Affichage des articles dont le libellé est Thomas Bernhard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Thomas Bernhard. Afficher tous les articles

mardi 24 octobre 2023

Thomas Bernhard au TNS : Oui - dire ou mourir

 Entrés dans la salle, nous mettons un certain temps à remarquer que le comédien est déjà sur scène. Et jusqu'à ce temps que l'ensemble de la salle le remarque il faut  encore un petit moment. Assis sur une chaise, pas loin du public, à juste distance, dans la pénombre, il feuillette un classeur ou un livre. La lumière qui est projetée sur la salle alors que lui est faiblement éclairé ne permet pas de définir précisément de quel objet il s'agit. Plus tard, on imagine que c'étaient des partitions de Schumann qu'il tient en main. Quand la salle est totalement silencieuse, il attendra encore avant de prendre la parole. Assis, presque recroquevillé sur sa chaise, il se tortille, se torture presque, intérieurement visiblement. On sent une souffrance. Puis il se lève et se rapproche du public pour parler du porc-épic ou plutôt de Schopenhauer qui narre une parabole qui convient autant à la situation de la représentation, que de l'histoire qui va être racontée pendant cette heure et demie, dans une prose prenante et à laquelle nous allons être suspendus. Mais revenons à nos porcs-épics. Ceux-ci, en hiver, s'ils se rapprochent quand il fait froid, pour se réchauffer vont se piquer, se blesser, se faire souffrir de leurs piquant et, ainsi devoir s'éloigner, et donc de nouveau avoir froid. Et alors de nouveau se rapprocher, puis se rééloigner jusqu'à trouver la "bonne distance". De même pour les humains, qui cherchent la relation mais tiennent également à garder leur tranquillité. Mais Oui, de Thomas Bernhardt, nous présente une situation bien plus extrême, ce qui ne nous étonne pas du tout de cet auteur à la fois provocateur et versatile qui souvent s'est retrouvé en opposition avec le public et ses proches.


Oui - Thomas Bernard - Célie Pauthe - Claude Duparfait - Mina Kavani - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette histoire est une histoire en miroir, et même en double miroir. D'abord, cette relation entre le narrateur et son "ami" Moritz, l'agent immobilier du village auprès de qui le narrateur déverse son âme et ses tourments quand le silence et l'isolement lui sont devenus insoutenables. Et puis l'irruption de cette femme, la femme du "Suisse" venu s'enterrer au fin fond de l'Autriche, qu'il va rencontrer et qui elle aussi, va se confier à lui au cours de promenades à deux dans la forêt. Et pour l'un et pour l'autre, cette parole émise devrait sauver. Car, comme il est dit: "Il est possible que l’on soit sauvé par le simple fait de comprendre clairement un moment décisif et de faire une analyse de tout ce qu’implique ce moment.


Oui - Thomas Bernard - Célie Pauthe - Claude Duparfait - Mina Kavani - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais les choses ne se passent pas comme elles le devraient. La parole de la "Persane", la femme du "Suisse" est confisquée, comme vampirisée par le narrateur. Il écoute mais ne renvoie pas en retour ce souffle vital et l'amour qu'il ressent pour cette femme et il l'abandonne. Et il rebondit sur cette parole en un deuxième miroir qui est ce livre qu'il est en train de construire et transcrire oralement devant nous, ce texte devenu pièce de théâtre. Soulignons ici la très intelligente adaptation par Célie Pauthe dans une connivence constructive avec Claude Duparfait grâce aussi à leur intérêt, même leur amour pour les textes de Thomas Bernhardt. Ainsi, en nous prenant comme témoins de sa remémoration des événements, le narrateur parvient à accepter son état et continuer à vivre. Ce qu'il a refusé à cette femme dont il vole même une de ses dernières paroles, en tout cas la dernière du roman au point d'en faire "un beau titre".


