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jeudi 20 avril 2023

La Mémoire et la Mer au PMC: Les hauts et les bas de la marée: révolution musicale et résistance à la guerre

 L'Orchestre Philharmonique de Strasbourg propose une soirée La Mémoire et la Mer lors de laquelle une oeuvre de Bruno Mantovani, Memoria, commande de l'OPS sera jouée en création mondiale avant deux pièces célèbres qui ont révolutionné la musique de l'époque.


Memoria - Bruno Mantovani - Photo: Grégory Massat


L'oeuvre est dédiée aux cordes de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg dont Bruno Mantovani note la "chatoyance" et la "densité". L'effectif ne comporte que des cordes - 16 premiers violons, 16 seconds violons, 12 altos, 12 violoncelles et 8 contrebasses. C'est Charlotte Julliard, violon super solo qui va nous interpréter les variations micro-tonales que Bruno Mantovani dans une grande cadence insérée au milieu de la pièce dans la partition pour la soliste. Memoria est dédiée à quatre étudiants de l’Université française d’Arménie, tués en 2020 lors de la guerre du Haut-Karabagh, ainsi qu’ "à tous leur camarades tombés", et chante "un pays de mémoire dont l’histoire a été faite d’épreuves et de drames".  Elle se présente comme un seul grand mouvement avec un grand crescendo et un diminuendo. Le début, léger , léger, aux contrebasses résonnent comme des avions au loin ,un bombardement?, une tension qui monte et nous prend. Une agitation, une foule qui crie, s'agite avec les violons. Les mouvements des archets sont rapides, violents puis tout se calme. Un air qui commence dans les graves puis monte dans les aigus, essaie de s'élever, casse, claque, devient suraigu. Quelques tentatives puis un nouvel élan ascensionnel. Ca fuse dans tous les sens puis s'apaise. Une nouvelle attaque de coups redoublés et une fuite vers le lointain. A nouveau des coups qui claquent. Des cris suraigus d'oiseaux. Une voix seule qui s'élève sur un son tenu puis le silence. Ce ballotement incessant entre plaintes stridentes et agitation. Et puis l'impression que cela va se calmer.. Cela bruisse, sourd, claque .. et meurt...


Memoria - Bruno Mantovani - Aziz Shokhakimov -  Photo: Grégory Massat


Changement de plateau et d'effectif pour le Concerto pour piano N°3 en do majeur op. 27 de Sergueï Prokofiev. Au piano, le virtuose Alexei Volodin à la technique époustouflante: ses doigts courent sur le clavier, ses mains se superposent, elles passent à droite et à gauche sans prévenir et ses doigts véloces avalent les touches à toute vitesse. On dirait un acrobate du clavier. 


Concerto pour piano N° 3 -Sergueï Prokofiev - Alexei Volodin -  Photo: Grégory Massat


Il exécute avec brio ce concerto où il dialogue avec l'orchestre et les solistes. Pour le premier mouvement, ce sont deux clarinettes qui envoient l'air repris par l'orchestre puis le virtuose, qui gagne à la course. Le deuxième mouvement voit un duo de flûtes et de clarinettes également présenter le début des thèmes. Il y aura cinq variations, de quoi montrer l'étendue du talent du pianiste - et des solistes. Et pour le troisième mouvement, ce sont les bassons qui dialoguent avec les cordes.  


La Mémoire et la mer  - Aziz Shokhakimov -  Photo: Grégory Massat


La magnifique oeuvres de Prokofiev est magistralement interprétée par l'orchestre dirigée avec tout son engagement par Aziz Shokhakimov qui, comme à son habitude fait totalement cops avec la partition. Un torrent d'applaudissements pour le pianiste prodige lui font offrir deux bis virtuoses au public.


OPS - Prokofiev - Concerto pour piano N° 3 - Alexis Volidin - Photo: lfdd 


Après l'entracte, ce sera la célèbre composition de Claude Debussy, pièce postimpressionniste et presque symphonique. Dans le premier mouvement, De l'aube à midi sur la mer, ce sont les harpes qui émergent, puis un dialogue entre fleûtes et violons suivi d'un autre entre les vents et les cordes. Dans le deuxième Jeux de vagues,  un skerzo assez rapide voit le chef toujours très engagé. Et pour le troisième mouvement, Dialogue du vent et de la mer, après un dialogue des contrebasses avec les vents, il y aura un retour des deux harpes puis de la clarinette. Les éléments naturels sont présents dans toute cette belle composition qui nous submerge de bonheur.


