jeudi 11 janvier 2024

Concha, histoires d'écoute à Pôle Sud: la conque à la bouche, la conque à l'oreille

L'année commence avec elles, Marcela Santander Corvalan et Hortense Belhôte, et lui, Gérald Kurian dans la pièce Concha, histoires d'écoute. Effectivement, pour cette cinquième édition du Festival L'année commence avec elles qui lance la saison en janvier 2024, Joëlle Smadja le précise bien lors de la soirée de lancement, ce sont bien des chorégraphes femmes qui ont le privilège de proposer les oeuvres, mais les hommes ne sont pas exclus et ils ont même le premier rôle dans la pièce à venir d'Olivia Grandville dont le titre bien asséné est "Débandade" et met en scène sept hommes nés dans les années 1990 à qui la chorégraphe pose cette question: "Comment vivez-vous en ce moment votre masculinité ?". 

Concha, histoires d'écoute - M. Santander Corvalan - H. Belhôte - Photo: Fernanda Tafner


Avec Marcela Santander Corvalan et Hortense Belhôte, et Gérald Kurian, qui a aussi droit à la parole (avec son Andréa) en plus de jouer de la musique, et de chanter de belles chansons douces et tendres sur son mini piano, rien de tel. Nous allons faire un grand voyage dans le monde entier mais aussi dans le monde de l'art en suivant le fil de tout ce que le coquillage, symbole féminin par excellence, peut représenter. Et pour commencer, dans les archives de la danse avec ces images rares d'un film de Maya Deren de 1944 At Land où nous voyons ces vagues aller et venir sans fin comme une marée infinie, caressant nos yeux et nous emportant dans la houle, jusqu'à la découverte du corps de la réalisatrice étendue sur le sable, léchée par la mer. Ce corps symbolise ici la conque du titre, dont les interprètes féminines vont se partager les deux posées au pied de l'écran, entourées d'une multitude de coquillages, et qui vont, en de multiples chapitres très variés nous faire découvrir à la fois les dessous de la création de la pièce ainsi que les multiples réseaux de sens qu'elles ouvrent. 

Concha, histoires d'écoute - M. Santander Corvalan - H. Belhôte - Photo: Fernanda Tafner


Ainsi nous passons de l'origine, non pas du Monde (qui aurait aussi pu avoir sa place dans la pièce mais qui est visible dans la websérie sur Arte d'Hortense Belhôte, Merci de ne pas toucher) mais de la pièce, à savoir, à Sao Paulo, lors de la première exposition de femmes peintres (nous sommes en plein dans le sujet), la découverte du tableau de l'artiste vénézuélienne Mercedes Elena Gonzalez La Concha, une peinture très courageuse en son temps dans un pays qui ne laisse pas beaucoup de droits aux femmes, et qui a sensibilisé Marcela Santander dans l'expression féministe. Autre révélation des sources et des processus de fabrication, le confinement, et le chant des oiseaux et la "cloche" du lycée en face de la chambre d'Hortense Belhôte qui donne droit à une réflexion sur le silence et à un blind test avec une chanson de Cyndi Lauper. Une autre piste avec d'étranges coïncidences, le triple récit où se conjuguent des révélations de l'homosexualité de femmes de la famille de chaque artiste et de la concordance du prénom André - Andréa. 

Concha, histoires d'écoute - M. Santander Corvalan - H. Belhôte - Photo: Fernanda Tafner


Ou encore d'une collection du Readers Digest hérité d'une tante dont un des numéro révélait un homme sirène, dans le tableau de Raphaël, Le triomphe de Galatée, dans lequel Galatée se déplace sur une conque tandis que des tritons soufflent dans le même coquillage. Tout cela mène à un très vivifiant parcours à travers l'art - et la science (la conque est également un constituant de l'oreille) qui nous fait passer du corps qui écoute à la position des corps priants, l'absorbement, ou les appels à la prière - différents selon les religions (Quasimodo ou Bilal par exemple).

