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jeudi 2 juillet 2026

Rencontres d'été de musique de chambre de l'Accroche Note - Hommage à Kaija Saariaho - Voyage septentrional au pays de l'Amour et du Bonheur

 Pour la troisième soirée des 26èmes Rencontres d'été de musique de chambre de l'Accroche Note à l'église du Bouclier à Strasbourg, le programme rend hommage à Kaija Saariaho dans un Concert Finlandais. La compositrice, finlandaise, née en 1952 et décédée en juin 2023, était une habituée de Strasbourg, au moins pour être venue souvent à Musica ( j'avais déjà noté son passage en 2013 et elle a eu droit à un hommage pour ses 70 ans en 2022, alors qu'elle était déjà malade) et l'Ensemble Accroche Note a déjà joué à de nombreuses reprises ses compositions. Kaija Saariaho est également passée par Fribourg-en-Brisgau en 1980, après avoir découvert l'école spectrale française à Darmstadt et s'est installée à Paris pour se former à l'IRCAM. L'Accroche Note avait organisé cette année une soirée le 31 mai au Conservatoire avec la HEAR et le quatuor Adastra. C'est d'ailleurs avec les étudiants de la HEAR que se déroule cette soirée qui met au programme deux autres musiciens finlandais, Jean Sibelius et Esa-Pekka Salonen, un compositeur et chef d'orchestre très proche, et trois oeuvres de Kaija Saariaho.


Accroche Note - Kaija Saariaho - Oi Kuu - Armand Angster - Christophe Beau - Photo: Robert Becker

Le concert démarre avec une pièce de Kaija Saariaho pour clarinette basse et violoncelle, Oi Kuu (Salut la lune) (1990), où elle expérimente la relation harmonique de deux instruments que l'on n'a pas l'habitude d'entendre ensemble, avec des articulations qui convergent et divergent, alternativement. Un très beau duo entre Wilhem Latchoumia et le violoncelle de Christophe Beau.

 

Accroche Note - Kaija Saariaho - Cendres - Louise Deschodt - Juliette Devienne - Pierre Gautier - Photo: Robert Becker

Suit Cendres (1997) pour flûte violoncelle et piano. Kaija Saariaho s'est inspire de la fumée et commence très doucement avec le piano très léger bien maîtrisé par Pierre Gautier et le violoncelle que caresse Juliette Devienne. La flûte de Louise Deschodt les rejoint et cela s'emballe et souffle. Cela se calme une peu et devient plaintif puis énervé. 


Accroche Note - Kaija Saariaho - Cendres - Louise Deschodt - Juliette Devienne - Pierre Gautier - Photo: Robert Becker

C'est une belle prestation de ces trois interprètes entre douceur et énergie et dont on ne peut que constater la très belle maîtrise de la pièce.


Accroche Note - Jean Sibelius - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker

Wilhem Latchoumia revient pour interpréter quelques courtes pièces pour piano de Sibelius, dont Esquisse opus. 76, Chansons sans paroles op. 40, légère et rapide, la Sonatine N° 1 op. 5 assez romantique, l'impromptu N° 5 op.5, bien vivant et rapide,  Elegiaco op.76, air plus calme, Humoresque op. 101 bien romantique et deux rondinos op 68 à nouveau plus calme. Un vrai plaisir.


Accroche Note - Jean Sibelius - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker


Nous continuons avec Nachtlieder (1978) d'Esa-Pekka Salonen pour clarinette et piano par le duo Latchoumia - Beau, une partition calme et romantique, nordique, qui est bien dans l'esprit de Kaija Saariaho. Où l'on peut apprécier toute la délicatesses des deux interprètes. 


Accroche Note - Esa-Pekka Salonen - Armand Angster - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker

Accroche Note - Esa-Pekka Salonen - Armand Angster - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker


Et qui convient bien à cette nuit d'été qui commence à tomber, pleine de mystère.

