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samedi 4 juillet 2026

Aux Scènes Sauvages, Pamina de Coulon dévale les montagnes et les fleuves jusqu'à Niagara 3000: Le futur est à l'amont

 Les Scènes Sauvages démarrent réellement aux Charasses à Colroy-la-Roche avec le spectacle Niagara 3000 avec Pamina de Coulon qui se passe dans la forêt. Après une petite ballade d'approche, nous voici assis en rond sur des bancs face à des toiles flottantes colorées. Elle nous accueille, assise dans la mousse. avec un temps de silence pour nous permettre de nous acclimater aux sons de la forêt. Et tout à coup, cela déferle. C'est un flot de mots ininterrompu qui ne va cesser qu'au bout d'une heure vingt sans pause ni arrêt, sauf à un moment, pour nous permettre de faire baisser la pression qui nous étreint, mais pour la bonne cause !


Scènes Sauvages - Niagara 3000 - Pamina de Coulon - Photo: Pierre Rich


Une heure vingt à un rythme effréné et cela démarre d'une bédé de Sophie Guerrive Tulipe (éditée par les éditions 2042) l'histoire d'un ours, puis renvoie à petite fleur qui pousse il y a des millions d'années, il y a longtemps déjà, dans le massif alpin. Elle commence une histoire de paléontologies, d'apparition des arbres, des fleurs, des feuilles, des animaux. Elle rebondit sur l'eau. Les fleuves, le Rhône, qu'elle a connu toute petite, se jetant dans le lac Léman. Elle est née sur la ligne de partage des eaux Rhin-Rhône, cela a peut-être influencé son destin, l'a fait basculer ? Elle truffe son histoire de citations, qu'elle cite de mémoire. De Jen Rose Smith, de Jean-Baptiste Fressoz, de James Baldwin, de Kae Tempest, de Susan Sontag ou encore Rebecca Solnit. Elle nous conte des histoires, poétiques (Virginia Woolf), philosophique aussi - par exemple le poisson pour qui l'avenir c'est l'amont, c'est cette eau-là qui va venir vers lui (si les glaciers qui restent les veulent bien - mais que faire de l'espace que les glaciers disparu ont laissé ? Le futur, l'amont, le futur, l'amour... 

Et comme un poisson sautant les rochers du ruisseau, elle nous amène au fleuve Congo - qui fait (encore) 18 km de large - ou au chutes du Niagara qui cache (mais ce n'est pas lui, c'est l'homme) ses énormes centrales hydrauliques, qui se mettent en marche la nuit, quand les touristes sont partis. Elle révèle ce qui nous est caché, le dessous de l'eau. Le travail de l'homme. Ainsi, elle fait des vas-et-viens entre le tourisme, l'industrie, la nature, les glaciers, l'artiste suisse Pipiloti Rist qui a aussi fait beaucoup de vidéos autour de l'eau et qui l'a influencée. Egalement tous ces penseurs, ces poètes, ces écrivains dont elle connaît des citations par cœur, qu'elle pioche au hasard dans sa mémoire, pour nous emmener vers l'eau, vers la nature, vers les centrales nucléaires, vers la police, vers la santé. vers les plantes, les plantes rustiques par exemple. pour lesquelles elle déploie une bannière, précisant que. Les plantes rustiques sont des plantes qui supportent le froid, les rustiques, c'est aussi des paysan, et des rustauds, proche de la nature, la nature qui s'effondre. Elle arrive à l'effondrement de la biodiversité, à la terre que nous volons, que nous devons rendre, à la rouille, aux glacier qui fondent. À la maladie, aux soins, à la lutte, à la répression, à la police. Elle rappelle à l'artiste britannique Derek Jarman, qui avait le sida et s'est fait jardinier en face d'une centrale nucléaire. À Kimberly Jones, aux artistes ou aux féministes, à la douleur, aux larmes. 


Scènes Sauvages - Niagara 3000 - Pamina de Coulon - Photo: Pierre Rich

Son spectacle, elle le mène tambour battant sautant d'un sujet à un autre, tirant une ficelle par ci, un mot par là. Une citation qui ressurgit, qui fait sens. Une vraie accumulation de cadavres exquis, à toute volée. A toute vitesse, à toute blinde, elle envoie ces mots dans le décor, ce décor de troncs d'arbres qui nous entourent, qui nous protègent pour le moment. Mais ces arbres sont aussi fragiles. Elle aussi, Pamina de Coulon, elle est fragile, mais elle se bat, elle mitraille avec des mots, elle se bat avec des phrases, elle tire avec des citations. Elle nous assome d'évidences que nous ne pouvons qu'admettre. Elle nous emmène à toute vitesse, de l'amont vers l'aval, vers la montagne, vers la mer, vers la forêt, vers les fleurs. Sur un lit de rose, dans la douleur du monde. Elle fait partie de ces artistes merveilleuses qui nous ouvrent d'autres horizons. Et nous ouvre le crâne, en nous faisant entrer de la poésie, de la philosophie, de la réflexion. Elle nous pense elle nous panse. Et soudain, elle s'arrête. Elle boit dans sa bouteille un demi litre d'eau. Et elle attends. Nous aussi. Nous attendons. Nous digérons. Nous emportons avec nous ces ramification, ces réflexions, ces pensées, ces fleurs, cette eau, ces larmes. Nous gardons en nous un peu de ce déluge. Pour sauver l'avenir. Pour "Vivre le Monde que l'on veut au sein du Monde que l'on a." 

Et nous restons bouche bée, abasourdis et muets devant une telle performance, cette énergie qu'elle nous a transmise.


