Affichage des articles dont le libellé est Comédie Française. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Comédie Française. Afficher tous les articles

dimanche 4 septembre 2022

Trois coups pour Hamlet, à part, historique et Machine, un magnifique tiercé

 Hamlet est un monument du théâtre. Qui ne connaît au moins la célébrissime citation "Être ou ne pas être", et d'autres parties du texte que l'on se surprend à entendre et qui sont devenues des sentences largement partagées - par exemple "Le pire reste à venir" ou "Et le reste est silence".  Et si l'on apprend que lors des 127 années d'existence du Théâtre du Peuple fondé par Maurice Pottecher à Bussang, cette pièce n'y avait pas encore été représentée, il faut remercier Simon Delétang de nous la proposer. Et de nous en offrir trois aspects complémentaires. Et tout cela parce que, d'une certaine manière, sa passion du théâtre d'aujourd'hui, et engagé, lui est venue par cette pièce dans sa relecture de Heiner Müller, Hamlet Machine. Et le summum c'est la version "classique" de Hamlet de Shakespeare suivie de Hamlet Machine, comme Heiner Muller l'a montée, à la suite, lors de la chute du mur de Berlin, et que Simon Delétang remonte, pour la première fois en France cette double version, complémentaire ave les mêmes acteurs (amateurs et professionnels - comme il se doit à Bussang!). Et, cerise sur la gâteau, ou comme on dit, "jamais deux sans trois", et parce que le comédien principal, Loïc Corbery qui interprète Hamlet a aussi créé une pièce à partir d'une didascalie de Shakespeare "Hamlet, à part" conçue un voyage autour d'Hamlet et de la figure historique - et symbolique - du comédien que ce personnage incarne, nous avons donc droit à un tiercé où nous sommes gagnants à tous les coups.


Hamlet- William Shakespeare - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


L'expédition n'est pas aisée. Embarquement à midi pile - ce n'est pas une heure pour jouer du théâtre pourrait dire le comédien - avec Hamlet, à part pour un moment intime. On l'aurait préféré encore plus intime: une vraie proximité avec le coin bureau, fauteuil et table de mixage son est plus difficile du fond de la grande salle du grand Théâtre de Bussang, même si on a des prendrillons occultent la partie gauche (Jardin) de la scène - les confidences. Et les pochettes de disque ou les "unes" de journaux mises en boule (une belle idée) deviennent des timbres-postes pour le fond de la salle.  Mais le choix des textes - Baudelaire, Heine, Hugo, Musset, Voltaire, Sarah Bernhard, Vilar,... et aussi Shakespeare qui surgit de temps en temps sans que l'on s'y attende - nous parlent de la vie, d'expérience, de l'histoire, et de la pièce. Le texte met en parallèle le théâtre et la vie et nous prouve que quelquefois le théâtre est plus vrai - qu'il détient plus la vérité - que la réalité, la nature, qui a plus raison que l'homme, un discours qui commence à faire son chemin.

Hamlet, à part - Loïc Corbery - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: C. Raynaud de Lage

 On y apprend, ou retrouve quelques épisodes intéressants sur la pièce et les actrices et acteurs - ou metteurs en scène qui se sont frottés à ce monument de Shakespeare, ou qui auraient dû le jouer et l'ont raté de peu (Gérard Philippe - voir la très belle lettre de Jean Villar qu'il lui a écrite en 1961. On y apprend aussi le nombre de pièces de théâtre dans lesquelles des personnages se suicident (alors qu'au cinéma "on tue") ou encore les quelques représentations où des dirigeants (essentiellement des tyrans) de pays ont fait stopper la pièce parce que le sujet les dérangeait trop dans leur rôle - et leur conscience - Le théâtre, encore, dépasse la réalité, la vérité est trop forte. 


Hamlet, à part - Loïc Corbery - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: C. Raynaud de Lage



Loïc Corbery, en virtuose disc-jockey-mixeur passe allègrement de son texte à des cassettes audio desquelles surgissent des voix plus ou moins connues, alternant avec des extraits de disques variés (Michael Jackson, du jazz ou du classique et des pièces de théâtre - Hamlet, dont il scratche la célèbre tirade) et nous propose à sa manière, du côté du comédien, un regard cavalier sur cette pièce qui n'a pas fini de faire parler d'elle.


Hamlet- William Shakespeare - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez

Le plat de résistance est donc, à quinze heures la pièce de Shakespeare dans ses bonnes trois heures et demie, entracte compris. La mise en scène est simple et moderne, laissant le texte très lisible, le décor, blanc et sobre, inspiré de la création de Yannis Kokkos pour la mise en scène de Jean Vilar, avec ses coulisses et ses ouvertures cachées, joue sur le fugace et le passage, la répétition aussi, les effets de défilé, une tranche de labyrinthe dont on ne peut s'échapper. Les quelques mouvements de décor sont très efficaces et surprenants. Les déplacements (traversées) des personnages de noir vêtus, sobres dans ce décor blanc, sur une musique minimaliste en font une sorte de poème visuel. 


Hamlet- William Shakespeare - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez

Un drapeau rouge ou la robe d'Ophélie étant les seules touches de couleur et les seconds rôles tous tenus par des femmes presque toutes vêtues pareilles renforcent cet effet hiératique, symbolique. 


Hamlet- William Shakespeare - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


On assiste bien sûr aux terreurs et aux errements du prince Hamlet qui croise le spectre de son père tué par son oncle qui a marié sa mère et à toutes les péripéties et vengeances qui sont les rebondissements de cette pièce pleine de fureur et de morts.

 

Hamlet- William Shakespeare - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


L'on assiste bien sûr à la surprise et l'étonnement de la découverte du fameux fond de scène sur la forêt - et l'on en profite parce que Simon Delétang  nous offre de longues scènes avec ce fond de décor (Simon Delétang nous en offre même une vision semi-nocturne en rajoutant dans la pièce de Heiner Müller Hamlet-Machine un texte supplémentaire Héraklès II ou l'Hydre). Nous avons aussi droit au théâtre dans le théâtre - avec l'énigme des effets du mimodrame en opposition au théâtre parlé, et aussi à la leçon de théâtre que donne Hamlet aux comédiens de la troupe qui passe:

"Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcé devant vous, d'une voix naturelle: mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville.

Cela n'empêche pas Shakespeare d'insérer des intermèdes comiques, en particulier avec Polonius (imposant Hugues Dutranois). Il faut souligner la qualité de tous les acteurs "amateurs" qui jouent les rôles dans la pièce de Shakespeare et dans celle de Heiner Müller: Maryna Buyse, Baptiste Delon, Sylvain Grépinet, Salomé Janus, Houaria Kaidari, Jean-Claude Luçon, Elsa Pion, Julie Politano Khadija Rafhi, et Alice Trousset, tous impeccables, auquels se rajoutent quelques figurants du village pour l'enterrement.  A côté de Loïc Cordéry de la Comédie Française, il n'y a que Fabrice Lebert pour le fidèle Horatio, Anthony Poupard pour Laërte, Stéphanie Schwaztbrod pour Gertrude et Georgia Scalliet pour Ophélie qui sont des comédien.enne.s professionnel.le.s. Il est vrai que l'implication des bénévoles est toujours impressionnante dans ce village de la vallée vosgienne. Et le résultat est à la hauteur de l'ambition, surtout si l'on tien compte du court temps de répétition pour produire ces trois pièces.

La pièce de Heiner Müller Hamlet-Machine qui clôt la journée à vingt heures est judicieusement introduite par Simon Delétang qui resitue à la fois le contexte d'écriture de la pièce et la personnalité de l'auteur, quelqu'un qui est venu au théâtre - et à l'écriture, la poésie sans formation dans une Allemagne de l'Est qu'il n'a pas quittée. 


Hamlet-Machine - Heiner Müller - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


On a découvert dans la première pièce, Hamlet, à part, un épisode relatif à son père se faisant emmener par les nazis en sa présence (il fait semblant de dormir).  Cette RDA où à la chute du mur de Berlin il a arrêté d'écrire (par manque de carburant) ses textes critiques et caustiques, mais aussi plein d'humours. Le public a apprécié qu'on le prévienne que les textes n'avaient peut-être pas toujours de sens évident au premier abord mais qu'il fallait les laisser travailler et se laisser porter par eux. 

Hamlet-Machine - Heiner Müller - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et tout le monde l'a compris quand tous les comédiens ont affirmé "J'étais Hamlet,...." et qu'ils ont repris indifféremment les phrases les uns des autres en écho. Le texte, un grand  collage de citations et même d'autocitations rend compte de l'état du Monde à la fin du XXème siècle, dans un tournant, une atmosphère très semblable à l'époque d'Hamlet. La pièce, déconstruction du théâtre et à priori destinée à faire bouger les repères de chacun a trouvé un écho auprès des spectateurs qui avaient été, un peu, avertis par le metteur en scène de la soirée qui, dans un coin, à son bureau se revoyait en démiurge müllerien, à tout le moins en passeur de son texte iconoclaste et poétique à la fois. 


Hamlet-Machine - Heiner Müller - Simon Delétang - Bussang - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et qui finit en apothéose avec en guise de boule à facette, un crâne d'Hamlet. Un objectif atteint, une belle réussite en tout cas.


La Fleur du Dimanche 

jeudi 19 mars 2015

Un gros bouquet de "Fleurs pour Algernon" et aussi pour Grégoire Gadebois

Nous avions déjà pu apprécier le talent de Grégoire Gadebois - encore dernièrement dans le film d'Alix Delaporte - A voir absolument ! cf. le billet de ce lundi: Deux films engagés: "Le Dernier coup de marteau" et "L'Ennemi de la Classe".

Et quand Grégoire Gadebois est porté par un magnifique texte de Daniel Keyes, le bonheur vous transporte du début à la fin du spectacle. En l’occurrence, ne ratez pas - si vous trouvez encore une place, la représentation de la pièce "Des Fleurs pour Algernon" qui passe encore au TNS à Strasbourg jusqu'au 21 mars.

La pièce, créée par Grégoire Gadebois au Théâtre des Champs Elysées en 2012 et reprise régulièrement, a obtenu le prix de la meilleure pièce privée au Palmarès Théâtre de 2013, et Grégoire Gadebois le prix du meilleur comédien la même année et le Molière du Meilleur Comédien dans un spectacle seul en scène en 2014.

Il faut dire que son jeu, mis en scène par Anne Kessler de la Comédie Française (dont Grégoire Gadebois était pensionnaire de 2006 à fin 2011), est magnifique du début à la fin, tout en finesse et en variation dans ce rôle de "simple" qui va devenir très intelligent. La transformation est carrément "bluffante" et nullement caricaturale.
Sa présence, seul en scène avec une souris imaginaire est telle que nous "voyons" les autres protagonistes avec qui il partage cette "expérience".

Il faut dire que le texte de Daniel Keyes, d'abord paru sous forme de nouvelle et qui a remporté le prix Hugo de la meilleure nouvelle courte en 1960 a été développée en roman en 1966 - qui remporte le prix Nebula du meilleur roman cette année-là. C'est ce texte riche qui est mis en scène et c'est une vraie performance pour ce magnifique comédien seul en scène.

L'origine du texte est le mariage de deux réflexions:
La première:
"Qu'arriverait-il si l'on pouvait améliorer artificiellement l'intelligence humaine?"
Celle-ci a croisé la demande d'un jeune élève un peu particulier qui un jour lui a dit: "Je veux devenir intelligent ".
Daniel Keyes note: "Ses paroles "Je veux devenir intelligent", me hantent depuis ce jour-là. Je n'avais jamais songé qu'une personne présentant un retard mental - à l'époque on disait un attardé - puisse être consciente de ses limites et veuille devenir plus intelligente.
J'ai commencé à écrire sur lui."

Et le résultat est simple et magnifique à la fois. Nous assistons à un glissement imperceptible du discours d'un "attardé" à des exposés scientifiques sur les mathématiques modernes (les courbes de Gauss - un moment-clé dans la pièce) ou des textes ressemblant à des pages de roman..
Mais la pièce, qui aurait pu être un exercice de style ou un roman d'anticipation, va plus loin et pose la question du devenir de l'homme, de la différence, du vieillissement, et dans ce jeu-là, Grégoire Gadebois nous surprend à notre insu.
Le dispositif scénique sobre soutient ce jeu qui ressemble à un film-portrait de cinéma avec des "cuts" qui font passer le personnage d'un état ou d'une attitude à une autre par un jeu simple de lumières et de position.
Un vrai bonheur.

A vous de l'expérimenter.    

Pour vous allécher, voici un extrait (qui ne donne pas toute la force de la présence physique du comédien):




Bon spectacle.

La Fleur du Dimanche