 

Accroche Note - Kaija Saariaho - Lonh - Françoise Kubler - Photo: Robert Becker

Pour clore la soirée et continuer à faire le chemin de la nuit, Françoise Kubler nous propose dans le crépuscule et le début d'obscurité la superbe pièce de Kaija Saariaho Lonh pour voix et électronique. Le titre signifie "de loin" (amor de lonh ) en occitan, et la pièce, écrite pour une voix soprano et des sons électroniques, ainsi que quelques voix basé sur un poème du XIIème siècle du troubadour Jaufré Rudel qui chante l'amour de la femme partie au loin en mai. 


Accroche Note - Kaija Saariaho - Lonh - Françoise Kubler - Photo: Robert Becker

Accroche Note - Kaija Saariaho - Lonh - Françoise Kubler - Photo: Robert Becker


La musique, électronique est plutôt spectrale tandis que la Françoise Kubler nous chante de sa belle et puissante voix de soprano à la mode des troubadours. La bande son contient aussi des textes en plusieurs langues, des sons de clochettes, gong et voix graves. Sans plus aucun éclairage, dont elle n'a pas besoin, Françoise Kubler en contrepoint virtuose, nous offre sa belle voix qui n'a rien perdu de son éclat, de sa clarté et de sa force.


Accroche Note - Concert Finlandais - Hommage à Kaija Saariaho - Photo: Robert Becker

Un très belle conclusion à cette soirée qui marque aussi la fin de ces trois soirées enchanteresses dans cette ambiance très intime, au plus proche des musiciens. Un vrai plaisir et une belle rencontre que nous offre généreusement Le duo "augmenté" de l'Accroche Note et on se dit "A l'année prochaine.


La Fleu du Dimanche


Pour retrouver le programme des soirées précédentes:

Premier soir: On ne raccroche pas 

Deuxième soir : les compositeurs créent


 

samedi 30 septembre 2023

A Musica, un concert pour soi, rien que pour soi, empreint de mystère et de nostalgie

 Une formule de concert qui avait eu du succès l'année dernière à Musica (voir le rétro ici), c'est le Concert pour soi qui, cette année, après les lieux insolites et secrets s'invite chez les musiciens, dans leur univers mis en scène pour cette occasion rare. C'est donc par sms que nous sommes prévenus de l'adresse dans l'appartement privé d'un quartier résidentiel de Strasbourg. En bas de l'immeuble, une hôtesse de Musica nous accueille, nous emmenant au troisième étage d'un bel immeuble de l'allée de la Roberstau et quatre coups discrètement frappés à la porte préviennent de notre arrivée. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd


Au bout de quelques instants, une jeune femme en noir nous ouvre et emmène au bout d'un (très) long couloir dans une pièce sur cour à la lumière tamisée.  Sur une table, un livre ouvert avec une peinture de John Martin Sadak à la recherche des eaux de l'oubli, oeuvre romantique que l'on va découvrir par surprise plus tard de manière bien mystérieuse et à côté, entre autres objets, la photo d'un jeune homme "en souvenir" et au mur quelques dessins et gravures, en particuliers un petit dessin de Véronique Boyer de la série "Les yeux fermés".

 

Musica - Concert pour soi - Photo: lfdd


Installés dans des fauteuils, nous entendons venant de la pièce adjacente un disque qui "gratte": un phonographe sur lequel tourne un disque noir. Soudain une voix masculine qui nous dit "Vous m'entendez" émerge de la pièce et semble surgir du pavillon. Un fantôme nous parle et nous ne pouvons lui répondre. Nous nous désaltérons d'un verre d'eau et la jeune femme en noir revient nous chercher et nous mène au bout du long couloir qui va vers l'obscurité encore au bout d'un autre couloir à angle droit vers une pièce qui semble donner sur la rue mais dont les volets sont fermés. Nous nous installons dans une pièce meublée de bibliothèques, face à une grande armoire avec de grands miroirs sur laquelle s'étale langoureusement une plante verte. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd

La jeune fille s'installe avec son violoncelle dans un coin devant une lampe à grand abat-jour sur une des deux chaises et  nous annonce le programme: Elle va démarrer par les Sacher Variations de Witold Lutoslawski puis des extraits de la Suite N° 2 en si mineur de J.S. Bach. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd


Les variations Sacher ont été composées pour Msitslav Rostropovitch pour les soixante-dix ans de Paul Sacher. L'interprète Paola Bodin Navas en fait une interprétation très sensible et le son du violoncelle nous pénètre au plus profond.

