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lundi 8 décembre 2025

Andromaque par Braunschweig au TNS: Feydeau dans une mare de sang

 L'idée directrice de la pièce de Racine Andromaque peut se résumer à cette phrase: "Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime son fils Astyanax tout en restant fidèle au souvenir de son mari, Hector, qui est mort, tué par Achille à Troie". 


TNS - Andromaque - Racine - Stéphane Braunschweig - Photo: Juline Gosselin

Cela pourrait ressembler à un triangle amoureux à six côtés, un genre de Feydeau de 1667, mais sur scène, c'est plutôt un cercle allongé, une mare sanglante qui dessine une sorte de cercle vicieux dans lequel apparaissent des reliques d'un affrontement: deux chaises au sol autour d'un table, rappelant symboliquement les morts d'Hector et de son frère Polydor ou, comme dans un long flash-back, le constat qu'Oreste fait à la fin de la pièce:

Hé bien, je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie :
L'un et l'autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder


TNS - Andromaque - Racine - Stéphane Braunschweig - Photo: Juline Gosselin

Car Andromaque c'est effectivement une tragédie, la troisième de Jean Racine que présente ici au TNS Stéphane Braunschweig et non une comédie, genre vaudeville. L'atmosphère y est sombre, le plateau noir et son miroir rouge sang marque le foyer des passions et des affrontements, même si tous les morts se passent hors champ et sont l'objet de récits terribles - par Oreste par exemple pour ce qui est de la mort de Pyrrhus, dont il voulait se charger et que les Romains ont exécuté par anticipation, ou celle d'Hermione, par passion amoureuse, et que conte le confident d'Oreste, Pylade pour asséner à celui-ci le coup fatal dans son malheur. 


TNS - Andromaque - Racine - Stéphane Braunschweig - Photo: Juline Gosselin

Le noir du décor - et des costumes - se marie au rouge pour rappeler les temps funestes de ces combats sans fin - la Guerre de Troie est proche-  de même que les passions et les haines qui sous-tendent les relations entre ces personnages. Et les robes blanches que portent successivement les deux candidates au mariage de Pyrrhus ne vont pas rester vierges. Les amours contrariées, tortueuses, les revirements et les raisonnements tourmentés, les négociations sont légion dans la déroulement de ces drames, dont les éléments et les protagonistes sont positionnés dans de longues tirades en alexandrin (limpides peut-être mais complexes) et où les personnages que l'on essaye d'identifier sont annoncés à leur entrée comme par un aboyeur, pour nous aider à démêler ces relations complexes et variables faites de volte-faces et de retournements. 


TNS - Andromaque - Racine - Stéphane Braunschweig - Photo: Juline Gosselin

Les liaisons sont changeantes, les caractères versatiles et les alliances fragiles. La pièce est une grande démonstration d'instabilité et de doutes. Les stratégies amènent à des impasses si ce n'est des angles morts. Et souvent les confrontations sont passionnées ou violentes, si cette violence ne découle pas aussi d'une fin de non-recevoir. Les sentiments sont exacerbés et le lac de larmes dans lequel se jettent et Hermione, et Pyrrhus sont à l'image de l'instabilité qui gouverne ces relations et de la versatilité des conduites et les révélations successives, que ce soit de Pyrrhus ou d'Andromaque. Et qui les obligent tous à naviguer avec ces éléments sur cette mer houleuse.


TNS - Andromaque - Racine - Stéphane Braunschweig - Photo: Juline Gosselin


Ainsi, entre amour, jalousie, trahison, remords, souffrance et folie, nous assistons à la dérive de personnages dont le destin semble dicté par une histoire de feu et de sang, une malédiction qui les dépasse dans une période barbare et dévastée, dont ne surnagent que des ruines. Et les interprètes, de leur fureur contenue, nous font passe par ces affres pour nous amener dans ce qui pourrait faire office d'enfer, où les spectres viennent hanter les vivants et où l'on demande aux "filles d'enfer":

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Sauvons. nous !


La Fleur du Dimanche


Andromaque


Au TNS du 3 au 19 décembre 2026

[Texte] Jean Racine
[Mise en scène et scénographie] Stéphane Braunschweig
[Avec] 
Jean-Baptiste Anoumon, Bénédicte Cerutti, Thomas Condemine, Alexandre Pallu, Chloé Rejon, Anne-Laure Tondu, Jean -Philippe Vidal, Clémentine Vignais
[Collaboration artistique] Anne -Françoise Benhamou 
[Collaboration à la scénographie] Alexandre de Dardel 
[Costumes] Thibault Vancraenenbroeck 
[Lumière] Marion Hewlett 
[Son] Xavier Jacquot 
[Coiffures et maquillage] Émilie Vuez 
[Assistanat à la mise en scène] Aurélien Degrez 
[Régie générale et plateau] Florentin Six 
[Régie lumière] Romain Portolan 
[Régie son] Adrien Michel
Diffusion Didier Juillard
Administration et production AlterMachine/ Elisabeth Le Coënt et Clémentine Schmitt 
Production Odéon-Théâtre de l’Europe production déléguée : Compagnie Pour un moment 
La compagnie Pour un moment est soutenue par le Ministère de la culture et de la communication
Avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour les représentations surtitrées dans ta langue.