Oui - Thomas Bernard - Célie Pauthe - Claude Duparfait - Photo: Jean-Louis Fernandez 


Ainsi, ce personnage, qui va rester seul sur scène, souvent coincé sur sa chaise, et qui est magnifiquement interprété par Claude Duparfait, va nous conter cette histoire en spirale. Un récit incroyable et surprenante écrit dans un style envoûtant et dans lequel nous serons littéralement immergés. La scansion, la manière que le comédien a de marteler les consonnes nous entraine dans un état presque hypnotique. Et les attitudes entravées, presque convulsives qu'il incarne lui confèrent une inquiétante étrangeté. Pour faire apparaître l'autre personnage, cette Persane, ce sera par la magie du cinéma qu'est convoqué ce fantôme, dans une forêt brumeuse et hiératique, sombre avec de majestueux troncs qui montent au ciel (magnifiques images d'Irina Lubtschansky). Mina Kavani lui apporte tout le mystère et l'insondabilité qu'il faut à ce personnage qui part d'un mutisme extrême pour arriver à un ultime refus de parler après avoir passé par un rendez-vous où ils se rejoignent et se perdent en même temps. Il faut aussi relever le travail très précis sur la lumière de Sébastien Michaud. Il modifie imperceptiblement les ambiances qui vont de la pénombre inquiétante à des contrastes puissants alors que nous avons l'impression d'être encore plongés dans le noir. Et tout cela construit cette ambiance de rêve éveillé dans lequel cette "étrangère" aurait pu être à la fois salvatrice et sauvée. Mais finalement, ce "tombeau" pour la morte est le marchepied pour le narrateur pour se sauver soi-même.


La Fleur du Dimanche


Au TNS - Strasbourg - du 24 au 28 octobre 2023

Oui

D’après
Thomas Bernhard
Traduction
Jean-Claude Hémery
Adaptation et conception
Claude Duparfait
Célie Pauthe
Mise en scène
Célie Pauthe
Avec
Claude Duparfait
et à l’image
Mina Kavani
Accompagnement scénographique
Guillaume Delaveau
Lumière
Sébastien Michaud
Son
Aline Loustalot
Vidéo
François Weber
Costumes
Anaïs Romand
Assistanat à la mise en scène
Antoine Girard

mardi 7 juin 2022

Ils nous ont oubliés (la Plâtrière) au TNS : Vues multiples et silence mortel

 Le titre de la pièce  Ils nous ont oubliés (la Plâtrière) adapté et mis en scène par Séverine Chavrier au TNS d’après le roman « La Plâtrière » de Thomas Bernhard pourrait bien s’appeler "Point de vues et point d’oreilles". Pour ce qui est de la vue, plusieurs éléments vont dans ce sens. Les images, déjà, sont multiples.


Ils nous ont oubliés (la Plâtrerie) - TNS - Séverine Chavrier - Photo: Alexandre Ah Kye 

 Dès le début de la pièce nous nous retrouvons dans un univers dans lequel nous pouvons à peine nous repérer. Dans le noir, nous assistons comme à un dessin animé, avec de multiples plans où nous ne savons pas si nous sommes dans une forêt profonde ou dans les couloirs sombres d’une mine (la plâtrière du titre du livre de Thomas Bernhard ?). Puis tout au long de la pièce nous avons des images qui viennent se projeter sur de multiples écrans (au moins quatre) sur de nombreux niveaux superposés - vidéo de Quentin Vigier. De même, ces images, dont nous nous sommes toujours en train d’essayer de nous questionner sur l’origine et la source, nous immergent dans un monde totalement actuel qui pourrait avoir à voir avec la cinquième dimension, tellement les espaces et les protagonistes qui nous y reconnaissons nous semblent surgir d’une autre temporalité - alors que tout cela se joue devant nos yeux, même si quelquefois cela reste caché à nos regards. 


Ils nous ont oubliés (la Plâtrerie) - TNS - Séverine Chavrier - Photo: Christophe Reynaud de Lage

Donc, ce que nous voyons, nous ne le voyons pas. En essayant de recoller les morceaux de cet univers "éclaté" et morcelé, nous arrivons un peu à y trouver une continuité, au moins temporelle sinon spatiale. Mais encore pour ce qui est du temps, la pièce qui débute par une scène qui précède un long flash-back, nous en arrivons aussi à nous interroger sur la véracité (ou les éléments de conclusion supposée) des "révélations" de cette scène initiale - et fausse conclusion. Qu’en est-il de ces morts, supposés meurtres et suicide, surtout que l’on nous y décrit un couple solitaire et que tout au long de la pièce, de multiples personnages (au moins cinq ou six, en plus des quatre du début) apparaissent dans le déroulé. Ainsi, connaissant l’arme du crime, une carabine, cette arme fait l’objet d’un suspens quand elle apparaît ou est nommé dans le récit (avec le "tir aux pigeons". Autre éléments, les points de vue changeant des personnages eux-mêmes que ce soit M. Konrad qui a une capacité de versatilité extraordinaire ou sa femme dont la figure évolue tout au long de la pièce et l'on essaie de se raccrocher à des éléments factuels dans ce flots de dits et d'oppositions. Tout comme le personnage de l'aide-soignante qui elle aussi a une capacité transformiste indéniable. Cela est vrai aussi pour la comédienne Camille Voglaire dont on se surprend à douter des multiples rôles qu'elle a interprété, tant elle est le caméléon de la pièce). 