 

Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Antoine Martynciow - Photo: lfdd


Elle continue avec les extraits de Bach. Pendant qu'elle joue, une présence arrive derrière nous, un jeune homme pieds nus s'assied à côté d'elle et la rejoint sur quelques extraits de la Suite sur laquelle ils se complètent à merveille. Puis la jeune femme, discrètement s'éclipse tandis que le jeune homme continue seul la Suite.


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

 Ensuite, ouvrant les portes de la grande armoire il cherche une partition puis laisse les portes ouvertes. La porte centrale découvre en un surprenant effet d'optique le tableau déjà vu en reproduction à l'arrière de l'armoire. 


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

La pièce suivante est la composition Sept papillons de 2010 de Kaija Saariaho, hommage posthume à la compositrice qui vient de nous quitter. Dans la pièce nous entendons les papillons frapper contre une vitre et, à la fin s'en aller au loin.  


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd


Un court et sympathique échange avec Antoine Martynciow et l'heure est venue de repartir dans les rues de la ville où le soleil est encore bien présent. C'était une parenthèse enchantée et un peu magique, surnaturelle. En tout cas une très belle expérience.


La Fleur du Dimanche

vendredi 23 septembre 2022

Kaija Saariaho éblouissante à Musica avec l'Orchestre National de Metz et Xavier de Maistre

Pour clore l'hommage à Kaija Saariaho, invitée d'honneur du Festival Musica, après la présentation de son opéra Only the Sound Remains et la journée Kaija dans le miroir  qui lui était dédiée le samedi 17 septembre (voir le billet Musica fête Kaija Saariaho), l'Orchestre National de Metz Grand Est, sous la direction de David Reiland propose deux oeuvres de la compositrice encadrées de deux autres oeuvres de compositrices femmes.


Musica 2022 - Olga Neuwith - CoronAtion V - Photo: lfdd


C'est une pièce d'Olga Neuwirth de 2020 composée lors du confinement lié à la pandémie du Covid, CoronAtion V: Spraying sonds of hope, qui ouvre avec joie et allégresse le programme. L'orchestre composé uniquement d'instruments à vent (dont un klaxon) et d'un percussionniste alterne des mélodies sonores, presque martiales et des glissandos énergiques.  Un couronnement plein d'espoir pour débuter la soirée.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Trans - Photo: lfdd


La première pièce de Kaija Saariaho est un concerto pour harpe et orchestre, Trans, composé en 2015. La harpe est un des instuments préféré de la compositrice, proche du kantele de son pays. Ses sonorités légères rendent la composition ardue dans le dialogue avec l'orchestre. Mais avec un premier mouvement où la harpe jour quelques notes, reprises par les cordes, puis des phrases reprises par l'orchestre, la magie - et le dialogue fructueux - s'opère. 


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Trans - Photo: lfdd


Xavier de Maistre, en vrai virtuose de l'instrument en tire les meilleurs sons, à la fois les délicats pincements de cordes que les glissandos aériens. Une belle rêverie. Le deuxième mouvement, plus puissant, impliquant les vents et les percussions, rejoints par une ligne de corde bourdonnants en vibrations basses, alterne entre fragilité et mystére. Le dernier mouvement, s'emballe et sautille tel une course de chevaux pour alterner avec plus de lenteur et gravité. Une oeuvre toute en délicatesse, une vraie dentelle magnifiquement ouvragée.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Verblendungen - Photo: lfdd


Après l'entracte, Verblendungen  (1984) est une pièce qui a contribué à la reconnaissance internationale de Kaija Saariaho.  Elle démarre tout en éclat et en force, avec un son massif, les percussions en tension, soutenu, qui se dilue et s'estompe au fur et à mesure et l'on se rend compte qu'en fait il ya a aussi un son enregistré avec lequel l'orchestre, qui peu à peu s'éteint, dialogue. L'orchestre, s'en allant en battements d'ailes laisse la bande grésiller dans un soufle aérien. 


