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jeudi 20 février 2020

Fase d'Anne Teresa de Keersmaeker à Paris: Retour aux origines de la danse contemporaine de Rosas

Fase, four movements to the music of Steve Reich est la première pièce créée par Anne Teresa de Keersmaeker à Bruxelles en 1982, avec Michèle Anne de Mey à son retour de New York, à l'origine de sa compagnie Rosas. C'est dire que cette reprise à l'Espace Cardin à Paris pour le Théâtre de la Ville par les danseuses de la relève* (après une reprise en 1993, également au Théâtre de la Ville) est un retour aux origines de cette danse contemporaine qui travaille sur le rythme, seul, la beauté pure en contrepoint de la musique. Cette musique, révolutionnaire elle aussi, de Steve Reich, faite de répétitions (avec des variantes infimes) de notes et d'accords - ou de sons - simples (bouts de phrases retravaillées ou claquements de mains) joue sur le minimalisme.

Fase - Anna Teresa de Keersmaeker - Steve Reich - Théâtre de la Ville

Pour ce spectacle, en quatre mouvements, ce sont deux pièces instrumentales - la première, Piano Phase, la troisième, Violin Phase que les danseuses vont danser en robes blanches et longues.
Pour Piano Phase, les deux danseuses, dans une scénographie construite autour de trois plans du plateau (le fond, le milieu et l'avant de la scène) combiné à une scénographie lumière qui fond quelquefois les ombres des deux danseuses en une seule est assez magique. Hypnotique même de par les effets de tournés sur elles-mêmes comme des derviches, dans un rythme obsédant, perturbé quelquefois par un léger accéléré de l'une d'elle qui les fait se retrouver face à face pour de courts instants avant la suite des rotations synchrones. La performance est magistrale. On imagine difficilement la synchronisation de la chorégraphie, pourtant ressentie sur cette pièce pianistique. Ajoutez-y les changements de plans qui font des effets de zooms et qui amène un autre aspect de réception de la danse.

Fase - Anna Teresa de Keersmaeker - Steve Reich - Théâtre de la Ville


Pour la deuxième pièce, Come Out les deux interprètes se retrouvent assises, en pantalons avec des bottines noires à talon sous deux abat-jours jaunes et leur chorégraphe ne sera que de gestuelle de mains, de bras et de tête avec quelques rotations sur les tabourets.

Fase - Anna Teresa de Keersmaeker - Steve Reich - Théâtre de la Ville

La troisième pièce Violin Phase sera la plus virtuose, la danseuse (impressionnante Yuka Hashimoto) encore en longue robe blanche tournoie sereinement, faisant de grands cercles, avançant et reculant, dans une énergie qui se déploie dans l'espace. L'empathie envahit la salle. Elle bondit allègrement et joyeusement, occupant l'espace sans trève. Une vraie performance alors qu'elle n'a pas arrêté de danser depuis le début.

Fase - Anna Teresa de Keersmaeker - Steve Reich - Théâtre de la Ville

Elle sera encore en scène pour la quatrième pièce Clapping Music où elle sera à nouveau rejointe par Laura Maria Poletti, dans un coin de lumière à droite de la scène pour une chorégraphie de gestes de profil contre la découpe blanche de lumière. En pliés de genoux, pointes et gestes de bras, de biais, toujours en subliment le rythme du son, les interprètes nous racontent une histoire sans mots et sans intention, avec uniquement l'objectif de nous emmener avec elles dans leur voyage. Et nous y souscrivons volontiers, bougeant dans notre monde imaginaire et prenant un plaisir secret dans cette performance.

La Fleur du Dimanche

Phase

Du 12 au 22 février 2020

CHORÉGRAPHIE 
Anne Teresa De Keersmaeker

Créée par Michèle Anne De Mey, Anne Teresa De Keersmaeker 
MUSIQUE Steve Reich, 
PIANO PHASE (1967), COME OUT (1966), VIOLIN PHASE (1967), CLAPPING MUSIC (1972) 
LUMIÈRES Remon Fromont 
COSTUMES 1981 Martine André, Anne Teresa De Keersmaeker 
AVEC EN ALTERNANCE Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti / Laura Bachman, Soa Ratsifandrihana

CRÉATION LE 18 MARS 1982, BEURSSCHOUWBURG, BRUXELLES.

jeudi 18 octobre 2018

Verklärte Nacht d'Anne Teresa de Keersmaeker: Et souffrir de plaisir

Dans le cadre du Festival d'Automne, le portrait consacré à Anne Teresa de Keersmaeker en douze stations - douze spectacles tout au long d'une carrière qui se continue depuis plus de trente-cinq ans - marque la fidélité au Théâtre de la Ville et montre également le talent de découvreur que Gérard Violette a prouvé en l'inscrivant au programme en 1983 pour sa troisième pièce, la très connue "Rosas danst Rosas" de sa troupe Rosas créée deux ans plus tôt et les nombreuses fois où elle est repassée avec ses nouvelles créations. 
C'est donc l'occasion de voir - ou revoir - cette énergie de la danse qui passe dans tous ces spectacles, que ce soit sur un air minimaliste ou plus classique, ou version jazz ("A love supreme" de John Coltrane, nouvelle version - version masculine - chorégraphiée avec Salva Sanchis).


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Au Théâtre de la Ville - Espace Cardin, c'est la version "double duo" de "Verklärte Nacht" qui est présentée avec Samantha van Wissen, débordante d'énergie et de sensualité, dans sa danse alternée entre Mark Lorimer puis Bostjan Antoncic. Le sextuor à cordes d'Arnold Schönberg enregistré par l'Orchestre Philharmonique et New-York sous la direction de Pierre Boulez, tout en variations entre des débordements passionnés et de fines et discrètes variations expriment à merveille l'état d'esprit encore romantique du jeune compositeur qui a écrit cette pièce pour son amour Mathilde von Zemlinski - dont le destin sera tout aussi romantique, et même tragique.


