Affichage des articles dont le libellé est Radhouane El Meddeb. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Radhouane El Meddeb. Afficher tous les articles

mercredi 3 février 2021

AMOUR-S de Radhouane El Meddeb: Après le Lac, l'Amour fait signe... à Pôle Sud

Radhouane El Meddeb aime à se frotter aux "monuments". Après "son" Lac des cygnes" où il se référait à Rudolf Noureev (voir mon billet du 10 janvier 2019 Le lac des cygnes de Radhouane El Meddeb déborde d'émotion), le voici s'inspirant d'un des plus célèbres poètes arabes modernes Khalil Gibran et de son magnifique poème "L'Amour"*. Ce poème, dans son livre "Le Prophète", dont Radhouane El Meddeb a mis en sous-titre le premier vers: "Lorsque l'amour vous fait signe suivez-le,..." peint l'amour, pas forcément innocent, ni tendre, ni doux, (Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux. / Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui, / En dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.). Et surtout montre qu'il faut "s'engager" avec l'Amour (Mais si dans votre crainte vous ne recherchiez que la paix et le plaisir de l'amour, / Alors il serait préférable pour vous de couvrir votre nudité, de quitter l'aire de battage de l'amour,..). 




Mais les voies de l'Amour sont diverses, et vous l'aurez peut-être remarqué, un "S" lui est rajouté dans le titre pour faire pluriel, comme sont plurielles les trois interprétations des danseurs et de la danseuse qui se succèdent sur le plateau, plateau qu'occupe d'ailleurs dès l'entrée en salle le pianiste, compositeur et improvisateur Nicolas Worms, présent jusqu'à toute presque la fin du spectacle. Son jeu, fluide et aérien, sa présence sonore, toute en retenue, en douceur, son doigté de velours nous emmènent dans ce merveilleux voyage de l'amour où, pour commencer, William Delahaye s'installe dans ce nid sonore, embrasse l'espace et se laisse envahir par le flux, les pulsions de la passion.


 Ses mains serpentent, accueillent, enserrent, enveloppent, caressent, s'élèvent, font des friselis, s'envolent en ailes délicates, tandis que les pieds, le corps fonctionnent au ralenti, en gestes saccadés  et en hoquettements. La sensation est intériorisée et une prière muette est jetée au ciel. L'union avec la musique délicate et ruisselante, délicatement ouvragée comme une dentelle nous élève vers un absolu qui nous inclut. Un salut symbolique et l'on tourne la page. 



Chloé Zamboni, haut de soie chair transparent et pantalon noir vient en miroir faire sa prière à l'amour à son tour, plus véhémente, des gestes plus énergiques, plus charnelle, elle joue à sa manière les transports de l'amour le plaisir et la souffrance, la joie et l'extase. Un geste vers la pianiste, sur lequel elle se penche tendrement et la revoilà partie convulsivement, elle aussi je jette en arrière, renversée, possédée et se retrouve même à terre tout en lançant une quête au ciel. 



Le troisième danseur dans cette déclinaison multifacette de (ou cet hommage à) l'Amour, Philippe Lebhar va présenter une version plus mystique de cette passion en nous proposant une interprétation enjouée et virevoltante de l'élévation extatique dans une performance incroyable de derviche tourneur. Une prestation impressionnante. 



Avec Amour-s, Radhouane El Meddeb a totalement réussi à nous faire ressentir, carrément "incorporer" via ces trois danseurs, les ressentis intimes et les bouleversements que l'amour, cette passion qui peut passer d'une extrème tendresse et une grande délicatesse à une énorme souffrance. Il nous emmène avec ses trois interprètes et le magnifique pianiste Nicolas Worms dans un voyage passionnant, et nous le suivons avec plaisir.


Remarque en marge: Nous aurions aimé partager ce spectacle avec un vrai public, plein de spectateurs autour de nous, dans cette salle de Pôle Sud qui a offert il y a deux ans un "accueil studio" au chorégraphe pour lui permettre de créer cette pièce. Les conditions actuelles ont empêché de garder les représentations publiques prévues ce 3 et 4 février. 

Nous étions quelquefois un peu "décalé", dans un étonnement un peu bizarre, à la limite de l'inquiétude quand, reprenant conscience que nous étions, spectateurs un peu isolés, dans une salle vide, mais quand même dans une relation totalement physique avec la scène - rien à voir avec une diffusion "live" telle que nous sommes obligés pour le moment à "subir" le spectacle vivant "en boite".   

