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vendredi 21 août 2026

Rufus à Bussang: Je sens mes larmes qui rigolent: une carte blanche pour Beckett par le coeur et le rire

 Le Théâtre de Bussang était prédestiné à Rufus au point tel que pour venir dans ce magnifique lieu créé pour l'Art et l'Humanité, ce dernier s'est adressé directement à Frédéric Pottecher pour avoir l'honneur d'y jouer. Frédéric Pottecher ne lui répondant pas, et Rufus ayant une nécessité "vitale*" pour jouer sur la grande scène qui s'ouvre sur la forêt, il ne lui reste qu'à aller à la "Montagne" comme disait d'Alembert à Voltaire.

Mais pour Rufus, pas question de Mahomet, ni de Voltaire, ce qui le meut, c'est bien le coeur de la poésie de Samuel Beckett et ses jeux de mots, ainsi que la pensée de Rabindranath Tagore (Rabi pour les intimes), ce poète bengali qui a été lé premier non européen à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1913) - Samuel Beckett, lui, l'aura en 1969, et n'ira pas le chercher, son éditeur, Jérôme Lindon, distribuera l'argent à ses amis - et qui trace sa voie. Et ainsi arrive dans ce magnifique théâtre pour notre plus grand plaisir et nous emporte dans un voyage "initiatique" et "initial" avec la pièce "Je sens mes larmes qui rigolent".


Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker

A bientôt 84 ans, Rufus que l'on voit souvent comme un clown lunaire ou un "ravi de la crèche" se fait ici dépositaire et passeur de cette pensée beckettienne qu'il incarne réellement et concrètement sur scène. Autant dans son jeu, ses silences et ses repentirs, ses boucles variées de récits qu'il va dévider, dérouler tout au long de la soirée, que dans sa présence "habitée" par l'esprit du grand Sam, il arrive à nous donner l'essentiel de la révolution théâtrale que Samuel Beckett a apporté avec son oeuvre, en particulier: En Attendant Godot, Fin de Partie et le texte L'Innommable qui nous est promis pour le futur. Non seulement il l'incarne mais il nous la rend vivante et d'une certaine manière en fait une sorte de guide pour notre vie. Il nous fait bien comprendre qu'il ne sert plus à rien d'attendre Godot (God = Dieu) (le salut vient de nous-même) et qu'il faut une fois pour toutes ne plus se considérer comme perdant (Fin de partie "perdue"). Rufus nous fait comprendre par son jeu, ses interprétations, que l'on ne doit pas considérer le message de Beckett sous un éclairage pessimiste mais qu'il faut libérer le rire. Ce qui, enfin, semble-t-il, est en train d'arriver. Et c'est ce que Rufus s'évertue de nous faire comprendre en nous gratifiant de nombreuses anecdotes qui nous amusent et, plus, nous font éclater de rire (aux larmes). Non seulement par les événements et péripéties qu'il nous raconte, mais aussi par le comique de ses silences. il devient ainsi le meilleur interprète de la philosophie de Beckett par la transposition sur scène de la recherche du rien ou du presque rien, de l'épure et du récit brisé ou qui se cherche et se contredit.

Balançant entre détails sur les pièces qu'il a jouées, témoignages d'événements vécus avec l'auteur (dont un épisode révélateur sur un tournage de Beckett avec Roman Polanski comme comédien), il nous éclaire des sens du texte de Beckett et de sa pensée, pourtant presque évidents. Rufus tisse un réseau de compréhension tout en nous emmenant dans ses propres récits et histoires que l'on a plaisir à suivre et dont on a hâte de découvrir la suite (ou la fin, s'il y consent), mais pour lesquels il laisse quand même flotter une part de mystère ou d'interprétation. Comme cette "Porte du Paradis" que d'aucuns s'évertuent à chercher toute leur vie et qui serait tout simplement celle de son propre coeur. Tout comme aussi, cette porte de fond de scène du Théâtre du Peuple qui s'ouvre en définitive et qui permet aux spectatrices et spectateurs qui on fait cette lecture, de pénétrer dans la magie de ce lieu en montant vers Fagus, ce hêtre qui accompagne la destinée du Théâtre du Peuple depuis plus de 120 ans. 


Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker


Et ainsi Rufus couronne ce magnifique voyage vers la montagne que chacun a pu faire avec lui, sa grâce, sa générosité et toute la puissance de sa présence qui irradie sur scène.