Ils nous ont oubliés (la Plâtrerie) - TNS - Séverine Chavrier - Photo: Christophe Reynaud de Lage

Pour continuer avec les comédiens, une mention spéciale pour Laurent Papot, qui porte avec énergie et brio le personnage de Konrad, entre douceur et puissance tout au long des presque quatre heures de spectacle que l'on ne voit pas passer. Marijke Pinoy de son côté est tout aussi fabuleuse, valsant entre l'infirme acariâtre, l'ancienne diva et l'artiste récitant du Kurt Schwitters dans la langue. Pour ce qui est du texte, objet de toutes les performances d'interprétation, ces multiples changements de points de vue, d'opinion ou de décision nous gardent en éveil et en suspension dans les multiples pistes essayées, abandonnées, transformées, les errements de l'esprit (de Konrad) et de son projet ressassé et hoquetant, dans une langue riche et dynamique. Un vrai plaisir pour les oreilles et le muscle qu'elles enserrent. 


Ils nous ont oubliés (la Plâtrerie) - TNS - Photo: Christophe Reynaud de Lage

Cela nous amène à l'explication sur la deuxième partie du titre proposé plus haut, point d'oreille, qui est à la fois un indice concernant le motif du crime et le sujet de la recherche des  écrits de Konrad: le silence, sa quête effrénée, la page blanche sonore qui, inaccessible met ce dernier hors de lui et justifierait l'assassinat. Cependant, autant ses délires stylistiques et son inspiration débordante, autant ses litanies de mots (ses "exercices" avec sa femme, listes de synonymes, de mots-frères et ses assemblages sont un délice à l'écoute (un grand coup de chapeau à Simon d’Anselme de Puisaye et Séverine Chavrier pour la superbe qualité de son direct). La pièce, tout à fait dans l'esprit de Thomas Bernhard est une magnifique construction baroque qui nous happe, entre l'enquête policière, l'analyse de la pensée de sombres solitaires, le cerveau d'un artiste créateur à bout de rouleau, ponctuée de montées en tension, de moments de détente, de pointes d'humour et d'angoisse. Il faut saluer pour la création de cette atmosphère de la performance en direct du musicien sur un coin de la scène Florian Sache qui sait manier (et moduler) les percussions à bon escient. Egalement les éclairages de Germain Fourvel qui contribuent à rendre cette atmosphère de ténèbres entre forêt profonde et no mans' land abandonné du bout du monde. Tout cela bien sûr avec la scénographie et les décors de Louise Sari, décors qui au fur et à mesure qu'ils nous découvrent l'espace nous le rendent encore plus étrange à la manière du Terrier de Kafka. Nous en sortons assez secoués mais satisfaits.


La Fleur du Dimanche


Ils nous ont oubliés (la Plâtrière)


Au TNS - Strasbourg jusqu'au 11 juin 2022 - Attention aux horaires

D’après La Platrière de Thomas Bernhard
Mise en scène Séverine Chavrier
Avec Laurent Papot, Marijke Pinoy, Camille Voglaire
Musicien Florian Satche
Dressage et éducation des oiseaux Tristan Plot
Scénographie Louise Sari
Vidéo Quentin Vigier
Son Simon d’Anselme de Puisaye, Séverine Chavrier
Lumière Germain Fourvel
Costumes Andrea Matweber
Assistanat à la mise en scène Ferdinand Flame
Assistanat à la scénographie Amandine Riffaud
Régie générale et plateau Corto Tremorin
Régie vidéo Typhaine Steiner
Assistanat à la scénographie Amandine Riffaud
Construction du décor Julien Fleureau, Olivier Berthel
Conception de la forêt Hervé Mayon - La Licorne Verte
Accessoires Rodolphe Noret
Remerciements Rachel de Dardel, Marion Stenton, Amandine Riffaud, Marie Fortuit, Antoine Girard, Pascal Frey et Romuald Liteau Lego
Le texte est publié (traduction de Louise Service) est publié aux éditions Gallimard.
Thomas Bernhard est représenté par L’Arche, Agence théâtrale (www.arche-editeur.com).
Création le 12 mars 22 au Théâtre National de Catalogne (Barcelone, Espagne)
Avec le soutien du Jeune théâtre national
Production CDN Orléans/Centre-Val de Loire 
Coproduction Théâtre de Liège - Tax Shelter, Belgique, Théâtre National de Strasbourg, Théâtre de la Cité - CDN Toulouse Occitanie, Tandem Scène Nationale Arras-Douai, Teatro Nacional de Catalunya, Barcelone, Espagne
Avec l’aide exceptionnelle de la Région Centre - Val De Loire
Partenaires Odéon-Théâtre de l’Europe, ENSATT - École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théatre - Lyon Ircam Institut de recherche et coordination acoustique/musique 
Avec la participation du DICRéAM 


