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mercredi 5 novembre 2025

Cortex / Diptyque au TAPS : Double trouble ou le pas de deux d'une valse-hésitation avec la folie

 Le double se cultive quelquefois très bien et, en ce qui concerne le duo Pauline Leurent et Logan Person, leur duo en tant qu'artistes associés au TAPS - Théâtre Actuel et Public Strasbourg a débouché sur la commande, sous la bénédiction d'Olivier Chapelet, directeur du TAPS, de deux textes à deux autrices, Fermer le Livre de Mélie Néel et Sous la route de Catherine Monin. Ces textes ont été créés en diptyque dans une mise en scène d'Olivier Chapelet au TAPS Scala en janvier 2025. Suite au succès rencontré, les pièces sont reprises pendant quatre jours du 4 au 7 novembre 2025 au TAPS Laiterie dans une soirée Cortex / Diptyque, l'occasion de les découvrir dans une nouvelle configuration.


TAPS - Cortex/Diptyque - Fermer le livre - Phot: Benoit Linder


Le dispositif bifrontal dans lequel les deux pièces sont présentées convient tout à fait aux sujets de ces deux pièces qui parlent de l'intime et permettent une proximité et une implication forte du public. Dans la deuxième pièce nous plongeons même dans le cerveau du personnage. Et pour commencer, la surprise du décor - si l'on peut parler de décor - est totale. Cela pourrait être Une accumulation d'Arman remise à plat et "soignée" par Eric Dietman à qui l'on aurait donné non du sparadrap rose mais noir. Nous avons donc soigneusement étalés sur tout le tapis de scène noir des objets domestiques: poêles, douche, casseroles, couvercles, rape, chaise, casque de vélo et audio, frigo..., ce dernier bord par un sac poubelle dont débordent des papiers et emballages alimentaires, dont des pots de crème vanille qui seront avalés fébrilement durant la pièce. Celle-ci Fermer le livre de Mélie Néel s'ouvre par la lecture d'une certaine Lucile qui se fait appeler L.C. (interprétée par Pauline Leurent) d'un "journal intime" d'un certain Michel Stoboli (?) dont les notes successives, qui commencent en janvier et s'achèvent par les dernières réflexions de l'auteur vont le faire apparaître sur scène (incarné par Logan Person) partageant l'énonciation de c(s)es mémoires. Connaissant le passé d'organisation au TAPS de l'organisation et de la coordination des Actuelles, nous nous attendons à une séquence de lecture, mais nous sommes très rapidement rassurés quand, se détachant du texte et du livre Logan Person et surtout Pauline Leurent incarnent leurs personnages mais en plus le jouent avec finesse et en imitent d'autres.


TAPS - Cortex/Diptyque - Fermer le livre - Phot: Benoit Linder


Surtout le personnage féminin que Pauline Leurent campe dans toute les variations de ses états d'âme de personne sensée être dépressive et suicidaire, "folle", comme elle se fait appeler, autant dans ses moments dépressifs, expansifs, tristes, exubérants, touchants, tristes, boulimiques, courageux, violents, cinglants ou atones. Ainsi, tout en "rangeant la maison", ce qui se traduit par déplacer les objets au sol et libérer un chemin parmi ces éléments du passé pour pouvoir vendre la maison de sa mère, elle va également faire cette sorte de "ménage" dans son propre passé et s'interroger sur son "héritage" psychologique aussi pour débroussailler ses pensées, et nettoyer ses craintes, angoisses et barrières pour surmonter ses fantômes personnels et familiaux et ne plus avoir besoin de la béquille d'un référent artistique et littéraire - fermer la porte et aller sur son propre chemin dans une pluie de feuilles. Le texte de Mélie Néel est superbe, sensible, délicat, mais peut aussi basculer dans une vision caustique ou critique, même comique et les deux comédiens jouent très bien avec ces différents niveaux en impliquant même le public. Je profite de cette pause, faux entracte pour citer le superbe travail musical et de création sonore d'Olivier Touratier (sauf pour la musique de l'entracte - je plaisante).


TAPS - Cortex/Diptyque - Sous la route - Phot: Benoit Linder


Pour la deuxième pièce de ce diptyque, Sous la route, de Catherine Monin, le ton et le style sont totalement différents, le traitement de mise en scène et de costumes sont à l'avenant. Le personnage masculin, celui qui dans le bus 54 commence à avoir la "tête trop lourde" et finit par s'endormir et passer "sous la route" pour explorer les circonvolutions de son cerveau devient presqu'un jeune garçon en culotes courtes et son "double" et "guide" s'incarne dans une silhouette d'oiseau curieux et multicolore, le visage peinturluré et les cheveux jaunes hirsutes. Le texte, et donc le vocabulaire des deux personnages, navigue entre une sorte de cadavre exquis semé des mots savants dans une syntaxe décalée, chaotique. Nous naviguons sans trop savoir dans un bain surréaliste qui pourrait aussi être de l'ordre du délire (verbal,et psychique) ou de troubles dys lorgnant du côté d'Asperger. L'importance du jeu, que ce soit le côté ludique de l'exploration de l'espace, incluant l'espace des spectateurs ou le plaisir des mots (savants ou le collage aléatoire de leur énonciation) rend la mise en scène plus démonstrative et appuyées et l'équipe a trouvé ici un bon équilibre pour ne pas nous perdre dans les synapses et les circonvolutions de ce cerveau bien allumé, voire éclaté. Et le passage à travers ce "cimetière de mots" au sens propre comme au figuré (les feuilles de la fin de la première partie encore au sol) arrive quand même, heureusement à nous "faire sortir" définitivement, même si c'est un peu "sonnés". Les jeux de mots n'étant pas toujours innocents. Mais dans ce "grand écart" dans ce cortex vu en double, comme le disait je ne sais plus qui: "Chaque idée qui traverse le cortex laisse une étincelle : certaines s’éteignent, d’autres deviennent des révolutions."