Concha, histoires d'écoute - M. Santander Corvalan - H. Belhôte - Photo: Fernanda Tafner


On découvre aussi la relation du chanteur Idir à sa mère et le Retour du fils prodigue ou une lumineuse interprétation d'une Annonciation de Botticelli décryptant un silencieux langage de signes, ou encore un détour dans le cabinet de Freud et une gymnastique des paupières qui parlent (de l'oeil à l'oreille) pour revenir à la conque. D'une part dans son sens trivial - et d'insulte - "La concha de tu madre" - et à son usage de porte-voix ou d'instrument de musique et même de mégaphone dans la lutte féministe. Ce fut, de l'oreille à l'écoute, du sens obvie au sens obtus, de la forme au fond, de l'image à la parole, de la parole au mouvement, de l'insulte au plaisir, en définitive une baguenaude ou balade de plaisir totalement engagée et joyeuse. On repartirait bien pour un nouveau voyage.


La Fleur du Dimanche

mercredi 10 janvier 2024

La Chanson (Reboot) au TNS: ABBA la Nostalgie, la comédie musicale dérape, l'artiste aussi

 

La pièce de Tiphaine Raffier, La Chanson (Reboot), actuellement présentée au TNS à l'espace Grüber, navigue entre un voyage sociologique du Latourex* et des séances de répétitions d'une chorégraphie sur une chanson d'ABBA que viennent perturber et détourner les chansons de l'une des membres du trio dansant qui se découvre poète. Une poésie qui va chercher du côté de Marcel Duchamp ou du Darius Milhaud et son "Catalogue des Fleurs". Ici ce seront les objets innovants appelés à devenir obsolètes (pour la plupart) comme le cadre photo numérique, le walkman, la cigarette électronique,...) qui se retrouveront mis en musique dans une économie de moyens sur un piano Korg (musique de Guillaume Bachelé) et distillant une poésie prosaïque mais non dénuée d'attrait. 


La Chanson (Reboot) - Tiphaine Raffier - Photo: Loewen


Mais revenons au début quand tout commence par une introduction à l'environnement (à l'origine du projet) de l'invention de cette ville rétro-futuriste qu'est la création par une SEM réunissant L'Etat et EuroDisney du "Val d'Europe", mélange hétéroclite de bâtiments reproduisant de l'architecture toscane, des bâtiments haussmanniens et des fermes briardes. C'est Pauline (dynamique Clémentine Billy) qui est notre guide et narratrice. Elle va aussi influer sur le déroulement de la pièce parce que c'est elle qui, suite à la vision d'un documentaire sur l'oiseau lyre, va se lancer dans le projet de compostions de chansons qu'elle essaye de nous proposer ainsi qu'à ses deux partenaires de scène.  La première, Barbara (volontaire et engageante Candice Bouchet avec un jeu tout en variations), semble être l'instigatrice et la meneuse de troupe. Elle travaille comme les autres dans un magasin Nature & Découverte, image idéale de cette rétro-nostalgie commerciale destinée à faire rêver de nature aux citadins, en particulier les habitants de cette ville nouvelle, nec plus ultra de la réalisation sociale. Jessica (Jeanne Bonenfant qui sait bien cacher son jeu) fait preuve de discrétion et de délicatesse, en se réservant une sortie glorieuse.


La Chanson (Reboot) - Tiphaine Raffier - Photo: Loewen


Ces trois Grâces danseuses, motivées et fidèles dans leur amitié, alternent les répétitions de parties chorégraphiques (drivées par Johanne Saunier) et les rituels fusionnels (la boisson et les cérémonies de danse-contact pour l'araignée, magnifiques performances), ainsi que de discrets moments d'intimité. Le regard porté sur ces différents moments est à la fois juste, délicat et révélateur. On y découvre toute une analyse des relations dans le groupe et les effets de l'intégration, ainsi que les fonctions de pouvoir et de sa dissolution par un travail de sape. Les aspects de nostalgie et de starification, les analyses fines des règles sociales et de normalité sont tout aussi intelligemment déconstruites. De même que les motivations, quelquefois illusoires, et les conséquences d'un rêve brisé, qui peuvent êtres très violentes.


