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dimanche 9 février 2020

Siam, Indochine, Cambodge.. Faire barrage

Les rêves et la réalité se croisent dans ces territoires lointains, appelés autrefois "Indochine" ou "Indochine française", dont des souvenirs et des péripéties viennent encore jusqu'à  nous...
Duras, Rithy Panh, Gilles Caron, entre autres, dont on entend parler récemment, sont liés à ces pays par des souvenirs anciens ou plus proches, nostalgiques ou plus douloureux...
Des souvenirs de sang, aussi, rouge comme les fleurs du jour:


Fleurs rouges - Photo: lfdd

Dans cette actualité qui nous parle de ces pays, la pièce de Marguerite Duras "L'Eden Cinéma" qui passe actuellement au TNS à Strasbourg (voir mon billet du 4 février) dont voici un extrait du dialogue du frère et de la soeur:
Suzanne
Écoutez les paysans de la plaine, eux aussi, elle les avait convaincus. Depuis des milliers d’années que les marées de juillet envahissaient les plaines… 
Non… disait-elle. Non… Les enfants morts de faim, les récoltes brûlées par le sel, non ça ne pouvait aussi pas durer toujours.
Ils l’avaient crue.
Joseph
Des milliers d’hectares allaient être soustraits au Pacifique.
Tous seraient riches.
L’année prochaine
Suzanne
Les enfants ne mourraient plus. Ni de la faim. Ni non plus du choléra.
On aurait des médecins. Des institutrices comme jeune, elle, elle l’avait été.
Joseph
On construirait une longue route qui longerait les barrages et qui desservirait les terres libérées du sel. On serait heureux. D’un bonheur mérité.

La pièce a été adapté du livre "Un barrage contre le pacifique", dont Rithy Panh a fait un film qui sera visible au Cinéma Star le 16 février (gratuit).


Les fraises vertes - Photo: lfdd

Rithy Panh est un cinéaste franco-cambodgien, rescapé des camps des Kmer Rouges mais y a perdu sa famille. Son travail est une quête impossible pour en retrouver le souvenir. Il en a aussi récemment fait un livre avec Christophe Bataille, "La Paix avec les morts".
En voici un "extrait".


Extrait - La Paix avec les morts - Rothy Panh

Du Cambodge, il dit aussi:
"... Il n'y a plus d'intellectuels au Cambodge, plus de penseurs, d'historiens. Ils ont tous été liquidés. Il faut des générations pour en refaire. Alors quand un type dit des conneries, il n'y a plus personne pour lui répondre."

Le Cambodge, c'est aussi le pays où a "disparu" en 1970 le photographe Gilles Caron, au début de la révolte des Khmers Rouges de Pol Pot.
Un magnifique portrait de ce photographe au travers de la lecture de ses photos de différents reportages (Mai 68, la guerre des 6 jours en Israël, le Vietnam, L'Irlande du Nord, etc.) où l'on comprend qu'il a été à l'avant-scène de ces "théâtres" de l'actualité. Ne ratez pas ce portrait sensible et intelligent: "Histoire d'un regard"

En voici la bande annonce:





Pour les chansons de ce dimanche, je vous propose la chanson de Gérard Manset "Royaume de Siam":




Et pour rester dans l'actualité culturelle, la venue à Strasbourg de Babx, à Pôle Sud, dans le spectacle Multiple-s de Salia Sanou me donne l'envie et l'occasion de vous en proposer quelques chansons.
Pour commencer Omaya (BabX / Anil Eralsan / Wassim Halal):

 


Puis Suzanne aux yeux noirs:



Naomi aime:


Jean Genet:



Et la version en public:





Bon Dimanche 

La Fleur du Dimanche 
  

vendredi 1 juin 2018

Treize à la cave pour le théâtre de Paresse: un festival d'énergies souterraines

Pour sa treizième édition, le Festival de Caves nous offre à Strasbourg et en Alsace (Andlau et Wangen puis Saint-Louis et Saint-Hippolyte) un pan de Paresse avec Maxime Kerzanet à la mise en scène et au jeu. 
Au double jeu pourrait-on dire, puisque non seulement il joue la paresse mais il se démène comme un beau diable pour nous offrir deux personnages, Maxime (c'est-à-dire un double de lui-même, comédien) et Paul, un double de Paul Lafargue.


