Affichage des articles dont le libellé est comédien amateur. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est comédien amateur. Afficher tous les articles

samedi 22 août 2026

Hériter des Brumes à Bussang: Du théâtre de l'Utopie à l'Uchronie avec ironie et énergie

 Pour les 130 ans du Théâtre du Peuple de Bussang, fondé en 1895 par Maurice Pottecher, fils d'un industriel bussenet avec sa femme Camille de Saint Maurice dans une idée d'utopie humaniste et dont la devise "Par l'Art, Pour l'Humanité" orne le fronton de la scène, Julie Delille a commandé à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, artistes associés au Théâtre du Peuple un récit fleuve Hériter des brumes, résultat d'un travail de documentation et d'écriture qui a déjà été présenté l'an dernier (voir mon billet du 30 août 2025 sur les derniers épisodes) dans une première version, légère et bucolique dans les bois. La pièce devient cette année la pièce maîtresse de la saison d'été du Théâtre, longue fable épique de plus de six heures en six épisodes: Naître (1880-1895), Grandir (1896-1918), Survivre (1921-1939), Transmettre (1940-1960) Muer (1961-1985) et Hériter (1986-2025) qui peuvent se digérer en un ou deux jours.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Le récit et le jeu sont dynamiques, on bascule de la narration - presque chronologique - de la fondation du théâtre avec la première pièce jouée dans les prés à Bussang, jusqu'à une époustouflante galerie de portraits des metteurs en scènes successifs qui ont oeuvré ici et porté le flambeau et l'esprit du théâtre populaire (pour et avec le peuple) de Maurice Pottecher. Le dernier épisode est donc l'occasion d'un véritable feu d'artifice du fantastique comédien Axel Godard qui "enfile" les costumes des plus de 7 directeurs qui ont succédé à Tibor Egervari dans des descriptions plus délirantes et explosives les unes que les autres et une mise en scène de superproduction télévisée. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il faut noter qu'Axel Godard est tout aussi incroyable dans tout le parcours de vie de Pierre-Richard Willm - que ce soit l'ami du fils Jean Pottecher à 15 ans, le comédien qui remplace ce fils mort au combat au coeur de la famille après la première guerre mondiale, devenus star de cinéma dans les années 1930 ou  l'esthète délicat attiré par la couture et les costumes (adroite et surprenante trouvaille que le décor de son atelier en début de scène), à la succession de Maurice Pottecher après la seconde guerre mondiale et qui continue son parcours à la direction à plus de 70 ans. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il passera le relais à Tibor Egervari, interprété par Antoine Sastre, qui lui aussi campe avec conviction le rôle de ce jeune comédien hongrois débarquant du TNS de Strasbourg à la fin des années 1950 pour redonner du sang neuf, puis revenir diriger le théâtre de 1972 à 1976 après un passage au Canada. Antoine Sastre endosse aussi avec le sérieux qui convient le personnage du "padre" Maurice Pottecher pendant tout le début de la saga. C'est Raphaëlle de la Bouillerie qui tient le rôle de la femme de Maurice Pottecher, la comédienne Camille de de Saint-Maurice (qui, soit dit en passant n'a pas (encore) droit à une page Wikipédia et n'est même pas citée sur celle du Théâtre du Peuple - espérons que l'Enquête théâtralisée d'Alix Fournier-Pittaluga A la Recherche de Tante Cam le 29 août 2026 à 11h00 remédiera à cette lacune). Son jeu est admirable et elle fait partie des trois comédiens professionnels qui jouent dans la pièce. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Les comédiens "amateurs" (dont certains sont dans des parcours professionnalisants) ne sont pas en reste et ne déméritent en aucun cas. Ainsi de Benjamin Pourchet, qui joue le fils des Pottecher, grand ami de Pierre-Richard Willm, humaniste et idéaliste, âme sensible qui flotte sur la pièce comme un fantôme, ou Charlotte Gérard qui endosse au moins dix-huit personnages, dont la fille des Pottecher, un personnage féministe et engagé ou encore Jennifer Halter, qui réalise ici son rêve de faire du "vrai" théâtre. Tout comme Monique Cordella qui cultive aussi cette passion depuis quelques années et qui n'a pas à craindre la comparaison avec les pros, assurant des beaux personnages de femmes fortes - car ici il y en a eu aussi, des femmes de caractère, comme on dit, entre autres l'administratrice Germaine Kiener (les Conseils d'administration successifs sont un régal de mise en scène - mise en espace). N'oublions pas Quentin Dupetit qui varie entre au moins deux rôles dont l'associé de Pottecher, l'entrepreneur Hans (qui a construit le théâtre), et Charlotte Gérard qui arrive à camper quelques personnages pittoresques ou drôles.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Le traitement et la mise en mise en scène de Julie Delille, avec Alix Fournier-Pittaluga à la dramaturgie nous offrent une belle variété de traitements de ce récit, Egalement des changements de style de jeu nombreux qui rythment la narration, amenant quelquefois une distanciation brechtienne quand les comédiens commentent le récit. Nous avons aussi droit à tout un panorama du jeu dans l'histoire du théâtre, des déclamation de la fin du XIXème siècle (et de la réflexion sur la poésie post naturaliste ou de l'arrivée des utopies) au jeu tonitruant des "amateurs" du théâtre populaire. L'observation des milieux culturels variés - les salons parisiens et de ses artistes (parisiens et "de la Province") avec leurs règles et leurs ostracismes, et le décalage culturel avec cette vallée des Vosges profondes (qui ne semble toujours pas comblé) est très bien observé et décrit. Nous croisons quelques noms connus ou moins connus (Jules Renard - ami provincial aussi de Pottecher dont nous avons droit à un extrait de Poil de Carotte joué à Bussang, Mounet-Sully de la Comédie Française, Léon Daudet, Paul Claudel, sa soeur Camille (dont une très belle lettre "imaginaire" ponctue de sa réflexion féministe et révoltée la pièce) et la fille de Victor Hugo. Nous avons bien sûr aussi le questionnement sur le "paternalisme" du fondateur, patron de l'usine qui "embauche" les bénévoles au théâtre (notons aussi la réflexion sur l'anonymat de ces comédiens amateurs dont on demande un moment la levée, tout comme les "gratifications" des comédiens - et leur professionnalisation). Bien sûr l'évolution sociale et économique est traitée - comme les besoins financiers du théâtre, les conflits aussi (l'assassinat de Jaurès et le théâtre est fermé pendant sept ans à la Première Guerre Mondiale et le bâtiment détruit à la seconde), et Georges Orwell est convoqué pour parler de la fin des Utopies avec sa Ferme des Animaux


