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mercredi 29 novembre 2023

Into the open de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauvenberghe à Pôle Sud: De l'énergie à l'état pur

 Nous connaissions déjà l'attachement de Lisbeth Gruwez à la musique. Elle qui dansait sur un disque de Bob Dylan en 2015  et qui, après Jan Fabre, avec qui elle avait créé la fabuleuse performance "Quando l'uomo principale è una donna" en 2004 (vu au Théâtre de la Ville bien avant le blog), a fondé sa troupe Voetvolk avec le musicien Maarten Van Cauwenberghe en 2006. C'est d'ailleurs avec lui qu'elle a créée sa pièce "It's going to get worse and worse and worse, my friend" en 2012 et puis We're pretty fuckin' far from okay en 2016.  


Lisbeth Gruwez -Maarten Van Cauwenberghe - Into the open - Photo: Danny Willems


La nouvelle pièce qu'elle nous propose à Pôle Sud, Into the open est toujours une collaboration avec Maarten Van Cauwenberghe, et même plus, puisque c'est sur les morceaux de musique qu'il a composé avec le groupe Dendermonde et qu'elle a créé la chorégraphie avec ses danseuses et ses danseurs. Le Covid est passé par là et l'on sent une rage et une énergie qui cherche à s'échapper, au dehors, au grand jour, dans une totale liberté, là où tout le monde était restreint, enfermé, avec des contacts interdits. Ici c'est tout l'opposé, on sent une énergie et une volonté de se toucher, de se retrouver les corps liés, entremêlés, les danseuses et les danseurs se cherchent - et se trouvent - d'un bord à l'autre du plateau, et forment des "ensembles", comme des tableaux vivants et changeants, mouvants. 


Lisbeth Gruwez -Maarten Van Cauwenberghe - Into the open - Photo: Danny Willems


En entrant dans la salle nous sommes déjà dans l'ambiance, comme avant un concert, la musique nous accueille à pleins tubes, les bouchons d'oreille étant dans la poche. Sur scène une estrade au fond avec tout l'attirail du batteur et de chaque côté deux podiums avec un micro au bout. Entre en scène nonchalamment, cigarette au bec, Misha Demoustier en blouson de cuir puis Artémis Stavridi en short de jean et long manteau rouge. Le batteur Frederik Heuvinck s'installe sur son podium et les autres danseuses, Celine Verkhoven dans un ensemble collant gris-noir pailleté d'étoiles et les long cheveux roux et Francesca Chiodi Lattini longs cheveux noirs apparaissent sur scène en rangeant leurs affaires. Le batteur envoie le rythme et les musiciens, le bassiste Maarten Van Cauwenberghe et le guitariste Elko Blijweert en short bermuda envoient la sauce. Le danseur et les danseuses scrutent le public et le fixent des yeux. Le courant passe et la musique pulse. 


Lisbeth Gruwez -Maarten Van Cauwenberghe - Into the open - Photo: Danny Willems


Le danseur et les danseuses, tout en mouvements saccadés, d'une incroyable souplesse et en énergie centrifuge, les bras, les jambes, les cheveux même, jaillissant puis se rassemblant à nouveau au corps, ou dans des ondulations de serpent caoutchouteux, puis dans des sauts et des rebondissements incroyables, tournoient sur scène, passent d'un bout à l'autre, d'un podium au tapis, chevauchant la grosse caisse ou le partenaire, s'enroulant autour de lui puis le lâchant pour un autre dans une ronde endiablée. Un énergie du diable qui diffuse dans la salle.


Lisbeth Gruwez -Maarten Van Cauwenberghe - Into the open - Photo: Danny Willems


De temps en temps, au gré de la musique qui change, une accalmie se fait, des ondulations plus lentes, des mouvements ralentis, comme des tableau presque figés apportent un instant de répit, mais de courte durée. Le pièces de vêtement volent et libèrent les corps, l'énergie de la rencontre, le contact physique cherché et trouvé célèbre les retrouvailles de l'incarnation. Et dans un superbe élan général, même les spectateurs dansant à corps perdus se retrouvent sur la scène pour célébrer les corps libérés. Une cérémonie presqu'orgiaque à la gloire de la musique brute et de la liberté des mouvements.