Musica 2022 - Darker Stem - Clara Iannotti - Photo: lfdd


Dernière pièce du programme, la création Darker Stem (2022) de Clara Iannotta, sa dernière production composée alors qu'elle sort d'une épreuve physique (un traitement contre le cancer) qui a influé sa composition est en référence à la poétesse Dorothy Malloy, elle-même décédée d'un cancer. L'expérience de l'isolation de la maladie lui ont fait créer cette oeuvre presque close, enfermée, qui débute par une partie électronique enregistrée, et où l'orchestre arrive avec des intruments originaux - il y a un harmonica et un accordéon (Marie-Andrée Joerger). La harpe aussi et les cordes frottent non seulement leurs cordes mais également des pièces de métal plus ou moins grands, et amplifiés - et même des boites en carton - tout comme les percussionnistes frottent avec un archet les lames de leur vibraphone ou les cymbales.


Musica 2022 - Darker Stem - Clara Iannotti - Photo: lfdd


La pièce nous immerge dans un univers très surprenant, oscillant entre agitation et distanciation, presque déréalisé, mais tout en finesse avec des grincements qui s'amplifient pour finir sur une voix enregistrée totalement hachée, déformée, étrangère, hors du monde, entre l'expérience de seconde vie et le retour sur terre.


Après l'éblouissement, l'obscurité apaisante


La liaison est facile, et c'est dans la nef retrouvée de Saint Paul (avant le dernier rendez-vous pour Sonic Temple, Volume 4 le 29 septembre) que la soirée s'achève en compagnie de Brian Eno, ou plutôt de l'Ensemble Dedalus, à savoir Didier Aschour (guitare, arrangements et direction artistique), Amélie Berson (flûte), Laurent Bruttin (clarinette), Pierre-Stéphane Meugé (saxophone), Christian Pruvost (trompette), Thierry Madiot (trombone), Silvia Tarozzi (violon), Cyprien Busolini (alto), Éric Chalan (contrebasse), Denis Chouillet (piano), Linda Edsjö (vibraphone), et Deborah Walker (violoncelle) qui nous offre avec Discreet Music une version acoustique de trois pièces à priori électroniques (même s'il y a aussi du piano) du musicien de l'ex-groupe Roxy Music et d'autres formations, qui a "inventé" la "musique d'ascenseur". Cette musique très minimaliste, "ambiant music" - musique d'ambiance, dont une des pièces s'appelle "Music for Airports", calme et sans aspérités offre cependant un indéniable plaisir à l'écoute . Cette version pour (petit) orchestre et un moment de pur plaisir qui va crescendo. Le piano pose les quelques notes de base, répétées et complétées par la basse, puis le vibraphone, rejoints par la guitare électrique et ses vibrations, puis le violoncelle, le violon et les vents pour le deuxième morceau. Les musiciens reprennent à l'identique les pièces Discreet Music (1975), Music for Airports (1978) et Thursday Afternoon (1985), telles que sur le disque, une expérience qui ressemble, tout en étant différente à la recréation de Dark Side of the Moon par Thierry Balasse - vu à Musica en 2012). Voilà, je vous laisse écouter là:

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd

Musica 2022 - Discreet Music - Ensemble Dedalus - Brian Eno - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche


 

samedi 17 septembre 2022

Musica fête Kaija Saariaho: 70 ans et un long cheminement commun grâce à une musique riche et profonde