jeudi 27 avril 2017

Le froid augmente la clarté au TNS: un rêve blanc dans une cave de souvenirs glacés

Claude Duparfait nous annonce la couleur dès le départ: ce sera un rêve blanc...


Le froid augmente avec la clarté - Thomas Bernhard - Claude Duparfait - TNS - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et ce blanc va remettre en lumière deux épisodes de la vie de Thomas Bernhard, particulièrement fondateurs: son passage dans un institut national-socialiste à l'âge de treize ans puis dans une cave - magasin d'alimentation dans un faubourg de Salzbourg, "porte de l'enfer". Et curieusement nous passons avec lui d'un univers sombre et étriqué où trône le portrait d'Hitler (une mention à la discrète scénographie et au lumières de Gala Ognibene et de Benjamin Nesme) qui va se retrouver remplacé par un noir crucifix à la blanche et crue clarté de la vérité de la cave. 


Le froid augmente avec la clarté - Thomas Bernhard - Florent Pochet - TNS - Photo: Jean-Louis Fernandez

Dans la pièce "Le froid augmente la clarté" qui se base sur deux des romans autobiographiques de Thomas Bernhard - "L'Origine" et "La Cave", Claude Duparfait nous confronte et nous inclut à la vie et aux souvenirs marquants de la jeunesse de l'auteur, interprété ici par quatre figures complémentaires, deux hommes (Claude Duparfait et Florent Pochet) et deux femmes (Pauline Lorillard et Annie Mercier), et la présence rassurante, tendre, miroir et guide du grand-père à qui Thierry Bosc donne toute son étoffe et son ampleur. 


Le froid augmente avec la clarté - Thierry Bosc - Photo: Jean-Louis Fernandez


La narration en devient polyphonique et les paroles et les souvenirs rebondissent de l'un(e) à l'autre. On y touve l'amour de la musique comme des grands auteurs (les citations de Montaigne par le grand-père) et la découverte des horreurs de la guerre et des bombardements, comme la solitude de l'enfance dans la "petite pièce à chaussure" pour arriver au courage d'aller "dans le sens opposé" et de se construire soi-même.


Le froid augmente avec la clarté - Thomas Bernhard - Claude Duparfait - Annie Mercier - TNS - Photo: Jean-Louis Fernandez


Comme le dit Claude Duparfait: "La parole de Bernhard c'est un flux incroyable, une écriture du souffle. Une forêt de mots, de pensées. C'est aussi une langue extrêmement musicale, et ... Tout comme Bernhard, j'aime la musique comme un fou." ... Et encore "La parole de Bernhard cogne, elle réveille". Et c'est cela qui a poussé Claude Duparfait à mettre en scène cette pièce, après "Des arbres à abattre". La pièce permet "d'aller à la rencontre de mes questionnements sur le monde d'aujourd'hui, qui entre en friction ce qu'a vécu, ressenti, puis écrit Thomas Bernhard." Et cela fait du bien, cette friction entre hier et aujourd'hui, parce qu'il faut aussi se souvenir et lire le monde d'aujourd'hui, qui, comme le dit Thomas Bernhard dans "L'Origine": "La ville est peuplée de deux catégories de gens: les faiseurs d'affaires et leurs victimes."
Reste l'interrogation: que signifie "Aller dans le sens opposé" aujourd'hui ?


Le froid augmente avec la clarté - Claude Duparfait -Pauline Lorillard - TNS - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et pour ne pas être toujours en opposition, comme le dit encore Claude Duparfait: "Qu'est-ce qui nous rapproche aujourd'hui? Ce que nous avons en commun, c'est peut-être l'inquiétude. Qu'est-ce qui peut en naître? Et quel est le rôle de l'écriture, de l'art en génral face à cette inquiétude? Quand je pense au spectacle, parfois c'est l'image d'une étreinte qui me vient, dans tout ce qu'elle peut avoir de consolateur ou d'incongru."