La Fleur du Dimanche


* La pièce que Rufus prévoit de présenter à Bussang est Les mots sont des trous dans le silence (à moins que ce ne soit une autre pièce inédite, on ne sais jamais avec Rufus, il nous égare... gare à lui). Elle raconte les derniers moments d'un foetus avant la naissance - On imagine bien la fonction des portes du Théâtre de Bussang dans ce spectacle.

Je vous offre en bonus un extrait du texte de Samuel Beckett Cap au Pire dont on connait les phrases : "Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore" pour goûter un peu plus le style de Beckett avec ses apories et ses aposiopèses :

D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. Encore et encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l’un ni l’autre. Jusqu’au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.

jeudi 23 février 2023

Fin de Partie à l'Atelier: Tout est bien qui finit !

 Fin de Partie au Théâtre de l'Atelier à Paris, ce n'est pas encore fini. Je m'entends, la pièce de Samuel Beckett, mise en scène par Jacques Osinski, forte de son succès, est prolongée (au moins) jusqu'au 16 avril 2023. Mais n'attendez pas la fin pour y aller.

Et surtout ne croyez pas lorsque Clov (Denis Lavant) vous dit au début de la pièce... après quelques moments de silence et d'immobilité, puis d'un étrange ballet désarticulé où, comme un pantin attaché à une ficelle il virevolte de gauche à droite avec (ou sans) son échelle pour ouvrir les rideaux des deux fenêtres - côté "mer" et côté "terre" - haut placées: "Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. ..." Parce qu'effectivement cela ne finit pas, cela ne fait que commencer, de finir... Et cela continue ainsi "..., Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas."


Fin de Partie - Samuel Beckett - Denis Lavant - Frédéric Leidgens - Théâtre de L'Atelier


Cette phrase résume dans sa substance même l'esprit de la pièce, cette accumulation de petites choses qui s'amoncellent, que l'on ressort sporadiquement, avec parcimonie. Tout comme les courtes phrases qui seront distillées, et quelquefois répétées tout au long de la pièce et qui nous présentent comme une fin du monde, une apocalypse, où il n'y a plus de salut, plus personne à part ces deux personnages à la relation étrange de maître et valet. Et où le maître, Hamm (Frédéric Leidgens) est totalement sous le joug du valet, ce possible fils adoptif (et vice-versa). Parce que les maigres informations que nous recevons, tout aussi maigres que les biscuits, rares qui sont données à ce fils - et aussi au père Nagg (Peter Bonke) cantonné dans sa grande poubelle à l'arrière de la scène - ces informations que Nagg nous révèle aussi de son côté: Quelques bribes de leur histoire qui ne servent qu'à installer une ambiance d'abandon et de fin du monde. Le décor et la scénographie d'Yann Chapotel, un intérieur glauque aux murs verts où ne filtre presque pas de lumière, et qui semble une tannière, un trou à rat derrière un grand rideau donnant sur une cuisine étique, repaire à rat. La lumière dispensée dans la rareté (Catherine Verheyde) pour de ce qui est des "fenêtres" n'est diffusée que par deux lampes, celle "au centre" qui "douche" Hamm et exacerbe le jeu très expressif, presque expressionniste et maniéré (d'acteur) de Frédéric Leidgens, et celle, plus froide sur les "poubelles" dans lesquelles sont cloîtrés les parents Nagg et Nell (Claudine Delvaux, toute diaphane et presque transparente).  


Fin de Partie - Samuel Beckett - Denis Lavant - Frédéric Leidgens - Théâtre de L'Atelier



Frédéric Leidgens est formidable dans son immobilité (de fantôme pas encore vivant au début) et de mort incertain à la fin et ses éclats de geste et de voix, ses éruptions amènent la tension dans cette relation mystérieuse. De son côté, le seul personnage mobile (et qui fait bouger le fauteuil roulant de Hamm), c'est Clov dont l'incarnation à la fois souple et figée de Denis Lavant est un morceau de bravoure comme on en attendait de lui et qu'il assure à merveille. Il arrive à cette souplesse bien qu'il soit raide des jambes (un handicap?). Il passe de moments d'immobilité d'une densité expressive à des explosions de gestuelle désordonnée presqu'acrobatiques en pliant le corps et le contraignant à la fois. Une marionnette plus que vivante! Et quand il doit "donner la réplique" à Hamm, son jeu est impeccable et ses mimiques efficaces. 

Denis Lavant - Fin de Partie - Samuel Beckett
 

Frédéric Leidgens dans son discours alambiqué et maniéré, souligné par ses gestes élégants de la main et des doigts et son port de tête altier, sous ses lunettes d'aveugle, est lui aussi très juste dans ce personnage en perdition. Et nous en sommes presque tristes de l'abandonner au bout de plus de deux heures, quand il se demande s'il l'a effectivement été, abandonné, à la fin de la "Partie". Tout aussi triste que nous qui nous posons la même question. Peut-être reviendrons-nous, si jamais ça recommence?