Kaija Saaariaho fête ses 70 ans et Musica lui offre un week-end de fête et de célébration. La compositrice finlandaise qui n'est pas une inconnue pour les fidèles du Festival Musica - Elle a eu un "Portrait" qui lui était dédié en 1994,  une résidence en 2005 et ses oeuvres ont été régulièrement présentées lors des édition suivantes (2013, 2017, 2020, 2021). Ces oeuvres, que ce soit pour des formations de chambre, sa musique avec électronique, ses pièces pour orchestre (Du Cristal... à... la Fumée,) ou d'opéra (L'Amour de loin, en version concertante) ont eu un accueil favorable du public qui a suivi son cheminement entre la Finlande qu'elle a quitté très tôt tout en restant liée à la culture du pays, Fribourg et Paris. 

Musica lui offre donc l'occasion de présenter le programme Only the sound remains au Maillon le 16 et le 18 septembre et une après-midi et une soirée festive Kaija dans le miroir le samedi 17 avec le partenariat d'Arte et placée sous le parrainage de l'ambassade de Finlande.

Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd


Only the sound remains, un pont entre la Finlande et le No japonais

Le théâtre No, ce style de théâtre minimaliste nourri de pantomime et qui a failli disparaître par deux fois au XXème siècle (au début, sous l'ère Meiji, puis à la fin de la deuxième guerre mondiale) est arrivé en Occident grâce à des auteurs comme Claudel ou Yeats et, pour le théâtre, Stanislavski, Meyerhold et Brecht. Kaija Saariaho a monté une première version de cette pièce - en fait la représentation de deux pièces traditionnelles de théâtre No Tsunemasa et Hagoromo - avec le metteur en scène Peter Sellars en 2016 à Amsterdam. La présente version, avec une mise en scène et les vidéos d'Aleksi Barrière, a été crée au Japon en 2021.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd

Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd


La scène est sobre, des pans de papiers, ou de tissus blanc sont suspendus en trois rangées au centre de la grande scène, les quatre soliste du Cor de Cambra del Palau de la Musica catalan sont côté cour et un petit orchestre (ensemble à cordes) complété d'un percussionniste, Mitsunori Kambe, d'une flutiste, Camilla Hoitenga et d'une joueuse de kantele, Eija Kankaanranta. Le ou plutôt les kanteles qu'elle joue sont des intruments traditionnels finlandais qui ont une grande importance dans cette orchestration, tout autant que les flûtes, qui personnifient les éléments et aussi les oiseaux dans cette pièce. La musique, tout en nous plongeant dans cette atmosphère un peu magique et très proche de la nature - et de ses esprits,  soutient les différentes péripéties et surprises que nous réservent les deux pièces, péripéties contées et chantées par Bryan Murray et sa belle voix de baryton, interprétant, dans la première pièce un prêtre qui en dcouvrant et jouant d'un luth appelé "Montagne bleue" fera apparaître le spectre d'un seigneur Tsunemasa qui en joue à nouveau et retrouve la sérénité avec de repartir dans le royaume des ombres, comme un papillon de nuit. Michal Slawecki, magnifique contre-ténor joue ce spectre et sa voix nous fait frissonner. Un danseur japonais, Kaiji Moriyama incarne de double de cet esprit dans une belle danse macabre. Le choeur quant à lui commente le déroulé du drame dans une belle polyphonie.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd

Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd

Musica 2022 - Kaija Saariaho - Only the soud remains - Photo: lfdd


Pour la deuxième pièce, l'histoire raconte la rencontre d'un pêcheur avec une Tennin, un genre d'ange qui essaie de récupérer un manteau de plumes que le pêcheur vient de découvrir. La Tennin tente d'échanger ce manteau qui appartient à l'un des leurs en échange d'une danse qu'elle va apprendre au pêcheur. Ici aussi, le danseur incarne la part dansante de l'esprit de l'au-delà et sa danse est plus aérienne et volettante. Les deux histoires sont courtes, mais autant la mise en scène presque minimaliste, que l'accord de l'orchestre avec les deux chanteurs et le choeur nous plongent dans un univers à la fois féérique et en symbiose avec les éléments et la nature. Les cordes nous transportent dans cet ambiance changeante et la flûte passe de la voix humaine au chant des oiseaux avec délice. Le kantele, frappé, gratté, frotté, ou caressé participe de ses sonorités étranges et exotiques à nous distancier du réel. Nous ressortons de cette pièce comme en ayant vécu une parenthèse étrange et décalée.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Kantele - Photo: lfdd