La Fleur du Dimanche 


Sommaire de mes billets sur le Festival Les Scènes Sauvages

Samedi 4 juillet - 11h00 - Les Vies de Léon - Birgit Ensemble
Les Vies de Léon - voyage dans la mémoire de l'Europe
https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/07/les-vies-de-leon-au-festival-les-scene.html

Samedi 4 juillet - 18h00 - Pamina de Coulon - Niagara 3000
Pamina de Coulon dévale les montagnes et les fleuves jusqu'à Niagara 3000
https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/07/aux-scenes-sauvages-pamina-de-coulon.html

Samedi 4 juillet - 21h00 : Les Aveugles de Maeterlink:
Les Aveugles de Maeterlink, une ile insolite dans la forêt
https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/07/aux-scenes-sauvages-les-aveugles-de.html

Dimanche 5 juillet -  9h30 - Est-ce que la terre s'est tue ? - Pierre Tallaron
Elle nous parle et elle nous chante: le Chant de la Terre
https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/07/est-ce-que-la-terre-sest-tue-aux-aux.html

Dimanche 5 juillet -  11h00 - Le Journal du Dehors -Véronique Borg et Myriam Dhume-Sonzogni
Waldersbach: Le village vit et s'écoute vivre
https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2026/07/le-journal-du-dehors-aux-scenes.html

mercredi 1 avril 2026

Bachar Mar Khalifé au PréO : un ilot de sérénité dans un monde meurtri

Bachar Mar Khalifé revient au PréO d'Oberhausbergen pour un nouveau concert intitulé Postludes, après son passage ici même en novembre 2022. C'est dans une salle pleine (le programme affichait complet depuis déjà un moment et l'on y a vu des personnes venant de loin, même d'Allemagne) que le musicien franco-libanais arrive sur scène sobrement et s'installe au clavier de son grand piano à queue noir pour nous emmener dans un voyage musical varié mais où son style à la fois épuré et son toucher précis et virtuose nous envoûte et nous transporte. 




Pour commencer la balade, il nous offre un air doux et nostalgique qui, en vagues mélodiques successives enflent et accélèrent, montent en puissance puis, comme une mer qui s'échoue sur la plage se calme pour mieux rebondir, repartir, puis nous poser en douceur sur le rivage. La suivante s'enroule en ritournelles joyeuses set mélodieuses qu'il dynamisent avec un instrument de percussion posé sur son piano et dont il joue d'une main tout en continuant à jouer du piano. Et c'est avec une interprétation magnifique de la chanson de Nirvana Something In The Way qu'il nous chuchote à l'oreille, puis nous chante presque en blues, qu'il continue de construire cette relation intime avec nous, dans une communion silencieuse. C'est presqu'une surprise de l'entendre dire le nom du groupe à la fin et de s'adresser à nous pour nous rappeler des souvenirs communs.




Son autre intervention, en introduction de la chanson suivante c'est la dédicace: "A mon pays lointain, à mon pays imaginaire, à mon pays meurtri". Il chante dans la belle langue de son pays, pays qu'il a dû quitter alors qu'il n'avait que six ans pour se réfugier en France. Il va aussi nous interpréter en écho une lumineuse version de la chanson de Christophe Les Paradis Perdus minimaliste et émouvante. Les notes du piano s'envolent claires et cristallines et l'on sent la concentration extrême du public. Rappelant qu'il adorait Christophe et qu'il avait enregistré un morceau avec lui, Jnoun* (folie en arabe) il l'interprète, laissant le fantôme de Christophe apparaître en se mettant dans le noir lorsqu'il interprète ses parties de chant. 

S'ensuivent quelques autres belles pièces au piano où Bachar Mar Khalifé prouve sa formidable qualité de jeu, son agilité, sa capacité de développer un thème, de le faire varier, d'explorer le piano à fond en nous ensorcelant de ses doigts agiles, de ses enroulements, de ses montées et descentes de gamme, de ses poussées en rythme et de sa formidable capacité de nous redéposer à terre après nous avoir projeté à mille mètres au-dessus du sol. 




Avant de finir sur un ton plus grave, tout d'abord sur un extrait de poème de Khalil Gibran sur lequel il explore aussi le registre des basses de son piano:

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.

Et puis, s'effaçant pour devenir une ombre, il chante un air en soutien de son peuple et de sa Patrie: Mawtini, chanson qu'il fredonne ensuite sans paroles, presque dans le noir et qu'il donne à la salle qui la reprend avec lui en fraternité et avec empathie.
C'est à contrejour qu'il continue d'explorer son piano, poussant les limites du jeu, le transformant en instrument de percussion puis en synthétiseur, plongeant carrément dans le coeur de l'instrument et nous  submergeant de sons à foison. Au point que le public lui fait un salut triomphal. Cela vaut un double bonus en rappel, dont le premier, comme un hommage à sa mère qui jouait du Chopin, la nuit, au début de ses années en France et dont il interprète une Variation.Variation dont il construit sa propre improvisation en nous ramenant à la musique d'aujourd'hui. Puis, en final, une chanson traditionnelle en arabe qu'il interprète au piano et aux percussion avec énergie. Pour finir, il conclut avec cette capacité magique qu'il a, d'à la fois nous emporter dans des hauteurs incroyables et de nous ramener rassénérés et apaisés sur terre, en nous laissant dans nous coeurs de très belles émotions et sensations que nous gardons bien au chaud en sortant dans la nuit encore bien fraîche de cette belle pleine lune "rose" d'avant Pâques.


La Fleur du Dimanche.


*Mon appareil photo ayant fait défaut, je vous offre en cadeau, une interprétation de Bachar Mar Khalifé et de Christophe de Jnoun.




Et comme "il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous", à l'instant où je vous écris, de l'autre bout du monde, en Malaisie, un ami m'envoie de Penang cette photo en direct (transmission de pensée....) que je vous offre aussi:


Lune rose de Claude Debeauvais