anne Brochet - Joëlle Bouvier - Photo: Pierre-Alain Giraud


Anne Brochet donne vie à ce récit autant par son corps et ses mouvements justes et gracieux que par sa voix douce et agréable - qui peut quelquefois se durcir si nécessaire. Son visage souriant et mutin nous mets en empathie avec son récit et nous embarque avec légèreté dans cette traversée de moments de retour sur le corps et sur soi-même. Un moment d'intimité partagé dans la douceur et la tendresse.


La Fleur du Dimanche


Odile et l'eau


Au TNS jusqu'au 10 février 2023

Spectacle de et avec Anne Brochet
Collaboration artistique et chorégraphie Joëlle Bouvier
Collaboration artistique Elsa Imbert
Scénographie Zoé Pautet
Lumière Philippe Berthomé
Vidéo et son Pierre-Alain Giraud
Costumes Anne Autran
Musique Noé Elmaleh
Régie générale et lumière Louisa Mercier
Régie son et vidéo Clément BardeT

Production déléguée Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis
Production Théâtre National de Strasbourg ; MC2: Grenoble, Scène nationale ; Théâtre Gérard Philippe, Centre dramatique national de Saint-Denis
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.
Création au TNS le 11 octobre 2022 à la MC2: Genoble, Scène nationale.

dimanche 29 janvier 2023

Yvonne Rainer, la der des der ? Hellzapoppin': What about the Bees? à la Kunsthalle de Baden-Baden: Inoxydable

 C'est annoncé comme la dernière chorégraphie d'Yvonne Rainer, qui, du haut de ses 88 ans, n'a pas perdu une once de son esprit critique et nous gratifie d'une performance qui jette un regard sur une carrière bien remplie. Fondatrice dans les années 1960 du Judson Danse Theater (avec Trisha Brown), après avoir travaillé avec Merce Cunnigham et Marta Graham, dans le sillage d'Anna Halprin, elle publie en 1965 dans le manifeste No Manifesto sa vision de la danse. Une danse où elle met en avant les gestes du quotidien par opposition au côté spectaculaire de la danse moderne. Elle aura influencé de nombreux chorégraphes dans le monde avec sa danse minimaliste et après s'être également intéressée au cinéma en plus de la performance dans les années 70. Elle revient à la danse en 2000 quand la Baryshnikov Dance Foundation lui commande une pièce de 30 minutes intitulée After Many a Summer Dies the Swan à partir de la nouvelle d'Aldous Huxley.


Yvonne Rainer - Hellzapoppin‘: What about the bees? - Photo: Maria Baranova - © Performa and New York Live Art

 Le programme démarre avec le film éponyme, qui rassemble des images de cette pièce dialoguant avec des citations d'artistes et de penseurs tels qu'Oskar Kokoschka, Adolf Loos, Arnold Schönberg et Wittgenstein. Le film décrit la Vienne fin de siècle sur son déclin, la relation entre l'arrivée de la "Sécession" viennoise et où la science et l'Art remplacent la religion. Tandis que la politique s'embourgeoise, la vie de l'art remplace l'action. Et cette évolution de la société porte en elle les germes de la pensée et du pouvoir d'extrème droite, né ensuite dans les années 20 et qui sont encore présents, et actifs aujourd'hui dans la monde. Les extraits de la pièce essaient de se faire une place à l'image, mais nous avons aussi cette image symbolique où un balayeur se retrouve "bloqué" devant une danseuse immobile. La pensée, la philosophe d'Yvonne Rainer clairement exprimée ici sous-tend sa danse engagée et un brin iconoclaste. 

C'est la cas avec Hellzapoppin': What about the Bees? où dès le départ le ton est donné. Sur les deux écrans de fond de scène sont projetés des extraits des deux films auxquels rend hommage Yvonne Rainer: le film de H. C. Potter de 1941 à partir de la comédie musicale à gauche, et à droite Zéro de conduite du cinéaste Jean Vigo, film libertaire qui lui a valu une interdiction de projection jusqu'en 1946. Pour Hellzapoppin' nous avons des scènes endiablées de cake-walk d'un couple noir fabuleux et décoiffant. Et à droite, c'est la scène de révolte des collégiens dans le dortoir avec force bataille d'oreillers et crucifixion symbolique du pion qui, attaché à son lit "dort debout". 


