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jeudi 6 novembre 2025

Barmanes de Marion Bouquet à Bischheim: Rêves de comptoir ... jusqu'au bout de la nuit

 Le bistrot, le restaurant est un théâtre: théâtre de la vie, théâtre de l'intime, théâtre public. On s'y joue sa comédie ou sa tragédie, ses histoires d'amour et ses séparations (quelquefois). On y est les figurants de la grande scène du Monde, ou alors on y est spectateurs de ces petites riens qui s'y déroulent, de ces destinées qui s'y exposent, de ces défilés de figures originales, pittoresques, sensibles, grossières qui s'y tiennent. Quelques-uns s'y réfugient dans le silence du vacarme qui s'y installe, à l'abri de cet oxymore qui les protège de la solitude et du vide, pour y écrire, entre autres. 


Barmanes - Marion Bouquet - Photo: Robert Becker


Cependant tous ces acteurs ne sont en fait que des figurants bénévoles - et encore, ils payent leurs consommations - de ce film qui raconte un peu d'humanité. En fait, la seule personne qui est payée sur ce plateau, c'est la serveuse ou la barmaid, qui, elle, porte le plateau. Mais en réalité elle ne fait pas que de porter des plateaux de quatre kilos avec bières et autres boissons ou entrée, plat ou dessert…, elle fait beaucoup plus qu'on peut imaginer. Et quand on demande à Marion Bouquet - quand elle dit qu'elle est comédienne  - "Dans quel restaurant ?" , on n'a pas tout à fait tort.


Barmanes - Marion Bouquet - Photo: Vincent Muller


Parce que la comédienne de la pièce Barmanes - dont elle est également l'autrice et la metteuse en scène - a effectivement passé dix ans dans le métier dont elle décrit avec précision et justesse les aspects ignorés. Elle fait le tour avec un extraordinaire sens de l'observation - et de la restitution - de toutes les tâches qui incombent à la personne en plus de dire "Qu'est-ce que je vous sers?". Mais son regard est à la fois observateur, impliqué, sensible, bienveillant et critique. Et elle saupoudre tout cela avec beaucoup d'humour - sinon elle ne tiendrait pas.


Barmanes - Marion Bouquet - Photo: Robert Becker


Sur un rythme soutenu, tel que le métier, on imagine, l'exige, nous allons passer une journée dans la peau d'une serveuse, de ses tâches de ménage, sa lecture de l'horoscope quotidien (qu'elle partage avec le public), ses transports de barils de bières - il faut aussi être costaude physiquement en plus de la force de caractère dont il faut faire preuve lorsqu'un client abuse ou exagère - et ses courses entre les tables pour être au service de la clientèle (Sachez d'ailleurs que dans les "courses de garçon de café", il y a aussi des femmes qui gagnent) et ses pauses (bousculées).


Barmanes - Marion Bouquet - Cie Le Veilleur


Les coups de sonnettes du passe-plat rythment les enchaînements dans un défilé tonitruant d'expressions typiques et pittoresque du métier auxquelles nous ne faisons plus attention, les moment de management ou de formation, toute une série de situations vues avec distance et ironie, des échanges dont nous-même avons pu être été témoins ou acteur, les attitudes d'attente, d'incompréhension ou certaines franchement méprisantes ou offensantes. Sans oublier dans un autre registre, les moments émouvants, bouleversants, qui se sont produits dans ces lieux de rencontre et de partage. 


Barmanes - Marion Bouquet - Photo: Robert Becker

Par exemple, cette envie de rencontrer l'amour à la table numéro 4. Ou encore, à l'opposé dans la gamme des sentiments, de se retrouver au 32ème dessous, à douter de tout.


Barmanes - Marion Bouquet - Photo: Robert Becker


La petite troupe de la compagnie Le Veilleur, avec à la dramaturgie complice de Giuseppina Comito, la scénographie bien ciblée pour la cité des brasseurs d'Alice Girardet, Nawel Bounar à la chorégraphie - parce que bien sûr, un bistrot et un bar sans musique (création sonore d'Oceya) ne se conçoit pas, de même qu'une déclaration d'amour sans karaoké ni paillettes, non plus! Et, il y a l'inventif travail de Mathias Moritz aux lumières, qui transforme ce plateau en des dizaines d'univers et d'ambiances, en véritable créateur d'atmosphères et magicien des sentiments.