La Chanson (Reboot) - Tiphaine Raffier - Photo: Loewen


La mise en scène de l'autrice, Tiphaine Raffier qui avait créé la pièce, également comme comédienne il y a dix ans (ce qui explique le "Reboot" du titre) est juste. Les comédiennes-danseuses nous transportent dans leur univers, autant dans la célébration d'ABBA - avec S.O.S, justement nostalgique et le dynamique Dancing Queen de la fin, que dans leurs rendez-vous hebdomadaires qui nous entraînent vers un destin imprévu et dystopique. La scénographie et le décor d'Hervé Cherblanc suivent cette transformation très efficacement et ses éclairages arrivent bien à le souligner. Les costumes de Caroline Tavernier sont en adéquation avec les différentes ambiances (ABBA avec les costumes ad hoc, les collants pour la partie danse les robes pour le tube disco,...). En définitive, une pièce dystopique hors du temps sur la nostalgie, si l'on voulait aller jusqu'au bout du raisonnement. 


La Fleur du Dimanche


Latourex - Laboratoire de Tourisme Expérimental - Agence de voyage participative et protéiforme pratiquant un tourisme oulipien.


La Chanson (Reboot)


Au TNS à Strasbourg, du 10 au 20 janvier 2024

Attention !  le 16 et 17 janvier à 21 h 30, à l'Espace Grüber La Chanson, court-métrage réalisé par Tiphaine Raffier  - Projection en présence de la metteure en scène à l'issue du spectacle La Chanson [reboot]

La Chanson (Reboot)

Texte et mise en scène 
Tiphaine Raffier
Avec
Clémentine Billy
Jeanne Bonenfant
Candice Bouchet
Scénographie et lumière 
Hervé Cherblanc
Vidéo 
Pierre Martin Oriol
Musique 
Guillaume Bachelé
Son 
Martin Hennart
Costumes 
Caroline Tavernier
Chorégraphie 
Johanne Saunier
Assistanat à la mise en scène 
Clémentine Billy
Joséphine Supe


mardi 9 janvier 2024

Le Iench au TNS: La visibilité de l'invisible, la banalité impossible

 Le premier spectacle de la programmation de la nouvelle directrice du TNS, Caroline Guiela Nguyen, qui n'est pas en terrain inconnu ici à Strasbourg, Le Iench écrit et mise en scène par Eva Doumbia, est totalement dans la ligne éditoriale qu'elle s'est fixée depuis longtemps et qu'elle met en oeuvre ici: donner de la visibilité à celles et ceux qui sont absents de la scène. C'est tout à fait le cas de l'écriture d'Eva Doumbia, fille d'un ouvrier et d'une institutrice, elle-même fille d'ouvrier, française d'origine malienne et ivoirienne, qui aurait pu devenir professeure agrégée et qui s'est mise à écrire, puis à faire des performances pour ensuite créer une, puis deux troupes de théâtre - La Part du Pauvre à Marseille en 1999 et Nana Triban en 2002 à Abidjan, troupes qu'elle fusionne en 2013 et maintenant en Normandie.


Le Iench - Eva Doumbia - Photo: Arnaud Bertereau


La pièce se penche sur la vie de Drissa Darria, un jeune qui, à onze ans, déménage avec sa famille dans une cité pavillonnaire en province. Nous assistons à la fois à sa vie familiale et ses relations avec ses amis Karim et Mandela (né à Haiti). La pièce démarre sur les chapeaux de roues, telle une battle de rap et oscille entre une sorte de théâtre antique avec des séquences centrées sur les jeunes et leurs espoirs et déboires dans la vie. Elle se passent sur l'avant de la scène devant un cube en pointe - quelquefois tourné sur une face - tandis qu'à l'arrière de ce cube qui, quand - tournez manège - la scène dévoile un intérieur avec table basse, coussins, fauteuil, canapé et télé (à laquelle le père est scotché après son travail). Et là - plus belle la vie - on assiste à des instants partagés de la vie de cette famille dans des séquences ressemblant à des séries télé, un peu strip-tease, mais surtout à la fois sociologique et humoristiques. Pour la partie tragédie grecque, une énumération historique des jeunes, morts, tués par la police, annonce le destin tragique de Drissa.


