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dimanche 1 septembre 2024

A Bussang, Julie Delille s'enracine dans le territoire avec Le Conte d'Hiver de Shakespeare

Bussang, le Théâtre du Peuple, vous connaissez sûrement, vous y êtes peut-être déjà allé.e.s, ou l'on vous a parlé de ce magnifique théâtre (en bois) planté dans la nature à plus de 700 mètres d'altitude et dont la scène s'ouvre sur la forêt pour que vos yeux ébahis découvrent le vieux chêne Fagus sylvatica (comme c'est prévu dans les statuts de l'association qui a fondé le Théâtre du Peuple de Maurice Pottecher) lors du spectacle de 15h00. Ou peut-être rêvez vous d'y aller depuis que je vous en parle (déjà en 2015 avec Vincent Goethals qui mettait en scène l'Opéra de quat'sous de Brecht ou il y a deux ans avec la trilogie Hamlet sous la direction de Simon Delétang). 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette année, c'est Julie Delille, nouvellement nommée directrice, qui s'enracine dans le territoire avec art et humanité (comme c'est gravé au fronton de la scène à Jardin et à Cour: "Par l'Art" "Pour l'Humanité"). Elle se donne la valeureuse mission d'ouvrir le théâtre à tous - et pas uniquement en été - et de croiser les sensibilités. Et pour commencer, elle nous offre une mise en scène d'une pièce assez rare de Shakespeare, Le Conte d'Hiver, une pièce un peu inclassable, qui commence comme un tragédie pour continuer de façon bucolique et finir par une surprenante fin heureuse autant qu'elle puisse encore l'être dans cette histoire une peu triste - comme le qualifie dans la pièce le fils de Léontes, Mamillius, quand il raconte à sa mère une histoire, "un conte d'hiver, parce que c'est triste". L'histoire est pleine de rebondissements, comme il se doit et on nous enjoint dès les premières paroles: "Regarde". Je dirais même plus, le texte étant la version traduite par Bernard-Marie Koltès: "Ecoute". Car le récit et ce qui est dit est magnifiquement mis en mots. Koltès, tout comme Shakespeare étant un grand poète de la parole dite. Nous en avons dès le début une magnifique démonstration dans les échange entre Léontes et sa femme Hermione qui doivent convaincre Polixènes de rester à la cour de Sicile. Pour leur plus grand malheur ! 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Dans cette première partie, nous avons donc Léontes, ami de jeunesse - presqu'un frère - de Polixènes, à qui ce dernier rend visite de sa Bohême natale, qui devient l'ennemi mortel parce qu'aux yeux du mari il séduit - ou aurait déjà séduit - son épouse.  Dans une magnifique mise en scène de danse de séduction, esquissant de délicates poses de danse baroque comme des tapisseries anciennes, les trois personnage engagent cette relation ambigüe. Les acteurs sont impeccables dans leurs personnages, Laurent Despond en Polixènes délicieux et charmeur, Laurence Cordier habitant avec grâce une Hermione qui ne manque pas d'arguments et Baptiste Relat qui par son port de corps de plus en plus contraint et diminué, par des gestes ralentis, intériorisés, freinés et arrêtés nous fait voir cette folie intérieure qui le paralyse et l'entrave. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Il va ainsi errer comme un spectre, possédé par une douleur qui le ronge dans des dédales circulaires sans fin, entre des idées qui ne tournent pas rond et des attitudes suspicieuses envers le monde entier, pour déstabiliser la réalité. Une mention spéciale pour Yvain Vitus, campant un Camillo décontenancé par ce maître en face duquel il ne sait plus sur quel pied danser. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette première partie se solde par la mort de la mère, Hermione - dont l'enfant duquel elle vient d'accoucher, Perdita, supposée adultérine, échappe à la mort par l'abandon dans l'exil - et de son premier fils Mamilius. Meurt également Antigonus - mari de Paulina, fidèle suivante d'Hermione - qui avait dû éloigner la fille de Léontes et qui se fait dévorer par un ours après avoir abandonné Perdita. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le décor de cette partie, création de Clémence Delille, tout en panneaux mobiles qui rendent l'espace mouvant et changeant, nous plonge, grâce aussi à de magnifiques jeux de lumière d'Elsa Revol, installant des clairs-obscurs dignes de peintres de la renaissance flamande et des tableaux de genre, dans un univers où nous perdons les repères, tout comme Léontes perd son esprit. N'oublions pas la création musicale de Julien Lepreux qui participe totalement à l'ambiance de la pièce, tantôt sombre et hiératique, tantôt plus vivace et enjouée. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les costumes, également créés par Clémence Delille, beaux et plutôt sombres, presqu'austères, rehaussés cependant de touches de dentelles blanches et d'un peu d'or nous mettent vraiment dans l'ambiance. Et les comédiens, pour la plupart amateurs - neuf qui ont des rôles fixes et six des alternants - sont impeccables du début à la fin du spectacle, une belle réussite. Il faut bien sûr aussi saluer toutes les forces vives qui ont participé autant sur les postes techniques que pour l'accueil et la création, prouvant que le théâtre peut être une passion partagée de la manière la plus large.