Pour nous consoler, allons au théâtre...

Bon spectacle

La Fleur du Dimanche 


Le froid augmente la clarté

Au TNS à Strasbourg 
du 26 avril au 11 mai
Au Théâtre National de la Colline à Paris
du 19 mai au 18 juin

D'après Thomas Bernhard
Librement inspiré de L'Origine et La Cave
Projet de Claude Duparfait
Avec Thierry Bosc, Claude Duparfait, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Florent Pochet

Scénographie Gala Ognibene
Lumière Benjamin Nesme
Son et image François Weber
Costumes Mariane Delayre
Assistanat à la mise en scène Kenza Jernite

Coproduction Théâtre National de Strasbourg, La Colline - théâtre national
Avec le soutien du FIJAD, Fonds d'Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, DRAC et Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

Création le 26 avril 2017 au Théâtre National de Strasbourg

Les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS

Les récits L'Origine et La Cave sont publiés aux éditions Gallimard

dimanche 8 février 2015

30 jours de réflexion: réfléchir, penser, critiquer ou rebondir

La vie est faite de rebondissements, de liens, d'échanges, de hasards, de pistes, de réseaux multiples, à creuser, à construire, à choisir, à étayer, à cultiver...

Pour commencer par "rebondir", place à la balle (le sens du mot a changé d'acception générale depuis les événements d'il y a 30 jours)...


Boule sans fruits - Photo: lfdd


Le fruit du lierre, ce fruit toxique a été l'occasion d'échanges avec des artistes concernant le carré et le rond, la mémoire et la création (collective). 
Elle a aussi, par ricochet renvoyé à des rites et des anniversaires, dont celle de Lenz (et de Lentz) et du 20 janvier (et du 7 février) ... (voir plus bas).

Cette sphère, réflexion de celle postée dimanche dernier relance aussi la question posée dans le TVA et à laquelle il y a eu rapidement un commentaire:
"D'accord pour un socle commun, mais la non prise en compte des différences culturelles est une des plaies de cette éducation hélas "nationale"..."


Pour compléter la réflexion, nous avons trouvé une suite dans "L'Opinion" du 3 février 2015. Elle vient de François Taddei, chercheur et membre du Haut Conseil de l'éducation. Dans son Billet, il dit, entre autre:
"Les enseignants ne sont pas formés à l'idée que l'école n'a pas le monopole du savoir...  Face à l'abondance, l'enseignant à un rôle plus "socratique" que jamais. Il devrait maîtriser l'art de la maïeutique et faire comprendre à ses élève comment s'effectue le passage de l'information brute, telle qu'il la trouve sur le web, a la télévision, ou dans les livre, à la connaissance."

Dans un article précédent, de Hubert Gillaud, intitulé "Comment apprendre à apprendre", il présente ses réflexion sur l'éducation:
"Aujourd’hui, notre système éducatif sélectionne ses éléments sur leur capacité à mémoriser des leçons. Pas sûr que ce soit une bonne méthode, puisque n’importe quel ordinateur est plus doué que nous."
Et après avoir présenté une méthode collaborative d'apprentissage, il donne d'autres solutions:
"Dans le jeu, les niveaux sont progressifs et vous permettent d’apprendre de vos erreurs. Dans le système éducatif, si l’apprentissage est trop difficile, vous vous démotivez, s’il est trop facile, vous vous ennuyez. Le système scolaire français est l’un des plus inégalitaires qui soit, mais on se rend compte qu’il peut être corrigé quand les enseignants eux-mêmes se transforment en chercheurs, quand, plutôt que de rejeter un élève en difficulté, ils cherchent à l’aider, à se mettre en position d’interroger leurs propres manières de faire pour les améliorer."


Un autre ricochet nous vient de Bertrand Gillig qui nous a alerté d'une interview de François Dubet, qui était, vendredi l'invité de France Inter et dont le dernier livre s'intitule "La préférence pour l'inégalité" pour l'émission (que vous pouvez entendre encore ici: 
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1047641#

Quelques extraits où il exprime nos pensées profondes:
"Même si je suis favorable à l'égalité de tous, je suis très favorable à l'inégalité des miens." 
"Depuis un mois nous vivons dans une émotions égalitaire, ça ne va pas durer"
"Vouloir l'égalité des autres, cela suppose de s'en sentir solidaire"


Sphère Ampoule Maurizio Galante - Photo: lfdd 

Autre sphère, celle que Maurizio Galante, designer avait fait  créer en Afrique quand le SIDA était un fléau très présent (mais le combat continue ici aussi.)