Mais qu'importe la révolution, en l'attendant, allez voir ces deux spectacles qui vont vous réconcilier avec la folie et vous ôter votre dépression.

 

La Fleur du Dimanche   


Cortex / Diptyque


Au TAPS Laiterie du 4 au 7 novembre 2025


Distribution

Textes Fermer le livre de Mélie Néel / Sous la route de Catherine Monin
Mise en scène Olivier Chapelet
Avec Pauline Leurent et Logan Person

Assistanat mise en scène Malo Brielles 
Scénographie et costumes Violette Graveline 
Assistanat scénographie Ninon Blanchiet, Yasmine Mostefa-Kara 
Création lumière Barthélémy Small 
Création son Olivier Touratier 
Régies Chris Caridi 
Soutien technique Philippe Lux
Production Artenréel
Coproduction et résidence TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg


vendredi 14 mars 2025

Actuelles au TAPS - 27ème avec Gosses du béton: En des rives jusqu'à la mer (mère)

 Cela fait 27 ans que le "Festival" des Actuelles fait office de "découvreur" de textes dans l'air du temps, des textes vraiment actuels, récents, écrits par de jeunes (en général) auteurs et portés par une formidable équipe à tous les étages. Une centaine de textes ont été lus et sélectionnés par un comité de lecture composé de quatorze membres animé par Houaria Kaidari et Logan Person d'où sont sortis cinq textes proposés à des directeur.trice.s de lecture qui ont supervisé le travail d'acteur.trice.s qui lisent ces textes sur scène. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Et un.e musicien.ne compose et joue la musique relative au spectacle.  Et ce n'est pas tout ! Pour la scénographie, une équipe d'étudiants de la HEAR sous la direction de François Duconseille crée le décor (différent pour chaque spectacle) et des étudiants du département Arts du spectacle de l'Université, encadrés par Sylvain Diaz, maître de conférence s'occupent de produire un livret de présentation de A à Z avec les illustrations et tous les textes jusqu'à l'impression. Une affiche est aussi créée par l'atelier de communication graphique de la HEAR. Pour le spectacle A bon port, les élèves de 5ème du collège Erasme avec leur professeur Mme Sarah Bardot ont travaillé avec la comédienne Juliette Petitjean et pour L'esprit de sel, ce sont les élèves du lycée Louis Marchal avec leur professeur Mélissa Reymann qui ont travaillé avec Eva Courget. La cuisinière Léonie Durr adapte un met surprise chaque soir selon la pièce et pour clore, ne pas oublier l'équipe technique du TAPS sous la direction de Barthélémy Small qui s'occupe de toute la technique et du démontage-remontage chaque jour. La production déléguée de ce festival est assurée par Joël Beyler et Marine Lambert. En plus des deux titres déjà cités, le programme est composé de la pièce Les Glaces de Rébecca Déraspe, de Chevaleresses de Nolwenn Le Doth et de Gosses du béton de Thibaut Galis.


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Gosses du béton

Pour nous mettre dans l'ambiance de la pièce de Thibaut Galis, un parcours insolite, jamais exploré en général pour aller au théâtre dans ces anciens bâtiments de la laiterie de Strasbourg, nous mêne par un étroit couloir vers une place bitumée et close, puis à travers une porte de secours dérobée, nous débouchons dans la salle où nous découvrons un genre de podium entre deux rangées de gradins sur lesquels nous nous installons. Un comédien, Quentin Brucker, nous y attend. Et nous apercevons au fond de la salle, sous une boule à facette, derrière sa console, le musicien Nils Boyny qui nous enveloppe dans quelques nappes de musique et de beat de techno. La musique baisse pour laisser la parole à Nathan qui dans une forme d'anaphore nous plonge au plus profond dans une poésie crue, toute en répétition, allers et retours, montée de tension et recommencements et nous faire vivre jusqu'à l'os un acte sexuel avec un autre homme. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Sur le plateau éclairé en vert se dresse un mât que couronne un slip en dentelle rouge, entre la barre de pole dance et le mât d'un radeau à la dérive. On nous dit "quelques années plus tard" et  arrivent les deux autres comédien.ne.s, Noé Laussedat (Vincent, Paolo) et Mécistée Rhea (Olga) qui se retrouvent dans un club. C'est là que Vincent, Paolo a donné rendez-vous à Nathan pour une première rencontre. On devine Vincent hésitant, frileux, inquiet mais l'ambiance du Club, le couple Vincent et Olga et les chemsex vont faire leur effet. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Nous assistons alors à la construction hésitante, difficile, erratique d'une communauté à trois en même que la révélation de l'identité et l'introduction dans la "vie professionnelle" de Vincent comme travailleur du sexe. Passant dans différents lieux symboliques, éclairant des moments de vie où chacun essaie de se trouver, se retrouver, de s'oublier, de partir ailleurs, de fusionner - le club, le studio de Vincent, une chambre du Formule 1 Sud, une Love Room, un appartement de PDG, des toilettes - un portrait en creux, de l'intérieur, se dessine. Avec les failles, le désespoir qui s'instille, la recherche du plaisir ou la soumission acceptée, une écriture au couteau, un vocabulaire cru et coupant, une oralité très branchée nous dévoile le décalage, la fêlure et le mal-être de ces personnages. Et l'on doute que le bain final dans le milieu aquatique de la mer soit la rédemption. On leur souhaite en tout cas qu'il les apaise et les réconcilie avec eux-mêmes, qu'il les amène en adelphie et en harmonie.