La Fleur du Dimanche

mercredi 29 novembre 2017

Lisbeth Gruwez: We're Pretty.... TIC, TOC, qui frappe à la porte, c'est Hitchkock

Cela commence comme un film qui serait joué par deux acteurs assis l'un à côté de l'autre sur une chaise, à distance respectable...
Mais le respectable ne fait pas partie du film, c'est plutôt l'attente, le suspense, l'anxiété ou une sourde angoisse qui sourd au fur et à mesure que l'on entend que l'on n'entend rien, ou si peu...
Pour commencer, le souffle du voisin, de la voisine, quelques bruits de la rue, le bruit que font les deux danseurs avec leurs gestes introvertis au ralenti, puis, un début de respiration, un souffle caché au creux d'un bras replié, timide ou plutôt farouche.
Mais tout cela dans un film au ralenti, qui creuse l'attente, qui nous fait inventer ces oiseaux qui pourraient s'abattre sur scène, mais qui semblent être dans leur tête. L'histoire s'écrit, toute en attente de l'événement, mais il n'y en aura pas, le rythme s'accélère, le son s'amplifie la respiration devient plus forte, plus présente, se multiplie, et monte en volume et en tension. 
Un note de piano ponctue ces souffles, la tension monte....
Et retombe...


We're pretty fuckin' far from okay  - Libeth Gruwez - Nicolas Vladyslav - Voetvolk


Une rampe de lumière nous éblouit, les deux comédiens cherchant un abri l'un chez l'autre, une réconciliation, un repos, mais de repos, il n'y en aura, même si le combat n'est pas violent, la paix n'est pas gagnée, les corps sont farouches et l'étau se resserre sur la lumière... NOIR.


We're pretty fuckin' far from okay  - Libeth Gruwez - Nicolas Vladyslav - Voetvolk


Pour finir, enfermés dans un carré de lumière qui les balaye du devant de la scène pour les plaquer contre le mur, les deux danseurs, d'abord au sol mais forcé de se lever, sont enfermé à la fois dans leur cadre lumineux et dans leur tête. Leurs gestes transpirent la souffrance intérieure, le mal-être dans sa peau. De tics en tocs, ils souffrent ensemble, et séparés, reliés uniquement par leur respiration, qui va à nouveau nous cerner, et leurs gestes de fous aliénés, possédés par des mouvements désordonnés et répétitifs, furieux et blessants....
We're pretty fuckin' far from okay.... Et ce n'est pas gagné !






"We're pretty fuckin' far from okay"  est le troisième volet de la trilogie, commencée avec "It's going to get worse and worse and worse, my friend" que l'on a pu voir à Pôle Sud en novembre 2015 (voir mon billet "Le pouvoir du corps, le corps du pouvoir") et "AH/HA"


La Fleur du Dimanche

Mercredi 29 et jeudi 30 novembre à 20h30 à Pôle Sud dans le cadre de la Biennale de la danse Grand Est - Exp.Édition 2017
Avec le soutien de l'Onda - Office national de diffusion artistique

We're pretty fuckin' far from okay
LISBETH GRUWEZ
VOETVOLK
Concept & chorégraphie : Lisbeth Gruwez
Composition, sound design & assistance : Maarten Van Cauwenberghe
Danseurs : Wannes Labath & Lisbeth Gruwez
Dramaturgie : Bart Van den Eynde
Répétiteur : Lucius Romeo-Fromm
Éclairage : Harry Cole & Caroline Mathieu
Direction technique : Thomas Glorieux
Scénographie : Marie Szersnovicz, Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe
Costumes : Alexandra Sebbag
Production : Voetvolk vzw / Coproduction : Festival d’Avignon - La Bâtie-Festival de Genève – KVS - Le Phare, CCN du Havre Normandie - Theater Im Pumpenhaus - Les Brigittines - Tandem Arras-Douai - Weimar Kunstfest – Julidans - MA Scène Nationale, Pays de Montbéliard - Troubleyn, Jan Fabre / En résidence : Troubleyn, Jan Fabre - Kunstencentrum BUDA - STUK & Les Brigittines / Avec le soutien de : kc NONA - la Communauté flamande & la Commission de la Communauté flamande  




mercredi 30 novembre 2016

Lisbeth Gruwez à la Bastille: La Danseuse beatnick aime la musique et nous rend baba