Pour en revenir à Lenz, v
ous savez peut-être que Büchner a écrit un court texte sur le passage de Siegfried Lenz à Walderspach auprès du Pasteur Oberlin - à noter le livre de Sylvain Maestraggi "Walderspach" avec des textes de Büchner et de Jean-Christophe Bailly et ses superbes photographies... 
Voici le début du texte de Büchner:

"Le 20 Janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.
    Il faisait un froid humide, l’eau ruisselait des  rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air saturé d’eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.

    Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête."

Et pour conclure avec tous ces rebonds, je vais faire un grand cercle qui va nous ramener à Charlie....
J'avais sur ma table de nuit un livre (de chevet) de Thomas Bernhard intitulé "Mes prix littéraires"... 
Quelle n'est pas ma surprise de voir dans le dernier N° de Poly (qui parle aussi de Waldersbbach), en pré-édito et en hommage à Charlie (on y revient), un dessin de Cabu qui illustre leur questionnaire "Dernier.." et à la question "Dernier livre lu", il répond:
"RIEN l'avant-dernier "MES PRIX LITTERAIRES" de Thomas Bernard.
Par la suite, j'ai vu ailleurs - mais ne retrouve plus la source -  une série de dessins de Cabu sur, justement, ces prix littéraires -français - qu'il a croqués (et bien croqués !)...

Dans ce livre, Thomas Bernhard parle du prix Georg-Büchner qu'il a reçu en 1070:
" J'ai reçu le prix Büchner en mille neuf cent soixante-dix, lorsque le mouvement étudiant, comme on dit de mille neuf cent soixante-huit avait malheureusement, après s'être étiolé pour n'avoir été qu'une révolte exclusivement romantique et par conséquent complètement ratée et dilettantisme, déjà rejoint les livres d’histoire en tant que vaine tentative de révolution. Le manque de sérieux de ce mouvement de prosestation avait fini par conduire à des résultats inverses à ceux escomptés et donc à une catastrophe intellectuelle et à de tristes lendemains..."

Et son discours commence ainsi (la première phrase !):

"Mesdames et Messieurs,
Ce dont nous parlons est inexploré, nous ne vivons pas, nous ne faisons qu'exister et que lancer des conjoncture, hypocrites, heurtés dans notre amour-propre que nous sommes, dans notre mésinterprétation fatidique, et en fin de compte mortelle de la nature, dans laquelle nous a égaré la science; tout nous apparît sous les auspices de la mort, et les mots - ceux qui par deréliction nous triturons dans notres esprit, ces mots par milliers et par centaines de milleirs, usés jusqu'à la corde, qui se dévoilent à nous, en toutes langues et en toutes cisconstances, en tant qu'infâme mensonge par leur infâme vérité, et réciproquement en tant qu'infâme vérité par leur infâme mensonge, ces mots que nous osons dire et écrire et qu'en tant que parole nous osons passer sous silence, les mots qui ne consistent en rien et ne servent à rie et sont condamnés au néat, comme nous le savons, mais cherchons à le cacher, ces mots, auxquels nous nous raccrochons, parce que notre impuissance nous rend fous et que notre folie nous désespère - ces mots ne font que contaminer et ignorer, brouiler et aggraver, embarasser et falsifier et mutilr et assombrir et enténébrer; dans les bouches et sur le papier, ils ne font qu'abuser à travers ceux qui en abusent; ce qui caractérise les mots et leur abuseurs, c'est leur impudence; l'état d'esprit des mts et de leurs abuseurs se caractérise par ce qu'il a d'impuissant, de satisfaisant, de catastrophique...."


Et pour conclure (provisoirement) je vais vous inviter à visiter un autre blog que je viens de découvrir et qui aujourd'hui pose la question de la langue (que je mets en relation avec le film "Heinrich Himmler, the decent one - der Anstäntige" visible encore à l'Odyssée ces jours-ci..  et dont je parlerai demain), il s'agit du "billet" de Bernard UMBRECHT à propos de Victor Klemperer(LTI): "la toxicité des mots.


Oups, j'avais oublié la vidéo du jour, qui passe de 30 à 1825 jours (d'un mois à 5 ans...)

Sept ans de réflexion
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19434275&cfilm=889.html

Bon courage et bon dimanche

La Fleur du Dimanche