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Après un intermède et une réflexion sur le passage du temps (seize ans on passé), la deuxième partie s'ouvre rapidement sur une percée sylvestre et pastorale, en l'occurrence l'arrivée du berger, le père adoptif de Perdita et de son troupeau - selon les conditions météo, le troupeau arrive dans la salle au milieu des spectateurs après être descendu de la montagne, une expérience de théâtre originale ! S'ensuit une fête printanière colorée et fleurie lors de laquelle seront révélées les amours de Perdita (toujours la magnifique Laurence Cordier, telle mère, telle fille), qui ignore encore son état de princesse et de Florizel (alerte Valentin Merhilhou) fils du roi Polixènes, mais qui, lui, cache son état. Cette fête voit rassemblé du beau monde, dont le roi et son (in)fidèle second et toute une cohorte de personnages, à qui Perdita offre des fleurs. 

Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Pour Polixènes, elle va hésiter et tergiverser jusqu'à lui offrir du romarin, fleur le rajeunissant et symbole double selon le cas, de l'amour et de la mort, et pour Shakespeare un peu botaniste comme nous l'apprenons ici, symbole de la mémoire et du souvenir, et du passage du temps. Cette fête, estivale et qui renverse le côté hivernal de la première partie est l'occasion de festivités, de danses presque théosophiques, puis plus modernes, avec une ouverture à la population, conviée à la fête. Elle mène bien sûr à une série de retournements de de déplacements - Nous retournons de Bohême en Sicile à la cour de Léontes où tout cela va cristalliser entre l'arrivée des jeunes amoureux, accueillis avec bonheur, mais démasqués par le roi de Bohême, Hermione, sa statue hyperréaliste au point qu'elle en devient vivante, dévoilée par sa suivante Paulina - moment magique du spectacle, et le bouquet final avec deux mariages conclus, celui des jeunes héritiers et celui un peu plus surprenant de Camillo avec Paulina. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais qu'importe, faisons la fête. Qu'importe aussi le personnage transgressif du colporteur fripon, Autolycus (Alerte Véronique Damgé) grâce à qui tout cela, bien involontairement se dénoue. Son regard à la fois critique et distant nous remet à notre place de spectateurs crédules et ses talents de travestissement se mettent en écho des transformations volontaires ou subies par les différents personnages. Le temps passe et nous nous émerveillons des conséquences de son passage et des changements subis par les personnages. Nous pouvons regarder, comme nous sommes invités à le faire, mais tout comme Léontes, nous devons nous méfier des interprétations erronées et nous garder de juger à première vue. Tout comme, pour le personnage de Clown (savoureusement campé par Garance Chavanat), nous n'avons pas affaire à un personnage comique - le terme de clown au départ, en anglais signifiait une personnage rustique, maladroit (l'origine vient de cloyn, clot - une motte de terre) et il incarne à la fois la naïveté et l'innocence mais aussi une conscience simple et immédiate et aussi, en lien avec son paysan-berger de père (Jean-Marc Michels, dans ce rôle taillé sur mesure) le sauveur et le garant de la vie et de l'avenir de Perdida, ce qui est le message profond de cette pièce: A travers les vicissitudes de la vie, l'innocence triomphe quelques soient les épreuves et les turpitudes par lesquelles nous serons passés. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et c'est, j'imagine, le très beau message que Julie Delille a voulu faire passer, en tout cas la philosophie qu'elle devrait défendre ici*: impliquer tout le monde pour une meilleure entente entre les femmes et les hommes et une plus grande prise de conscience de la nature et de nos sens.