Le Iench - Eva Doumbia - Photo: Arnaud Bertereau


Par petites touches bien senties, servies par des comédiens généreux et crédibles, nous nous trouvons face à leurs déboires et errements, leurs essais d'intégration voués à l'échec, avec la mise en parallèle, en plus, du parcours de la soeur jumelle de Drissa dont le genre est un handicap supplémentaire. Dans une alternance dynamique entre ces scènes, nous entrons dans la vie des jeunes, leurs préoccupations et leurs occupations, leurs rêves et essais d'intégration - dont un exemplaire dialogue entre Drissa et le videur d'une discothèque et la lourde ambiance familiale, transcription d'une éducation traditionnelle, mais dont le traitement ne manque pas d'humour ni de sensibilité, quelquefois très touchante.

 

Le Iench - Eva Doumbia - Photo: Arnaud Bertereau


Le chien - le Iench du titre - a une présence imaginaire, mais bien symbolique, qui représente le vide, cette impossibilité de la banalité, montagne à gravir, qui devient aussi - et ainsi - le "motif" de la mort, de la négation, de la fin annoncée. L'équipe des comédiens, calqués copie conforme de la réalité, même dans leur façon de parler, vont à un train d'enfer et les jeunes habitent le plateau de leur corps souple et agile. Le texte, très réaliste ne craint pas les envolées poétiques.


Le Iench - Eva Doumbia - Photo: Arnaud Bertereau


Les éclairages nous font passer d'un univers abstrait, dépouillé à une ambiance cosy d'intérieur très confortable et la musique souligne discrètement les situations.  La salle rajeunie adhère et applaudit cette tranche de vie pas très réjouissante mais qui nous fait entrer de plain pied dans un monde trop souvent traité comme un fait divers, mais qui ici se déploie avec émotion.


La Fleur du Dimanche


Le Iench


Du 9 au 13 janvier 2024 au TNS


Texte et mise en scène
Éva Doumbia
Avec
Émil Abossolo-Mbo − Issouf, père de Drissa, Ramata et Seydouba
Chakib Boudiab − Karim
Fabien Aïssa Busetta − Christophe, patron de magasin
Catherine Dewitt − Clothilde, la mère de Mandela
Sundjata Grelat / Akram Manry (en alternance) − Seydouba
Salimata Kamaté − Maryama
Olga Mouak − Ramata
Binda N’gazolo − Faustin, le videur
Frederico Semedo − Mandela, né en Haïti
Souleymane Sylla − Drissa Diarra
Musique
Lionel Elian
Scénographie
Aurélie Lemaignen
Chorégraphie
Kettly Noël
Son
Cédric Moglia
Lumière
Stéphane Babi Aubert
Assistanat à la lumière
Fabien Aïssa Busetta
Clémence Pichon



lundi 1 janvier 2024

Bonne et intelligente Année 2024

 Pour 2024, je vous souhaite à toutes et tous une année intelligente, des photos artisanales et des pensées profondes et des plaisirs partagés. Et des couchers de soleil à n'en plus finir (à défaut de fleurs).

Le TVA va arriver quand l'intelligence artisanale se sera remise des brumes du nouvel an.



Encore Bonne Année 2024


La Fleur du Dimanche

lundi 25 décembre 2023

Joyeux Noël et Bon Père Noël (en Vespa avec Bob's not dead)

 En ce 25 décembre 2023, jour de Noël je vous suis redevable, fidèles lectrices ou lecteur - et même si vous n'êtes pas fidèle et que vous n'êtes là qu'en passant - d'une fleur et de voeux.