Paresse - Maxime Kerzanet - Festival de Caves - Photo: lfdd

Et comme cela ne suffit pas, il dédouble son personnage - on peut dire qu'il fait double face, parce qu'en fait il préfère ne pas jouer de face, mais de profil. Et donc, le dispositif bi-frontal d'une cave - et la proximité immédiate et physique du public - lui sied bien.


Paresse - Maxime Kerzanet - Festival de Caves - Photo: lfdd

D'ailleurs, au lieu de commencer à jouer, il discute longuement avec le public en lui expliquant les tenants et les aboutissants du spectacle - et de sa mise en place, dont le placement des spectateurs ,pendant qu'il faisait semblant de paresser (dormir) couché sur une table, avant de se mettre dans un vrai lit - ou plutôt un matelas sommaire (ce n'est pas une pause publicitaire) et un lit défait, en défaisant le spectacle.

Car spectacle il y a, et d'une belle invention. A la fois par des improvisations (simulées) et des choix de textes qui habillent le noyau du spectacle - un discours politique de Lafargue sur le travail:
"Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu ; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.

Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique." 


Paresse - Maxime Kerzanet - Festival de Caves - Photo: lfdd


Un tel discours est digne du gendre de Karl Marx. La femme de Paul Lafargue, Laura, était la fille de Karl Marx - et traductrice des livres de son père. Et l'on côtoiera d'autres textes, de Shakespeare, Büchner, Marx, Lessing, Schopenhauer, Maïakovski, Victor Hugo et autres poètes, écrivains, philosophes, cités ou critiqués, parce que parler de paresse n'est pas ne rien faire, mais bien se poser des questions de travail, de réalité, d'esclavage, d'anarchie ou de révolution, d'amour, de rêve, de papillons, de vie et de mort. Le tout sur le mode de l'ironie, du désenchantement ou de l'humour, mais aussi d'une grande sensibilité et une certaine tendresse. Et d'une belle proximité, écoute et dialogue avec le public. 
Et si, comme le disait Armand Gatti (qui a eu droit à un hommage particulier) "s’il n’y a de révolution que celle du soleil", tout a une fin, même la paresse, et pour Paul Lafargue - et quelques autres qui ont fait le même choix, celle de vivre se traduit par un coup de pistolet (Paul et Laura Lafarge sont morts dans la nuit du 25 au 26 novembre 2011 - Paul avait 69 ans.)


Paresse - Maxime Kerzanet - Festival de Caves - Photo: lfdd

Et comme c'est bien de finir en chanson - et que Maxime Kerzanet chante bien, tout finit par une chanson de Gérard Manset: 

Vies monotones

Nous avons des vies monotones 
Entourés d'hommes et de chiens 
Ceux qui mangent dans notre main 
Ce sont ceux-là qu'on abandonne 

Mais comme il faut quand même qu'on vive 
Ce soir avec le même convive 
C'est pas la fête qu'on croyait 
Où sont les lumières qui brillaient ? 
Y'a plus qu'à tirer la nappe à soi 
Continuer chacun pour soi  





La Fleur du Dimanche

La pièce se joue encore le 2 juin à Strasbourg, le 3 à Andlau, le 4 à Wangen, le 12 juin à Saint-Louis et à Saint-Hyppolite le 28 juin dans une cave à découvrir à chaque fois.
Les réservations, en Alsace, en Franche-Comté, dans toute la France et même en Suisse - le festival dure jusqu'au 30 juin - se font sur le site du Festival de Caves:
http://www.festivaldecaves.fr/