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mardi 15 octobre 2024

Une autre histoire du théâtre à Pôle Sud: Sur quel pied danser ou c'est le cirque au théâtre

Si on cherche Fanny de Chaillé, on la trouve là où on ne l'attend pas. On s'attend à de la danse, suite logique de son précédent spectacle Choeur où c'est le mouvement qui meut le texte de Pierre Alferi, et l'on se retrouve face à une forme hybride, à la fois théâtre et point de vue sur le théâtre, représentation et commentaire sur la représentation, réflexion et mise en cause de la réflexion. On passe de l'un à l'autre, d'une histoire à une Histoire, du théâtre devant nous au théâtre avant nous. Une position instable et mouvante, des corps qui changent de place et de statut au fur et à mesure de ce spectacle vu à Pôle Sud.


Pôle Sud - Une autre histoire du théâtre - Fanny de Chaillé - Photo: Marc Domage

Spectacle qui commence d'ailleurs par une série de déstabilisations. Par exemple tout au début, la lumière reste dans la salle et l'on assiste à une discussion entre les quatre comédiens mais qui nous inclut, nous spectateurs - ou nous exclut, puisque l'on parle de nous sans vraiment nous donner la parole. Tout comme on reste "avec" les comédiens qui, une fois cerné le sujet: Non le théâtre comme histoire, comme diachronie d'un Art, mais plutôt le théâtre comme acte de jouer devant un public, un "jeu" d'acteur, mais quel jeu? Quelle relations individuelle à ce jeu, quelle implication? Et les comédiens se mettent à jouer, ou plutôt à rejouer quelque chose qui s'est déjà joué, une pièce - du répertoire - tout en prenant distance avec elle. Et puis la lumière de la salle s'éteint et, ainsi plongé dans le noir, nous sommes plongé dans notre statut de spectateur, avec le vrai sentiment de la "magie" du théâtre qui se joue devant nous. Et tous ces jeux se retrouvent mis à distance, soit par le jeu, l'expression, l'interprétation souvent décalée, ironique, à la limite du caricatural, soit par les commentaires sur le jeu ou la mise en scène, la parole "sur" ce qui est en train d'être interprété ou même - à une niveau supérieur - à une réflexion même sur ce qui se joue sur le plateau et comment ça se joue, comme autrefois, ou comme aujourd'hui, avec quels mots, avec quelle manière de jouer, avec quelle distance, quelle motivation, quelle implication. 


Pôle Sud - Une autre histoire du théâtre - Fanny de Chaillé - Photo: Marc Domage

Les quatre comédiennes et comédiens sont bons, chacun dans son style, capable d'incarner différents personnages, la dynamique et "véhémente" Margot Viala, la volontaire et décidée Valentine Vittoz, le placide et "suiveur" Tom Verschueren et le volubile, habile et labile Malo Martin. Le résultat est souvent drôle, mais le comique ou l'humour surprennent. De qui ou de quoi se moque-t-on, quel est l'enjeu de la représentation? Un questionnement de l'Histoire du Théâtre, de la représentation, des règles, des coutumes (la place des femmes dans le théâtre - ridicule dans l'histoire. Ou le rôle du metteur en scène - ce chef qui décide comme un tyran du mouvement même du corps de l'acteur - ou du collectif - quel cadre, quelles prérogatives lui/leur donner. Quelquefois cela aboutit à une impasse, à une pensée un peu brouillonne ou contradictoire, peut-être encore en gestation et qui doute elle-même. Par exemple les questions liées à la motivation des jeunes comédiens, restant au rang de l'histoire personnelle, celle du jeu d'acteur survolé dans les réflexions et les témoignages, (les leçons de Jouvet ou l'interview de Jeanne Moreau en midinette) où l'on aurait pu creuser un peu plus les différentes formes de jeu (Grotowski, Gérard Philippe, Actors Studio, Lecoq, Brecht,..). 