Pour la fleur, je prends celle dont le nom est presque religieux, ce cyclamen, pour fêter le retour de la lumière : la nuit la plus courte est derrière nous...


Le cyclamen de Noël (chez Chantal R.) - Photo: lfdd


Permettez aussi de vous remercier car grâce à vous plus plus de 566665 pages ont été vues depuis le début de ce blog, ce qui fait une moyenne de 380 vues environ par page - plus de 1.000 pour les 10 les plus "visitées".

Et pour les Voeux, je vous les fais en Vespa, même si ce n'est pas très écolo mais "Eccoli, i Babbo Natale sono tornati con la loro Vespa" - les pères Noël sont de retour avec leurs guêpe...




J'avais oublié le TVA (Texte à Valeur Ajoutée), mais les visites sur mon blog me font revenir des souvenirs... A méditer (c'était un 1er mai - en 2016) et cela reste d'actualité, ces réflexions de la la philosophe belge, Chantal Mouffe au sujet de l' "agonisme":

"La politique consiste à établir une frontière entre un «nous» et un «eux», et tout ordre politique est fondé sur une certaine forme d’exclusion. La réflexion sur la démocratie doit reconnaître l’antagonisme. Une politique démocratique doit établir les institutions qui permettent au conflit de ne pas s’exprimer sous la forme d’une confrontation ami-ennemi, mais sous la forme que j’appelle «agonistique»: une confrontation entre adversaires qui savent qu’il ne peut y avoir une solution rationnelle à leur conflit, mais qui reconnaissent le droit de leurs opposants à défendre leur point de vue. Si on nie l’antagonisme et qu’on n’essaie pas de lui donner une forme agonistique, il risque de se manifester sous la forme d’une confrontation entre des valeurs non plus politiques, mais morales et non négociables, ou sous des formes essentialisées de nature ethniques ou religieuses.

Elle continue:
"L’idée postpolitique qu’il n’existe plus d’adversaire en politique conduit aujourd’hui à construire l’adversaire en termes religieux ou ethniques. Ce n’est plus right and left mais right and wrong. Si l’on construit la frontière de manière morale, le «mauvais» ne peut pas être un adversaire, il ne peut être qu’un ennemi."  
Si vous voulez creuser c'est sous le lien du 1er mai 2016.


Et pour finir en chanson en Vespa, avec Bob's not Dead: Rock'n'Roll Vespa:



Bonnes Fêtes à toutes et à tous.


La Fleur du Dimanche


samedi 16 décembre 2023

Le Journal d'Hélène Berr: Le terrible destin d'une jeune fille engagée

 Ce Monodrame lyrique Le Journal d'Hélène Berr trouve son origine dans une double rencontre, d'une part la volonté d'Hubert Dutreil du Quatuor Bela de commander une oeuvre à Bernard Foccroulle et d'autre part la découverte par ce dernier du Journal d'Hélène Berr. Au départ interprète et compositeur pour l'orgue, il élargit sa palette à d'autres formations et à des pièces instrumentales et vocales et assure également la direction générale du Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles et celle du Festival d'Aix en Provence. 


Le journal d'Hélène Berr - Bernard Foccroulle - Photo: Klara Beck


La lecture du Journal d'Hélène Berr a été un choc pour lui. Ce texte que la jeune femme, encore étudiante fait débuter à ses 21 ans (les écrits antérieurs ont disparu) raconte des événements qui lui sont arrivés entre le 7 avril 1942 et le 15 février 1944 et sont un témoignage rare de l'intérieur concernant la vie d'une jeune femme juive dans le Paris occupé avec l'escalade de la répression par les nazis, les persécutions, les arrestations et les déportations vécues par un témoin, actrice aux premières loges. Nous y trouvons ainsi les descriptions des sentiments propres à cette jeune fille, autant en relation avec cette situation et les questions, les réflexions et prises de position qu'elle fait naitre, que des éléments de sa vie amoureuse, entre la fin d'une relation et la naissance d'une autre. C'est d'ailleurs sûrement ce qui nous vaut d'avoir accès à ce texte, qu'elle a dédiée à Jean Morawiecki qu'elle rencontre pour la première fois le 27 avril 1942. 