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


La langue de Thibaut Galis est brute, imagée, forte, sentie de l'intérieur, d'une poésie âpre et vive. Et même si ce n'est qu'une lecture, sans mise en scène, les comédiens ont le texte en bouche et l'incarnent pleinement. Quentin Brucker y met toute la force et la puissance d'un maître de cérémonie, Noé Laussedat fait passer la virginité et l'indécision du personnage de Vincent/Paolo et Mécistée Rhea, navigue entre les deux et fait le lien de communauté avec maîtrise et autorité. Thibaut Galis en maître des consoles assume aussi les voix de différents "clients" avec des effets spéciaux qui accentue le côté ludique de ces personnages. Mais malgré toutes ces failles et ces doutes, une douceur et sensibilité sourd de ces gosses du béton et de leurs rêves. Merci à toute cette équipe de rendre une certaine visibilité à ce monde "à la fois beau et violent" à travers cette langue presqu'étrangère.


La Fleur du Dimanche


P.S. On aura bien noté que c'est la mort de la mère qui leur permet d'aller faire leur voyage du béton à la mer....




mercredi 15 janvier 2025

On ne choisit pas ses fantômes au TAPS: Le squelette bouge toujours...

 Si vous avez échappé à Mathias Moritz jusqu'à présent, ne ratez pas sa dernière dernière pièce présentée actuellement au TAPS Scala à Neudorf: On ne choisit pas ses fantômes. Ce metteur en scène précoce, prodigue et prodige*, après les classiques - et quelques contemporains du théâtre - revus à sa manière, tel un metteur en scène en série s'attaque (comme un assassin ou un tueur) effectivement à ce nouveau format à la mode (qui un moment s'appelait feuilleton, passé de la presse à la littérature puis à la télévision) qu'est la "série".  C'est donc à partir de la série culte dans les années 70 (au siècle dernier, mais en couleurs - Mathias Moritz n'était pas né) d'Igmar Bergman Scènes de la Vie Conjugale qui a donné le film éponyme, puis la relecture, pendant le COVID en 2020 par le cinéaste israélien Hagai Levi sous le titre de Scenes from a marriage (Scènes de la vie conjugale) en inversant les rôles entre l'homme et la femme (c'est elle  qui s'en va alors que chez Bergman c'est l'homme Johan).


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Mathias Moritz, lui, va encore renverser les rôles et les situations et c'est d'ailleurs par cela que débute la pièce qui ici s'appelle On ne choisit pas ses fantômes.    Et qui débute par une présentation du contexte à la fois de la création mais aussi de la vie (quelquefois inventée) des comédiens eux-mêmes. Car, nous nous en rendons compte, nous ne sommes pas dans la vraie vie - même si ce que vivent les personnages - mais bien dans une pièce de théâtre - et pas dans un film, ni une série. Ce que nous voyons se déroule cependant sous le regard de plusieurs caméras dont les images sont en général diffusées sur un téléviseur un peu rétro. 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


On ne peut pas faire confiance dans les différents niveaux d'énonciation des comédiens, surtout si l'on nous dit que le pull qu'enfile Jonathan en coulisse est rose et qu'il vient avec un pull bleu. La pièce est ainsi parsemée de multiples pièges, tout comme la vie, le plateau lui-même est piégé et instable, mû par des esprits frappeurs (ces fantômes qui nous entourent et se vengent). 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Dans son texte, qu'il est allé chercher jusqu'à l'os, nous touchons au plus près les errement du couple, autant dans le rappel des moments heureux (bien que....), que dans tous les épisodes qui font de la vie de couple un parcours d'obstacles et d'embûches (bien qu'il y ait des bûches qui, brulant dans la cheminée pourraient faire croire à un bonheur). Mais, cynisme suprême, quand on croit que cela va, il y a toujours, soit un détail, soit un revirement qui bouscule tout, au sens propre comme au figuré. 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Ce texte est remarquablement interprété par le duo Deborah Cherrière et Lucas Partensky qui tiennent le plateau presqu'une heure et demie et c'est un exploit d'avoir réduit à cette concentration ces six heures d'images. On n'a pas le temps de s'ennuyer, on est surpris par tous les rebondissements, on croit à tous les moments tendres et on est déçu par les révélations qui sortent comme des coups de poing. Il y a ce qu'il faut d'humour et d'amour et l'on se laisse prendre et s'identifier à cette histoire, comme du temps de Bergman, ou de la série Dallas.

 

La Fleur du Dimanche


* Voir le parcours de Mathias Moritz dans mon billet sur son précèdent spectacle Hôtel Proust 


On ne choisit pas ses fantômes


d’après Scènes de la vie conjugale de Ingmar Bergman et de Hagai Levi

Adaptation et mise en scène Mathias Moritz

Groupe Tongue, Strasbourg

Avec Débora Cherrière, Lucas Partensky

Scénographie Arnaud Verley Création lumière Fanny Perreau Création sonore Nicolas Lutz Régie plateau Arnaud Verley en alternance avec Yann Argenté Administration, production Victor Hocquet, Laure Woelfli – La Poulie production

Production Dinoponera / Howl Factory Coproduction La Filature de Mulhouse Soutiens Région Grand Est, Ville de Strasbourg, TAPS – Théâtre Actuel et Public de Strasbourg, Le Manège de Maubeuge, Le Maillon de Strasbourg, Schaubühne Lindenfels de Leipzig, Art-o-pie de Meisenthal.

jeudi 12 décembre 2024

Je crois que dehors c'est le printemps au TAPS: réparer le silence et les mots qui manquent

 L'évènement racontée dans cette pièce Je crois que dehors c'est le printemps présentée au TAPS peut paraître bizarre ou rare, mais il n'en est rien. Rien qu'en France, chaque année près de 40.000 enfants "disparaissent" chaque année. Et les enlèvements parentaux en sont un peu plus de 10 %  des cas. Mais ce n'est pas le plus important ou le coeur de cette pièce créée et jouée par Gaia Saitta. 