La Fleur du Dimanche


* Des journées spéciales prolongent déjà le cycle des représentations d'été en l'enrichissant: La journée du matrimoine le 14 septembre avec une marche des autrices à 11h00 et une carte blanche à Laurence Cordier, l'actrice principale du Conte d'hiver puis le 15 septembre la présentation d'une enquête de Marie Evain sur Mary Sidney alias Shakespeare

Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


 Le Conte d’hiver de William Shakespeare

Mise en scène Julie Delille

Du 20 juillet au 31 août 2024

Avec 

Laurence Cordier : Hermione / Perdita

Laurent Desponds : Polixènes

Elise de Gaudemaris : Paulina

Baptiste Relat : Léontes

Héloïse Barbat*, 
Garance Chavanat*, 
Sophia Daniault-Djilali*, 
Élise de Gaudemaris, 
Laurent Desponds, 
Yvain Vitus*, 
Véronique Damgé*, 
Laurence Cordier, 
Valentin Merilhou*, 
Jean-Marc Michels*, 
Baptiste Relat, 
Michel Lemaître* 
Gérard Lévy*

*membres de la troupe 2024 de comédien·nes amateurices du Théâtre du Peuple.

Dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
Scénographie et costumes Clémence Delille
Création lumière Elsa Revol
Musique Julien Lepreux
Assistanat mise en scène Gwenaëlle Martin
Assistanat scénographie et costumes Elise Villatte
Régie générale Pablo Roy

dimanche 9 juin 2024

Un songe, une nuit, l'été au Guensthal: jouir de la faveur magique de la vallée

Il est des rendez-vous qu'il ne faut absolument pas rater. Celui du Théâtre Forestier de la Vallée de la Faveur est de ceux-là. Depuis 2019 ils nous ont transportés dans cette vallée perdue dans la forêt des Vosges du "grand" Nord, et même en l'année 2020 ils nous ont servis Sauvage de Tchekhov, dont ils nous ont également gratifié du superbe Platonov. Ils nous ont présenté pour fêter dignement Molière et avec énergie un Scapin suivi d'un Misanthrope l'année dernière. Et pour Shakespeare, après York qui nous montrait ensemble Henri VI et Richard III en 2021, voici le magnifique Songe d'une nuit d'été dans la version Un songe, une nuit, l'été.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


Cette pièce de Shakespeare parle aussi de rendez-vous. Mais ici ils sont tous ratés et c'est ce qui fait notre bonheur. Mais "tout est bien qui finit bien" comme aurait dit le grand William. La pièce est pleine de rebondissements et d'action, "de bruit et de fureur" pourrait-on aussi dire. Elle mélange les genres et il faut s'accrocher (aux branches de l'arbre généalogique) pour suivre les personnages. Tout commence sur un ton de comédie romantique non dénuée d'humour (l'amoureux qui se voit refuser la main d'Hermia par son père, Egée, propose à ce dernier d'épouser son futur gendre puisqu'il l'aime). 


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


La scène se passe à Athènes et tout en découvrant un premier cercle de personnages - les deux pères, la fille et ses deux prétendants, le promis, Démétrius et le spontané Lysandre, nous assistons à une belle joute verbale, très bien interprétée bien sûr par cette équipe de comédiens remarquables et qui ont l'habitude de travailler ensemble - on le sent au plaisir qu'ils prennent au jeu. Tout cela serait bien simple si Egée ne voulait pas, lui aussi se marier avec Hyppolite, mais ça ce n'est pas le plus grave, c'est qu'il y a aussi Héléna qui était amoureuse de Lysandre. Cela se corse quand le couple d'amoureux, contrecarrant les plans du père s'enfuit pour se marier ailleurs. Et nous voilà parti dans une course poursuite sans fin où les poursuivants et les poursuivis vont allégrement changer - mais ça c'est une autre histoire. 