Comme vous n'avez pas pu voir le spectacle, je vous en offre quelques extraits, en vous souhaitant de bientôt y assister et vrai:


La Fleur du Dimanche



Conception et chorégraphie : Radhouane El Meddeb
Interprètes : William Delahaye, Philippe Lebhar, Chloé Zamboni
Composition et interprétation musicale : Nicolas Worms
Collaboration artistique : Philippe Lebhar
Création lumières : Manuel Desfeux
Régie générale : Bruno Moinard
Administration Thomas Godlewski / Diffusion Gerco de Vroeg et Laurence Larcher
Photographies du spectacle: Agathe Poupeney

Production : La Compagnie de SOI
Coproduction : Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis / Theater Freiburg (Allemagne) /
Accueil studio : POLE-SUD, CDCN Strasbourg / CCN de Tours, Direction Thomas Lebrun
Action financée par La Région Île-de-France
Avec le soutien du Centre national de la Danse à Pantin et de la Briqueterie CDCN du Val-de-Marne
La Compagnie de SOI est subventionnée par la DRAC Île-de-France / Ministère de la Culture


* Je vous offre à la lecture le magnifique poème "L'Amour"

L'Amour

Lorsque l'amour vous fait signe suivez-le,
Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui,
En dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et dès lors qu'il vous adresse la parole, croyez en lui,
Même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins.

Car comme l'amour vous coiffe d'une couronne, il peut aussi vous clouer sur une croix.
Et de même qu'il vous invite à croître, il vous incite à vous ébrancher.
Autant il s'élève au plus haut de vous-même et caresse les plus tendres de vos branches qui frémissent dans le soleil,
Autant cherche-t-il à s'enfoncer au plus profond de vos racines et à les ébranler dans leurs attaches à la terre.
Pareilles à des brassées de blé, il vous ramasse et vous enlace.
Il vous bat au fléau pour vous mettre à nu.
Il vous passe au tamis pour vous libérer de votre balle.
Il vous moud jusqu'à la blancheur.
Et il vous pétrit au point de vous assouplir.
Puis il vous livre à son feu vénéré, afin que vous deveniez pain sacré pour le saint festin de Dieu.
Voilà tout ce que l'amour fera en vous afin que vous puissiez déceler les secrets de votre coeur et devenir ainsi un fragment du cœur de la Vie.
Mais si dans votre crainte vous ne recherchiez que la paix et le plaisir de l'amour,
Alors il serait préférable pour vous de couvrir votre nudité, de quitter l'aire de battage de l'amour,
Et de vous retirer vers un monde sans saisons,
Où vous pourrez rire sans laisser jaillir tous les éclats de votre rire,
Où vous pourrez pleurer sans jamais libérer toute l'amertume de vos larmes.
L'amour ne donne rien que lui-même et ne prend rien que lui-même.
Il ne peut posséder et ne peux être possédé.
Car l'amour suffit à l'amour.
Lorsque vous aimez, ne dites pas : "Dieu est dans mon cœur."
Dites plutôt : "Je suis dans le cœur de Dieu."
Et ne croyez pas que vous puissiez diriger le cours de l'amour.
Car si l'amour vous trouve digne, lui-même guidera votre cœur.
L'amour n'a point d'autre désir que de s'accomplir.
Mais si vous aimez et devez éprouver des désirs, que ceux-ci soient les vôtres :
Fondre en un ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.
Connaître la douleur d'un flot de tendresse.
Être blessé par votre propre perception de l'amour ;
Et laisser couler votre sang volontairement et joyeusement.
Vous réveiller à l'aube avec un cœur ailé et rendre grâce à Dieu pour cette nouvelle journée d'amour.
Vous reposer à midi et méditer sur l'extase de l'amour.
Regagner votre foyer au crépuscule en remerciant le ciel.
Puis vous endormir avec une prière pour l'être aimé en votre cœur et un chant de louange sur vos lèvres.

Khalil Gibran

jeudi 10 janvier 2019

Le lac des cygnes de Radhouane El Meddeb déborde d'émotion

Le Lac des Cygnes est à la fois un monument de la danse classique, joué de multiples fois, et une pièce chorégraphiée et interprétée par de prestigieux noms de la danse à travers le XXème - et le 21ème - siècle, mais également un rêve qui a nourri l'imaginaire de milliers de jeunes et d'adultes qui, encore aujourd'hui y trouvent une porte d'entrée pour la danse et un objet à leur quête d'amour et du désir.
C'était bien sûr le cas pour Radhouane El Meddeb qui, jeune à Tunis y a trouvé le ferment de ses rêves d'amour et de changement... Et déjà un penchant vers la danse qui, à l'époque n'était nullement une voie prévisible.
Et quand l'occasion s'est trouvée, invité par Bruno Bouché de participer au projet de questionner les enjeux du ballet contemporain en Europe au XXIème siècle avec cette pièce, il fut à la fois comblé et impressionné d'avoir à se frotter à ce monument, en même temps qu'à un corps de ballet de 32 membres: le Ballet de l'Opéra National du Rhin, fortement ancré dans une culture classique mais qui a balayé toutes les formes de la danse, du baroque au contemporain.