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Cette histoire d'un amour coupable (la femme est enceinte d'un autre homme avant d'aimer son amour) est traduite avec tension - la première rencontre - et séparation - se fait dans le silence et la deuxième rencontre n'en est que plus poignante. Les interprètes, surtout Samantha van Wissen toute en balance entre passion, souffrance et désir (en Allemand la passion "Leidenschaft" est construit avec le mot "Leiden" et signifie littéralement "qui procure de la souffrance") et  totalement incarnée par les interprètes. 

"Sie geht mit ungelenkem Schritt.
Sie schaut empor; der Mond läuft mit.
Ihr dunkler Blick ertrinkt in Licht.

Elle va d'un pas incertain.
Elle relève le regard, la lune la suit.
Son regard sombre se noie dans la lumière."

La Femme et le monde (Weib und Welt) de Richard Dehmel


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Nous assistons, nous aussi, souffrant en empathie avec le couple dans cette danse, à la fois de séduction, de désir, de rupture, d'acceptation qui passe d'un corps à l'autre et bascule de la proximité la plus sensuelle à l'inquiétude ou la folie presque. La danse se fait sur le fil, en déséquilibre et en symbioses violentes.
Le plateau de l'Espace Cardin qui favorise la proximité renforce cette union avec les protagonistes qui nous impliquent à merveille dans leur élan. La lumière, en clair-obscur qui révèle, cache ou met entre parenthèse l'un ou l'autre des deux protagosiste contribue à cette belle atmosphère de tension "éclairée" et transfigurée... 
Et, bien que la pièce soit courte, elle nous laisse exténués et hors d'haleine, mais avec le sentiment d'avoir vécu une très belle histoire d'amour.


 


La Fleur du Dimanche  

Verklärte Nacht
Théâtre de la Ville
Jusqu'au 24 octobre - 20h00

mardi 12 décembre 2017

Rain d'Anne Teresa de Keersmaeker au Maillon: une trombe de Bonheur

Le terme de "magistral" n'est pas exagéré pour qualifier "Rain", cette pièce historique d'Anne Teresa de Keersmaeker donnée au Maillon pour deux soirs.
La musique de Steve Reich "Music for 18 musicians" porte littéralement le spectacle, les danseurs et le public et emmène tout ce beau mode dans une transe bienheureuse, avec montée en acmé et retour  au calme au bout d'une heure dix minutes d'un nuage nappé de sons répétitifs qui se chevauchent et varient en harmonie et en subtiles migrations sonores.


Rain - Anne Teresa De Keersmaeker - 2016  Photo: Anne Van Aerschot

Et sur scène les trois danseurs et sept danseuses sont à l'unisson de la musique dans un mouvement équivalent, presque perpétuel.
D'abord en déséquilibre et en évitements, dans les courbes qui se croisent et se retrouvent de temps en temps, les dix interprètes construisent une approche et un dialogue dans une variété de corps et de costumes soyeux et proche de la chair, de la peau.
Les mouvements sur le plateau sont aussi hypnotiques que les archets, le piano et les anches de l'orchestre infatigable. Et c'est un réel bonheur de voir bouger ce beau monde et d'attraper ici et là des bribes de dialogue, des mouvements d'ensemble qui se brisent, de duos ou des trios aléatoires, des rassemblements qui éclaboussent aussitôt, des courses folles et des mouvements que l'on croirait calqués sur l'agitation moléculaire mais qui est millimétrée au cordeau, à l'image de ces lignes de fuite tracées sur la scène.



Rain - Anne Teresa De Keersmaeker - 2016  Photo: Anne Van Aerschot

De même, les changements d'ambiance, de couleur - même des costumes des danseurs qui soudain sont habillés différemment - on passe du brun chair à des dominantes rouges ou jaune brillant ou bleu - tout comme on passe de cette ambiance instable à des chutes au sol, un épisode super dynamique ou quelques passages tirant vers le combat au corps à corps pour finir dans un laisser-aller sensuel après avoir expérimenté les gestes de l'amour.


Rain - Anne Teresa De Keersmaeker - 2016  Photo: Anne Van Aerschot

Il faut saluer la performance remarquable de cette magnifique troupe de danseurs, tous magnifiques -  Laura Bachman, Léa Dubois, Anika Edström Kawaji, Zoi Efstathiou, Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti, Soa Ratsifandrihana, Frank Gizycki, Robin Haghi, Luka Švajda, qui nous amènent à bout de souffle au bout de ce déluge de danse et d'énergie et nous abandonnent dans l'immobilité et la silence après une dernière surprise.


Rain - Anne Teresa De Keersmaeker


Le Fleur du Dimanche


RAIN
Au Maillon Strasbourg, le 12 et 13 décembre à 20h30 - présenté avec le Kulturburo Offenburg

Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Interprètes : Laura Bachman, Léa Dubois, Anika Edström Kawaji, Zoi Efstathiou, Yuika Hashimoto, Laura Maria Poletti, Soa Ratsifandrihana, José Paulo dos Santos / Frank Gizycki, Robin Haghi / Lav Crnc`´evic´, Luka Švajda / Thomas Vantuycom
Musique : Music for 18 Musicians, Steve Reich
Scénographie et lumière : Jan Versweyveld
Costumes : Dries Van Noten
Production 2001 : Rosas et De Munt / La Monnaie
Coproduction 2016 : De Munt / La Monnaie / Sadler’s Wells / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
Première : 10.01.2001, De Munt / La Monnaie
Rosas est soutenu par : la Communauté Flamande