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


En fait non, elle va juste apparaître plus tard. Laissons d'abord les artisans de la ville prendre place pour jouer une pièce de théâtre - du théâtre dans le théâtre effectivement. Et là, bien sûr nous allons, bien avant Brecht, avoir droit à un regard distancié sur le métier de comédien et quelques tableaux hauts en couleur et bien critiques des moeurs du spectacle et des spectateurs. En une sorte d'intermède ou d'interlude, nous naviguons entre le cirque et la comédie drolatique où ces comédiens-là vont faire preuve de naïveté ou d'autosatisfaction si ce n'est de mégalomanie pour ce qui est le cas de Nick Bottom, le personnage qui se targue de pouvoir jouer tous les rôles dans cette pièce, Pyrame et Thisbé, qui sera donnée en réjouissance à la fin. Notons que c'est Serge Lipszyc, fondateur de la compagnie du Matamore lui-même qui avec courage se charge de ce rôle. 


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


Comme si cela ne suffisait pas pour embarquer le spectateur dans un tournis envoûtant, notre cher Shakespeare greffe là-dessus, comme l'indique le titre des séquences oniriques où nous sommes plongé dans le monde des fées et des esprits moqueurs et enchanteurs. Une vraie gageure pour les comédiens qui endossent allègrement un deuxième rôle à savoir le roi et la reine des esprits et toutes les fées, et, qui s'est perdu là-dedans - mais cela lui pendait au nez de par sa grande bouche - le tisserand Bottom qui par la magie de Puck (virevoltant et déconcertant Yann Siptrott) se retrouve affublé d'une tête d'âne et, de plus devenant par la sortilège de la fleur "pensée d'amour" enchantée par Cupidon l'objet de l'amour de la Reine des Fées selon la volonté moqueuse de son mari, le roi des fées, Obéron. 


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Obéron qui, pour s'amuser, et nous par conséquent, ne s'arrête pas à cette farce puisqu'il va également jeter un sort aux deux hommes qui vont successivement tomber eux aussi amoureux de celle qui était en dehors de l'histoire, à savoir Héléna (interprétée avec délicatesse mais aussi énergie par Magalie Ehlinger). Ce qui donnera à la fois de cocasses scènes de révolte de cette dernière, d'exubérant combats de coqs et de burlesques assauts de ces deux "traîtres en amour" par l'abandonnée Hermia qui ne se résout pas à son sort et s'accroche comme un pittbull bien que pas du tout à la hauteur de l'enjeu (elle se décrit elle-même "je suis si petite et si naine"), mais Emma Massaux qui l'interprète ne manque pas de force et de puissance. 


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


De l'énergie, les comédiens en ont à revendre car en plus des nombreuses courses pour aller se marier ailleurs ou suivre ou fuir l'amoureux aimé ou craint (les choses s'inversant au fil des épisodes), il vont encore nous démontrer leur vivacité - et la taille du domaine du Guensthal parce qu'ils vous apparaître au fin fond du paysage dans toutes les directions et qui en fait une des plus grande, sinon la plus grande scène d'Europe.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


Nous n'arrêtons pas de basculer d'un univers onirique et magique, un rêve éveillé qui sied bien à ce décor magique de cette clairière isolée de tout à des entremets à la sauce comico-grotesque façon Commedia del'Arte auto-risée (dans le sens d'auto-moquée) avec tout un pan critique des moeurs de l'époque (statut et droits de la femme, marriages arrangés, indépendance,...) dans un théâtre classico-romantique. Le tout superbement rythmé et sans temps mort. L'entracte permettant à la fois de souffler un peu et d'échanger avec les autres spectateurs autour d'une bonne soupe, de délicieux fromages de la ferme voisine et d'un éventuel deuxième verre de très bon vin, le premier ayant été offert à l'arrivée pour nous récompenser d'avoir trouvé le chemin.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker

Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


La troupe met les bouchées doubles, sinon triple si l'on prend en compte pour Bruno Journée son rôle de père d'Héléna, d'artisan et de lion (bien inoffensif) ou Isabelle Ruiz, à la fois charpentier et Prologue qui en fait trop (il raconte la pièce) mais aussi fée dans le Songe. Bruno Journée, à la fois, fée, truffe le rétameur et Thisbée nous offre un beau et comique (de répétition) suicide d'amour. Sophie Thomann en mur est très crédible et pas du tout décrépie (et pas décrépite). Muriel-Inès Amat nous éclaire de sa lunatique blancheur dans la nuit qui vient de tomber.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