Yvonne Rainer - Hellzapoppin‘: What about the bees? - Photo: Maria Baranova - © Performa and New York Live Art


Puis arrivent deux groupes de danseurs et danseuses qui prennent place à droite et à gauche de la scène (pour la représentation de dimanche, un des danseurs fait défection pour des raisons de santé).  Entre les mouvements de groupe où la coordination entre les danseurs est vitale et nécessaire, portés, touchers, glissades le long du corps de l'autre, se tenir par la main pour se soutenir, s'intercalent des figures plus coordonnées dans l'espace et d'autres où chacun va se retrouver plus en tant qu'individu, occupé par des tâches simples, comme une simulation symbolique de nettoyer le sol, fumer et jetter sa cigarette, voler, sauter en l'air, s'asseoir par terre et observer dans une poésie pragmatique. Tout cela se passe donc "en stéréo", les actions se passant à la fois à droite et à gauche - une courte "interférence" se plaçant avec l'ensemble du groupe qui joue ensemble. La bande son alterne des airs musicaux anciens, de vieux disques de chansons ou de jazz et des airs d'opéra entrecoupés par un commentaire en anglais, non sous-titré, sûrement tout aussi engagé que le texte du premier films dont par exemple il est fait référence à l'écrivain noir engagé James Baldwin. Quelquefois les chorégraphies reviennent et l'on passe aussi à des danses à deux puis aussi à une danse avec des oreillers pendant qu'au fond, sur l'écran sont projetées des images d'eaux tumultueuses, qui pourraient être une grande chute d'eau filmée en plongée en cadre serré, sans l'environnement. Les interprètes sont totalement à l'aise dans leurs mouvements, précis et graciles. Certain(e)s ont déjà côtoyé Yvonne Rainer depuis de longues années et ils apportent chacun(e)s leur personnalité à la performance.

La présentation de HELLZAPOPPIN’: What about the bees? dans la Staatliche Kunsthalle de Baden-Baden est une première mondiale qu'il faut saluer comme un événement unique, produite et présentée en Allemagne par la Kunsthalle et par le programme de soutien artistique Performa. La manifestation est également soutenue par le Musée et jardin de sculptures Hirschhorn où sera également présentée la pièce du 9 au 11 février 2023 - si vous êtes à Washington !


La Fleur du Dimanche


Konzept und Regie: Yvonne Rainer, unterstützt durch Recherche und Inputs der
Tänzer*innen. 
Regieassistenz: Pat Catterson. 
Tänzer*innen: Emily Coates, Brittany
Bailey, Brittany Engel-Adams, Patricia Hoffbauer, Vincent McCloskey, Emmanuèle
Phuon, David Thomson und Timothy Ward. 
Gastdarstellerin: Kathleen Chalfant.
Team Baden-Baden: Çağla Ilk, Elena Sinanina, Sandeep Sodhi, Elena Solovarova.
Mit Dank an Defne Ayas, Curator at Large, Performa.


HELLZAPOPPIN’: What about the bees? wurde von Performa, der Staatlichen Kunsthalle Baden-Baden und dem Hirshhorn Museum and Sculpture Garden in Auftrag gegeben, mit großzügiger Unterstützung von Sarah Arison und dem Performa Commissioning Fund. In Europa wird es von der Staatlichen Kunsthalle Baden-Baden und Performa gemeinsam präsentiert. Die Aufführungen in Baden-Baden sind gefördert vom Berliner Künstlerprogramm des DAAD aus Mitteln des Auswärtigen Amtes (AA).

Mit freundlicher Unterstützung der Festspielhaus und Festspiele Baden-Baden gGmbH.

Konzept und Regie: Yvonne Rainer, unterstützt durch Recherche und Inputs der Tänzer*innen. Regieassistenz: Pat Catterson. Tänzer*innen: Emily Coates, Brittany Bailey, Brittany Engel-Adams, Patricia Hoffbauer, Vincent McCloskey, Emmanuèle Phuon, David Thomson und Timothy Ward. Gastdarstellerin: Kathleen Chalfant.