OPS - Debussy - La Mer - Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche


Le concert a été enregistré par France Musique et sera diffusé le lundi 29 mai 2023 à 20h00 

mardi 4 avril 2023

Carmen version concertante à l'OPS: la Passion poussée à son comble

 Quand on dit Carmen, on est sûr que la plupart des interlocuteurs connaissent au moins un des airs de cet opéra. Il est classé parmi les premiers, sinon le premier en termes de popularité. Et la musique de Bizet, sur un livret des réputés librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapté de la nouvelle Carmen de Prosper Mérimée contient plus d'un air qui a vocation à devenir un "tube". Certains sont connus dans le monde entier, la preuve, un souvenir de voyage d'il y a plus de quarante ans, en Chine où, sur un sentier dans des montagnes reculées, un groupe de Chinois chantait plein d'allant la marche "Avec la garde montante" . Sinon, qui ne connait la célèbre  habanera  L'amour est un oiseau rebelle, le duo Parle-moi de ma mère, la séguedille Près des remparts de Séville, les célèbres couplets du toréador et Si tu m'aimes Carmen et d'autres airs solos, duos ou d'ensembles dont l'air Écoute, compagnon, écoute introduit par l'air de flûte bien connu. L'Opéra-comique, composé par Georges Bizet n'eut pas, lors des premières représentations le succès qu'il a aujourd'hui, il fut d'ailleurs très mal accueilli à sa création en 1875 du fait de son sujet et de sa fin inhabituelle (le meurtre d'une femme "libre") et Bizet qui est mort jeune (à 37 ans), juste trois mois après la première n'en a pas goûté le succès. Succès qui s'est installé mondialement dans les dix années qui suivirent. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


C'est donc un plaisir immense de pouvoir assister à la version concertante de cet opéra à Strasbourg, avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg car, même si nous n'avons pas le décor et la mise en scène de ce remarquable opéra, nous en avons une représentation de qualité. Le chef John Nelson qui se faisait un grand plaisir de diriger cette production a du, pour des raisons de santé y renoncer et la diva Joyce DiDonato qui voulait chanter Carmen avec lui a également fait défaut. C'est le directeur artistique de l'OPS Aziz Shokhakimov qui dirige le concert et démarre le prélude avec un train d'enfer. Sur un rythme bondissant, les  motifs militaires et de la corrida gais et sautillants nous emportent dans l'aventure avant un thème plus grave, suivi par les airs de la garde montante chantés par les jeunes enfants de la Maîtrise de l'opéra National du Rhin sous la houlette du chef de choeur Luciano Bibiloni. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Le soldat Morales, Thomas Dolié et sa belle voix de baryton donne le ton de la pièce en campant le sujet - et l'esprit de la pièce en décrivant un triangle amoureux parmi les passants qu'il aperçoit et arrive Micaëla, la soprano Elsa Dreisig et sa voix claire et lumineuse avec une très belle tenue dans les aigus à la recherche de Don José, notre héros. C'est le remarquable Michael Spyre qui habite bien son rôle et qui est très à l'aise vocalement, autant en amplitude qu'en puissance, qu'il dose savamment. Il rencontre Carmen, dont la mezzo-soprano Elena Maximova reprend le rôle. Elle l'a interprété de nombreuses fois sur les scènes européennes et elle incarne une Carmen forte et puissante, volontiers charmante et ce n'est pas une surprise si Don José tombe sous son charme.  Le retour de Micaëla donne un beau duo avec Don José, plein d'émotion et de nostalgie avec des baisers timides échangés. Puis nous assistons à la rixe de Carmen, son arrestation et le dilemme de Don José.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte II nous avons droit aux mauvaises fréquentations dans l'auberge de Lillas Pastia, les bohémiennes Frasquita, la soprano Florie Valiquette et  Mercédès, la mezzo-soprano Adèle Charvet, bien hispanisantes, et les contrebandiers le Dancaïre, le baryton Philippe Estèphe et le Remendado, le ténor Cyrille Dubois qui manigancent une traversée d'un col avec l'aide des filles. L'arrivée du torero Escamillo donne l'occasion au baryton Alexandre Duhamel de montrer sa puissance dans le célèbre Votre toast je peux vous le rendre, "Toréador" repris par tous avec entrain et lui fait rencontrer (et remarquer Carmen). Les clairons qui sonnent "dehors" et qui rappellent Don José et sont l'objet du premier accroc dans la relation Carmen Don José qui lui fait chanter son poignant et transperçant La fleur que tu m'avais jetée...  suivi de la rixe entre Don José et son officier Zuniga, Nicolas Courjal et sa belle voix de basse Et pour finir l'acte II, après avoir loué le pouvoir des femmes, tous ensemble convainquent Don José d'opter pour La Liberté, dans la montagne.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte III nous avons droit au mauvais présage des cartes tirées par les bohémiennes Frasquita et  Mercédès qui annoncent "la mort" sans relâche à Carmen, qui a troqué sa robe rouge contre une robe noire couverte de fleurs. Nous avons droit au duel de Don José avec Escamillo, le toréador, son rival, qui se termine heureusement par les contrebandiers qui s'interposent. Le retour de Micaëla nous offre un magnifique passage poignant et émouvant sur la peur, avant qu'elle annonce la mort prochaine de sa mère de Don José, et qui vaut à Elsa Dreisig une longue ovation du public transporté:

Je dis que rien ne m'épouvante,
je dis, hélas! que je réponds de moi;
mais j'ai beau faire la vaillante,
au fond du coeur je meurs d'effroi!
Seule en ce lieu sauvage,
toute seule j'ai peur,
mais j'ai tort d'avoir peur;
vous me donnerez du courage,
vous me protégerez, Seigneur!