La Fleur du Dimanche



Si vous ne voulez pas que cela finisse comme cela, Jacques Osinski et ses comédiens vous convient à un bord plateau à l’issue du spectacle afin d’échanger avec le public autour de l’oeuvre classique de Samuel Beckett, Fin de Partie.

Vendredi 3 mars 

Dimanche 12 mars


 

mercredi 2 décembre 2015

King Size: Un opéra (de sac) de voyage de Marthaler avec un grand lit en porte-feuilles de notes

Dans la pièce  de Christoph Marthaler "King Size", la vieille dame dit à un moment face à son pupitre portable sur lequel elle s'est échinée auparavant: "Ein Notenständer der noch keine Noten gesehen hat" - Un pupitre qui n'a pas encore vu une note de musique.



Cette phrase donne le ton de la pièce, jouée actuellement au TNS à Strasbourg.

C'est une pièce sans paroles, mais en même temps, on se prend à écouter les paroles des chansons dont elle est composée et on se surprend, et on est surpris de l'inquiétante étrangeté de ces textes, quelquefois complètement décalés. Parce que le choix des chansons, à priori totalement hétéroclite arrive à créer une ambiance, une atmosphère de rêve éveillé.
Il semble que les personnages se rêvent les uns les autres, comme dit le metteur en scène. Les personnages passent la nuit ensemble dans cette chambre, mais ne font-il que se côtoyer ou chacun s'invente-t-il l'autre dans son rêve. Le personnage de la vieille dame est exemplaire à cet égard, passant et repassant comme un fantôme.

Marthaler fils de Beckett, de Dada et des Surréalistes.

On en revient à la pièce "En attendant Godot" présentée il y a peu dans la même salle dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent qui disait "Il y a un avant et un après Godot. C'est une sorte de lessivage radical de tout ce qui a été avant. Cette pièce est une provocation. C'est une sorte de provocation destructrice de toute la littérature qui vient avant.
Il est curieux de lire dans le livret-programme de la pièce de Christoph Marthaler l'entendre dire: "L'attente est quelque chose qui m'intéresse", et aussi "Il ne faut plus jouer sur scène, il faut parler", et il continue "mon théâtre est très altmodisch: c'est un mot extraordinaire en allemand qui veut dire "démodé", mais sans connotation négative - hors du temps peut-être. Tout mon théâtre porte la marque de mes origines suisses, mais aussi de mon séjour en Allemagne de l'Est...." ... "En bon Suisse, j'ai besoin de régler les choses. Il faut également mentir: moi, je mens toujours...".
  

Je vous invite donc à aller voir ces mensonges chantés et rêvés, à redécouvrir ces chansons plus ou moins connues - de Schumann à Mahler en passant par Berg, Satie et Wagner, des Jackson Five aux Kinks, de Polnareff aux chansons folkloriques allemandes et au grand Prix Eurovision 1991 de Carola avec "Fångad av en stormvind" dont je vous offre l'original:



Pas d'inquiétude, la version du spectacle "King Size" est bien mieux, vous en avez un extrait au début de la vidéo ci-dessous.

A propos du titre, deux remarques, l'une de Marthaler qui précise que le King Size, cette taille XXL se rapporte bien sûr au lit, mais aussi à la vie rêvée de chacun de ses personnages qui se rêvent dans une "plus belle la vie". 
L'autre concerne la taille du spectacle.
D'une part le décor: géant - au point d'écraser les hommes ridiculisés par la femme parce qu'ils n'arrivent pas à accéder au bar haut perché et qu'ils dépendent dont de la supériorité de la femme - et plein de traquenards et de surprises - une armoire est une porte ouverte vers le dehors.
D'autre part la distribution: le deux chanteurs - Nicola Weisse, Michael von de Heide - et la chanteuse - Tora Augestad - sans oublier la vieille dame - Bendix Dethleffsen - font de ce spectacle un opéra "portatif", donc un spectacle de Marthaler plus facile à tourner (la pièce a déjà été jouée dans plus de soixante lieux, de nombreux festivals et pays), et l'on ne peut que remercier l'initiative de nous offrir, bien sûr pas une "Grande" mise en scène, mais un petit bijou dont il faut découvrir le secret au fond de son sac...  





Au TNS à Strasbourg, jusqu'au 3 décembre

Bon spectacle

La Fleur du Dimanche