Je crois que dehors c'est le printemps - Gaia Saitta - Photo: Chiara Pasqualini


Ce qui se joue ici, structuré comme une enquête policière mais sans recherche du coupable, c'est d'abord la longue découverte d'une femme, la mère, Irina, qui subit ce drame, découverte de sa vie, de ses sentiment face à cet événement et des conséquence humaine que cela induit chez elle. Mais c'est surtout sous la forme d'un puzzle, de l'assemblage de morceaux de souvenirs qui pourraient être des bribes de réponses à un interrogatoire mais qui sont plutôt un essai de sa part de "recoller" les morceaux que cela se présente. Elle cherche à savoir où elle peux se positionner dans ce labyrinthe de souvenirs pour, d'abord essayer de comprendre ce qui lui arrive, comment et pourquoi cela lui est arrivé, et essayer de se reconstruire. Et de se réparer, à l'image de cette philosophie japonaise, le Kintsugi, qui avec de l'or répare et sublime les blessures d'une porcelaine cassée.


Je crois que dehors c'est le printemps - Gaia Saitta - Photo: Chiara Pasqualini


Ainsi Gaia Saitta, après avoir posé les bases du dispositif dans lequel elle embarque les spectateurs, quelques-un(e)s de manière totalement active en leur donnant le rôle d'interlocuteurs du personnage de la pièce Irina Lucidi,  va l'incarner, prendre sa place pour dérouler un récit lumineux et très sensible, avec douceur et bienveillance. Elle va reprendre le récit de cette femme et quelquefois représenter de manière plus ou moins réaliste, avec suffisamment de magie pour nous y faire croire, quelques scènes de la vie quotidienne. Elle va s'interroger sur le sens, l'évolution de leur relation. 


Je crois que dehors c'est le printemps - Gaia Saitta - Photo: Chiara Pasqualini


Tracer, pas forcément dans un ordre chronologique, l'histoire de leur couple, plutôt pour essayer de comprendre - et nous aussi puisque nous avons quelques clés au fur et à mesure - comment leur rencontre, la demande en mariage, l'annonce de la grossesse et des jumeaux et l'accouchement, mais aussi toute une série d'attitudes de ce mari, Mathias, ont pu aboutir à ce dénouement. Et à cette perte, cette douleur qu'elle devra porter seule, parce que, et la famille de Mathias, et les autorités policières et judiciaires vont l'enfermer dans un cercle de silence. Silence doublé par une douleur elle aussi forcément silencieuse qui, heureusement,  "seule ne tue pas". 


Je crois que dehors c'est le printemps - Gaia Saitta - Photo: Chiara Pasqualini


Ce parcours qui dans une accumulation d'événements et d'attitudes dans le couple de plus en plus oppressants, et d'une relation de plus en plus tendue et inquiétante, alternent avec des scènes de confrontation avec des interlocuteurs dans des contextes oppressants ou hostiles, fait monter une tension glaciale. Mais, petit à petit aussi se dévoile une autre histoire, une nouvelle vie qui semble se construire. C'est à travers le personnage de la grand'mère dont nous découvrirons le secret (de famille) bien plus tard, qu'un contrepoint émerge et qui va se dérouler dans une reconstruction et un bonheur possible - et pourtant interdit (par la société - une femme qui a perdu ses enfants ne peux pas être heureuse) - avec un autre homme. Sa douleur silencieuse qui n'a pas de nom dans nos langues latines ne devrait pas pouvoir s'exprimer et encore moins, par la parole se libérer. C'est pourtant ce qui arrive et c'est le miracle à la fois de cette pièce et surtout de l'histoire vraie sur laquelle elle s'appuie. 


Je crois que dehors c'est le printemps - Gaia Saitta - Photo: Chiara Pasqualini


Cette histoire a été vécue par Irina Lucidi dont elle a pu se libérer en la livrant à l'autrice Concita de Gregorio pour notre plus grand bonheur de spectateur. Car elle gagne par le magnifique jeu de Gaia Saitta et sa mise en scène, avec la collaboration du talentueux et inventif Giorgio Barbiero Corsetti, la force et la puissance d'une tragédie grecque dans laquelle les spectateurs d'aujourd'hui dans un dispositif multimédia original en deviennent un choeur antique très moderne.


La Fleur du Dimanche

mercredi 21 février 2024

Ca va bien se passer (J'espère) de Robert Bouvier au TAPS: C'est drôle, si ça se passe mal on rigole bien

 C'est rare qu'un directeur de théâtre aille sur scène autrement que pour annoncer qu'il faut éteindre son téléphone portable avant le spectacle. D'ailleurs, Olivier Chapelet l'a fait; il a également annoncé la pièce Ca va bien se passer (J'espère) en précisant qu'elle serait interprétée par Robert Bouvier, ancien élève (diplômé) de l'école supérieure du Théâtre National de Strasbourg. Mais que ce comédien, devenu directeur d'un théâtre se mette en scène et commence par remplacer à lui seul les quelques 35 danseuses du Ballet du Kirov en attendant qu'elles arrivent, c'est plus rare. 