Pôle Sud - Une autre histoire du théâtre - Fanny de Chaillé - Photo: Marc Domage

La volonté de Fanny de Chaillé d'éclater cette histoire du théâtre en la racontant autrement ou en prenant un sujet différent, balançant entre son expérience et l'expérimentation de ses jeunes comédiens et leurs interventions, est intéressante en nous mettant en position instable face à cette pensée en marche. Les aspects danse et mouvement en relation avec le textes sont quelquefois heureux, par exemple, quand les corps "parlent", la synchronicité des comédiens sur des textes est réussie, mais se poser la question de comment l'acteur habite le corps de son rôle (en théâtre) tandis qu'un des comédien plutôt gymnaste fait le poirier est un contrepoint peu adapté. Ce décalage, sûrement voulu, apporte de la gaité sur scène, mais permet-elle de poser ces questions fondamentales que se posent la metteuse en scène et les comédiens dans cette pièce et dans leur histoire personnelle d'acteur et de metteur en scène, et qu'on demande également aux spectateurs de se poser. Peut-on ou faut-il rire de tout? Dans ce grand bazar organisé, on rit, avec plaisir, bien sûr, des fois jaune d'ailleurs, mais aussi des fois avec regret et il aurait peut-être fallu plus balancer d'un pied sur l'autre, de la mise en cause et à distance par le rire, à des esquisses ou même des raisonnements plus creusés. A l'image de ces acteurs qui, clairement, ne savent plus où est la gauche et la droite, mais qui continuent d’avancer, parce que, comme dans toute bonne pièce de Beckett, on est là pour attendre, avancer, et surtout ne jamais trouver. Mais on est là aussi pour rigoler.


La Fleur du Dimanche

lundi 24 juin 2019

Festival de Caves: Baleine: La rencontre de l'homme et du mammifère marin: C'est assez échoué.

Je vous l'avais dit hier, pour sa quatorzième édition, le Festival de Caves fait double jeu dans le Bas-Rhin: L'Illetric et Baleine, deux pièces jouées dans deux caves différentes à Strasbourg et à Wangen pour L'Illetric et à Strasbourg et à Erstein pour Baleine.

Baleine, un texte de Simon Vincent qu'il met en scène lui-même, avec Anne-Laure Sanchez, qui interprétait hier la dernière d'une série de douze représentations de L'Illetric, plonge ce lundi dans le ventre de la Baleine pour quatre représentations.
Le texte, une création - comme il se doit presque pour le Festival de Caves - raconte à plusieurs niveaux de narration qui se superposent, les rêves de grand large d'un homme qui les abandonne en échouant dans un port pour se noyer, s'engluer dans son lit, dans une chambre dans laquelle sédimentent les strates de sa vie passée. Que serait-il devenu, si un soir, mu par une force inconnue, il n'avait pas "quitté son trou". Parce qu'elle, "Elle était là dans le noir".


Baleine - Simon Vincent - Anne-Laure Sanchez - Festival de Caves - Photo: lfdd


Et c'est ainsi que cela commence, dans le noir, ce lent et long cheminement vers elle, présence invisible mais massive dans la nuit, échouée sur la plage, en bas des falaises. Celle vers qui, dans un dur apprivoisement il va aller, qu'il va rejoindre, répondant à un autre appel, malgré la "prise au vent", le "déséquilibre de l'équilibriste". L'occasion de se retrouver double (cf le billet d'hier), à la fois se racontant hors de soi, en biographe autocritique, et dans un discours amoureux de séduction avec l'animal: "Je suis un homme" (... et je veux que tu m'aimes, même si tu es déjà morte). 
Mais l'amour est aveugle, et il ne voit pas la mort, il continue sa lente approche, son apprivoisement, sa cour (entrecoupée d'envolées oniriques - il s'envole au-dessus de la baleine bien vivante, nageant dans l'océan, et tel un oiseau, se pose sur elle comme sur un rocher ou alors dans un rêve aquatique sous-marin, il caresse sa peau. Le cétacé échoué est sa seule bouée de sauvetage pour s'enfuir de cette ville, de cette vie: "Emmène-moi" lui dit-il, avant de rejouer le mythe de Jonas en se lovant dans son ventre pour en finir.