Team Baden-Baden: Çağla Ilk, Elena Sinanina, Sandeep Sodhi, Elena Solovarova.

vendredi 27 janvier 2023

Guerillères de Marta Izquierdo Munoz à Pôle Sud: En joue, on joue et le sein est ciblé à ma zone

 Est-ce en clin d'oeil à Monica Wittig, la féministe d'origine alsacienne (de Dannemarie) qui disant "Un homme sur deux est une femme" que pour Les Guerrillères présentées à Pôle Sud dans le cadre du Festival L'année commence avec elles il y a un interprète homme (Eric Martin) pour deux femmes (Adeline Fontaine et Marta Izquierdo Munoz)? En tout cas ces danseuses et danseurs ressemblent à des Amazones par leur manche plus longue à droite qu'à gauche - mais pas que... vous allez voir... 


Guerillères - Marta Izquierdo Munoz - Photo: Marc Coudrais


Au début du spectacle elles (on va faire féministe et leur accorder le pluriel féminin) campent au centre de la scène en faisant force grimaces plus comiques qu'inquiétantes ou agressives, mais la fin justifie les moyens. Elles sont quand même affublées de "tutus de jambes" - roses - et armées d'une flèche dans leur carquois blanc. Mais méfiez-vous, elles ont plus d'un tour dans leur sac et en un tour de main, leurs bras, doigts et même jambes peuvent devenir des armes très dangereuses, pétaradant en crépitement de bruitage de bandes dessinées ou de dessins animés. Et les grenades qu'elles dégoupillent d'un coup de dent gourmand ne font pas de mal à une mouche - ou n'importe quel autre animal. 


Guerillères - Marta Izquierdo Munoz - Photo: Marc Coudrais


Elles semblent quand même hacher menu tout ce qui leur tombe sous la tranche de leur main. Et à d'autres moments, elles jouent à l'homme fort, catchant et boxant en faisant des enchaînements ou tirent à l'arc dans une chorégraphie belliqueuse. Sans oublier les chevaux que par métonymie ces amazones incarnent en hennissant. 


Guerillères - Marta Izquierdo Munoz - Photo: Marc Coudrais


La souplesse et la variété est d'ailleurs le maître-mot pour ce spectacle où l'on passe de ces séquences ressemblant à des dessins animés avec ces gérilleros indigènes sautillants et grimaçants à des simulations de jeux vidéo atariques (de Atari, société à l'origine des jeux vidéo) colorés et arcadiens (comme les premiers jeux). Des séquences de danse, allant de la danse baroque, à des variations ethniques sur des gymnopédies satiesques électronisées alternent avec des entrechats - avec des flèches entre les dents - ou des cérémonies de conjuration masquées.


Guerillères - Marta Izquierdo Munoz - Photo: Marc Coudrais


La cérémonie du gong est l'occasion d'un beau duo musical repris en électronique et celle du thé se transforme en dégustation finale sanglante avec hémoglobine au bord des lèvres. Et l'on se dit en définitive "Dieu que la guerre est jolie" et "Faites la guerre (aux hommes) pour rire", plutôt que l'amour, il en restera toujours quelque chose. D'ailleurs, le coeur n'est-il pas sous le sein sous la cible (émouvante)?


La Fleur du Dimanche

 

Rain de Meytal Blanaru à Pôle Sud: La face cachée de la souffrance - danse intérieure

 Pour continuer avec le festival "L'année commence avec elles", à Pôle Sud,  Meytal Blanaru nous propose en début de soirée Rain, un solo de 25 minutes, court mais dense. Un vrai coup de poing qui nous laisse sans souffle, sans voix.


Rain - Meytal Blanaru - Photo: Pierre Planchenaut


La danseuse née en Israël qui se tenait contre un mur pendant que le public entrait dans le "Studio", plateau nu, s'avance au milieu de la salle et fait face au public. Un visage sérieux et fermé. Après un court moment d'immobilité, elle remonte lentement sa main droite sur sa hanche, puis toujours lentement, sa main gauche vers son genoux. Elle se courbe, avance son épaule qui se dénude. Elle esquisse quelques gestes symboliques de séduction alors que son regard reste aux aguets, inquiet. Elle se retourne, s'agenouille à terre et prend des pause qui sont comme des clichés de mode, de charme. Les doigts de sa main droite frétillent, décontractés. 