Ca va bien se passer (J'espère) - Robert Bouvier - TAPS


Bon, cela se passe bien parce que ce n'est pas trop long, et qu'en plus c'est drôle. Drôle, en fait cela le restera jusqu'au bout, le temps qu'elles arrivent, mais ça c'est une autre histoire. Une histoire mise en scène par le comédien-directeur de théâtre avec la collaboration de sa cousine Joëlle Bouvier (bien connue comme chorégraphe (sûr qu'elle a mis sa patte au Lac des cygnes du début, entre autres) et à Simon Romang, avec très peu d'accessoires sur la scène mais tous très judicieusement utilisés. Mais, en attendant que les danseuses n'arrivent et que le public, lui va partir, de digression en digression, nous aurons réussi, ou plutôt le directeur aura réussi à nous passer en "revue" sa vie. Qu'elle soit familiale - de sa naissance à ses amitiés - dans sa petite ville au bord du lac, qu'il quitte pour la retrouver en fin de parcours - ou professionnelle - avec cet amour et cette vocation pour le théâtre qu'il attrape très jeune et dont il suit - ou plutôt creuse et creuse sans relâche le chemin.

 

Ca va bien se passer (J'espère) - Robert Bouvier - TAPS


Il nous offre quelquefois avec quelques surprises inattendues qui font le suc de la pièce. Ainsi pour son premier rôle - qui lui a ouvert la vocation, quand dans la représentation de la crèche mise en scène par son institutrice, il devait incarner non le "ravi" mais Balthazar et que dans un élan improvisé et pour faire plus "vrai" (anagramme de ravi), il se barbouille le visage en noir et se retrouve rétrogradé à faire le bœuf. Ca fait de l'effet effectivement. J'en connais d'autres qui, ayant, à défaut d'accessoires - par exemple d'un chapeau pour figurer les champignons dans le conte de Blanche Neige, se sont retrouvés à faire des arbrisseaux et ont détesté le théâtre toute leur vie. Notre apprenti comédien lui, ne s'est pas découragé, qui bien plus tard s'est retrouvé Black Face prédestiné chez Matthias Langhof. Il lui en a fallu du courage et de la persévérance, et de la chance. Entre autre de connaître la coiffeuse de la mère d'un comédien local qui a fait carrière à Paris, ou d'essayer de faire partie de la troupe de Patrice Chereau. Rien ne l'a découragé, et grâce à son obstination il a grimpé les échelles des rôles du cinéma, passant de figurant "mort" à figurant "vivant" puis "à onomatopée" puis à figurant "parlant" par la grâce du quota "suisse" sur une coproduction internationale, il a gravi le "Pic Blanc" pour arriver à son rôle idéal "Lorenzaccio".


Ca va bien se passer (J'espère) - Robert Bouvier - TAPS


Ca ne l'a pas empêché non plus, cet homme toujours en retard avec des "confettis" dans la tête, de postuler à la direction du futur nouveau théâtre de sa ville, et d'être sélectionné... et embauché. Cet entretien d'embauche nous vaut quelques portrait hauts en couleur de quelques personnages typiques, comme l'entrepreneur du bâtiment gestionnaire de cet équipement, et d'autre profils impliqués plus pittoresques les un(e)s que les autres. 


Ca va bien se passer (J'espère) - Robert Bouvier - TAPS


Il y aura quelques situations absurdes ou drolatiques, d'autres surréalistes et également un regard sur les coulisses surprenantes du fonctionnement de ce type de structure. Et encore des notations gratinées sur les lubies, travers et excentricités du milieu artistique. On s'en délasse et on rit de bon coeur. On ne se rend même pas compte de la virtuosité d'adaptation du comédien Robert Bouvier qui arrive à incarner et faire prendre chair à tous ces personnages, passant de l'un à l'autre sans effort, jouant de la voix ou du geste ou de l'attitude pour nous plonger dans cette réalité qu'il nous conte sans faiblir et avec humour. Une belle performance. Cela s'est très bien passé.


La Fleur du Dimanche


Ca va bien se passer (J'espère)

Au TAPS Scala - Strasbourg, le 21 et 22 février 2024

de Robert Bouvier, Joëlle Bouvier, Simon Romang

Mise en scène Joëlle Bouvier, Simon Romang

Compagnie du Passage, Neuchâtel (Suisse)

Avec Robert Bouvier

Lumières Pascal Di Mito Musique et univers sonore Matthias Yannis Babey Musique originale Lucas Warin Costumes Faustine Brenier Décor et accessoires Yvan Schlatter Régie générale Pascal Di Mito Production et diffusion Sandrine Galtier-Gauthey Administration Danielle Junod