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès



Dans le dernier acte, nous nous retrouvons à Séville où Escamillo avait donné rendez-vous à tout le monde. Après une mise en situation de l'ambiance de la corrida, Escamillo déclare son amour à Carmen avant de partir dans l'arène. Et ce sera le retour de Don José, et son dernier tête à tête avec Carmen avec le célèbre C'est toi ! – C'est moi !,  pendant qu'au dehors on entend la corrida et l'air du toréador qui va sortir vainqueur de son combat avec le taureau. Et la pièce se termine par ces paroles de Don José:
Vous pouvez m'arrêter c'est moi qui l'ai tuée! 
Ah! Carmen! ma Carmen adorée! 

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


La variété des traitements et des sujets de cet opéra par Bizet en font un bijou de diversité où l'on passe d'airs inoubliables à des choeurs impressionnants - rappelons qu'en plus de la Maîtrise de l'Opéra du Rhin, il y a aussi sur les gradins le Choeur de l'Opéra National du Rhin au complet, sous la direction de Hendrik Haas. Et que l'on trouve des duos intimes qui côtoient des hymnes où les chanteurs et chanteuses et les deux chœurs et tout l'orchestre Philharmonique de Strasbourg s'unissent en puissance. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd


Saluons aussi la souplesse du chef Aziz Shokhakimov qui arrive à piloter ce grand orchestre en rythme avec les solistes dans ce magnifique opéra en donnant le meilleur de chacun et chacune. Une magnifique prestation, très justement applaudie.

La Fleur du Dimanche
 

dimanche 24 septembre 2017

Musica, le concert d'ouverture du samedi: Gürzenich Orchester: le contemporain d'hier et d'aujourd'hui

Pour le concert d'Ouverture de Musica 2017, le Gürzenich Orchester de Köln, sous la direction de François-Xavier Roth - que nous avions déjà vu diriger les Siècles (voir le billet du 7 octobre 2016) - nous a réservé un panorama de choix:

Musica 2017 - Guerzenich Orchester - Francois-Xavier Roth - Photo: lfdd

D'abord - et d'entrée de salle, puisque l'orchestre jouait déjà - la création française - in situ, c'est à dire adaptée au lieu du "Ring", première partie de la Trilogie Köln de Philippe Manoury (dont nous avions eu la création de la deuxième partie l'année dernière). Comme le souhaitait Philippe Manoury, les spectateurs étaient immergés dans la musique, qui les entourait tout autour de la salle avec une formation réduite (Mozartienne) sur scène. La musique s'ourle et se construit, des percussions et des cliquetis, clochettes et cloches rythment le phrasé, tantôt calme, tantôt strident et puissant, des notes tenues ou saccadées jouent sur une multiplicité d'ambiances et de variations qui construisent cette atmosphère à la fois urbaine, industrieuse mais quelquefois bucoliques et variée.

Musica 2017 - Guerzenich Orchester - Philippe Manoury - Francois-Xavier Roth - Photo: lfdd


Suite à l'entracte, nous découvrons une orchestration par Philippe Manoury du 3ème mouvement de la Première suite d'orchestre de Claude Debussy, écrite au départ pour piano à quatre mains et dont Philippe Manoury nous dit qu'il ne l'a pas écrite comme "Debussy l'aurait orchestré... La chose aurait d'ailleurs été impossible car le recul historique fait que j'en sais plus aujourd'hui sur ce compositeur qu'il ne pouvait en savoir lui-même à l'époque de la composition de cette oeuvre...". En tout cas, nous avons apprécié cette lecture à quatre main interprétée par ce magifique orchestre capable de passer d'une oeuvre contemporaine à une classique avec la même qualité.

Musica 2017 - Gürzenich Orchester : Photo: lfdd


Il faut dire que c'est ce même orchestre qui a créé le 8 mars 1898 à Cologne, la pièce jouée en fin de programme: Don Quichotte Opus 35 de Richard Strauss. Ce poème symphonique de l'auteur de Ainsi parlait Zarathoustra, plus léger que cette oeuvre créée précédemment, recèle effectivement plus d'humour, mais tout autant, sinon plus de virtuosité et de variation et nous raconte l'histoire de Don Quichotte et de Sancho Pança, de son début de folie et son combat contre les moulins à vents jusqu'à sa mort, en passant par ses nombreuses batailles et combats (contre les moutons, les sorciers, les chevaliers) que la rencontre avec Dulcinée ou sa chevauchée dans les airs. 

Musica 2017 - Gürzenich Orchester - Edgar Moreau - Francois-Xavier Roth - Photo: lfdd


En ce qui concerne la virtuosité, en plus de celle de l'orchestre, il faut saluer celle des deux interprètes de Don Quichotte, Nathan Braude à l'alto et Edgar Moreau, le jeune prodige (Victoire du soliste instrumentiste à 20 ans an 2015) Edgar Moreau. En somme une partition variée et entraînante qui, lors de la création avait eu un énorme succès en Allemagne, mais plutôt un accueil mitigé en France. Le public de Musica fut également partagé...

Bon Musica

La Fleur du Dimanche