Une note particulière aux costumes, que ce soient ceux des artisans et de la troupe de théâtre, bien dans le côté un peu clownesque que pour les personnages athéniens antiques et aussi celui du monde des fées, tous en noir qui va chercher dans le monde de la nuit. Le personnage de la reine des fées qu'incarne avec grâce Blanche Giraud-Beauregardt en est toute avantagée, tout comme ses fées. Elle est aussi bien valorisée dans ses multiples costumes comme Reine des Amazones. C'est également le cas de David Martins qui trône royalement à la fois sur la nuit, en Obéron bien allumé et le jour en Thésée autocrate mais magnanime et indulgent. Nous n'oublions bien sûr pas Yann Siptrott, l'électron libre de tout ce cirque, en grand ordonnateur et tireur de ficelles invisibles qui habite la scène et les lieux et transmet toute son énergie.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


A tous, nous disons un grand merci de nous offrir cette échappée hors du temps qui nous offre un regard amusé et critique sur nous et notre civilisation, maintenant et et perspective de l'époque élisabéthaine. Merci pour cette parenthèse nature où c'est la forêt qui fait office de micro et les vaches écossaises qui peuplent le décor. Et le soleil, quand il revient, nous éclaire de sa chaleur. Et la fraternité des spectateurs, favorisée par l'accueil des hôtes de cette terre, les Siptrott et toutes les personnes engagées dans cette aventure humaine qui nous rend humble.  Un rendez-vous indispensable, nécessaire, vital.


Un songe, une nuit, l'été - Guensthal - Compagnie du Matamore - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche. 


Un songe, une nuit, l'été


Tous les vendredis, samedis et dimanches du 8 juin au 7 juillet 2024 au Théâtre forestier du Guensthal

Création en salle du 14 au 19 janvier 2025 au Point d’Eau d’Ostwald


 Distribution : 

David Martins – Thésée (Duc d’Athènes) et Obéron (Roi des fées)

Muriel-Inès Amat / Blanche Giraud-Beauregardt – Hyppolite (reine des Amazones) et Titania (Reine des fées)

Patrice Verdeil – Egée (Père d’Hermia), Toile d’araignée (Fée au service de Titania) et Snut dit Le douillet (menuisier) / le lion dans l’intermède

Yann Siptrott – Philostrate (Maître des réjouissances) et Robin Goodfellow, dit Puck la caresse (Serviteur d’Obéron)

Charles Leckler –     (Jeune Athénien)

Geoffrey Goudeau – Démétrius (Jeune Athénien)

Emma Massaux – Hermia (fille d’Egée et Jeune Athénienne)

Magalie Ehlinger – Hélèna (Jeune Athénienne)

Isabelle Ruiz – Peter Quince dit Lecoing (charpentier) / prologue dans l’intermède et L’elfe (Fée au service de Titania)

Sophie Thomann – Tom Snout dit La truffe (rétameur) / mur dans l’intermède et Grain de moutarde (Fée au service de Titania)

Bruno Journée – Francis Flute (raccommodeur de soufflet) / Thisbé dans l’intermède et Phalène (Fée au service de Titania)

Serge Lipszyc – Nick Bottom (tisserand) / Pyrame dans l’intermède

Muriel-Inès Amat / Blanche Giraud-Beauregardt  – Fleur des pois (Fée au service de Titania) et Robin Starveling dit L’éflanqué (tailleur) / la lune dans l’intermède