vendredi 8 décembre 2023

HAMLET Tragédie Musicale au TAPS: une folie rock à Elseneur

 Dépoussiérer les vieux crânes du théâtre élisabéthain, c'est la pari réussi de Catherine Umbdenstock et de la troupe de l'Ensemble Epik Hôtel qui crée cette version contemporaine de Hamlet dans laquelle l'on navigue de la Claire Fontaine jusqu'à des ballades country ou Rock en passant par un rap très "théâtre contemporain". 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Avec l'aide de Dorothée Zumstein, une dramaturge et autrice contemporaine qui connait bien l'univers de Shakespeare et en a traduit quelques pièces, le texte de Skakespeare est adapté à la solide petite troupe qui assume tous les rôles, à commencer par Christophe Brault, le Roi Claudius qui vient de prendre la place de son frère, le père d'Hamlet qu'il a assassiné et dont il épouse la femme, la Reine Gertrude, interprétée par Charlotte Krentz. Il incarne aussi si l'on peut dire le spectre ainsi que le fossoyeur. C'est Lucas Partensky qui joue Hamlet avec toute les variations d'interprétations nécessaires, de la douleur à la soif de vengeance, de la surprise à la détermination, de l'amour à la folie, dans une belle énergie et une admirable diction. Christophe Brault est bien sûr à la hauteur de son trône, en politicien harangueur de foule et de Roi démasqué. Tout comme Frank Williams, qui se glisse allègrement dans le costume impeccable de Polonius ou celui plus relax de Laërtes, frère d'Ophélie ou encore de musicien multi-instrumentiste et chanteur aux styles divers. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Nabila Chajaï en Ophélie réservée s'exprime subtilement avec sa harpe et son violon. Ses dialogues musicaux, que ce soit une version de la Moldau à la harpe ou d'autres variations qui lui permettent de garder le silence sont une trouvaille dramaturgique très intéressante, apportant par la musique une atmosphère tout à fait judicieuse aux scènes. Samuel Favart-Michka en Horatio et musicien slameur et chanteur - et aux percussions qui frappent bien! - fait aussi preuve d'une très belle voix, très sensible et émouvante pour la fin de la pièce. N'oublions pas Pierre Malaisé qui est à la fois au four et au moulin, ambassadeur de Norvège et régisseur sur le plateau. Ce plateau mobile et modulable est une belle trouvaille, qui, partant d'une enceinte en bois qui va au fil des actes s'ouvrir en salon, puis en chambre à coucher pour finir par un dédale où se perd la raison et les protagonistes, en passant par une scène de théâtre qui dévoile littéralement la scène du crime. Les interventions musicales sont judicieusement pesées et choisies, variées et adaptées au déroulement de l'action, d'A la Claire Fontaine qui a des échos autant dans la folie - et la mort - d'Ophélie que du "Remember me" du spectre aux chansons désespérées de Johnny Halliday interprétées avec fougue mais aussi avec délicatesse par Frank Williams qui assure également impeccablement les chansons anglaises. Samuel Favart-Mikcha lui assure la partie plus rap et électronique de la musique. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Toutes ces contributions à tous les niveaux amènent une belle dynamique dans la pièce dont on secoue bien la poussière - qui devient la neige d'antan tombant des cintres et a le don de ne pas trop peser sur le récit qui nous emporte dans sa folie, à l'exception de la scène attendue du "To be or not to be", scène emblématique s'il en est où le poids de tous les regards pétrifie d'une certaine manière le jeu et l'interprétation de cette question existentielle.  Mais Catherine Umbdenstock a sur l'ensemble su insuffler une vitalité (même si tout le monde meurt à la fin! ) et une bonne énergie avec ses choix de textes, de musiques et de mise en scène que tout "le reste est silence".


La Fleur du Dimanche



Hamlet


du 5 au 89 décembre au TPAS SCALA à Strasbourg

de William Shakespeare
Adaptation Catherine Umbdenstock, Katia Flouest-Sell
Traduction Dorothée Zumstein
 
Mise en scène Catherine Umbdenstock
Ensemble Epik Hotel, Strasbourg
 
Avec Christophe Brault, Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Frank Williams
 
Dramaturgie Katia Flouest-Sell Scénographie et costumes Claire Schirck Création lumière Florent Jacob Création sonore Samuel Favart-Mikcha Création musicale Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Frank Williams Régie générale Pierre Mallaisé Chargée d’administration Louise Champiré

Coproduction Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace Soutiens Ministère de la culture – Drac Grand Est, Région Grand Est, TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre Public de Montreuil – CDN, Centro Culturale Zitele de Venise, Lilas en Scène.
L’Ensemble Epik Hotel reçoit l’aide triennale au développement de la région Grand Est pour la période 2021-2023.

vendredi 28 janvier 2022

The Lulu Projekt au TAPS: Faire le mur avant la chute

La pièce de Magali Mougel The Lulu Projekt pourrait se situer du côté de Wedekind entre L'éveil du Printemps et La boite de Pandore, tout en cherchant du côté de Bertold Brecht et son anarchisme ou son théâtre à vocation sociale. 

The Lulu Projekt - Magali Mougel - TPAS - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'histoire, située de l'autre côté du "mur", de ce jeune garçon entrant dans l'adolescence, et rêvant de partir dans les étoiles avec Youri, Laïka et Valentina (la première femme cosmonaute) parce que sa mère lui dicte comment boire son café (il le préfère fondant le sucre dans sa cuillère...). Cette mère seule (le mari trône en photo sur la commode) qui préfère sa fille et boire du Porto et qui voudrait voir son fils en prison ou mort plutôt que dans sa cuisine parce que les valeurs d'ordre et de discipline qu'elle veut lui inculquer n'ont pas de prise sur lui. Il préfère se réfugier dans la musique rock et même franchement punk, version Nina Hagen, qui lance la pièce, ou Sex Pistols ou encore, idole idéale Kurt Cobain et Nirvana. La pièce est rythmée de quelques-uns de leurs morceaux qui permettent une expression autre que verbale (bravo au travail de Stéphanie Chêne), en tout cas qui font un magnifique contrepoint à la lourdeur du destin qui pèse sur cet antihéros, et qui exprime là toute sa belle et forte liberté corporelle.  Sinon, il s'enfuit également au-dessus de cette cité avec son très grand ami Moritz, qui comme lui refuse de voir le monde - il est d'ailleurs malvoyant et perd la vue - et ils s'évadent ensemble avec les alcools populaires. 


The Lulu Projekt - Magali Mougel - TPAS - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La mise en scène de Cécile Arthus balance entre choeurs de narrateurs et moments où notre héros alterne entre essais d'intégration sociale dans une boucherie industrielle (qui nous vaut une drolatique séquence de marionnette) ou chez le paysagiste (où l'on se rend compte que le rythme peut se retrouver aussi ailleurs que dans la musique) pour s'élever vers une envolée amoureuse dans le jaune d'un champ de colza où le blond des cheveux d'une jeune inconnue apporte l'or de l'amour dans le coeur de notre héros. 
Antony Jeanne en Lulu arrive à nous faire croire à la fois à cette fragilité et ce désarroi tout en couvant une énergie débordante. Blanche Giraud-Beauregard incarne une mère très réaliste et Blanche Adilllon-Lonardoni est impeccable en jeune fille bien élevée et arrive à nous bluffer dans son autre rôle.  Laurent Robert a toute la bonhomie sympathique de Moritz et Philippe Lardaud assure avec sérieux les différents rôles "sociaux" (patron ou commissaire) auxquels notre petit monde va être confronté et réalise une superbe prestation chantée digne d'un vrai concert. Tout cela fait une belle fable réinventée pour essayer de voir comment, adolescent, on peut retrouver le chemin des autres, de la société, alors qu'on ne rêve que d'amours adolescentes et d'étoiles....  A suivre ...