Kaija dans le miroir, rétro-spectaculaire


L'hommage à Kaija Saaariaho se poursuit le samedi après-midi jusque tard dans la nuit (à minuit) et c'est un opéra filmé, son dernier, Innocence créé en juillet 2021 à Aix en Provence sous la direction de Suzanna Mälkki avec le London Symphonic Orchestra et les choeurs de l'Estonian Philharmonic Choir dans une mise en scène de Simon Stone qui ouvre le programme. La réalisation du concert filmé est de Philippe Béziat et c'est Arte qui le propose en avant-première de sa diffusion, le 18 septembre. Il est visible jusqu'au 1er juillet 2024 sur Arte concert). Le livret est de l'autrice finlandaise Sofi Oksanen, dont le roman Purge avait eu le Prix Fémina étranger en 2010.

Kaija Saariaho - Innocence

L'histoire entremêle un mariage entre un finlandais et une hongroise et un épisode survenu dix ans auparavant dans une école internationale, à savoir une tuerie de masse ressemblant, entre autres à celle de Tuusula en 2007. Toute l'action se déroule dans un bâtiment carré de deux étages qui n'arrête pas de tourner (conception de Chloe Lamford) et nous sommes entraînés dans cette course sans fin jusqu'à perdre haleine. Tout se passe apparemment bien au début - même si les paroles des étudiants, avant la noce, nous font douter de quelque chose et que l'attitude de la serveuse tchèque (impressionnante Magdalena Kožená) nous alerte très rapidement. Et, au fur et à mesure que l'action se déroule, l'enseigne du bâtiment "Convallaria" (le nom latin du muguet, qui peut signifier l'innocence mais qui cache également son côté toxique) se change en "International School" quand le poison du passé - le possible retour du frère assassin - et la représentation symbolique du massacre (nous ne voyons jamais le tueur) prennent place sur scène. Le choix scénographie - cet espace tournant à nous donner le tournis - et de mise en scène - qui nous oblige à débusquer à chaque tour les protagonistes et les changements que subit l'action -  nous emporte dans un rythme de film policier et la réalisation filmée est une pure réussite, collant de près au déroulé. Les différents personnages sont magnifiques, en particulier la serveuse Tereza, - Magdalena Kožená, Stela, la mariée - Lilian Faharani, Tuomas, le marié - Markus Nykänen, Patricia, sa mère - Sandrine Piau et Henrik, son père - Tuomas Pursio. Il faut aussi noter la prestation remarquée, et très applaudie de Marketa, l'étudiante fille de Tereza interprétée par Vilma Jää qui nous offre quelques variations chantées version chants traditionnels bulgares avec une voix surprenante. La distribution est très cosmopolite, surtout avec les étudiants,  un choix volontaire, à la fois de la compositrice et d'Aleksi Barrière qui a traduit le livret du finnois en de nombreuses langues - principalement en anglais et en finnois (les personnages des parents basculent un moment dans cette langue), en tchèque mais aussi en allemand, français, roumain, espagnol, suédois ou grec. L'histoire nous réserve de belles surprises qui nous font nous interroger sur nos à-prioris et nous faire nous méfier des jugements trop rapides ou des conclusions trop hâtives et nous interrogent vraiment sur la manière dont nous connaissons les autres, entre particulier nos propres enfants qui peuvent à la fois transporter leurs secrets mais aussi avoir un immense besoin de se confier et d'échanger. Une très belle leçon de morale non moralisatrice tout en étant une magnifique création artistique. C'est ce que l'on devrait attendre des oeuvres en général.