Adaptation et mise en scène: Serge Lipszyc

Lumières: Jean-Louis Martineau

Scénographie: Sandrine Lamblin

Costumes: Maya Thébault

vendredi 8 décembre 2023

HAMLET Tragédie Musicale au TAPS: une folie rock à Elseneur

 Dépoussiérer les vieux crânes du théâtre élisabéthain, c'est la pari réussi de Catherine Umbdenstock et de la troupe de l'Ensemble Epik Hôtel qui crée cette version contemporaine de Hamlet dans laquelle l'on navigue de la Claire Fontaine jusqu'à des ballades country ou Rock en passant par un rap très "théâtre contemporain". 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Avec l'aide de Dorothée Zumstein, une dramaturge et autrice contemporaine qui connait bien l'univers de Shakespeare et en a traduit quelques pièces, le texte de Skakespeare est adapté à la solide petite troupe qui assume tous les rôles, à commencer par Christophe Brault, le Roi Claudius qui vient de prendre la place de son frère, le père d'Hamlet qu'il a assassiné et dont il épouse la femme, la Reine Gertrude, interprétée par Charlotte Krentz. Il incarne aussi si l'on peut dire le spectre ainsi que le fossoyeur. C'est Lucas Partensky qui joue Hamlet avec toute les variations d'interprétations nécessaires, de la douleur à la soif de vengeance, de la surprise à la détermination, de l'amour à la folie, dans une belle énergie et une admirable diction. Christophe Brault est bien sûr à la hauteur de son trône, en politicien harangueur de foule et de Roi démasqué. Tout comme Frank Williams, qui se glisse allègrement dans le costume impeccable de Polonius ou celui plus relax de Laërtes, frère d'Ophélie ou encore de musicien multi-instrumentiste et chanteur aux styles divers. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Nabila Chajaï en Ophélie réservée s'exprime subtilement avec sa harpe et son violon. Ses dialogues musicaux, que ce soit une version de la Moldau à la harpe ou d'autres variations qui lui permettent de garder le silence sont une trouvaille dramaturgique très intéressante, apportant par la musique une atmosphère tout à fait judicieuse aux scènes. Samuel Favart-Michka en Horatio et musicien slameur et chanteur - et aux percussions qui frappent bien! - fait aussi preuve d'une très belle voix, très sensible et émouvante pour la fin de la pièce. N'oublions pas Pierre Malaisé qui est à la fois au four et au moulin, ambassadeur de Norvège et régisseur sur le plateau. Ce plateau mobile et modulable est une belle trouvaille, qui, partant d'une enceinte en bois qui va au fil des actes s'ouvrir en salon, puis en chambre à coucher pour finir par un dédale où se perd la raison et les protagonistes, en passant par une scène de théâtre qui dévoile littéralement la scène du crime. Les interventions musicales sont judicieusement pesées et choisies, variées et adaptées au déroulement de l'action, d'A la Claire Fontaine qui a des échos autant dans la folie - et la mort - d'Ophélie que du "Remember me" du spectre aux chansons désespérées de Johnny Halliday interprétées avec fougue mais aussi avec délicatesse par Frank Williams qui assure également impeccablement les chansons anglaises. Samuel Favart-Mikcha lui assure la partie plus rap et électronique de la musique. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Toutes ces contributions à tous les niveaux amènent une belle dynamique dans la pièce dont on secoue bien la poussière - qui devient la neige d'antan tombant des cintres et a le don de ne pas trop peser sur le récit qui nous emporte dans sa folie, à l'exception de la scène attendue du "To be or not to be", scène emblématique s'il en est où le poids de tous les regards pétrifie d'une certaine manière le jeu et l'interprétation de cette question existentielle.  Mais Catherine Umbdenstock a sur l'ensemble su insuffler une vitalité (même si tout le monde meurt à la fin! ) et une bonne énergie avec ses choix de textes, de musiques et de mise en scène que tout "le reste est silence".


La Fleur du Dimanche



Hamlet


du 5 au 89 décembre au TPAS SCALA à Strasbourg

de William Shakespeare
Adaptation Catherine Umbdenstock, Katia Flouest-Sell
Traduction Dorothée Zumstein
 
Mise en scène Catherine Umbdenstock
Ensemble Epik Hotel, Strasbourg
 
Avec Christophe Brault, Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Frank Williams
 
Dramaturgie Katia Flouest-Sell Scénographie et costumes Claire Schirck Création lumière Florent Jacob Création sonore Samuel Favart-Mikcha Création musicale Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Frank Williams Régie générale Pierre Mallaisé Chargée d’administration Louise Champiré

Coproduction Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace Soutiens Ministère de la culture – Drac Grand Est, Région Grand Est, TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre Public de Montreuil – CDN, Centro Culturale Zitele de Venise, Lilas en Scène.
L’Ensemble Epik Hotel reçoit l’aide triennale au développement de la région Grand Est pour la période 2021-2023.