Rain - Meytal Blanaru - Photo: Pierre Planchenaut


A nouveau elle est debout et esquisse une danse déhanché très lente et retenue puis un salut militaire, la main sur le front. Debout dans son pantalon de cuir noir et sa blouse rayée en biais noir et vert, elle bouge lentement au rythme d'une percussion de basse qui bat un rythme lourd soutenant des variations à la guitare plus légères et quelques accords de basse en réverbération. Elle accompagne quelquefois la musique d'un balancement de la main ou du corps qui se désaxe, semble souffrir, secoué, violenté, bousculé et poussé à terre. 


Rain - Meytal Blanaru - Photo: Pierre Planchenaut


Soudain la musique s'arrête, laissant l'espace à la vision de cette violence. Dans un ultime sursaut de d'assujettissement, sa tête est plaquée au sol. Le corps éreinté, exténué, subit cette force extérieure, longtemps. Puis tente de se ressaisir, se relever. La musique revient, plus doucement, lancinante, mélancolique.  Le battement rythmique disparaît. Une profonde tristesse noie le visage de l'interprète. Des gestes ondulants de la main essayent de rassembler l'espace, le corps épars. 

Silence.


La Fleur du Dimanche


Festival "L'année commence avec elles", du 12 au 28 janvier - les billets:


mercredi 25 janvier 2023

Counting stars with you Maud Le Platec: Un éblouissement sur le fil de l'étoile

 La relation de Maud Le Platec avec la musique est déjà un long compagnonage date pas d'hier. Ses premières créations (Professor - 2010 et Poetry - 2011) ont été faites en collaboration avec le compositeur Fausto Romitelli et en 2015 elle a travaillé avec l'ensemble Tactus (Democraty) en 2013 et Ictus (Concrete) en 2015. Elle a aussi travaillé sur l'opéra Xerse de Guy Cassiers en 2015. Avec Counting stars with you (musiques femmes) elle fait un pas de plus avec Tom Pauwels et l'ensemble Ictus en s'intéressant aux femmes compositrices - partant de Kassia de Constantinople enpassant par le Moyen Age pour arriver à la musique d'aujourd'hui - en créant avec Chloé Thévenin une dramaturgie et des liaisons pour la scène. 


Counting stars with you - Maud Le Platec - Photo: Alexandre Haefeli


Ce seront donc les six interprètes - quatre danseuses et deux danseurs - qui vont à la fois danser et chanter en choeur ces airs oscillant entre la musique vocale médiévale et quelques accents de chants ethniques pour finir sur un défoulement techno moderne. Le résultat est époustouflant, surprenant aussi parce que difficilement imaginable et véritable performance pour ces interprètes qui vont donc en même temps danser et chanter en choeur à l'écoute les uns des autres. Une véritable performance sur le fil du rasoir étant donné qu'il y a (au moins) double concentration à la fois pour le corps et la chorégraphie, que pour la voix et les accords conjoints dans la composition. Danser et chanter "juste", en positionnant sa voix dans l'harmonie générale alors que le corps a besoin du "souffle" pour bouger est une preuve de maîtrise de tous ces interprètes. 


Counting stars with you - Maud Le Platec - Photo: Alexandre Haefeli


Le spectacle commence littéralement par une douche de lumière qui nous immerge dans cet univers un peu mystérieux où quatres femmes et deux hommes dans des costumes en dominante noire, trois touches de blanc (les t-shirts et de rouge - un haut + short et deux paire de chaussures - tournoient sur scène tandis qu'un air grégorien flotte dans l'air. Les intermrètes tournent, virevoltent, se rapprochent et se repoussent en occupant l'espace entier du plateau nu. 