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Nous avons à des aperçus de la prose théâtrale de Maurice Pottecher qui a longtemps écrit lui-même les pièces présentées, de sa première, Le Diable marchand de goutte (une fable moraliste contre l'alcool) à son best-seller L'Anneau de Sakountala, légende dramatique en 7 actes d'après Kalidasa, présentée à de nombreuses reprises ou Le Mystère de Judas Iscariote émouvante scène entre le fils Jean et Pierre-Richard Willm. Le traitement en de magnifiques et  surréels "Arrêts sur image" commentés de quelques pièces permet de multiplier les lectures, et le poignant extrait de Ruy Blas de Victor Hugo tombe à pic !

Nous pourrions encore citer de multiples détails et lectures de l'histoire et de son contenu, profitons dans un flash-back de saluer l'équipe "lumière" avec Elsa Revol qui, pour ouvrir la pièce apporte de rayons de soleil dans la salle grâce à ces miroirs accrochés à la porte fermée - qui s'ouvre pour les moments opportuns - et qui "ambiance" subtilement le spectacle. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


Tout comme la composition musicale du fidèle Julien Lepreux qui par ses nappes ou ses envolées nous apporte l'émotion supplémentaire utile à notre sensibilité. Les costumes de Clémence Delille, que ce soient pour la narration historique ou pour les costumes de scène des pièces sont magnifiques. L'aventure étant partagée par une nombreuses "Ruche" d'abeilles ouvrières, saluons leur implication, bien sûr les figurants et toute l'équipe administrative, technique et de l'accueil aussi qui au long de l'année permettent à ce qui reste de cette utopie de théâtre pour tous - Le Théâtre du peuple pour le peuple, tout le peuple - de nous permettre d'assister à ces magnifiques représentations. Et cette année, de célébrer ici même l'histoire de cette épopée humaniste avec courage et audace !  Nous avons encore besoin de rêver un monde futur ensemble. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


L'histoire de cette ruche dans les montagnes à l'ombre de Fagus, ce hêtre plus que centenaire, à qui nous souhaitons encore une belle vie, doit être notre vigie et cultiver notre fraternité, notre sororité aussi.