Le journal d'Hélène Berr - Bernard Foccroulle - Photo: Klara Beck


Le fait de commencer son journal vingt jours avant met celui-ci sous les auspices de la poésie, étant donné qu'il débute par une visite chez Paul Valéry pour y récupérer "son" livre avec cette dédicace "Au réveil, si douce la lumière, et si beau ce bleu vivant". Sous ces auspices, le texte de ce journal passe de pensées poétiques à des réflexions beaucoup plus prosaïques, surtout des constatations de la dégradation de la situation dans cette période, surtout concernant les juifs (avec l'emprisonnement de son père à Drancy, puis les différentes rafles au Vél' d'Hiv', le départ de Jean pour l'Espagne - ce qui vaudra au journal une interruption de dix mois, avec cette reprise où l'on sent une forte volonté de témoigner mais aussi de laisser une trace et des souvenirs pour elle et pour Jean. Elle le dit d'ailleurs au début de la deuxième partie: "Il y a la partie que j'écris par devoir, pour conserver des souvenirs de ce qui devra être raconté et celle qui est écrite pour Jean, pour moi et pour lui."  Le texte et simple, poétique mais aussi émouvant et poignant. Il montre les hésitations mais aussi la force de caractère de cette jeune étudiante qui adopte des attitudes courageuses (par exemple de porter fièrement l'étoile jaune) mais qui est aussi très consciente de ce qui est en train d'arriver et des dangers qui la guettent, mais sans se décourager. 


Le journal d'Hélène Berr - Bernard Foccroulle - Photo: Klara Beck


La musique, qui se cantonne à ce quatuor et un piano, souligne les différents états que traverse la jeune étudiante, rappelant des atmosphères et  marquant aussi quelquefois par avance le drame qui se dessine à l'horizon. Pour ce qui est du texte, celui-ci alterne entre des parties parlées, du Sprechgesang, qui nous permettent de bien suivre le déroulement de ce drame qui se joue sous nos yeux, et des parties chantées où, en plus de l'orchestre, la cantatrice apporte son instrument vocal au service de la coloration musicale. La composition varie selon les douze parties qui découpent ce journal. Il faut souligner la très belle interprétation de la magnifique mezzo-soprano Adèle Charvet mais également ses talents de comédienne. Car dans la mise en scène à la fois sobre mais forte et poignante de Matthieu Cruciani, elle est comédienne sur une grande partie de la pièce et arrive à faire passer des sentiments ou des émotions même sans parler ni chanter. 


Le journal d'Hélène Berr - Bernard Foccroulle - Photo: Klara Beck


Cette mise en scène sobre dans un décor minimaliste mais très lisible de Marc Lainé qui joue sur les différents découpages d'espace que permettent ces six voiles qui au départ nous accueillent comme des transats, des fauteuils ou des vagues immobiles sur une plage où nous projetons nos rêves, vont, au fil du dérouler délimiter des espaces plus ou moins ouverts, avec deux trois meubles, dont le bureau principal, celui de l'écriture, et des chaises. Et donc un extérieur, une chambre, presqu'une cellule à la limite et - un moment, le fantôme de Jean qui rejoint Hélène qui se languit de lui. Une vraie prouesse avec une économie de moyens, mais une résultat fabuleux. On peut dire la même chose en ce qui concerne la relation d'Hélène avec sa soeur pianiste par les simples gestes de transfert de gilet de l'une à l'autre. Et bien sûr le lien via les citations du quatuor à cordes de Beethoven et le Lied de Schumann sur un poème de Heine. 