The Lulu Projekt - Magali Mougel - TPAS - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Il vaut mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu, non ?
– Alors je vais t’embrasser et ce sera comme foutre le feu à tout. Lulu aveugle, ça te dirait d’aller voir les étoiles de plus près ?
– Faut voir.
– T’y verras rien, mais tu t’inventeras ton aurore boréale, avec la voie lactée qui dans le vent…
– Attends, d’abord je laisse un mot. Si jamais on me cherche là-haut, qu’on sache où je suis.


La Fleur du Dimanche


TAPS Scala - du 25 au 28 janvier 2022

Oblique Compagnie

Création 2021

De Magali Mougel

Mise en scène Cécile Arthus

Avec Anthony Jeanne, Blanche Adilon-Lonardoni, Blanche Giraud-Beauregardt, Philippe Lardaud, Laurent Robert

Scénographie Estelle Gautier
Corps et mouvement Stéphanie Chêne
Lumière Maëlle Payonne
Son Valérie Bajcsa
Costumes Séverine Thiébault

samedi 27 novembre 2021

20 Ans au TAPS: Et toutes ses dents pour mordre la vie et tous ses souvenirs pour se rassembler

 Pour fêter les vingt ans du Théâtre Actuel et Public de Strasbourg - TAPS, Olivier Chapelet son directeur actuel et également metteur en scène a donné carte blanche à un auteur, Thierry Simon qui, hasard de la programmation voit trois de ses textes joués lors de la saison, pour écrire non pas un "gâteau d'anniversaire" mais un texte qui pourrait questionner la thématique.

TAPS - Vingt Ans - Thierry Simon - Olivier Chapelet - Photo: Benoit Linder


Ce dont Thierry Simon s'est bien sorti. Un des contraintes étant que ce texte puisse être joué par huit comédiennes et comédiens, des artistes qui ont été associé(e)s au théâtre ces dernières années, l'idée de mettre en scène, en action, un groupe activiste (politique) qui en 2001 fit son voyage à Gênes lors de la manifestation anti-G8 de triste mémoire. Histoire de rappeler quelques événements de cette année-là... Il y eut aussi un 11 septembre dont on verra - et se souviendra - le choc initial et ses retombées. Mais ce qui intéresse l'auteur, et qui va apporter toute la vie et la sensibilité, l'émotion, l'humour, à cette "tribu", ce sont les détails de caractère, de situations et de pensées personnelles, les affinités et les oppositions, les liens et les accrocs qui vont se former ou cristalliser entre les différents personnages que nous allons découvrir au fur et à mesure de cette pièce "Vingt Ans".

TAPS - Vingt Ans - Thierry Simon - Olivier Chapelet - Yann Siprtott - Photo: Benoit Linder


Cela se passe dans un chalet en montagne du côté de Molines en Champsor, en hiver, sous la neige qui tombe dru, lors de la réunion anniversaire pour de laquelle la plupart arrivent pour renouer, se souvenir, discuter et éventuellement regretter le temps ou leurs trajectoires personnelles, ou celle d'un ou d'une autre. Et même se disputer ou se fâcher. La vie, quoi... Et bien sûr parler de politique, d'engagement en comparant les situations et les idées "à l'époque" et "aujourd'hui". Le "à l'époque" devenant tellement présent qu'il se déroule devant nos yeux. C'est une des facettes intéressante du jeu, ce passage entre 2001 et 2021 qui dynamise le déroulement de la pièce, une autre étant les "zooms" sur l'un ou l'autre des personnages qui bénéficie d'une analyse et d'un commentaire par un des membres du groupe en aparté "au public". 


TAPS - Vingt Ans - Thierry Simon - Olivier Chapelet - Photo: Benoit Linder


Et nous allons ainsi pouvoir découvrir des êtres humains avec leurs engagements, leurs sentiments, leur façade ou leurs motivations, les relations réelles ou rêvées, évoquées ou cachées, qui peu à peu se construisent sous nous yeux: Alex l'hôtesse organisatrice, ses regrets secrets, animatrice (et messagère) de l'événement (Catherine Javaloyès), Camille hésitante et secrète (Aude Koegler), Béa au franc parler dynamique (Cécile Geerbrant), Marie et sa (très) vieille camionnette et ses provisions bio ramenées de sa ferme (Pascale Jaegy), Maud et son intransigeance et son dogmatisme (Pascale Lequesne), Zélie sa réserve et sa tarte au chocolat bourrée d'amour, Yann et son SUV et son parcours atypique après Gènes (Yann Siptrott), Mathieu et ses interventions (trop) brillantes (Raphaël Scheer) et Gabriel que l'on attend et qui est l'occasion d'une scène émouvante et drôle à la fois. 