La Fleur du Dimanche


P.S. Le vendredi, nous avions droit à Rufus et Beckett - voir ici:

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/08/rufus-bussang-je-sens-mes-larmes-qui.html


Hériter des brume


texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
mise en scène Julie Delille
dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
costumes Clémence Delille
création musicale Julien Lepreux
lumières Rosemonde Arrambourg, Florent Jacob, Elsa Revol, Mathilde Robert, Maureen Sizun Vom Dorp
accessoires Élise Villatte
scénographie Clémence Delille, Julie Delille, Élise Villatte 
régie générale Alain Deroo
assistanat mise en scène Sandrine Pirès
stagiaire assistanat mise en scène Aurélie Sarr
stagiaire scénographie Louise Meyer
avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et 5 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet et des figurant·es de l’atelier du mercredi
production Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher
chargée de production Gwénola Bastide
avec le soutien de l’Union Européenne, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Grand-Est, du Pays de Remiremont et ses Vallées, du programme LEADER, de la SACD - Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, de la culture avec la copie privée

samedi 30 août 2025

Je suis la bête par Julie Delille: une expérience ultime dans la forêt, un choc !

 Dans la vie, il nous arrive rarement de vivre des expériences exceptionnelles, fortes, bouleversantes. Le théâtre et sa "catharsis" est un lieu propice à ce genre de situation et permet d' "être" quelqu'un d'autre. Julie Delille avec sa pièce "Je suis la bête" nous fait littéralement vivre une "expérience première", un moment exceptionnel dans cette mise en scène du magnifique texte d'Anne Sibran qu'elle a adapté pour le Théâtre du Peuple à Bussang. Cette pièce, elle l'avait créée en 2018 en travaillant le texte du roman éponyme (paru en 2007) avec l'autrice. Et là, dans ce théâtre en pleine nature, dans la montagne, à Bussang, avec cette scène qui peut s'ouvrir sur la forêt, le lieu est idéal pour faire surgir, et les énergies qui sourdent dans cette pièce, et nous faire entendre le silence et voir l'invisible.


Théâtre du Peuple Bussang - Julie Delille - Je suis la bête - Photo: Vincent Zobler

C'est vraiment une immersion totale qui nous attend dans la grande salle du théâtre de bois. Immersion dans l'histoire et plongée totale dans ce que nous raconte cette jeune fille:

"Un jour, ils m'ont poussée dans un placard, puis ils ont refermé la porte. Et je ne les ai jamais revus."

Nous aussi, nous sommes comme enfermés dans ce placard noir. Nous suivons les aventures et la découverte d'un monde, obscur, nocturne, hostile, inconnu. La voix de Julie Delille nous parle dans un espace immense semble-t-il. Peu à peu elle prend corps, elle apparaît, disparait, magicienne des déplacements. Ses gestes, ses mouvements sont a la fois extrêmement précis et justes. Elle est.... la bête, une créature entre l'espèce humaine et l'animal, le fauve, brutal, sanguinaire, inquiétant. Les éclairages fantomatiques d'Elsa Révol font de la silhouette de l'actrice un miroir brisé, des éclats phosphorescents, une silhouette singulière, mi-femme, mi-animal qui, au fur et à mesure de la pièce prend corps, évolue, s'émancipe.

 

Théâtre du Peuple Bussang - Julie Delille - Je suis la bête - Photo: Vincent Zobler
  

La création sonore d'Antoine Richard tout aussi discrète et précise que le jeu de la comédienne nous fait imaginer l'environnement dans lequel elle évolue: pièce sombre, espace fermé, extérieur hostile, présences inquiétantes, éléments de la nature qui surviennent. Tout cela par de discrets craquements ou un tonnerre qui gronde. Nous sommes immergé dans un univers qui nous dépasse. Et nous nous accrochons à ce fil de voix qui nous emmène dans des contrées jamais explorées, totalement improbables. 