Baleine - Simon Vincent - Anne-Laure Sanchez - Festival de Caves - Photo: lfdd

Et la clé est dans une chanson: 
"My body is a cage that keeps me
From dancing with the one I love
But my mind holds the key"

"Mon corps est une cage qui me retient
De danser avec celle que j'aime
Mais mon esprit est la clé"

Et l'on sort de cette cave voutée, comme si l'on avait fait, nous aussi le voyage dans le ventre de la baleine, à écouter les soliloques de cet homme qui nous chuchote à l'oreille.  
Et cet "homme", c'est Anne-Lise Sanchez qui incarne magistralement tous ces changements de niveaux d'interprétation et de discours  (dans un registre très différent de la veille), et arrive à le rendre complètement présent et vivant avec ses phantasmes et ses multiples états, tout en assurant les changements d'ambiance par les réglages de la lumière et même la "régie sonore".


La Fleur du Dimanche

dimanche 23 juin 2019

Double jeu pour le Festival de Caves - Quatorzième: Part 1: L'Illetric

Pour sa quatorzième édition, dans le Bas-Rhin, le Festival de Caves fait double jeu: L'Illetric et Baleine, deux pièces jouées dans deux caves différentes à Strasbourg et à Wangen pour L'Illetric et à Strasbourg et à Erstein pour Baleine.
Mais si vous voulez suivre le Festival, il faut s'installer en Franche-Comté, épicentre du Festival ou Rayonner jusqu'à Bordeaux ou Paris - et même en Suisse à Neuchâtel et autour.
N'hésitez pas à faire le voyage et trouver une cave adaptée à vos désirs, vous ne le regretterez pas.

Par exemple à Wangen, cette cave du village viticole qui fête bientôt sa "Fontaine" où coulera le vin le 7 juillet, était l'ancienne cave de la coopérative viticole. Cette cathédrale de la mémoire des viticulteurs était d'une juste résonnance pour la comédienne Anne-Laure Sanchez qui incarnait, hiératique et déclamative, impressionnante statue locutrice de la pensée d'un illettré qui se construit, tisse un lien d'amour avec une femme, Cécile dans la pièce de Moreau "L'Illetric".


L'Illetric - Anne-Laure Sanchez - Moreau - Festival de Caves - Photo: lfdd


Plongés dans un silence d'église, les spectateurs subjugués sont collés aux lèvres de la comédienne dont le corps flotte dans un brouillard obscur, d'où peu à peu, il émerge, bien vivant, même s'il semble cloué au sol et les bras en croix. La pensée se fait chair, l'esprit (de l'auteur - Moreau) qui s'identifie dans le texte disant "je" et construisant son univers avec force béton et ciment, armé de mots qu'il construit aussi: "apprentissage,... insensé,... blanc blafard,... tout est tranquille, rien ne nous bouleverse...".
Et même s'il nous dit que "longtemps je lus avec ma mère pour lui tenir compagnie, maintenant c'est fini...", on ne s'y trompe pas. Ce double jeu est aussi un jeu de l'amour, puisque le livre que Cécile lui a offert, cette histoire d'elle et de lui, il va l'inventer pour construire la relation. Et ce livre et ce récit, double aussi, adressé à nous et à elle, extérieur et intérieur vient à la lumière et vient à la sensation, à l'intime, comme la voix, le jeu de la comédienne qui s'emballe, tout en s'éloignant de nous, provoque et explose. Et tout à coup rentre dans le sentiment, le sensible, le fragile.


L'Illetric - Anne-Laure Sanchez - Moreau - Festival de Caves - Photo: lfdd

Pour revenir vers nous en doutant de la réalité - "Je dis je mais je n'existe pas", parce qu'il en arrive à douter de ce qu'il construit, de ce livre, de cette relation. Il ne comprend pas le monde, les livres, les mots, il se dit "infirme" et incapable d'être aimé parce qu'illettré. Mais peut-être n'est-ce qu'un jeu, un jeu de je où nous nous sommes fait avoir et où nous avons cru à cet amour, à la possibilité, à la réalité de cet amour. Par la grâce de ce texte et la performance de la comédienne qui faisait corps avec les mots. Et nous a emportés en un moment d'élévation, ailleurs...


La Fleur du Dimanche


A venir: Baleine, un texte et une mise en scène de Simon Vincent  également joué par Anne-Laure Sanchez les 24, 25 et 26 juin à Strasbourg et le 27 à Erstein.  

Pour les informations sur le reste de la programmation, c'est ici:
http://www.festivaldecaves.fr/