Counting stars with you - Maud Le Platec - Photo: Alexandre Haefeli


Les danses s'enchainent, variées, quelquefois en cercles concentriques, quelquefois par couples. Les lumières éblouissent, montent en inténsité alors que les voix elle aussi grimpent. Saluons la très belle voix du danseur contre-ténor Pere Jou et de très belles voix également chez les danseuses. Les effets de lumière d'Eric Soyer avec quelquefois des effets stroboscopiques variés en rythme et en couleur dynamisent même les moments d'immobilité ou de silence. La dynamique ne faiblit pas sur cette heure de spectacle même si la fin face au public dénote un peu sur l'athmospère un peu mystique dans laquelle nous étions entrés.


Counting stars with you - Maud Le Platec - Photo: Alexandre Haefeli


La Fleur du Dimanche 

Ballad de Lenio Kaklea à Pôle Sud: Ni promenade de plaisir ni romance mais un superbe parcours avec musique

 Lenio Kaklea est danseuse, elle est aussi chorégraphe et également écrivaine. Et de plus c'est une magnifique conteuse et une très bonne comédienne. A Pôle Sud, dans le cadre du Festival l'Année commence avec Elles (voir les précédents billets et ceux à venir), dans son spectacle Ballad, elle nous conte et nous représente son parcours personnel et professionnel, de ses débuts comme petit rat au Conservatoire National de Danse Contemporaine d’Athènes où elle apprend la danse contemporaine, jusqu'à son projet "sociologique" d'enquête sur le terrain dans les villes, les banlieues et les villages sur la danse pour une "Encyclopédie pratique, portraits choisis" comptant plus de 600 "portraits".


Lenio Kaklea - Ballad- Photo: Gianluca Di Loia


Elle nous accueille sur scène, en survêtement de sport, pantalon noir et T-shirt blanc, avec une série de défilés, où elle tourne en rond, oscillant entre les gestes d'agression ou de défiance envers les spectateurs, fixant chacun de ses yeux noirs perçants et esquissant quelques mouvements de danse puis partant le pas lourd et traînant vers le fond de la salle, pour reboucler ce cycle sur une musique presque techno, et parfois immobile, le regard perdu dans le vague. Parfois esquissant quelques pas de boxeurs, ou une pose accroupie de statue grecque.


Lenio Kaklea - Ballad- Photo: Gianluca Di Loia


Elle va ainsi ponctuer son spectacle de moments de narration où elle conte dans sa diction claire et dans un vocabulaie descriptif des séquences de son apprentissage de la danse, danse libre, modern danse,..., de son parcours d'interprète et de chorégraphe, de performeuse et aussi des aspects économiques et philosophique de la danse et de son inscription  dans la société, son économie et son contexte.


Lenio Kaklea - Ballad- Photo: Gianluca Di Loia


Et donc, successivement, en  courts tableaux, des extraits de cette danse des utopies (qui n'ont pas forcément fait évoluer politiquement ni la danse, ni le statut de la femme) - Acts of Light (1981) de Martha Graham, Le petit berger (1925) de François Malkovsky et d'autres "extraits" de quelques "Portraits choisis" pour lesquels elle va au fur et à mesure se dévêtir, passant du survêtement à un collant intégral bleu métallique puis à une nudité naturelle qui lui sied à merveille et où elle est totalement à son aise, en accord avec sa (la) nature. Elle se revêt d'un justaucorps couleur chair pour présenter un extrait de A hand's turn où elle scrute son intimité à vue avec un miroir qui lui sert aussi à lier son regard avec chaque spectateur en interrogeant le désir dans la danse. 


Lenio Kaklea - Ballad- Photo: Gianluca Di Loia


Puis elle en vient à interroger la danse de loisir sportive avec le fitness par opposition à la danse nature de Martha Graham et la perte de maîtrise du corps, les gestes saccadés et déconnectés, fébriles, à la limite de l'hystérie, pour finir avec un krump branché dans le monde moderne et conclure avec humour que l'impact de ce travail artistique s'approche de zéro par rapport au public concerné. Une belle lucidité soutenue avec bonheur par un engagement du corps total et bien maîtrisé. Un très belle prestation et un réel plaisir  pour les sens et l'esprit.


La Fleur du Dimanche