Barmanes - Marion Bouquet - Cie Le Veilleur - Photo: Robert Becker


Il ne faut pas oublier les dizaines d'ex-collègues de Marion Bouquet qui ont "étoffé" le récit de Barmanes de leurs témoignages et les différentes équipes, dont en particulier les services culturels et de la Salle du Cercle de Bischheim où elle a mûri et construit cette création. Et il faut surtout féliciter Marion Bouquet d'avoir pu passer de la salle du restaurant, avec l'écriture, à la scène avec ce magnifique texte très bien construit et superbement interprété. Elle parvient à nous emporter dans un univers qu'elle maîtrise totalement et dont elle nous fait les acteurs (les vrais cette fois-ci et pas les figurants) avec une très forte empathie. Nous aurons une pensée pour elle lorsque nous irons au café ("café, café allongé, double,... service au bar le matin,...) ou au restaurant. Nous lui devrons de nous avoir ouvert les yeux sur un métier où, en tant que femme, serveuse ou barmaid, il faut être "strong" - Barmane ! Et nous la remercierons de nous avoir fait passer toutes les émotions, les sentiments, la poésie qui peuvent se cacher derrière le nom d'un métier.


La Fleur du Dimanche



de Marion Bouquet

Écriture, mise en scène, interprétation : Marion Bouquet 
Dramaturgie et complicité artistique : Giuseppina Comito 
Scénographie : Alice Girardet 
Chorégraphie : Nawel Bounar 
Création sonore : Oceya 
Création lumières : Mathias Moritz 
Production : Compagnie Le Veilleur


06 novembre 2025 - Salle du Cercle - Bischheim - Création
25 novembre 2025 - Salle Europe - Colmar 
27 novembre 2025 - Ville de Mulhouse 
16 janvier 2026 - Espace 110 - scène conventionnée d'Illzach
29 janvier 2026 - La Coupole - Saint-Louis

jeudi 28 novembre 2024

Rodolphe Burger à Bischheim: La vallée va à la ville avec Kraftwerk et Sarah Murcia en Lou Reed

 C'est pour une re-visite de grands noms ou plutôt de disques emblématiques que la version décentralisée ou plutôt recentralisée à la Salle du Cercle à Bischheim d'un concert de Rodolphe Burger et Sarah Murcia nous accueille dans cette salle au nord de Strasbourg, la salle du Cercle à Bischheim.


Sara Murcia - Fanny de Chaillé - Transformé - Photo: Robert Becker

C'est un événement rare et le concert affichait complet. Les fans de la première heure de Burger, peut-être même de l'époque Kat Onoma, se sont pressés pour ce concert debout, où l'on pouvait même balancer au rythme des synthés. En première partie, c'est une relecture originale de Transformer de Lou Reed, qui revient en "Tansformé" sous la langue virtuose de Fanny de Chaillé et personnifié pour une interview drolatique par une Sarah Murcia placide sinon hébétée en Lou Reed. L'on y découvre la poésie totalement surréaliste (ou domestique ?) de Lou Reed, icone de la pop qu'Andy Warholl avait soutenu à l'époque. Bien sûr Sarah Murcia à la contrebasse et au chant, mais aussi aux bruitages, percussions, cris, soupirs et boucles nous sert une version minimaliste des morceaux que contient le disque de Lou Reed. Et c'est un plaisir et un bonheur. Les morceaux sont là, reconnaissables ou un peu transformés, traités avec imagination ou nous rappelant les tubes, dont Vicious, Perfect Day, Walk on the wild side ou Satellite of love. 