Les chorégraphes-danseurs aiment bien la musique et les chansons, se souvenir des disques de leur jeunesse et les faire revivre.
On pense à Ana Teresa de Keersmaeker qui danse autant sur un air de jazz de Miles Davis, John Coltrane ou un concert de Joan Baez. Tout récemment, Jean-Claude Gallotta avec "My Rock" (voir mon billet Musica du 30 septembre), a balayé sa mémoire de jeunesse et de la musique rock. Lisbeth Gruvez que nous avons longtemps vu danser avec Jan Fabre a créé Voetvolk avec Maarten van Cauwenberghe et nous avions vu d'eux "It's going to get worse and worse and worse, my friend" (voir le billet du 20 novembre 2015). Elle a choisi de danser Bob Dylan: "Liz Gruwez dances Bob Dylan" et le spectacle répond complètement et tout en justese et en poésie à la promesse. Les chansons du chanteur-poète tout récent prix Nobel de Littérature sont au centre de la pièce, comme Liz Gruvez et sa danse. Sur le côté de la scène son complice et ami, Maarten van Cauwenberghe joue de la table de mixage et rythme, ordonne le passage des galettes sur les platines. 
Une dizaine de titres, très variés vont se retrouver "interprétés" par cette magnifique danseuse, toute en délicatesse et en puissance intérieure.


Lisbeth Gruwez Dances Bob Dylan Photo/ Luc Depreitere


Elle saura pour chaque morceau trouver le style qui convient, entre le désespoir du blues, la légèreté d'une chanson sautillante, un presque tango sur un chant presqu'andalou du grand Dylan, une sobre et perturbée traversée de dos du plateau sur "Knocking on Heaven's Door", une ronde de derviche tourneur ou des jettés énergiques et, pour le morceau final, une longue envolée presqu'immobile où l'on perd ses repères, tellement le mouvement est à la fois subtil et puissant, avec Lisbeth Gruwez tournant, couchée sur le plateau dans un rai de projecteur porté par son complice.



Lisbeth Gruwez Dances Bob Dylan - Photo; lfdd

C'est un magnifique spectacle où l'on redécouvre toute l'essence de la poésie de Bob Dylan et l'on écoute les paroles d'autant plus que la danse les met en avant. Lisbeth Gruwez nous donne un double bis, d'abord une chanson alerte sur laquelle elle mime l'histoire et puis, en cadeau au public, scène ouverte pour tous (pieds nus). Les spectateurs sont invités à danser sur un morceau qu'il ont eu le droit de choisir. Il y a eu un moment d'hésitation, mais la tentation est trop forte et très vite tout le monde se retrouve sur la plateau à l'invitation de Lisbeth Gruwez. 

Belle Soirée

La Fleur du Dimanche 

vendredi 20 novembre 2015

Le pouvoir du corps, le corps du pouvoir

Le Maillon de Strasbourg et Pôle Sud nous proposent ces derniers jours deux spectacles fortement d'actualité.

D'une part le travail de Lizbeth Gruwez, dont on se rappelle la magnifique chorégraphie co-créée avec Jan Fabre "Quando l'uomo principale è una donna". Depuis, elle a pris son envol et crée sa compagnie Voetvolk avec le musicien et compositeur Maarten Van Cauwenberghe.
C'est sur la création sonore de ce dernier qu'elle danse dans "It's going to get worse and worse and worse, my friend" ses trois solos, autant d'interprétation de discours... Discours s'adressant à la foule, discours politiques ou d'embrigadement...