Théâtre du Peuple - Julie Delille - Je suis la bête - Photo: Vincent Zobler

Une expérience première dans laquelle nous sommes ballotés et bousculés. A la fois pleinement conscients de ce qui nous arrive mais totalement sidéré de ce que nous vivons par procuration, par le récit qui parvient à nous oreilles et qui nous fait vivre une expérience extrême que nous faisons nôtre. Malgré la distance que la mise en scène et la scénographie nous impose, nous sommes projetés et dans les pensées et dans les actions de cette jeune fille dont nous imaginons le parcours. Les gestes, les attitudes, les positions, la voix de Julie Delille, incroyablement maîtrisés, nous fait totalement adhérer au parcours, à l'évolution de son personnage. Ses transformations infimes mais très justes nous incluent dans sa métamorphose et nous propulsent dans cet univers étrange et singulier.


Théâtre du Peuple Bussang - Julie Delille - Je suis la bête - Photo: Robert Becker

L'expérience vécue est unique et les spectateurs ébranlés font une ovation largement méritée à l'actrice qui nous a fait découvrir l'invisible. Un étrange périple, une singulière expédition.


La Fleur du Dimanche 


Je suis la bête sera présenté à La Manufacture - CDN de Nancy du 7 au 9 avril 2026


Générique

texte Anne Sibran d’après son roman Je suis la bête publié aux Éditions Gallimard / Haute Enfance

mise en scène et interprétation Julie Delille

scénographie, costume et regard extérieur Chantal de la Coste
création lumière Elsa Revol
création sonore Antoine Richard
accompagnement artistique Clémence Delille, Baptiste Relat, Pablo Roy
régie générale / plateau Sébastien Hérouart
régie plateau Yvan Bernardet
régie son Frédéric Guillaume
régie lumière Lou Morel

production Théâtre des trois Parques, coproduction Équinoxe / Scène nationale de Châteauroux, Théâtre de l’Union / Centre dramatique national du Limousin, Abbaye de Noirlac / Centre culturel de rencontre

avec le soutien de la Maison George Sand / Centre des monuments nationaux à Nohant et de La Pratique – Atelier de fabrique artistique à Vatan.

Le Théâtre des trois Parques est conventionné par Le Ministère de la Culture, DRAC Centre – Val de Loire, la Région Centre - Val de Loire, soutenu par le Département du Cher. La compagnie est associée à la Maison de La Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois et attelée au Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher à Bussang.

Je suis la bête a obtenu le Prix de la scénographie 2018 du Théâtre de l'Union / Centre dramatique national du Limousin et le prix SACD - Festival Impatience 2018.


A Bussang, Le Roi Nu d'Evgueni Schwartz, un conte noir et bariolé, la guimauve qui vire au poil à gratter et à la révolte

Le "spectacle de l'après-midi" du Théâtre du Peuple de Bussang cette année, avec le Roi Nu d'Evgueni Schwartz, mis en scène par Sylvain Maurice, coche bien les cases du spectacle populaire avec des comédiens amateurs. Mais il trompe son monde au point d'en désorienter quelques-uns en première partie en démarrant sous un aspect fable champêtre avec cependant déjà un humour décalé. Il est vrai que la pièce d'Evgueni Schwartz s'est inspiré de trois contes d'Andersen - Le Porcher et la Princesse, La Princesse au petit pois, Les Habits neufs de l’Empereur - pour en faire une fable critique. Ecrite en 1934, elle cible le personnage d'Hitler, et les autorités soviétiques ont cru y reconnaitre des trait de Staline, ce qui lui a valu une interdiction de publication et de représentation en URSS du vivant de l'auteur. Mais elle cache discrètement son jeu dans le premier acte. 


Théâtre du Peuple Bussang - Le Roi Nu - Evgueni Schwartz - Sylvain Maurice - Photo: Vincent Zobler


Nous y assistons sous une forme légère - mais néanmoins caustique - aux déboires et rebondissements des amours contrariées de la princesse Henriette (dont l'interprétation allègre d'Hélène Rimenaid nous met en jubilation) et de Christian, un porcher qui ne convient pas, mais pas du tout au Roi père (interprété par Eric Hanicotte, un des onze comédiens amateurs de la troupe participant à ce spectacle). Ce dernier décide d'envoyer sa fille au royaume voisin pour la marier au roi qui a (très) mauvaise réputation. Elle refuse cela bien sûr avec détermination (le féminisme ne date pas d'hier) mais elle est obligée de se soumettre quand même (la révolution ne se fait pas en un jour). 