Sara Murcia - Fanny de Chaillé - Transformé - Photo: Robert Becker

Quelques duos avec Fanny de Chaillé sont très drôles avec des ritournelles à tiroir et le sommet de l'humour placide est effectivement atteint dans une interview dans laquelle Sara en Lou est naturellement "barrée" comme Lou Reed qui avoue qu'il n'a pas besoin de drogue (qu'il "ne prend pas" d'ailleurs, même s'il "dépense tout son argent là-dedans") pour être "ailleurs". Et l'on s'en rend compte avec les textes que Fanny de Chaillé nous dit entre ou sur les chansons et dont on découvre là tout un mystère, appuyé par les mimiques ou les commentaires sur le texte en direct. Un moment mémorable.


Sara Murcia - Fanny de Chaillé - Transformé - Photo: Robert Becker

La musique est reine, Sarah nous la fait entendre dans toute sa simplicité et la prise de conscience du texte (et sa traduction) apporte une touche surréaliste à ce disque pré-punk, problématique à l'époque, le deuxième en solo de Lou Reed produit avec David Bowie, mais un succès, encore  augmenté après la mort du chanteur. La complicité entre Sara Murcia et Fanny de Chaillé qui avaient créé cet OVNI en 2021 à Bordeaux est plaisante dans un acoquinement de connivence qui déborde même dans la salle. Une très belle expérience autant dans la musique originale ainsi créé, que dans la lecture nouvelle proposée. Le public est conquis.


Sara Murcia - Fanny de Chaillé - Transformé - Photo: Robert Becker


Rodolphe Burger - Radio Activity


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker

Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker

Et pour la deuxième partie, le maître de séance Rodolphe Burger continue de maintenir l'empathie du public en trônant cérémonieusement à sa table, entouré de son ordinateur et de quelques boîtes de bruitages et ceignant quelquefois sa guitare pour en tirer de magnifiques mélodie ou quelques rifs, saturations et distorsions. 


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker

Son compère Julien Perraudeau, magistral et distingué, costume cravate et gilet debout de circonstance, devant son clavier blanc, nous rejoue la musique minimaliste du groupe emblématique, refaisant le duo Ralf et Florian des années 70 Ils nous distillent cette musique electro-pop minimaliste, ce KrautRock de l'époque. 


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker


C'est à une re-visitation du deuxième album du groupe, Radio Activity que nous allons assister. Le disque d'origine de 1975, prémonitoire d'une certain manière, sera "augmenté" de quelques extraits sonores d'actualité de l'année 1986 au moment de la catastrophe de Tchernobyl (dont quelques réponses totalement extraordinaires que les autorités ont distillées à l'époque pour cacher la réalité du danger et tromper la population: "mangez des épinard" et "il y a toujours une radioactivité naturelle"). 


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker

Mais l'esprit du groupe de Düsseldorf y est, avec leurs bruitages, les mélodies électroniques, le vocodeur que Rodolphe maîtrise superbement sur quelques titres. De même que les effets spéciaux vocaux et bien sûr la langue du groupe, l'allemand, ce qui n'est plus une surprise, connaissant Eisbär (avec Eicher) et bien sûr le tube Radio Activity qu'il avait déjà repris dans les années 2010, bien avant ce projet de réactivation du disque de Kraftwerk.


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker


Nous avons donc droit à des versions plus ou moins modernisées de Radioland, Airwaves, Intermission, Radio Stars, Uranium, Transistor, entre autres et une version impressionnante de The Voice of Energy qui pourrait caractériser Rodolphe Burger. Sa voix qui peut être très grave et qui fait tout son charme et son charisme. En tout cas c'est ce qui touche son public et qui fait aussi son succès. 


Julien Perraudeau - Rodolphe Burger - Radio Activity - Photo: Robert Becker

Et l'on se laisse bercer pour une dernière danse par ce ce héros de la Dernière Bande (son Label). On en ressort heureux et content. On n'a pas assisté aux grands moyens du groupe Kraftwerk mais on était au plus intime dans le relation avec les deux musiciens qui nous ont emmenés dans un voyage sidéral et sidérant, entre danger et chaleur dans un petit cercle de convaincu et de curieux pour cette expérience unique et très sympathique, en toute simplicité et décontraction. Et l'on n'a pu que constater que Burger est toujours un grand bonhomme.


La Fleur du Dimanche