It's going to get worse and worse and worse, my friend - Lisbeth Gruwertz


Et la force de la chorégraphie, et la performance de l'interprète Lizbeth Gruwez sera de nous montrer à partir de ce matériau sonore inédit comment le corps se positionne dans une relation de pouvoir.
Trois chemins nous font voir trois manières de construire la force du corps et sa prise de pouvoir ou sa soumission au discours.
La première est plutôt le discours menant le corps et le guidant, à partir d'une partition progressive - sonore et chorégraphique - qui amène la parole et les gestes à s’enchaîner et à s'emballer. 
Je vous invite à en voir le premier ici:
http://www.numeridanse.tv/fr/video/735_its-going-to-get-worse-and-worse-and-worse-my-friend

Le deuxième solo met le son, la parole à la merci de la danse et du geste (si ce n'est l'inverse), construisant un sens à partir d'un assemblage de mots qui naissent comme dans un apprentissage du langage.   

Le dernier sera plus totalitaire et cathartique, emportant le corps dans une force que le discours, même brouillé, balaye et fait souffrir comme dans une tempête.


Your Majesties - Alex Deutinger

Le deuxième spectacle, "Your Majesties" est d'un autre ordre par rapport à ce que le discours exprime. La proposition est plus complexe et nécessite une attention - si l'on veut suivre qu'un seul homme (ou qu'une seule femme) ne pourra assurer. 
En l'occurrence, les deux artistes Marta Navridas et Alex Deutinger s'appuient sur une double compétence de traducteurs et d'interprètes, si l'on exclut l'aspect chorégraphique du dispositif qu'ils mettent en oeuvre. 
Il s'agit du discours de réception de Barack Obama recevant le prix Nobel de la Paix en 2009 et qui commence par ces mots:

"Vos Majestés, 
vos Altesses royales, 
Membres distingués du Comité Nobel de Norvège, 
citoyens des États-Unis et citoyens du monde:
Je reçois cet honneur avec une profonde gratitude et une grande humilité. C’est un prix qui fait appel à nos plus hautes aspirations: malgré la cruauté et la dureté de notre monde, nous ne sommes pas de simples prisonniers du destin. Nos actes comptent, et nous pouvons infléchir le cours de l’histoire vers davantage de justice.
Et pourtant, j’aurais tort d’ignorer la controverse considérable que votre décision généreuse a soulevée : d’une part, parce que je suis au début, non à la fin, de mes efforts sur la scène mondiale. En comparaison de certains des géants qui ont reçu ce prix - Schweitzer et King ; Marshall et Mandela - mes réalisations sont faibles. D’autre part, il y a les hommes et les femmes de par le monde qui ont subi la prison et essuyé des coups dans leur quête de justice ; il y a ceux qui œuvrent au sein des organisations humanitaires à apaiser les souffrances, les millions d’inconnus dont les discrets actes de courage et de compassion inspirent jusqu’aux cyniques les plus endurcis. Je ne saurais en vouloir à ceux qui trouvent ces hommes et ces femmes - certains bien connus, d’autres obscurs pour tous, hormis ceux qu’ils aident - bien plus dignes que moi de mériter cet honneur."

Le texte, en Anglais, est traduit en Français en simultané par Célia Colonna et Alex Deutinger va au fur et à mesure prendre de la distance par rapport à lui.
Ce dispositif est très intéressant, du fait de cette distance et de la relation entre les deux langues, également entre le texte et l'attitude du danseur et, si l'on s'en rend compte, de la relation entre Alex Deutinger et sa partenaire qui, dans le public agit et guide, si ce n'est dirige presque comme une marionnette son partenaire. 
Ce dernier est cependant totalement libre de son corps et instaure un dialogue fort avec le public - qu'il va d'ailleurs également perturber et déranger dans son attitude de spectateur, comme nous pouvons être mis mal à l'aise devant la dérision que l'interprète porte à la solennité du discours.

Effectivement, en cette actualité où l'on est confronté à la violence de discours aveugles, ce spectacle amène un humour grinçant et perturbateur - pour information, La troupe n'a pas eu l'autorisation officielle de donner une "représentation" de la pièce aux Etats-Unis pour raison de "texte non artistique".  
Je vous propose ici un extrait de la pièce: 


Your Majesties (trailer) from navaridas&deutinger on Vimeo.


"It's going to get worse and worse and worse, my friend" à Pôle Sud - Strasbourg, les 18, 19 et 20 novembre
"Your Majesties", à Pôle Sud - Strasbourg, les 20, 21 et 22 novembre

Bons spectacles

La Fleur du Dimanche