Théâtre du Peuple Bussang - Le Roi Nu - Evgueni Schwartz - Sylvain Maurice - Photo: Vincent Zobler


Christian et son ami Henri vont essayer de déjouer ce projet et cela nous donne de belles scènes de duo comique à la Laurel et Hardy ou à la Charlot, où Henri (Mickaël-Don Giancarli) et Christian (Maël Besnard) font preuve d'un humour décalé et d'une admirable capacité de travestissement. Il faut remarquer que côté travestissement, pour les personnages secondaires, nombreux (une bonne soixantaine), les comédiens et comédiennes amateur de la troupe endossent facilement cinq à six rôles pendant la pièce. Les magnifiques costumes de Fanny Brousse apportent une grande part de joie et d'émerveillement pour nous emmener dans ce voyage merveilleux - un véritable conte de fée, même si cela grince et que la révolte gronde dès le départ (la jeune princesse n'est pas aussi obéissante qu'il sied à un personnage de conte de fée). Et l'ingénieux décor de ces escaliers mobiles qui n'arrêtent pas de tournoyer sous les belles lumières changeantes de Rodolphe Martin participent au rythme sans faille de cette histoire rondement menée.


Théâtre du Peuple Bussang - Le Roi Nu - Evgueni Schwartz - Sylvain Maurice - Photo: Vincent Zobler


Ainsi, nous glissons discrètement de ce qui pourrait être au départ une histoire bucolique et sucrée de romance champêtre, vers un univers un peu plus kafkaïen lorsque nous passons dans le royaume voisin et que les échos terribles du caractère du monarque arrivent par vagues successives sur le plateau via les différents personnages qui l'entourent. Le fonctionnement de ce royaume apparaît plus inquiétant qu'il n'en a l'air, avec, par exemple, un "ministre des tendres sentiments" un peu machiavélique et d'autres personnages bien duels. Tout cela va éclater dans le deuxième acte où nous assistons d'abord à une succession de scènes empilées les unes sur les autres et qui dénoncent dans un comique intense la duplicité et le mensonge, la dissimulation et la fausseté par soumission. Et pour finir, dans un magistral renversement de situation très bien décrit, la révolte contre l'ordre établi et la chute du tyran. 


Théâtre du Peuple Bussang - Le Roi Nu - Evgueni Schwartz - Sylvain Maurice - Photo: Vincent Zobler

La traduction du texte d'Evgueni Schwartz par André Markowicz est d'une contemporanéité admirable et l'on rêve à la chute des tyrans d'aujourd'hui. Le choix de la pièce est totalement d'actualité et la mise en scène et la scénographie de Sylvain Maurice nous emmènent à fond dans cette histoire sans temps mort. Nous cavalons sans arrière pensée dans son récit. Il faut saluer la performance d'acteur de Manuel Le Lièvre, arrivant comme un Deus Ex Machina et dont la performance à la fois en tyran suprême orgueilleux, vaniteux et fanfaron et en roi déchu - et nu - est exceptionnelle. 


Théâtre du Peuple Bussang - Le Roi Nu - Evgueni Schwartz - Sylvain Maurice - Photo: Vincent Zobler

Et l'ensemble de la troupe, professionnels et amateurs choisis, interprètent de manière impeccable les multiples personnages de cette mise en scène à la fois précise et sobre mais qui dépote bien et nous emporte dans des tourbillons fulgurants, soutenus, entre autres par la musique jouée en direct dans la salle par Laurent Grais à la batterie et Dayan Korolic à la basse. 

Du grand théâtre ! 


La Fleur du Dimanche


Générique
texte Evgueni Schwartz 
traduction André Markowicz
mise en scène et scénographie Sylvain Maurice 

avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid, 

les comédien·nes amateurices de la troupe 2025 du Théâtre du Peuple : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik

et les musiciens Laurent Grais et Dayan Korolic
composition originale Laurent Grais et Dayan Korolic
lumières Rodolphe Martin
costumes Fanny Brouste 
assistante à la mise en scène Constance Larrieu
assistante à la scénographie Margot Clavières
assistante aux costumes Peggy Sturm
régie générale Alain Deroo
administration / production Delphine Teypaz
texte publié aux Solitaires Intempestifs
production Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher et Compagnie [Titre Provisoire] / avec le soutien artistique du Jeune Théâtre National 
production déléguée Compagnie [Titre Provisoire]
la Compagnie [Titre Provisoire] est conventionnée par la DRAC Bretagne / Ministère de la Culture.