samedi 19 juin 2021

York de Shakespeare au Théâtre Forestier de la Faveur: Crimes et bombardements

 Le théâtre de Shakespeare est un théâtre de la Nature par essence: de la nature et de ses éléments, quelquefois fabuleux souvent hostiles  (et ce sera le cas dans ce York adapté par Serge Lipszyc des pièces "Henri VI" (3ème partie) et "Richard III" pour la compagnie du Matamore et le Théâtre de la Faveur), de la "nature humaine" aussi et de ses travers - et dans York nous sommes servis. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


Cette représentation en plein air dans la "Vallée de la Faveur" - Guenstal - magnifique endroit dans les Vosges du Nord qu'il faut avoir mérité après une belle traversée de la forêt profonde est bénie, dans la fraîcheur (relative en ces temps de canicule) de la fin d'après-midi est un vrai plaisir. Le temps (météoroloqique) est d'ailleurs à l'unisson avec la pièce: le soleil (Soleil d'York) est là quand il est nommé et quand, dans la pièce, le ciel se couvre de noir, les nuages d'orage répondent présents sans écourter la représentation.

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


La pièce commence dans des conditions dignes d'une superproduction cinématographique avec cris et des bruits de mitraille. Elle raconte les viscicitudes du pouvoir, les combats pour le trône d'Angleterre, entre les frères, cousins, alliés, ennemis, un tableau explicite des travers et des passions qui guident ces princes et monarques. Cela se joue en batailles, des tableaux de combats chorégraphiés majestueusement avec la forêt en toile de fond, des alliances nouées et dénouées, des mariages arrangés et des vies raccourcies - on ne compte pas le nombre de têtes portées dans un seau et destinées à être exposées sur des piques sur les murs de la ville. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


On se laisse emporter dans ce maelstrom d'alliances, de traîtrises et de séduction jusqu'à l'ivresse. On jubile avec les comédiens tous magnifiques dans le jeu vif et emporté qui nous transporte et nous engloutit. Les variations, entre des moments de pure poésie, des instants de bravoure, des moments de virtuosité textuelles, des clins d'oeil d'humour, de surprenantes scènes de séduction. On est surpris par tous ces revirements et on se demande où cela va s'arrêter et on est surpris, au crépuscule quand le couperet final tombe sur Henri III qui lance un dernier "Un cheval ! Mon royaume pour un cheval!" et que dans un éclair blanc, un dernier mariage "Happy End" tourne la page (définitivement ?) des assassinats et mariages en série. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


Les "blancs" et les "rouges" ont finalement arrêté de "roquer" avec la "Tour" de Londres et les "Bleus" de France. Et nous gardons en tête ce magnifique tourbillon endiablé que les onze comédiennes et comédiens endossant plus de cinquante personnages nous ont fait vivre. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

Merci à Geoffrey Goudeau, Bruno Journée, Jérôme Lang, Marlène Le Goff, Pauline Leurent, Serge Lipszyc,  Isabelle Ruiz, Sophie Thomann, Marc Schweyer, Yann Siptrott, Patrice Verdeil. Il y a vraiment eu des personnages mémorables, et il faut saluer la "performance" physique assumée pendant presque cinq heures par Yann Siptrott dans ce rôle surprenant et magnifique de Richard, duc de Gloucester qui arrivera à ses fins, mais par quel tortueux chemin, en devenant Richard III. Saluons aussi le discret travail sonore (en plus des détonations rythmées) de Stéphane Moucha et la scénographie de Sandrine Lamblin. La mise en scène de Serge Lipszyk et les costumes originaux de... 

Vive le théâtre, et vive le théâtre en plein air....


Le Fleur du Dimanche


York 

Au Guensthal. Tous les weed-ends à 16 h du 12 juin au 4 juillet 2021

Réservations ici

A Colmar - Salle Europe du 5 au 10  octobre 2021

A Saverne - Espace Rohan le 12 janvier 2023


De la même troupe: "Sauvage" (joué l'année dernière au Guenstahl) d'après Tchekov: Fin juillet au festival de Phalsbourg  - voir le billet de Geneviève Charras ici