Kaija dans le miroir


La soirée hommage à Kaija Saariaho débute en introduction par une création électro-acoustique de Nuria Gimenez-Comas Love from afar qui mixe les multiples témoignages d'ami.e.s et collaborateurs de Kaija et de la musique comme des  bravos en ouverture. Puis ce sont six pièces dont la composition s'étale de 1991 à 2016 qui précèdent quelques extrait d'un portrait documentaire à venir d'Anne Grange.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Light still and moving - Photo: lfdd

Musica 2022 - Kaija Saariaho - Die Ausicht - Photo: lfdd


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Sept Papillons - Photo: lfdd


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Changing Light - Photo: lfdd


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Nuits, Adieu - Photo: lfdd


Light still and moving (2016) pour flûte et kantele nous offre à nouveau d'entendre cet instrument traditionnel finnois et la flûte aérienne de Camilla Hoitenga. suivi de Die Aussicht (2996/2019) pour soprano et quatuor à cordes. La pièce Sept papillons (2000) pour violoncelle est interprétée par Anssi Karttunen, un magicien des cordes qui arrive à nous sortir des sons impressionnants de l'instrument , entre autres des vibrations et des harmoniques magnifiques. Avec Changing Light (2002) pour soprano et violon nous apprécions la magnifique voix de l'interprète. Noa Noa (1992) pour flûte et electronique et Nuits, Adieux (1991) terminent le programme et prouvent la belle maîtrise de Kaija qui mélange ici les intruments (la flûte et ses échos) et les quatre chanteurs du Cor de Cambra del Palau de la Musica dont les voix magnifiques dialoguent, comme un choeur antique avec la création electronique, les nappes sonores et les échos et autres mélanges de sons.


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Kaija dans le miroir - Photo: lfdd


Les images du film d'Anne Grange nous permettent de mieux voir Kaija Saariaho dans sa vie quotidienne et son processus de création (son rappport au temps, à son espace de vie, aux projets de création, par exemple l'opéra Innocence ou à l'arbre mystérieux qui "habite" sa cour à la campagne. Un beus bis au violon nous offre une superbe interprétation où les cordes, entre carresse et tension nous rappelle cet entagonisme à l'oeuvre dans la musique de Kaija fêtée ce soir. 

 

Tres Coyotes


Musica 2022 - Kaija Saariaho - Tres Coyotes - Photo: lfdd


La soirée s'achève sur une magnifique prestation de ses amis musicien, le compositeur - et pianiste - Magnus Lindberg, un compatriote et collègue, le violoncelliste Anssi Karttunen, finlandais et interprète fidèle qui fut aussi un fidèle compagnon de Kaija à Paris, accompagnés du bassiste John Paul Jones qui faisait partie du groupe Led Zeppelin. Leur dialogue à trois, hommage à Kaiji les voit improviser (?)  et se répondre d'un côté à l'autre de la scène, Magnus Lindberg à son piano, avec ses partitions qu'il sollicite de temps en tamps, John Paul Jones la tête versée sur sa basse électrique et Anssi jonglant entre son violoncelle et un violoncelle electrique raccordé à de l'électronique. Le long flot de musique qui rebondit de l'un à l'autre, chacun à l'écoute des autres nous berce de son flot sur une bonne heure sans interruption. On sent le plaisir immense de ces trois monstres sacrés qui ont une maîtrise absolue de leur intrument et qui le jouent dans une harmonie commune. Leur joie de jouer déborde sur le public émerveillé. 

Musica 2022 - Magnus Lindberg - Tres Coyotes - Photo: lfdd

Musica 2022 - Anssi Karttunen - Tres Coyotes - Photo: lfdd

Musica 2022 - John Paul Johns - Tres Coyotes - Photo: lfdd

Musica 2022 - Magnus Lindberg - Tres Coyotes - Photo: lfdd

La Fleur du Dimanche