Depuis 130 ans à Bussang, la forêt vibre de théâtre et d'invisible et Julie Delille jubile avec toustes

Fondé en 1895 par Maurice Pottecher, fils d'un industriel bussenet fabricant d'étrilles pour chevaux et de couverts, avec sa femme, jeune comédienne parisienne, Camille de Saint Maurice,  le Théâtre du Peuple de Bussang a été crée dans une idée d'utopie humaniste. Sa devise "Par l'Art, Pour l'Humanité" est inscrite sur les murs du théâtre dans lequel les pièces jouées étaient principalement écrites par Maurice Pottecher lui-même, auteur, metteur en scène, comédien et moteur de cette aventure qui perdure à travers les ans. 
Le récit de cette histoire fait l'objet d'une pièce fleuve Hériter des brumes, résultat d'un travail de documentation et d'écriture d'Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, artistes associés au Théâtre du Peuple (Alix a été dramaturge sur le Conte d'Hiver présenté l'an dernier). C'est une fable épique en six étapes Naître (1880-1895), Grandir (1896-1918), Survivre (1921-1939), Transmettre (1940-1960) Muer (1961-1985) et Hériter (1986-2025) conte cette histoire d'hommes et de femmes ancré(e)s dans le territoire, en lien avec l'économie locale: les industriels mécènes Pottecher et la famille Hans (ceux qui ont construit le théâtre en bois), ainsi que les habitants de la vallée, ouvriers.ères de ces usines entre autres, et les acteurs et actrices professionnel.le.s et bénévoles qui se sont mêlé.e.s pour faire vivre ce rêve de culture enraciné à l'ombre du chêne qui grandit en fond de scène. 


Théâtre du Peuple Bussang - Hériter des brumes - Les comédiens en pleine action - Photo: Robert Becker

La vie du théâtre, principalement à travers ses protagonistes, les deux familles Pottecher et Hans, pères, fils, oncles, comédiens et villageois, incarnés au fur et à mesure par une dynamique équipe de neuf jeunes comédiens amateurs, toutes et tous excellents dans leur rôles multiples - Monique Cordelle, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourcher - et professionnels - Rafaelle de la Bouillerie, Axel Godard et Antoine Sastre - se déroule en scènes choisies, réflexions plus philosophiques, digressions poétiques, sorties de chemin, carambolages temporels, apartés entre comédiens ou adresses au public dans une belle vivacité. Même les résumés des épisodes précédents sont des petits morceaux de bravoures, originaux et qui apportent chaque fois un autre éclairage sur le passé. Les grandes étapes de la vie de ce projet se suivent: d'abord Maurice et Camille (Tante Cam) et leur fille Marie-Anne, leur fils Jean qui va mourir à la guerre. L'entre deux guerres avec l'arrivée de Pierre Richard-Willm, grand ami de Jean, qui prend la relève de Maurice pour la direction artistique et devient également une grande star du cinéma parlant. Et puis, après-guerre, la reconstruction et la transmission de cet esprit de la "Ruche" sous la gouvernance d'un conseil d'administration structuré et d'administratrices, Germaine Kiener et Marguerite Vannson, entre autres. 


Théâtre du Peuple - Hériter des brumes - Le conseil d'administration en pleine action - Photo: Robert Becker