TAPS - Vingt Ans - Thierry Simon - Olivier Chapelet - Yann Siptrott - Photo: Benoit Linder


La scénographie d'Emmanuelle Bischoff avec les lumières de Sébastien Small nous font voyager dans l'espace et le temps avec magie et les mélodies au piano de Grégory Ott ponctuent les différents tableaux avec sensibilité. La mise en scène d'Olivier Chapelet nous emmène dans ce voyage dans le temps et nous offre ce magnifique jeu de comédiens qui nous rend sensibles à l'être ensemble et l'engagement, aux ferments et aux liens d'un groupe, tout en nous faisant traverser la variété des émotions que nous pouvons ressentir, de la joie, du plaisir, du rire, de la tristesse et de la nostalgie en nous invitant à jeter nous-même également un regard rétrospectif sur ces vingt dernières années. Une très belle initiative pour un anniversaire.


TAPS - Vingt Ans - Thierry Simon - Olivier Chapelet - Photo: lfdd


La Fleur Du Dimanche  


Vingt Ans

Du 23 au 28 novembre 2021


Création 2021
De Thierry Simon – édité chez Lansman Editeurs
Mise en scène Olivier Chapelet
Avec Cécile Gheerbrant, Pascale Jaeggy, Catherine Javaloyès, Aude Koegler, Pascale Lequesne, Pauline Leurent, Raphaël Scheer, Yann Siptrott
Scénographie Emmanuelle Bischoff
Régie générale Denis Rondel
Lumière Sébastien Small
Son Damien Weber
Création musicale Grégory Ott
Costumes Pauline Kieffer
Construction décor Pierre Chaumont
Assistanat à la mise en scène Coline Chapelet
Administration Alexia Hagenmuller
Assistanat à la scénographie Anaïs Leviel
Assistanat lumière et régie Perrine Pateyron
Production TAPS - Théâtre actuel et public de Strasbourg. Production déléguée OC&CO.

mardi 16 novembre 2021

J'aime "J'aime", j'aime Laure Werckmann et j'aime Nane Beauregard...

 Une déclaration d'amour, c'est en général pour quelqu'un d'autre. Dans la pièce "J'aime" adaptée du livre ("Roman" de Nane Beauregard édité chez POL en 2006), c'est un long monologue d'une femme, seule avec elle-même. Et Laure Werckmann, comédienne et metteuse en scène, se la joue seule en scène. Mais magnifiquement!

J'aime - Laure Werckmann - TAPS 


Pendant une belle heure elle va nous éblouir de son jeu habile et surprenant et passer par tous les stades possible des émotions, que ce soit par les expressions de son visage qui nous en dit deux fois plus que ce que dit le texte et lui apporte une variété d'interprétations, ou par les différentes attitudes et son voyage à travers le décor. Un décor somme toutes assez épuré dont je vous laisse découvrir les aspects cachés (un fauteuil, quelques ampoules et au sol ce qui ressemble à un tapis).

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Dès l'entrée en scène elle va nous surprendre avec sa fausse timidité quand elle arrive et se rencogne sur son fauteuil qui a vécu, pour dérouler, avec malice son passé, ses pensées, ses souvenirs qu'elle réactive pour marquer, nommer cet amour pour son homme, son mari, son amoureux. Et elle va passer en revue toutes sortes de situations ou d'attitudes, comme tous les détails de son corps qui le lui font aimer. Parler de son corps, son physique, sa peau, sa présence, leur intimité, leur sexualité, leur sociabilité, ses attitudes, ses relations, leur relations, des généralités comme des détails de lui, d'eux, de leur vie, mis en scène avec surprise. Quelques-unes de ces surprises tenant à peu de choses, un détail dans le changement d'éclairage, une nouvelle ambiance qui introduit une nouvelle relation, une pluie d'étoile qui nous emporte dans les rêves, une atmosphère étrange, de conte de fées ou une ambiance intime et sensuelle... Des changements de tons et de rythme, un cheminement où la comédienne nous emmène dans son intimé, dans sa tête, dans sa quête d'amour, d'amour de lui, d'amour de soi, où l'aveu de l'amour (j'aime... "qu'il m'aime,... l'aimer...") n'est pas le dernier mot mais l'invitation à nous spectateurs à nous en emparer également pour nous faire nôtre ce sentiment et le partager, le jouer, le dérouler encore.

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Et nous disons aussi "J'aime"...    

J'aime ce texte qui navigue entre Godard, Duras et l'Oulipo de Perec mais néanmoins plein de tendresse et d'amour.

J'aime ce jeu qui nous embarque dans une danse de séduction où nous nous demandons si ce n'est pas de nous qu'elle parle, en tout cas c'est ce que l'on aimerait.

J'aime  cette mise en scène fragile, sur la pointe des pieds où l'on partage une vraie complicité avec le personnage.

J'aime cette ambiance de boudoir où nous passons un moment agréable et intime avec cette femme fragile et forte à la fois, qui sait ce qu'elle a, ce qu'elle veut et se le dit et le répète à l'envi.

J'aime aussi les belles lumières de Philippe Berthomé, l'aide à la scénographie d'Angeline Croissant, La très belle musique qui nous embarque à la fin (un tout petit peu trop forte pour le voyage le soir de la première) d'Olivier Mellano et la présence et l'agilité à la régie de Virgine Watrinet, et toute l'équipe qui a permis ce spectacle, et les coproducteurs qui vont le tourner. 

J'aime cette expérience théâtrale, ce pari de présenter ce texte sans artifice, rien que dans le souffle habité et convaincant de cette femme qui ose dire "J'aime" à elle et à nous.


La Fleur du Dimanche


J'aime

Au TAPS Strasbourg, du 16 au 20 novembre 2021

Texte : Nane Beauregard
Adaptation, mise en scène et jeu : Laure Werckmann
Collaboration à la mise en scène : Noémie Rosenblatt
Lumières : Philippe Berthomé
Musique : Olivier Mellano
Costumes : Christian Lacroix
Production : La compagnie Lucie Warrant / Artenréel#1
Administration : Artenréel#1- Joël Beyler
Coproductions (en cours) : TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie…