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lundi 25 avril 2022

Julie de Lespinasse au TNS: Dialogue avec les absents dans une mise en scène magique et hantée de Christine Letailleur

Julie de Lespinasse pourrait être le personnage d'un roman populaire, le roman réaliste du XVIIIème siècle, presque l'héroïne d'un feuilleton du XIXème. Fille naturelle et illégitime, née à Lyon en 1732 est élevée seule par sa mère. A la mort de celle-ci en 1748, à 16 ans, elle s'occupe des enfants de sa soeur, dont elle apprend à vingt ans par son mari qu'il est son père. C'est sa tante naturelle Madame du Deffand, Marie de Vichy-Chamrond, qui tenait salon à Paris rue Saint Dominique qui la fit venir en 1754 parce que sa vue baissait. Celle-ci ayant découvert que Julie recevait dans sa chambre avant l'ouverture du salon, une dispute amena Julie de Lespinasse à quitter la maison et ouvrir son propre salon rue de Bellechasse. Elle y habitat avec d'Alembert et ce lieu fut le "laboratoire de l’Encyclopédie" dont elle fut l’égérie. Elle rencontra en 1766, et en tomba amoureuse, le marquis de Mora, fils de l’ambassadeur d’Espagne de dix ans son cadet. Il était déjà veuf à 20 ans et quand ils voulurent se marier le père s'y opposa. Le marquis de Mora fit de nombreux voyages chez lui en Espagne pour se soigner des poumons. C'est à ce moment-là qu'elle rencontra le comte de Guibert  qui avait 11 ans de moins qu'elle. Le comte de Guibert, brillant officier et tacticien avait écrit un livre Essai général de tactique qui intéressa Frédéric II le Grand mais aussi plus tard Napoléon. Il était souvent en voyage ou sur des combats dans toute l'Europe. Ce qui nous vaut ces lettres échangées avec Julie de Lespinasse, que la veuve de Guibert eut l'intelligence de faire paraître en 1809.


Julie de Lespinasse - Judith Henry - TNS - Christine Letailleur - Photo: Jean-Louis Fernandez


Parce que justement, ce ne sont pas ces rebondissements et ces chaos de la vie qui sont intéressant dans ce matériau épistolaire, mais cet état d'esprit nouveau, cette passion et cette liberté, presque révolutionnaire et féministe qui animait Julie de Lespinasse. Et c'est toute la grâce de Christine Letailleur d'avoir su extraire ce suc de passion et de doute de cet échange de lettres et de l'avoir magnifié dans une mise en scène à la fois prenante et déstabilisante. La scénographie (une intelligente collaboration entre Christine Letailleur et Emmanuel Clolus) est un vrai joyau. Le décor, un magnifique écrin , simple mais recelant de multiples surprises et cachettes, à l'image d'une boite à mystère qui se transforme en un espace changeant au gré des trappes ou portes qui s'ouvrent, des niches porteuses de lumière ou d'unee cheminée qui crépite et brûle les souvenirs. La lumière magnifique (par le magicien Grégoire de Lafond), multiplie les espaces, entre alcôve ou pièce baignée de lumière, passage ou ouverture, ou même d'une sorte de cave-cachot et, par un instant de magie, fait apparaitre, grâce à une bougie, un divan (Freud n'est pas loin!). La vidéo, (Stéphane Pougnand), met discrètement un peu d'ambiance intime ou végétalise avec de la nature l'environnement ou, de manière plus appuyée, nous emmene dans des délires psychotropes funèbres en nous déstabilisant. Mais c'est surtout la construction des textes et de la mise en scène et du jeu qui nous bousculent. Les différents niveaux de jeu, que ce soit Julie de Lespinasse, interprétée avec finesse et grâce par Judith Henry, qui passe du niveau de lecture d'une lettre à son écriture puis aussi à son énonciation intériorisée, ou encore la question de moment - est-ce maintenant ou en décalage, est-ce un souvenir - ou de l'auteur - est-ce un texte de Julie ou de Guibert, ou encore de Mora - ou du destinataire, réel ou rêvé de ce qui est énoncé. Le summum est atteint quand c'est Mora qui "parle" de lui et de son enterrement, de ses bijoux - et des mots "tout passe, hormis l'amour" gravés dans sa bague qu'on lui enlève. Il faut d'ailleurs saluer la superbe présence-absence de Manuel Garcie-Kilian qui arrive à transformer en fantôme le spectre de Mora qui glisse sur scène et à un moment apparaît comme "vibrant" derrière la fenêtre. Notons à ce propos que certains effets d'éclairage renforcent cet effet d' "images fantômes" par la persistance rétinienne lors de pauses-poses de Julie de Lespinasse, surtout dans la première partie de la pièce. Partie qui est plus particulièrement consacrée à l'attente (de Guibert n'est jamais là, et pour cause). Notons un autre absent, mais pas tout à fait fantôme, mais plutôt démiurge, c'est la voix off du narrateur (Alain Fromager) qui tisse les fils du récit en maître du temps. Un mot encore du texte, des textes, qui nous éclairent sur cette femme exceptionnelle, à part, résolument en avance, qui ose, à la fois sa vie et son (ses) amour(s). Nous sommes au plus près de ses sentiments, de sa passion et de ses errements et nous suivons son amour, ses colères et ses attentes en première partie ("Mon ami, je souffre, je vous aime, et je vous attends.") et ses souffrances, ses regrets et ses doutes en deuxième partie.  Elle s'affirme réellement féministe et libérée:

"Nous, femmes, n’avons pas les mêmes droits que les hommes. Les hommes, eux, peuvent aimer de bien jolies jeunes filles et prendre du plaisir jusqu’à la veille d’aller au tombeau, mais pour nous autres femmes, les lois de l’amour sont bien différentes, plus injustes, plus cruelles ; à quarante ans, l’amour nous est interdit alors que notre cœur, nos sens, sont pourtant loin d’être éteints." Dans son discours, elle annonce les découvertes de la psychanalyse dans son balancement entre l'amour et la mort, les pulsions, le désir et la frustration:

Ces gens raisonnables n’aiment rien; ils ne vivent que de vanité et d’ambition, et moi, je ne vis que pour aimer! Quel bonheur que d’aimer! C’est le seul principe de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon et grand dans la nature. Aimer, souffrir, le ciel, l’enfer : voilà ce à quoi je me suis vouée, c’est le climat que je veux habiter, et non pas cet état tempéré dans lequel vivent tous les esclaves et les automates dont nous sommes environnés."


Julie de Lespinasse - Portrait par Carmontelle

Elle ne survivra même pas un an au mariage du comte de Guibert.

Nous remercions Christine Letailleur de nous avoir offert ce texte magnifique (merci aussi à Emmanuel Léonard, orfèvre du son spacialisé) dans un écrin à sa mesure. Avec ces tableaux qui vont chercher du côté des clairs-obscurs flamands ou de George de la Tour jusqu'à des ambiances du cinéma expressionniste et même des lumières magiques de James Turrell, le tout dans une robe merveilleuse (crée par Elisabeth Kinderstuth et l'atelier couture du TNS), le plaisir est total.


La Fleur du Dimanche 


Julie de Lespinasse 


Au TNS du 25 avril au 5 mai 2022


D’après la biographie de Julie de Lespinasse de Pierre de Ségur et les lettres au colonel de Guibert
Adaptation et mise en scène de Christine Letailleur
Avec
Manuel Garcie-Kilian - Le spectre de Mora
Judith Henry - Julie de Lespinasse
Alain Fromager - Voix-off de Guibert
Scénographie Emmanuel Clolus, Christine Letailleur
Lumière Grégoire de Lafond
Son Manu Léonard
Vidéo Stéphane Pougnand
Costumes Élisabeth Kinderstuth
Assistanat à la mise en scène Stéphanie Cosserat
Régie générale et plateau Karl-Emmanuel Le Bras
Christine Letailleur est metteure en scène associée au TNS
Le décors sont réalisés par les ateliers de La Colline
Les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS

Avec le soutien de La Colline – théâtre national

Création le 25 avril 22 au Théâtre National de Strasbourg

mardi 4 février 2020

L'Eden Cinéma au TNS: La vie n'est pas un long film tranquille

Ne vous fiez pas à la chronologie dans cette pièce de Marguerite Duras, "L'Eden Cinéma", adaptée en 1977 de son livre "Un barrage contre le Pacifique", son troisième roman, édité en 1950.
Ni au déroulement de la pièce mise en scène par Christine Letailleur. 


L'Eden Cinéma - Photo: Jean-Louis Fernandez

L'histoire, essentiellement racontée par Suzanne (et son frère Joseph) commence par le parcours de leur mère, venue du Nord de la France dans cette Indochine française à l'époque, comme institutrice, et suivant son mari - ce "père, inconnu" de Suzanne, vu qu'il est mort rapidement - à l'origine de leur malheur. Ou plutôt révélatrice des difficiles conditions de vie d'une institutrice, veuve avec ses deux enfants, obligée de travailler comme pianiste dans un cinéma. Et surtout, de son impossible rêve où elle se bat à la fois contre la nature - les grandes marées du Pacifique - et l'administration coloniale - qui trompe et exploite les pauvres en leur vendant plusieurs fois des terres incultes - pour exploiter ces terres salées. Au point de jeter la famile dans le dénuement et la mère dans la folie.


L'Eden Cinéma - Photo: Jean-Louis Fernandez

Cette histoire, pleine de rebondissements, même si la mère garde son idée fixe, est racontée sur trois niveaux: la narration, qui quelquefois se transforme en dialogues, et en scènes jouées et les commentaires en voix off. C'était l'objectif de Marguerite Duras de secouer les règles théâtrales lors de la création de la pièce en 1977 (voir plus bas la vidéo d'achive sur la création par Claude Régy avec Madeleine Barraud, Bulle Ogier et Michael Lonsdale), de perturber le niveau de discours, d'avoir la description qui s'insinue dans le texte et les actions qui ne se sont pas jouées. Christine Letailleur joue le jeu et garde également les mêmes acteurs pour les personnages dans les différentes temporalités (les détails vestimentaires servent de repère, alors soyez attentifs!), parce que la temporalité est également bousculée.


Marguerite Duras (Donnadieu) jeune 

Comme au cinéma, nous avons droit à des flashes-back ou des projections dans l'avenir.
Christine Letailleur le justifie dans  l'interview par Fanny Mentré dans le dossier d'accompagnement de la pièce:
"On pourrait faire jouer la période de l’adolescence par d’autres acteurs que ceux du début, par des acteurs plus jeunes. Tout est une question de parti pris de mise en scène. Le mien est que ce soient les mêmes acteurs qui interprètent les scènes du présent et du passé. C’est plus fort, à mon sens ; je crois qu’à partir d’un certain âge, on revisite les scènes du passé, celles de l’enfance, peut-être pour mieux se réconcilier avec sa propre histoire, retrouver des émotions enfouies, réinventer cette période...
Cette histoire, ces émotions enfouies, les quatre comédiens nous le présentent avec sensibilité et nous permettent de les imaginer et même de les inventer. Cette découverte de l'amour et de la liberté par cette adolescente ambigüe, Suzanne (superbe Caroline Proust), sa relation ambivalente avec son frère, chasseur, aventurier et violent (bien campé par Alain Fromager), le jeu de l'amour et de l'argent avec son soupirant-amant Mr Jo (Hiroshi Ota, qui avait joué l'Homme dans la pièce "Hiroshima, mon amour" précédemement mis en scène par Christine Letailleur) et la poignante mère (incroyable Annie Mercier), à la fois mère courage, mère vengeresse et mère complètement folle. Son monologue (la lettre "finale" aux fonctionnaires) est un climax de la pièce. Comme le dit Suzanne dans la pièce: 
"Elle veut avoir raison de l'injustice, la mère, de l'injustice fondamentale qui régit le monde, encore. Elle veut avoir raison de la force des vents, de la force des marées, encore."


Marguerite Duras et sa mère Marie Donnadieu

C'est une pièce engagée, même si le résultat n'est pas gagné, mais nous y adhérons. Et nous nous laissons porter par cette ambiance, cette moiteur, cette nonchalance, avec les ambiances des îles d'Emmanuel Léonard, quelques pièces au piano - dont la Valse de l'Eden (Carlos d'Alessio voir plus bas), entêtante ritournelle qui tourne les têtes - et les lumières de Grégoire de Lafond avec la complicité de Philippe Berthomé qui nous transportent dans un India Song crépusculaire, transcendé par une scénographie minimale d'Emmanuel Clolus, avec ce bungalow mobile qui peut s'effacer et devenir la projection des fantasmes, dont le film de Gustav Machaty "Erotikon".
     
La Valse de l'Eden - Carlos d'Alessio:


 


Extrait de la pièce L'Eden Cinéma avec Bulle Ogier et Michael Lonsdale après l'interview de Claude Régy lors de la création de la pièce en 1977:  





La Fleur du Dimanche

L'Eden Cinéma
TNS du 4 au 20 février

Autour du spectacle: 
projection du film de Rithy Panh
"BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE
le 16 février 2020 à 11h00 au cinéma Star à Strasbourg - Gratuit

Tournée (en cours)
Théâtre de la Ville - Paris - au 19 décembre 2020  

CRÉATION AU TNS
PRODUCTION

Texte Marguerite Duras
Mise en scène Christine Letailleur
Avec Alain Fromager, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Caroline Proust
Scénographie Emmanuel Clolus, Christine Letailleur
Lumière Grégoire de Lafond avec la complicité de Philippe Berthomé
Son Manu Léonard
Vidéo Stéphane Pougnant
Assistanat à la mise en scène Stéphanie Cosserat

Christine Letailleur est metteure en scène associée au TNS
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Le texte est publié aux éditions Gallimard


Production Théâtre National de Strasbourg, Compagnie Fabrik Théâtre

mercredi 5 avril 2017

Baal au TNS: dans la cage du hamster, sous le étoiles


Baal inscrit dans son époque - et la nôtre

La version (la deuxième, celle de 1919) de Baal choisie par Christine Letailleur pour son spectacle donné en ce moment au TNS à Strasbourg est peut-être la plus brute, la plus nature, la plus directe et vivante des pièces de Berthold Brecht. C'est, après un premier jet écrit en 1918, et donc son remaniement en 1919, la première vraie pièce qu'il ait écrite, à l'âde de 21 ans (il est vrai qu'à 15 ans il avait écrit une pièce en un acte "La Bible") et dans laquelle il va mettre toute l'énergie de sa jeunesse et sa passion de la poésie et de la littérature.


TNS - Baal - Brecht - Christine Letailleur - Photo: Jean-Louis Fernandez

D'ailleurs, pour cette version, l'ouverture, "le Grand Choral" placé ici en début pose les bases du projet: On y voit Baal, fonctionnaire municipal et poète invité dans les salons de la bourgeoisie énoncer son programme et sa filiation: premièrement, devenir aussi grand que Wedekind, Büchner et les grands poètes français (Brecht s'inspire à la fois de François Villon et du couple Verlaine et Rimbaud pour les deux personnages Baal et Ekart dans sa pièce. Deuxièmement, dynamiter l'ordre établi, autant le pouvoir que l'argent et le sexe.
Vaste programme qu'il va donc systématiquement mettre en pratique et qui par certains aspects ressemble furieusement à notre époque.


TNS - Baal - Brecht - Christine Letailleur - Photo: Jean-Louis Fernandez

Se cogner contre les murs et cogner sur les conventions.

Baal tout au long de la pièce, en trublion anarchiste va systématiquement démonter les relations sociales et se jeter dans le plaisir du sexe, dans toutes ses catégories - la femme marié, la jeune vierge amoureuse et, à priori, fidèle, la jeune fille romantique, la prostituée - dans un cycle sans fin et sans issue. Il va, tout au long de la pièce s'enfermer dans un cercle infernal en s'excluant au fur et à mesure de la société, du travail, du social du bistrot, de la ville et même de la nature. La scénographie et le décor, sorte de cage dans laquelle les protagonistes tournent sans comme des écureuils ou le jeu des entrées sorties des coulisses indiquent bien ce chemin sans issue vers lequel tend la pièce.


TNS - Baal - Brecht - Christine Letailleur - Photo: Jean-Louis Fernandez

Un film sombre et lunaire

Si l'on considère aussi que la pièce est sous le signe de la lune et du feu : Du "générique" de début rouge à l'incendie de la fin, et toutes les scènes relatives à la nuit et la lune, ainsi que les cris de bêtes sauvages, le mauvais rêve nous emporte dans une angoisse croissante. Rajouté à cela le jeu tendu de Stanislas Nordey en un Baal à fleur de nerf, nous voilà emportés dans une longue errance où, en même temps que l'on découvre la puissance du désir, celui-ci se transforme en pulsion de mort - Freud n'est pas loin - avec les morts annoncées, attendues ou non. Remercions Christine Letailleur, une des rares femmes metteur en scène de nous avoir offert ce spectacle avec sa sensibilité, mais qui nous laisse quand même sonné (rappelons que Brecht aimait la boxe!)


TNS - Baal - Brecht - Christine Letailleur - Photo: Jean-Louis Fernandez

Et pour vous donner envie de voir le spectacle, je laisse la parole à Christine Letailleur qui cite Brecht et prouve que ce n'est pas triste du tout:





Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche


BAAL

Strasbourg au TNS du 4 au 12 avril 2017

Rennes du 21 mars au 1er avril 2017 au Théâtre National de Bretagne
Paris du 20 avril au 20 mai 2017 à La Colline - théâtre national

Amiens les 23 et 24 mai 2017 à la Maison de la Culture


Texte Bertolt Brecht
Mise en scène Christine Letailleur
Traduction Éloi Recoing
Avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Vincent Dissez, Manuel Garcie-Kilian, Valentine Gérard, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut

Assistanat à la mise en scène Stéphanie Cosserat
Assistanat à la dramaturgie Ophélia Pishkar
Scénographie Christine Letailleur et Emmanuel Clolus
en collaboration avec Karl Emmanuel Le Bras
Assistanat à la scénographie et aux costumes Cecilia Galli
Lumière Stéphane Colin
Son Manu Léonard
Vidéo Stéphane Pougnand

Production Théâtre National de Bretagne - Rennes
Coproduction Fabrik Théâtre - Compagnie Christine Letailleur, Théâtre National de Strasbourg, La Colline - théâtre national (en cours)

Création le 21 mars 2017 au Théâtre National de Bretagne - Rennes


Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS

      

samedi 16 janvier 2016

Les Liaisons Dangereuses au TNS: Vives, les lettres...

Un roman épistolaire au théâtre? Pas évident..
Et pourtant... 
Le pari relevé par Christine Letailleur est plus que réussi.
Nous savions déjà, avec la lecture par Dominique Blanc du roman "autobiographique" Les Années d'Annie Ernaux que d'arriver à garder à la fois l'esprit du texte et trouver le bon rythme était dans ses cordes.


Les Liaisons Dangereuses - Photo: Brigitte Enguerand

Avec cette pièce, jouée au TNS et qui part en tournée européenne (Modène, Paris, Nice, Quimper,..) nous assistons à une joute endiablée entre Madame de Merteuil, maîtresse-femme, interprétée par Dominique Blanc et Monsieur de Valmont, séducteur en diable pris dans ses propres pièges joué par Vincent Perez bel homme.
L'espace scénique, genre "chambre mentale" avec ses coins recoins, escaliers, portes, portails, fenêtres, découpes qui sont magnifiquement découpés par un travail sur la lumière qui en fait un espace à la fois cinématographique et de bande dessinée, permet à la mise en scène de varier les niveaux de jeu par un mille-feuille de personnages, de niveau et de type de situations: comique visuel ou de répétition, valet "à la Sganarelle" - le Chasseur Richard Sammut - Curé hors du temps (Guy Prévot)...



Les Liaisons Dangereuses - Photo: Brigitte Enguerand

L'espace permet également de rendre compte du "trajet" des personnages, Cécile de Volanges - très bon premier rôle de Fanny Blondeau - ou de Madame de Tourvel - Julie Duchaussoy tout en finesse et en retenue - ou de Danceny - Manuel Garcie-Kilian qui passe d'un personnage cérébral à une corporalité où il va interpréter une danse de séduction bien enlevée. 
Les deux heures trente que dure la pièce se laissent avaler d'un trait tant les rebondissements et les stratégies nous laissent haletants.
Nous sommes surpris d'une parole très féministe de cette période de la fin du 18ème siècle juste avant la révolution qui s'incarne dans cette distribution très féminine (huit femmes pour deux hommes).
Comme le dit Christine Letailleur: 
"Le XVIII° Siècle est celui de l'apologie de la raison: on croit qu'elle va sauver le monde, améliorer les rapports humains... Laclos a une tournure d'esprit peu commune, parce qu'il démonte cette idée-là, ou du moins il la questionne en nous montrant que ce n'est peut-être pas si simple, que la raison, pour ceux qui possèdent les armes - c'est à dire le langage - peut être aussi au service de la destruction et de la manipulation."


Le spectacle est joué jusqu'au 16 janvier 2016 au TNS
C'est une production du Théâtre National de Bretagne.
Date des tournées ici:
http://www.t-n-b.fr/fr/saison/les_liaisons_dangereuses-948.php

Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche
   

mardi 12 janvier 2016

Au TNS, Dominique Blanc lit "Les Années": D'un voyage dans le temps à la traversée du monde

Au TNS il y a la "saison" théâtrale, et, depuis l'arrivée de Stanislas Nordey, il y a "L'autre saison", une "saison parallèle dont le principe est la gratuité et l’éclectisme".

Une saison de découvertes et de rencontres, une saison d'ouverture et de mélange. Ouverte aux abonnés, aux spectateurs habituels, mais aussi ouverte au monde parce que délaissant quelquefois les murs du théâtre et surtout délaissant la forme classique de la "représentation".

A l'occasion de la programmation de la pièce "Les Liaisons Dangereuses" mise en scène par Christine Letailleur, avec Dominique Blanc à la distribution, le duo nous offre une "lecture" du roman "autobiographique" d'Annie Ernaux "Les années".

Seule sur scène, assise à la table avec une bougie et ses feuilles qui vont balayer en voyage express une vie, celle d'Annie Ernaux qui se raconte, raconte sa mémoire, sa famille, ses souvenirs et les reflets du monde des années 40 jusque vers la fin de la première décennie du vingt-et-unième siècle.


Pendant presque une heure et demie, nous assistons dans notre tête - et essayons de nous remémorer en écho - à la transformation d'un monde, d'une société, autant au niveau politique, que social et économique, en même temps que nous assistons à l'évolution d'une personne, une femme, de ses premiers souvenirs de cinq ans à son regard de femme de la soixantaine jetant un regard distancié et rétrospectif sur toute une vie et un monde qui a changé et qui écrit pour:

"Sauvez quelque chose du temps où on ne sera plus jamais.".

Le texte, bien qu'il ne soit jamais à la première personne, parle de moi, de nous ,de notre vie de nos souvenirs ou des souvenirs de nos parents. Annie Ernaux longtemps a voulu écrire ce texte, on y trouve des traces au fil du temps. Elle s'y est lancé un jour, une fois à la retraite, quand après la soixantaine, elle se retrouve face à ses enfants et petits enfants et à ce "jeune homme qu'elle rejoint les autres week-ends (qui) l'ennuie souvent, l'agace à regarder Téléfoot le dimanche matin, mais renoncer à lui serait cesser de communiquer à quelqu'un les actes et les incidents insignifiants de chaque jour, de verbaliser le quotidien."


Effectivement, nous assistons au déroulement de l'Histoire avec un grand H par le biais de ces petits riens de la vie quotidienne, de la vie familiale et de ses rituels et des transformations de la technique, de l'évolution de la sexualité et de la religion, et surtout du passage du temps et des marqueurs des époques.

Cela démarre par: "Les jours de fête après la guerre, dans la lenteur interminable des repas, sortait du néant et prenait forme le temps déjà commencé, celui que semblaient quelquefois fixer les parents quand ils oubliaient de nous répondre, les yeux dans le vague, le temps où l'on n'était pas, où l'on ne sera jamais, le temps d'avant."

Ce texte, énorme gageure de parler à la fois de soi, du monde, de politique et de sociologie, d’ethnologie, dans des mots simples et un style épuré, sans gras est une énorme réussite, mais le challenge n'était pas évident à réussir, car, comme le dit Annie Ernaux:
"Elle voulait réunir de multiples images d'elle, séparées, désaccordées, par le fil d'un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui. une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d'une génération. Au moment d commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes: comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, les moeurs et l'intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d'un moi hors de l'Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait dont elle faisait des poèmes à vingt ans, Solitude, etc."


Annie Ernaux a réussi à le faire dans son magnifique livre qui balaie un pan de vie et d'Histoire et Dominique Blanc a réussi à captiver un auditoire en emmenant dans un voyage voyage dans le temps un public nombreux, attentif et heureux de cette traversée...


Si vous voulez en revivre l'esprit, je vous propose une émission de France Inter du 13 mars de l'année dernière où Dominique Blanc parle de la lecture qu'elle faisait à l'époque à l'Atelier à Paris.

Bonne écoute:
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1066079#
 
La Fleur du Dimanche