  

jeudi 27 mars 2025

Phèdre de Jean Racine vu par Anne-Laure Liégeois à la Filature: Noir sur Noir, la passion incarnée

 Qui n'a pas une fois dans sa vie étudié ou vu Phèdre de Jean Racine, une des pièces les plus emblématiques de théâtre français. Avec la mise en scène sportive d'Anne-Laure Liégeois nous avons droit à la fois à un marathon et à un match de boxe. Elle inscrit la pièce dans une contemporanéité sombre, le noir des costumes, sobres et élégants de Séverine Thibault - sauf la robe jaune d'Aricie à la fin qui apporte la lumière dans la pièce et le futur. Et le décor, avec ces canapés au design moderne qui entourent la scène de chaque côté, où se trouvent dès le départ et où ils resteront tout au long de la pièce certains des protagonistes, sur leur espace, comme autour d'un ring où ils vont s'affronter. Cette scène que traverse en courant Phèdre pour regarder au loin, au fond de la salle, attendant quoi ? L'endroit où Thésée est peut-être, pour le moment absent, disparu ? Mort peut-être ? Et là où Hippolyte veut aller, partir, pour différentes raisons, non avouées, non avouables ou même non connues: chercher son père, fuir sa mère, son amour interdit.

"Je pars, cher Théramène, et je pars ennuyé.
J’ignore où je vais, mais je pars de ce lieu
Où je ne dois plus voir ce que je ne puis voir."


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



La mise en scène du début de la pièce est très intéressante, utilisant les galeries latérales pour montrer cette hésitation d'Hippolyte (très bien rendue par le jeu très versatile et ondoyant d'Ulysse Dutilloy-Liégeois), ses va-et-vient dans la scène entre lui et Théramène, quand ils gardent une distance hiératique entre eux, s'isolant chacun la solitude, comme celle qui va présider aux relations entre ces personnages. Sauf dans la scène où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, pleine d'une sourde tension qui explose. 


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Phèdre, dont Anna Mouglalis incarne à merveille la passion, le corps se courbant, se déformant sous l'effet de la douleur, de l'amour, de la jalousie aussi. Sa voix aussi, forte et puissante, que le désespoir hache en sanglots et en lamentations. 
Piégée entre sa passion et la loi patriarcale. 


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Jalouse aussi, mais victime. Victime aussi des conseils malheureux de sa confidente Oenone, interprétée avec justesse et discrétion par Laure Wolf, jusque dans sa mort. Les personnages féminins sont d'ailleurs, à part Phèdre et Oenone assez absents. Cette absence est soulignée par leur présence consignée sur les canapés dans une semi-obscurité - Beaux éclairages qui renforcent cette ambiance de clair-obscur de Guillaume. A l'Acte III, l'arrivée de Thésée (Magistral Olivier Dutilloy) annoncée par Panope (Anne-Marie Liégeois elle-même) bouleverse le cours des choses et une suite de surprises vont précipiter l'histoire avec des trahisons, des retournement de situation, des morts - dont le magnifique récit que fait Théramène (impressionnant David Migeot, dans un jeu clair et une diction limpide tout long de la pièce d'ailleurs). Jusqu'au renversement de situations - l'esclave, la prisonnière Aricie, l'ancienne princesse, Aricie (Liora Jaccottet) qui devient reine, et dont l'image éblouissante de dos sera le mot de fin de cette pièce: une femme rachete toutes les autres.


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Saluons bien sûr le texte de Racine, ces alexandrins éclatants dont les rimes vont bien au-delà de la versification et qui apportent une densité de sens au récit, un concentré de plaisir à l'écoute. Remercions Anne-Laure Liégeois d'en avoir gardé toute la saveur et les comédiens les avoir magnifiquement mis en bouche et de nous en donner toute la saveur, sans emphase. Et de nous confronter aux  interrogations sur le pouvoir, le désir, l'amour, la tradition qui nous sollicitent tout au long de ce très beau spectacle. Une soirée réussie. Et merci à La Filature à Mulhouse de nous avoir permis de voir ce chef d'oeuvre qui nous touche encore aujourd'hui.


La Fleur du Dimanche


Phèdre 

de Jean Racine

A la Filature - Mulhouse - 26 et 27 mars 


mise en scène et scénographie: Anne-Laure-Liégeois 
Phèdre: Anna Mouglalis
Hippolyte: Ulysse Dutilloy-Liégeois
Thésée: Olivier Dutilloy
Aricie: Liora Jaccottet
Oenone: Laure Wolf
Théramène: David Migeot
Ismène: Ema Haznadar
Panope Anne-Laure Liégeois
Lumières: Guillaume Tesson
Production et administration: Mathilde Priolet
Chargée de production: Victoria Bracquemart


Prochaines dates

le 01 avr. 2025 - Le Moulin du Roc - Niort

le 03 avr. 2025 - La maison / Nevers - Scène conventionnée Art en territoire - Nevers

Le 04 nov. 2025 et 05 nov. 2025 - Maison de la Culture d'Amiens - Amiens

Le 13 nov. 2025 et 14 nov. 2025 - Le Bateau Feu - Dunkerque

le 18 nov. 2025 - Le Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière - Maubeuge

Le 25 nov. 2025 et 26 nov. 2025 - Le Méta - Poitiers