Le journal d'Hélène Berr - Bernard Foccroulle - Photo: Klara Beck


Les costumes de Thiébault Welchlin sont aussi beaux qu'efficace en sens, du manteau sobre mais altier du début et de la robe jaune clair qui marque la jeunesse et le printemps, à un pantalon beaucoup plus sérieux et sobre à l'image du changement de sentiments d'Hélène - "mais je suis devenue très grave" - à la robe de chambre témoin d'un claustration certaine, présage de l'avenir plus sombre encore. Tout ce dispositif nous emporte totalement à la fois dans le récit et les péripéties - les moments ponctuant la vie de cette jeune femme dans laquelle interfère l'Histoire, les changements patents dans l'environnement et le voisinage t les informations qui arrivent à passer, que ce soient les rafles la déportation ou les assassinats. Et toujours ce courage de cette jeune femme qui sait qu'elle n'est pas éternelle mais qui vit debout avec courage. Et qui nous vaut ce beau bijou plein d'émotion à ne pas rater et surtout à ne pas oublier.


La Fleur du Dimanche



Le Journal d'Hélène Berr



A Strasbourg - Théâtre de Hautepierre - du 13 au 21 décembre 2023

A Mulhouse - Théâtre de la Sinne - 12 janvier 2024

Composition
Bernard Foccroulle
Mise en scène
Matthieu Cruciani
Scénographie
Marc Lainé
Costumes
Thibaut Welchlin
Lumières
Kelig Le Bars
Les Artistes
Hélène
Adèle Charvet
Piano
Jeanne Bleuse
Quatuor Béla

jeudi 14 décembre 2023

Péplum Médiéval au Maillon: une chanson de geste colorée dans une langue fleurie

Olivier Martin-Salvan est passionné de Moyen-Age et nous partage cette fièvre avec un spectacle décalé et surprenant. 

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo


Sur scène nous découvrons un château comme un jouet pour enfants agrandi à des proportions où les acteurs ont la taille de jouets. Deux personnages attendent le début de l'histoire et un troisième sort de dessous un arbre, blanc comme un vermisseau, nous présentant, comme dans une soirée des temps anciens les aventures auxquelles nous allons assister et cela dans une langue surprenante. Le metteur en scène ayant commandé à un poète contemporain ce texte, mélange de termes médiévaux et de mots inventés, sorte de Rabelais surréaliste et plaisant que Valérian Guillaume a écrit en le confrontant aux interprètes. 

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo


Ceux-ci, une foisonnante tribu colorée de dix-huit personnes sur scène - autant l'équipe technique que tous les autres comédiens, dont sept interprètes du collectif Catalyse du Centre National pour la Création Adapté que je vous mets au défi d'identifier, tant ils sont partie prenante du spectacle et déclament à merveille ce texte inventif comédiens. Il y est question d'amour, de guerre, de mort, de combats, saupoudré de farces, de sketches et de scénettes plus désopilants les unes que les autres. 

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo


Cela ne manque ni d'acrobaties, ni de gags et de magie, on suit les différents personnages aux noms et aux destins divers: la femme champignon, l'homme pomme de pin, celle qui ramasse les artichauts, celle qui engloutit tout le monde dans sa jupe, le bon roi bien sûr et tous les chevaliers. 

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo


Toute une cour qui ne cesse de bondir et rebondir d'histoire en histoire, alternant les récits et les tableaux très graphiques, quelques chorégraphies médiévales et des chansons moyenâgeuses. Les costumes sont tous très originaux, faisant  ressembler les personnages à des cartes à jouer - de belles créations de Clédat & Petitpierre (dont nous avons déjà pu apprécier ici même l'inventivité des costumes et décors dans Poufs aux sentiments). 

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo


Même le carnaval funèbre et la danse macabre en noir et blanc sont joyeux. La musique aussi, sorte de ritournelle de boite à musique électronique apporte une atmosphère plaisant et dérisoire qui nous emmène dans un monde enchanté, rêvé, qui se clôt sur lui-même, et le vers blanc retourne sous son arbre en bouclant la boucle. Fin de l'intermède médiéval, nous retournons dans la vraie vie.

Peplum Médiéval - Olivier-Martin-Salvan - Photo: Martin Argyroglo



La Fleur du Dimanche