Le Lac des Cygnes - Radhouane El Meddeb - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Le résultat est à la hauteur de l'enjeu, le mélange des genres fonctionne à plein. Les 24 danseuses et danseurs qui vont partager le plateau pendant une heure et demie vont nous transporter vers des hauteurs d'envol de la poésie et de la danse avec bonheur.

Le spectacle est bien sûr surprenant, car, après une "prise de plateau" dans le silence, mais dans un constant dialogue de regards avec la salle et leurs partenaires, occupent la scène. Les danseuses, non pas en tutu, mais dans des jupettes tombantes légères et transparentes (sauf deux en short blanc) et en presque robes de mariée, en soie blanche, et les danseurs, eux en short blancs (sauf un, barbu, en jupette), et en maillot en soie transparente.
Et ils vont, toujours dans le silence commencer à danser.


Le Lac des Cygnes - Radhouane El Meddeb - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Ce silence, qui, tout au long de la pièce va faire respirer la musique, prouve que la danse et le mouvement préexistent. Et cela va encore mieux nous permettre d'entendre la musique composée par Piotr Illich Tchaïkovski jouée en direct par l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg dirigé avec une très belle sensibilité par Hossein Pishkar.
L'on entend et voit donc doublement ce qui se joue devant nos yeux et les airs qui pourraient être des tubes deviennent un vrai moteur d'émotion. 


Le Lac des Cygnes - Radhouane El Meddeb - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

La scénographie d'Annie Tolleter - qui fait varier le décor d'un studio de répétition, à un musée, un palais, un espace nocturne ou un lac concentre l'attention sur le plateau. Et la discrète mise en lumière d'Eric Wurtz fait passer des vagues argentées sur le rideau de fond, puis un soleil doré, ou met en relief le magnifique lustre princier ou le tutu majestueux inclus dans le fond du décor.
Les protagonistes perturbent les hiérarchies, se donnent le relai de l'un à l'autre sans exclusive affichée ou interprètent des mouvements d'ensemble empathiques, soit en petits groupes, (des fois même cachés derrière une haie de danseurs immobiles), soit dans de grandes envolées collectives mais où chacun garde son individualité. A ce sujet, il faut noter la grande diversité des membres du Ballet, que ce soit en terme de physique que d'origine. Et également la collaboration réussie entre le chorégraphe, les Maitres de ballet Claude Agrafeil et Adrien Boissonnet, et la troupe.


Le Lac des Cygnes - Radhouane El Meddeb - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney



Cela donne un spectacle frais et détonnant, plein d'énergie et d'espoir qui dépousière énergiquement le ballet, même si Radhouane El Meddeb dit qu'il s'est appuyé sur la version de Rudolf Noureev en la posant clairement dans le 21ème Siècle.
Et la fin, surprenante dans sa rupture stylistique va nous faire fondre d'émotion, comme le Lac des Cygnes se doit de le faire avec le duo de Cécile Nunigé et Riku Ota, mais nous n'oubliouns pas tous les autres interprètes qui vont nous "saluer" individuellement. 
Bravo les artistes !

La Fleur du Dimanche
  
Je vous conseille, pour avoir un bon aperçu du spectacle de regarder la vidéo sur la page du ballet que l'on ne peut malheureusement pas partager pour je ne sais quelle raison et c'est bien dommage, ici:
https://www.operanationaldurhin.eu/fr/spectacles/saison-2018-2019/dance/schwanensee
  

Le lac des cygnes


A Strasbourg du 10 au 15 janvier 2019
A Colmar du 24 au 25 janvier
A Mulhouse du 1er au 3 février 2019


Et le spectacle sera présenté à Paris au Théâtre National de la Danse Chaillot

du 27 au 30 mars 2019 

Chorégraphie : Radhouane El Meddeb
Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski
Direction musicale : Hossein Pishkar
Décors : Annie Tolleter
Costumes : Celestina Agostino
Lumières : Eric Wurtz

Orchestre philharmonique de Strasbourg