L'épisode 5 - Muer - qui est présenté en particulier le samedi 30 août (des journées fleuves, les 20, 24 et 27 août présentaient l'intégrale) nous emmène à la fois dans le coeur de la machine, ces conseils d'administrations qui nous font toucher au plus près les difficultés rencontrées pour faire vivre cette utopie avec les besoins financiers qui existent même quand les comédiens sont bénévoles. Les scènes sont épiques et croustillantes, bien enlevées. Nous assistons aussi à la double mutation de la gestion - artistique et financière - du théâtre, confronté à l'évolution de la société, à l'adaptation aux problématiques contemporaines et aux changements sociétaux (mai 68, émancipation des femmes, professionnalisation des équipes, nouveaux statuts de la profession,...). Et nous suivons également le passage de relais à la direction, en 1972, entre Pierre Richard-Willm et son successeur, Tibor Egervary qui était déjà passé ici en 1960, à 22 ans, en sortant du TNS. Ces deux personnage sont superbement interprétés par Axel Godard et Antoine Sastre. Le premier arrivant à représenter magnifiquementce presque fantôme avec toute son aura avec une force d'incarnation impeccable dans le détail de la gestuelle et des attitudes bien observées. Les autres comédien.ne.s alternent la galerie de personnages successifs avec une virtuosité remarquable. Et nous suivons l'histoire vivante de ce théâtre, son fonctionnement, sa vie cachée, ses pièces iconiques, celles de Pottecher et la bascule vers des propositions plus "classiques" se tournant vers l'exemplaire Shakespeare, référent du projet. Et toutes ces mutations, à différents niveaux sont montrées avec une très belle sensibilité, relayée par l'équipe de comédien.nes, qui nous touchent au coeur. Pour ne citer que deux scènes emblématiques, celle où Tibor Egervary apprend la nuance d'expression au comédien habitué à "donner de la voix" au risque de la casser et la "révolution" dans la mise en scène et le décor pour Ruy Blas de Victor Hugo.


Théâtre du Peuple Bussang - Hériter des brumes - La nature en décor - Photo: Robert Becker


Pour clore le cycle, l'épisode 6 - Hériter, qui va de 1985 jusqu'à aujourd'hui change brutalement de rythme. Obligatoire, vu que les trois premiers directeurs ont tenu 93 ans - et encore Tibor n'en compte que pour 13 là-dedans - alors que pour la période récente, ce ne sont pas moins de dix directeur qui se sont succédés en 40 ans - Julie Delille, il faut le noter, est la première femme à diriger, en fonction, ce théâtre - Mais le traitement trouvé, le rythme effréné et les portraits brossés à larges traits - et presqu'à couteaux tirés - empêchent le public de s'ennuyer ou de s'endormir. Cela saute, fuse, cabriole, bondit, rebondit ou s'alanguit, c'est selon. Les "personnages" et leurs oeuvres - ou mode de fonctionnement - sont passés à charge de mitraillette. On s'y retrouve, et pour les spectateurs fidèles de ces dernières années (il y en a plus que pour les périodes précédentes) cela permet de se refaire un parcours rapide dans les souvenirs qui resurgissent et de remettre en perspective les différents choix et orientations qui se sont succédés. Cela donne un beau feu d'artifice et les comédiens y excellent avec de belles trouvailles. Et en guise de conclusion, une ballade philosophico-poétique dans les bois remet à l'honneur la pensée du fondateur que Julie Delille remet au goût du jour en célébrant l'union de l'homme avec la nature et son esprit, invisible qui dirige d'une certaine manière et dont nous ne sommes pas tous vraiment conscient, et qu'il faut néanmoins à la fois prendre en compte et essayer de mieux l'apprécier. 


Théâtre du Peuple - Hériter des brumes - L'union des comédiens avec la nature - Photo: Robert Becker


Cet énorme travail de mémoire (un - gros - livre avec les texte de la pièce a été édité) sur le seul théâtre populaire créé au tournant du XIXème siècle et qui est arrivé jusqu'à nous, documenté à la fois sur les aspects artistiques et ceux, concrets, d'organisation, est une très belle initiative, judicieusement finalisée à l'occasion de ce jubilée. Le résultat rend hommage à ses acteurs et soutiens et démontre concrètement et sous une forme très attractive les raisons de sa longévité et les obstacles, économiques, sociaux et artistiques qui guettent les protagonistes. Il témoigne de l'esprit de solidarité et d'inclusion sociale, autant vis-à-vis du public que des personnes impliquées sur la partie de création mais également les nombreux bénévoles qui au fil du temps ont oeuvré pour permettre la pérennité de cette utopie qui a traversé les âges tout en s'adaptant. 

Saluons fort leur engagement. 


Théâtre du Peuple - Hériter des brumes - Saluts à la nature, la culture et la technique - Photo: Robert Becker

La Fleur du Dimanche


Générique

texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
mise en scène Julie Delille
dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
scénographie et costumes Clémence Delille
création musicale Julien Lepreux
création lumière Elsa Revol
assistanat mise en scène Sandrine Pirès
assistanat scénographie et costumes Élise Villatte
régie générale Fernando Rodrigues-Millos

avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, 
et 6 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet